‹ Petits mémoires d'une stalle d'orchestreChapitre 34 sur 47 · CEUX QUI DEVIENNENT FOUS · texte numérisé non relu

CEUX QUI DEVIENNENT FOUS

Mon Dieu, comment leur serait-il possible de ne pas devenir fous? Qu'on songe à l'âpreté d'un état dans lequel il faut, durant toute la vie, simuler des sentiments qu'on n'éprouve pas ou éprouver des sensations qui sont mortelles dès qu'on les ressent! A un jeune avocat qui venait lui demander des conseils sur^ l'art oratoire, si proche parent de l'art théâtral, Talma recommandait de laisser dormir le cœur pour ne réveiller que la mémoire. — « Si vous mettez de » l'émotion dans ce que vous dites, ajouta-t-il, » vous êtes un homme perdu ; vous ne vivrez pas » dix ans. » Edmond Kean, le grand acteur anglais, tenait un langage à peu près semblable à un néophyte que lui adressait Richard Sheridan. — « Prenez bien garde ! On est exposé, tous les

250 PETITS MFMOiriES

» soirs, à avoir le vertige sur le théâtre. Ou Ton » y meurt vite ou l'on y devient fou. » Kean avait cherché un dérivatif dans l'ivresse et nous savons tous qu'il y est mort, prématurément, triste et délaissé.

Pour plaire au public, pour captiver la foule, un acteur a sans cesse à accomplir, moralement parlant, des tours de force. Ce qu'un clown fait avec ses membres sur l'arène d'un cirque, il faut qu'il le fasse, lui, avec les ressorts de l'esprit ou de l'âme dans l'enceinte d'un salon. Très souvent dans la même soirée, il est amoureux rebuté, joueur malheureux, conspirateur politique, assassin. Les poètes le poussent sans cesse aux extrêmes. Il doit aller constamment de la tempe' rature de la glace à celle de l'eau bouillante. Il ne vaut rien, s'il n'y a pas en lui vingt hommes divers et il a rendu ces vingt personnages dans les circonstances les plus discordantes de la vie sociale. Arrangez cela avec l'hygiène, si vous pouvez.

Celui qui a payé sa place en entrant se croit quitte envers l'acteur, parce qu'il a jeté une pièce blanche au guichet. Pour cette mince rétribution, il lui faut de la joie pour toute la soirée. Le m.atin, il a appris que sa ferme de Normandie à brûlé, perte réelle : 30,000 francs. Eh bien, que le comédien le console pour 30,000 francs. Hier,

d'une stalle d'orchestre 251

sa fille s'est enfuie avec son pianiste. Très grand chagrin de famille. Dame, cet histrion lui fera oublier ce profond ennui, au moins pour trois heures. Il s'est cassé la tête, lui, gros négociant, toute la journée avec des chiffres et peu s'en faut qu'il ne tombe de fatigue ou d'effroi en voyant que ses chiffres lui prédisent qu'il va faire faillite. Allons, allons. Les saillies de ce comique lui remettront du baume dans le sang et il ne mourra pas pour cette fois-là. Seulement, peutêtre, à la fin de la soirée, l'acteur aura-t-il perdu la raison.

Or, si, demain, à son réveil, le journal du citadin lui annonce ce fait, cet excellent bourgeois dira sous forme d'aparté, en s'adressant à sa femme :

— Que veux-tu, c'est là le sort de tous ces farceurs là ! C'est la vie qu'ils mènent qui veut ça

Acteurs et actrices, il en est beaucoup aussi qui ne sauraient envisager sans une sorte de terreur une salle pleine, tout un océan de têtes efïarées, souvent stupides, quelquefois féroces.

— Le public a beau m'applaudir, disait la Malibran; le public est un monstre qui me fait peur.

Et elle ne paraissait devant lui qu'après avoir bu un cordial, souvent corrosif.

Un coup de sifflet du monstre a rendu lou le pauvre Adolphe Nourrit, après quoi, le grand chanteur s'est tué en se jetant par la fenêtre.

