‹ Petits mémoires d'une stalle d'orchestreChapitre 25 sur 47 · FREDERICK LEMAITRE · texte numérisé non relu

FREDERICK LEMAITRE

A propos d'une vente qui a eu lieu en 1876, à l'hôtel des Gommissaires-Priseurs, tout le monde a parlé, encore une fois, de Frédérick-Lemaître. — Journaux, biographies, discours funèbres, le concert a duré quinze jours pleins. Que voulezvous ? Cette physionomie d'artiste était si vivante qu'il y a encore plus d'une cliose intéressante à en dire. — Quant à nous, nous demandons à noter, en passant, deux ou trois faits dont personne n'a songé à rappeler la piquante originalité.

Avant d'entrer dans les détails de ce récit, estil besoin de rappeler ce qu'à été Frédérik- Lemaître? De 1829 à 18i0, l'art dramatique n'a certainement pas eu de représentant plus original ni plus grand. On disait de lui : « C'est le Kean de la France, » et ce n'était paa assez dire.

Parti des derniers rangs de la figuration, il était bien vite arrivé à manifester tous les signes du génie. Nul n'a été plus heureusement doué. Quand il s'est mis à jouer sérieusement, pour la première fois, l'École romantique en était à sa naissance et c'est lui, en très grande partie, qui l'a aidée à se développer et à tenir, pendant dix années, le haut du pavé dans l'art. De Hichcml cVArlington kBiiy Blas que de créations il a faites ! Quels frissons d'épouvante, d'amour, de colère ou de vengeance il a fait courir sur l'épiderme de trois générations de Parisiens ! Le seul type de Robert Macaire, créé par lui, serait un titre à avoir son nom dans l'histoire. Frédérick-Lemaître a laissé après lui, bien d'autres figures, mais des figures fugitives et bien vite effacées, puisque d'un grand comédien rien ne reste après sa mort. Lekain a passé, et aussi Mole, et aussi Talma. Plus varié que tous ces illustres, s'il eut voulu avoir un peu de tenue, il les aurait tous surpassés, mais il est à ranger sur la même ligne qu'eux et il a passé comme eux, puisque tous les hommes passent.

Sous la direction des frères Cogniard, à la Porte-Saint-Martin, Félix Pyat avait donné à Frederick le rôle principal du Chiffonnier de Paris. Comme le grand acteur commençait à n'être plus jeune, il était mûr pour jouer le père Jean. De-

d'une stalle d'orchestre 1-91

puis quinze ans, il ne se montrait plus que dans des personnages aristocratiques ; il avait fait revivre le maréchal d'Ancre, Hamlet, Kean, Gennaro, le marquis de Brunoy; il avait été le premier ministre du roi d'Espagne. Gomment se transformer tout à coup au point de ne plus être qu'un chiffonnier de nos rues ?

A cette même époque, dans un taudis sans nom, vivait au faubourg Saint-Antoine un Nestor du crochet. On le nommait Liard, le philosophe Liard. Il avait quatre-vingts ans sonnés. Gharlet, ce Salvator Rosa des types populaires, s'était complu à faire son portrait. Une légende prétendait que, dans sa jeunesse, il avait servi de secrétaire à Beaumarchais. Ge qu'il y a de sûr, c'est qu'il savait le latin, et qu'une certaine nuit le poète Berthaud, qui venait de le rencontrer, lui avait entendu citer tout haut un vers d'Horace. Toutefois, ces richesses de l'esprit, ces ornements de la mémoire n'empêchaient pas le noctambule d'être un des plus habiles dans son métier. Point de nuit où il n'inspectât quarante rues, d'où il rapportait un trésor, je veux dire ce qui est un trésor aux yeux d'un pauvre diable.

— Au fait, se dit Frederick, pourquoi n'iraisje pas demander une leçon à ce doyen ?

Dans la nuit d'après eut lieu, rue Lesdiguières, «ntre ces deux grands hommes, une entrevue

non moins mémorable que celle de Diogène et d'Alexandre le Grand.

FREDERICK. — Mille psrdons, monsieur. K'êtesvous pas Liard, le philosophe Liard?

LTARD. — Oui, mon fils. Et toi, qui es-tu? Serais-tu de la partie?

FREDERICK. — A pcu près. Dcpuis vingt ans je vis au milieu des loques. Guenilles de rois, papiers que le vent emporte, chiffons de toute espèce. Je suis comédien.

LIARD. — Qui ne l'est pas de nos jours? Tuas un nom?

FREDERICK. — Jc m'appelle Frederick Lemaître.

LIARD. — Attends donc! C'est toi qui est le gredin dans Trente ans ou la vie (Vun joueur?

FREDERICK. — Précisément.

LIARD. — En ce cas, tu peux te flatter de m'avoir donné le frisson, mon gas. Et bien, que me veux-tu?

En deux mots l'acteur expliqua ce qui l'amenait. Une boutique de rogomiste était encore ouverte. Tous deux y entrèrent et y prirent un verre de mêlé. Alors le philosophe enseigna à son disciple d'occasion les secrets de son art. Il lui apprit comment il faut porter la hotte, de quelle façon il convient de tenir d'une main la lanterne sourde et de l'autre le crochet. Quand ils se quittèrent, le noctambule dit au néophyte :

d'une stalle d'orchestre 193

— Il est aisé de voir que tu as de grandes dispositions, mon fils. Si jamais le théâtre te fait défaut, tu pourras trouver à vivre avec les paillettes du ruisseau.

Un assez curieux détail, qui est arrivé à notre connaissance personnelle, — et voici comment.

