‹ Petits mémoires d'une stalle d'orchestreChapitre 45 sur 47 · A MADEMOISELLE NATHALIE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE NATHALIE

C'est jalousie

De comédie :

Et l'on t'appelle Nathalie Pour ne pas l'appeler Thalie.

Au fond, en cherchant bien, à l'aide d'une loupe, un critique, doublé d'un grammairien.

d'une stalle d'orchestre 333

trouverait peut-être qu'à force d'hyperbole, Léon Gozlan a dit le contraire de ce qu'il voulait dire. — Tu n'es pas Thalie, tu n'es que Nathalie, » est-ce bien un compliment ? Mais, à propos de la même comédienne, qui a été, l'on s'en souvient, unedesplusjolies femmes de Paris,rapportonsun autre tour de page ou de poète, comme on voudra. Cette fois, il s'agissait d'un souper entre gens de théâtre et gens de lettres. Dix actrices étaient au nombre des convives. En prenant place à table, chacune de ces dames, dès qu'elle avait déplié sa serviette, y trouvait un distique, non pas écrit sur elle-même mais fait sur celle qui était assise en face d'elle. Rapportons, hélas ! les deux vers irrévérencieux que rencontra mademoiselle F"** sous sa main ; mademoiselle F*** avait pour visà-vis cette même Nathalie, si bien célébrée par Léon Gozlan. — Cette fois, la praline était changée en chicotin, le madrigal en épitaphe.

Ci-fjît kl fausse Nathalie Qui fausses dents à fausse natte allie.

— L'auteur? direz-vous. — Celui des poètes du temps qui passe pour être le plus fort sur le mécanisme de la prosodie et dont, par conséquent, le nom rime à ville.

— Théodore de Banville, pardieu !

334 PETITS MKMOIRES

Quand Jules Janin échoua dans sa première candidature à l'Académie française, le Caveau s'empressa de poser im cataplasme sur les blessures de son amour-propre en allant au-devant de lui et en le recevant par acclamation membre de cet Institut de la chanson. Pour reconnaître tout ce qu'il y avait de fraternel dans ce procédé, l'auteur de VAne mort fit quatre ou cinq couplets, qu'il s'en fut Chanter, un soir, à table, le verre en main, chez ses nouveaux amis. Il faut bien se résigner à le dire, ces strophes n'étaient pas bonnes. L'homme qui ciselait si bien la prose n'entendait rien à l'art de tourner les vers.

Eh bien, n'importe : Jules Janin tenait à ces méchants fredons. Des vers, il en a fait d'autres qu'il a bien voulu me montrer dans son jardin de Passy. Ceux-là, qui ne sont au nombre que de quatre, ont été composés à la maison de campagne de M. Paul Bapst (de la famille des Bertin). Il faut, pour les comprendre, savoir que cette résidence recevait tout un cercle d'artistes et de poètes, et entre autres MM. Léon et Ludovic Halévy, Prévost Paradol, Louis Ratisbonne, M. et madame Ponsard, etc., etc. — C'est même là qu'aurait été fait le Lion amoureux... et mieux que cela même.

d'une stalle d'orchestre 335

Or le visiteur qui vient frapper à la porte s'arrête devant un indiscret quatrain, gravé sur un marbre et appliqué à l'entrée de la maison :

Ici Poasard collaborant

Avec un complice charmant,

A mis au monde, en moins dun an,

Une belle œuvre, un bel enfant.

— J. J. ! pour un gros homme, vous êtes leste! — aurait dit une dame de l'endroit.

A propos de Léontine Fay (madame Yolnys), vieillissant et finissant à Nice, il y a dans cette ville baignée du soleil, une autre étoile de théâtre dont il est juste de dire un mot. Je veux parler de Sophie Cruvelli, cette première chanteuse, qui, en 1847, a été enlevée à l'Opéra par un millionnaire de la chambre des députés -d'alors, le vicomte Vigier, son mari. Remarquez que de Sophie Cruvelli il n'est pas question, mais seulement de la vicomtesse Vigier. Le nom de l'ancienne et belle Yalentine des Huguenots sur les affiches ne ferait pas vingt francs de recettes ; celui de la vicomtesse en produit une de quinze à vingt mJlle francs, comme cela est arrivé, une année. C'est le ton à Nice, oi^i l'on compte pour peu de chose celui qui n'est pas prince, au moins.

Un titre de vicomtesse sur une affiche met en ébullition de joie tout le monde aristocratique.

— Allons entendre la vicomtesse ! disait-on après le mariage de la jeune femme.

Avec le temps est venu le silence. Mais l'ancienne chanteuse s'est faite dame patronnesse et, entre nous, c'est une manière de bien finir.