Ceux qui deviennent fous au théâtre sont, par malheur, très nombreux.

Citons-en quelques-uns de mémoire.

Stockley, ancien acteur de l'Ambigu, et plus tard de l'Odéon.

Monrose, l'excellent valet de la Comédie-Française.

Lepeintre aîné, le créateur du Soldat laboureur aux Variétés.

Villars, acteur applaudi à la Porte-Saint-Martin et au Gymnasse.

Lhérie, frère du vaudevilliste Brunswick, auteur et artiste dramatique.

André Hoffmann, l'excellent comique des Variétés.

Anatole Gras, qui a tenu avec succès l'emploi des troisièmes rôles à la Porte-Saint-Martin.

Raymond, artiste de la Gaîté et auteur de quelques drames représentés au théâtre Saint-Marcel.

Lebel, le Babylas légendaire des Pilules du Diable.

Lassagne, le pioupiou des Variétés.

Lhérie est devenu fou à l'Opéra pendant une représentation de la Muette.

d'une stalle d'orchestre 253

Lepeintre aine et Villars se sont jetés clans le canal Saint-Martin.

Raymond s'est tué d'un coup de couteau.

Anatole Gras est mort à Bicètre et Lebel à la Salpêtrière.

Chose singulière, presque tous ces pauvres tous étaient des acteurs comiques.

En 1873, Charles Perey, fut atteint aussi.

Ce brave garçon, était, sans contredit, l'un des artistes les plus aimés du temps.

Pendant le siège, il s'était enrôlé dans un bataillon de marche et il s'y est très vaillamment comporté jusqu'au 18 mars, époque où la Commune est survenue. Charles Perey s'est alors considéré comme licencié.

A deux ans de là, il devenait tout à coup malade. Il faut tout dire. Depuis la mort de sa mère, antérieure de dix années, le pauvre artiste était resté en proie à une douleur que rien n'a pu diminuer, et à laquelle était évidemment due l'atteinte de la folie.

On a trouvé dans l'appartement de Charles Perey de nombreux portraits de sa mère. De plus, les murs portaient plusieurs inscriptions dans le genre de celles-ci :

« C'est le chagrin qui me tue ! »

« Si je suis trop malade, on trouvera dans mon

tiroir cinq mille huit cents francs que j'ai mis de côté pour qu'ils servent à me soigner. »

« Je ne veux pas être à charge à des étrangers. Si je suis malade, allez chercher mon ami Dumaine. »

L'homme qui prévoyait ainsi qu'à un moment donné le poids de sa douleur peut l'accabler, et qui se préoccupe des soins à prendre pour éviter d'être à charge aux autres, pouvait être considéré comme guérissable. Pourtant il n'a pas guéri.

Dans la maison de santé du docteur Blanche, où, selon son désir, Charles Perey a été conduit, il s'est passé un lait bien étonnant.

Un artiste, camarade de Charles Perey, était venu le visiter. Cet artiste fort connu fut aussitôt entouré d'aliénés qui, tous, avaient le Figaro à la main. Ils faisaient des signes au visiteur, qui ne comprenait d'abord pas grand'chose à leur pantomime ; enfin, l'un d'eux s'approcha de lui et lui dit tout bas, en désignant Perey : « Il ne faut pas le lui montrer, on y parle de lui. »

C'était en eflet le numéro dans lequel on annonçait la maladie de Charles Perev.

d'une stalle d'orchestre

LA femme a barbe.

— Tliérésa ! Thérésa ! Thérésa !

— Eh, mon Dieu, oui, nous le savons: la PaLli du peuple vient de ressusciter à l'Alcazar. Y allez-vous donc?

— Si j'y vais ! Et comment n'y pas aller? Thérésa se remet à chanter la Femme à barbe!

La Femme à barbe, cette étonnante cantilène, nous ramène tout d'un coup et comme par enchantement à vingt-cinq ans en arrière.