En 1852, une petite revue littéraire, la Chroniquc de Paris, usant de son droit, critiqua trèsvivement l'artiste ; Frederick se fâcha et fit un procès à l'auteur de l'article, M. Ch. de Besselièvre, plus tard directeur des concerts des Champs-Elysées. — Le hasard nous ayant appelé au Palais-de-Justice le jour où venait cette affaire, nous nous trouvions assis près du plaignant et de M. Jules Favre, son avocat. — Pendant le cours des débats, le comédien ne savait pas contenir son impatience. A tort ou à raison, il lu i semblait qu'on le personnifiait trop dans le type de Robert Macaire, créé par lui. — Robert Macaire par ci, Robert Macaire par là; les haillons de Robert Macaire ! — N'y pouvant plus tenir, il se leva et demanda au président la permission d'objecter un mot.

— On vient de dire, s'écria-t-il, que cette figure de Robert Macaire a toujours été en horreur aux honnêtes gens. Eh bien ! messieurs, apprenez que j'ai été mandé, un jour, aux Tuileries, exprès pour le jouer. Le roi Louis-Philippe, la reine

Amélie, les princesses, toute la cour désiraient me voir là-dedans. Après la représentation, le monarque en personne vint à moi afin de me féliciter. Étaient-ce là des hommages si crapuleux?

Ce petit bout d'allocution quoique fort ironique produisit évidemment un grand eiïet sur les juges.

Mais le plus imprévu était ce que nous disait Frederick à demi-voix.

— Le roi m'avait fait venir au palais pour me voir, pour m'étudier. Eh bien! j'étais allé au palais pour voir le roi et pour étudier Louis-Philippe. Effectivement, sa manière de marcher, de tendre la main, sa toilette, son col de chemise, sa coiffure, sa voix, j'ai retenu tout cela, et je m'en suis servi dans le Vautrin de Balzac.

Vautrin, ce drame bizarre, qui n'a eu qu'une représentation, précisément à cause de la ressemblance que Frederick, de concert avec l'auteur, voulut imprimer au personnage, Vautrin, disonsnous, ça été une belle équipée théâtrale, presque une échauffourée politique. — A dix ans de distance, le grand artiste avouait qu'en se faisant « cette tête, » il avait cédé à un mouvement de gaminerie des plus repréhensibles, mais il rejetait la moitié de la responsabilité sur H. de Balzac.

L'auteur d'Eugénie Grandet, légitimiste endurci, détestait Louis-Philippe, ce qui n'est un

d'une stalle d'orchestre 195

secret pour personne. — « Ridieusez-le! » disaitil au grand acteur pendant les répétitions de Vautrin .

Au reste, ce ne fut pas la seule plaisanterie que ce dernier ouvrage suggéra à sa pensée.

Méry, grand amateur d'autographes, nous a montré une lettre de faire part, entièrement écrite de la main du célèbre acteur et ainsi conçue :

« Monsieur,

» J'ai la douleur de vous annoncer la perte que le plus fécond de nos rom.anciers vient de faire en la personne de M. Vautrin, dit Trompe-la-mort ^ ancien forçat libéré , décédé subitement au théâtre de la ' Porte-Saint-Martin, où on l'a enterré dans le trou du soufïieur.

» Frederick Lemaitre. »

En 1848, comme en ce moment, il y avait presque autant de candidats à la députation que d'électeurs ; Frederick récitait, en se promenant, les ïambes d'Auguste Barbier :

Dans le pays de France aujourd'hui que personne

Ne peut chez soi rester en paix, Et que, de toutes parts, l'ambition bourgeonne.

Sur les crânes les plus épais.

Néanmoins, buvant la contagion dans l'air, il fit, lui aussi, une profession de foi et posa sa candidature. Au recensement, il n'eut à recueillir qu'une quinzaine de voix.

— S'ils ne m'ont pas élu, dit-il pour se consoler, c'est qu'ils ont trouvé de meilleurs Roberts Macaires que moi.

Et c'est vous.

Un dernier mot pour finir.

Cela se passait pendant les répétitions de Vautrin, à la Porte-Saint-Martin.

Un soir, en sortant par la petite porte qui donne sur la rue de Bondy, le grand acteur glissa sur le pavé et fit une chute sur le genou.

Au même instant, un titi accourut à lui :

— Comment ! Vous venez de tomber, m'sieu Frederick? Par bonheur, ça ne vous arrive pas souvent de faire une chute.

La politique est une vilaine fée qui joue de mauvais tours aux meilleurs d'entre nous.

Dix ans après la Commune, un jour, j'ai revu Félix Pyat et nous avons causé, un moment, des choses du théâtre. Ce violent, qui a été l'auteur des Romains chez eux, d'Ango, des Deux Serruriers, de DioQène et de tant d'autres beaux drames, a joué de malheur. A la veille du 24 Fé-

d'une stalle d'orchestre 497

vrier, il avait en portefeuille de belles œuvres et notamment le Médecin de Néron, un beau drame dont le rôle principal avait été écrit pour Frederick Lemaître.

— Il était convenu avec M. Buloz que ce drame serait joué au Théâtre-Français et le rôle principal confié à Frederick, mais que veux-tu? La Révolution de 18i8 éclata comme un coup de tonnerre, et l'on fit de moi d'abord un commissaire général dans le Cher, puis un député à l'Assemblée Nationale. Adieu, l'art ! Adieu, le théâtre ! Frederick Lemaître demeura sur les boulevards !

Si Frederick Lemaître eût mis, une fois, les pieds sur les planches de la maison de Corneille et de Molière, par quelles grandes et superbes créations n'y eût-il pas signalé son passage ! Tour à tour Tartuffe, le Cid, Hernani, Harpa gon, Henri III, il nous eût tous brûlés à la flamme de son génie et à cette heure où j'écris nous aurions tous encore la chair de poule !

Page 1