En 1849, très peu de jours après l'élection du Prince-Président, comme on disait alors, les idées royalistes prenaient décidément le dessus sur la seconde République. Au théâtre surtout, il y avait comme une orgie de brocards contre les hommes de Février, déjà vaincus. Parmi les traits qu'on lançait, quelques-uns avaient un peu de piquant, mais, en général, tout cela finissait par des injures ou des non-sens. Deux vaudevillistes, souvent mieux disposés, MM. Varin et Boyer, firent jouer une pochade intitulée : la Veste et le Pantalon. Entre autres choses on y voyait figurer un marchand de comestibles qui chantait le couplet suivant :

Dans ma boutique où personne ne bouge, La politique a créé des partis; Plus d'un homard se défend d'être rouge, Car il prétend que les rouges sont cuits {bis).

d'une stalle d'orchestre 337

Le public applaudissait à tout rompre et bissait même ce couplet.

Si Ton analyse ces quatre vers, on verra qu'il ne s'y trouve qu'une bouffonnerie sans saveur, uniquement injurieuse, et réellement rien de piquant. Mais, que dire ? Le vent du jour était à la haine de la Révolution à cause des excès du club et du sang versé par les barricades de Juin. Une exagération amenait une au Lre exagération. Et c'est ainsi que vont les choses dans le monde depuis le commencement des siècles. Charles Nodier, royaliste de vieille roche, disait en 1830 : « 93 a versé beaucoup de sang innocent, mais » le 0 thermidor, fait par les royalistes, en a » versé deux fois plus, et avec hypocrisie. » ^lil huit cent quarante-neuf réagissait contre Mil huit cent-quarante-huit, mais en biaisant, en cherchant à rire de ce qu'il faisait et en ne sachant pas trop ce qu'il voulait.

Dans ces mêmes temps, une chanson contre la seconde République courait aux environs de la Comédie Française. Ces couplets venaient d'un comédien, alors assez vieux, et qui, par conséquent, avait pu assister de visu à l'agonie de l'ancien régime, détruit par la première République. J'ai nommé Samson. Ah ! Samson était très bon quelquefois, souvent médiocre, mais il passait pour une autorité dans son art. On sait

qu'il a fait des comédies en vers. Ah! quels mauvais vers ! Apollon et ses neufs Muses savent et répètent qu'aucun de ces alexandrins n'est resté vivant parmi nous, tant ils étaient mal faits. Mais Samson, — monsieur Sameson comme disaient ceux qui se moquaient de lui, — en voulait d'une manière intime à la Révolution de Février. Il ne savait pas voir, il ne voyait pas que ce mouvement étrange, tout nouveau, faisait des choses que le monde n'a jamais vues, puisqu'un ouvrier était admis à entrer dans le gouvernement qu'elle fondait, que trois millions d'ouvriers et six millions de paysans devenaient électeurs, et, chose plus inconcevable, que l'homme à peau noire était proclamé par elle l'égal de l'homme à peau blanche. Il ne comprenait donc point que, depuis la révolte d'un jeune charpentier, de Jésus de Nazareth, il n'y avait jamais eu de manifestation plus nette en faveur de l'égalité sociale, et cet homme d'une caste naguère proscrite, puisqu'il était un homme de théâtre, méprisé par les nobles et honni par les prêtres, se mettait à faire, — très petitement, — la guerre aux grands principes qui avaient émancipé lui et les siens.

J'ai donc dit que M. Samson avait fait une chanson. Ah! cette chanson, rythmée sur l'air de Ma Tante Urlurette ou Turhirette, je ne sais

d'une stalle d'orchestre 339

pas au juste, on l'en complimentait. On lui disait : « — Ah! monsieur Samson, — monsieur Saniesou, — que de verve ! que de gaieté ! que d'esprit ! — Et il souriait d'aise, et il était heureux, et il se croyait un homme de talent. — De cette chanson bizarre je n'ai retenu que le premier couplet, mais cet échantillon vous suffira :

Républicain, que veux-lu, Avec ton chapeau pointu?

Tu veux nous couper la tète.

Je trouve ça bête.

Ah! j'trouve ça très bête !

— Ma foi, moi aussi, couper la tète avec un chapeau pointu, répliquait Beauvallet qui n'était pas réactionnaire, oui, je trouve ça très bête, cher monsieur Sameson. Ça n'était pas comme ça qu'on s'y prenait autrefois.

Connaissez-vous VÉloge de l'oie ? c'est un opuscule posthume de Romieu, ingénieux travail qu'il est question de faire paraître en librairie.

Journaliste, préfet, romancier, gourmand, excentrique, Romieu a vengé, à ce qu'il paraît, l'oie du dédain injuste des Parisiens.

Chose curieuse, il paraît que VÉloge de Voie remonte a l'année 1833 (il y a cinquante-deux

ans !) En 1833, Romieu n'était que deux choses : sous-préfet et gourmand. Destitué en 1848, il est redevenu un homme politique, et il n'a plus eu, dès lors, ni gaieté ni esprit.