En ce temps-là, rappelez-vous-le, Paris avait réellement la tête à l'envers.

Tout pour le plaisir, tout pour la rigolade, ainsi que le disait déjà le beau monde.

Ah ! la drôle d'époque ! Ah ! l'étrange manière de se vêtir !

Gocodès et cocodettes, petits crevés et têtes à la

catalane, il n'était question que de courses de chevaux, de petits soupers, de petits coups de canifs dans les contrats de mariage.

Jacques Ofl'enbacli inaugurait par Orjihée aux enfers sa musique de cuivre et de grosse caisse, sa musique de sauvage, qui était le seul art qu'on voulût aimer.

Gora Pearl conduisait elle-même au bois, autour du lac, ses petits poneys café -au-lait, qui ont été pour tant de chose dans son succès.

Gustave Courbet peignait sa grosse dondon de Bougival, la même que les amateurs ont appelée la Vierge au cochon.

Et justement Jules Vallès commençait sa bohème à l'estaminet du Cochon fidèle, tandis que les ancêtres, les précurseurs de Maurice Rollinat tenaient leurs assises à la Puce qui renifle.

Fernand Desnoyers faisait la pantomime du | Bras noir.

On ne lisait plus que des Nouvelles à la main ; la princesse de M... parlait argot.

Henri Rochefort, en collaboration avec Gommerson, faisait jouer la Vieillesse de Brididi.

On mangeait autant de sucre d'orge à l'angélique que de biftecks.

Bref, la ville qui se dit la première du monde, n'avait plus l'air que d'une grande maison de fous.

C'était alors qu'apparaissait Thérésa.

— Tliérésa! disait Louis Yeuillot, j'ai voulu la voir, j'ai voulu l'entendre comme tout le monde. Eh bien, savez-vous l'effet qu'elle m'a produit? Une fille maigre avec des lèvres en rebord de pot de chambre et une assez belle voix. Un peu plus, je la prendrais pour ce qu'on appelle un beau brun en province.

En 1884, Thérésa reparaît; elle n'est plus maigre, au contraire, mais elle a toujours les mêmes lèvres et la même voix harmonieuse, et elle chante toujours avec un grand charme la même Femme à barbe, et tout Paris va l'entendre, comme en 1860.

Mais à propos de la reprise de la Femme à barbe, voyez un peu ce qui vient d'arriver en Angleterre.

En 1800 et années suivantes, un barnum britannique avait amené à la foire de Saint-Cloud une de ces dames de structure opulente. Celle-ci se nommait Anne Ratcliff, ni plus ni moins qu'une célèbre faiseuse de romans. Elle avait des moustaches et des favoris.

Après mille et une exhibitions à travers la France, la susdite Ratcliff, femme à barbe, ayant amassé un petit magot, s'était retirée dans son pays natal pour y vivre de ses souvenirs et de ses rentes.

â5f< PETITS MÉMOIRES

Kli bien, cotte femme phénomène vient d'être assassinée à Sheffleld, patrie des rasoirs.

En procédant à l'autopsie du cadavre, les Anglais ont découvert que la femme à barbe était tout bonnement un homme.

D'où il résulte que, pendant vingt-cinq ans, les divers publics du continent européen ont été pris pour une très belle collection de dupes.

Que faire pour que cette énorme supercherie ne se renouvelle pas?

Sans doute nous ne demandons pas que tous les phénomènes similaires qui se montrent dans les foires soient, de leur vivant, soumis à la formalité de l'autopsie.

C'est une cruauté dont nous sommes incapables; mais pourtant nous voudrions qu'ils fussent assujettis à un examen préalable, afin que des messieurs ne soient plus pris pour des dames.

Voyez donc la moralité :

Ce que vous supposiez être une femme à barbe appartenait au sexe qui fournit les sapeurs.

En attendant que cette réforme soit adoptée, nous autres, retournons entendre Thérésa.

d'une stalle n'ORCHESTUE :2o9

Page 1