En ce temps-là, en 1833, l'auteur, encore jeune, était à l'apogée de sa gloire.

A cette époque, le Palais-Royal jouait une pochade fort amusante, intitulée : Les Baigneuses. Alcide Tousez, en garde champêtre, moitié niais, moitié malin, racontait à des villageois l'aventure du sous-préfet de Louhans, dévoré par les hannetons et reparaissant quelques jours après préfet de Périgueux.

, « — Comment ! Vous ne savez pas ? — Ça été » mis dans le journal : le sous-préfet, vous vous » rappelez, ce petit maigret avec un ruban rouge » et une figure jaune, qu'est venu dernièrement » pour la conscription. Il avait mis à prix la tête » des hannetons à huit sous le boisseau. Ça les » a rendus furieux et, en allant à cheval, par la )) forêt, il a été dévoré... dévoré de fond en » comble par les plus féroces : on n'a retrouvé » que sa croix d'honneur ! »

Romieu, pendant un voyage à Paris, alla voir cette pochade, comme tout le monde, et il y riait aux larmes.

Quelques-uns de ses amis, politiques sévères, l'engageaient à faire donner un suif à la commis-

d'une stalle d'orchestre 341

sion de censure qui avait permis cet alinéa irrévérencieux.

— Allons donc, s'écria le joyeux préfet de la Dordogne, j'ai fait la guerre aux hannetons; si je la faisais aux censeurs, ce serait une récidive !

Tisserant, du Gymnase de 1848, Tisserant qui, depuis lors, a fait si belle figure à l'Odéon, Tisserant était tout à la fois un fort galant homme et un homme d'esprit.

Fils d'un volontaire de 1792, il était républicain dans l'âme.

Il avait connu Hégésippe Morcau pendant sa jeunesse et il avait été son ami.

Sous le second Empire, il disait :

— Nous avons trouvé le moyen de faire de l'opposition à cesgredinsrien qu'en gardantle silence.

En 1857, il se trouve en chemin de fer à côté du fameux Morny, un duc, vous savez de quel tonneau.

La conversation s'engage sur les comédiens.

— Est-ce que vous estimez beaucoup les gens de théâtre? lui demande brusquement l'homme du coup d'État.

— Mon Dieu ! monsieur, répond Tisserant, les comédiens sont comme les ducs, il y en a de bons et il y en a de détestables.

Attrape, monsieur de Saint-Rémy !

Léon Gozlan avait donné à l'Odéon yotre-Domedes-Abnnes, un drame dont l'action se déroulait pendant la première République. Très ombrageuse, la censure du temps de Louis-Philippe s'opposait à ce qu'on jouât cet ouvrage. Auguste Lireux qui comptait sur un succès, disait cent fois par jour :

— Si l'on ne joue pas la pièce, je suis un homme ruiné.

A la fin, Bocage finit par obtenir qu'on rendît le manuscrit.

Bocage était l'âme de ce drame.

La majesté avec laquelle il ceignait l'écharpe tricolore d'un représentant du peuple, fit presqu'à elle seule le succès de la pièce.

Un soir. Bocage vint au théâtre à huit heures pour jouer son rôle. Le spectacle, augmenté, ce jour-là, de VHorace de Corneille, était commencé depuis une demi-heure.

Bocage furieux déclara qu'il voulait jouer à huit heures, comme les jours précédents; qu'il était fatigué ; qu'il prétendait se coucher de bonne heure, et que, finalement, il ne jouerait pas du tout, si l'on ne donnait pas sa pièce tout de suite.

d'une stalle d'orchestre 3 43

— Où en est-on d'Horace? demanda Lireux.

— On vient de commencer le second acte.

— Eh bien, après le second acte, on prendra Notre-Dame-des-Ab'wies.

— Et Horace 2

— On l'achèvera après le drame.

Ainsi fut l'ait.

Le public ne comprit pas très bien comment du premier siècle de la fondation de Rome, le sujet sautait subitement à 2461 ans plus tard. 11 comprit encore moins, quand on reprit le troisième acte d'Horace, pour quelle raison l'épisode révolutionnaire qu'on venait de lui servir remontait à l'an 669 avant Jésus-Christ pour s'y dénouer. Mais il accepta la situation sans protester et se retira satisfait; seulement il trouva la pièce un peu longue.

Bonne pâte de public !

En 1838, deux jeunes gens lisaient dans une soirée un drame destiné à la Porte-Saint-Martin. Cela s'appelait Charles VIII à Naples. Après un an de démarches, d'allées, de venues, le directeur leur rend la pièce; elle n'est pas jouable.

Nos jeunes gens, tous deux étudiants en droit, l'avaient faite en collaboration :

— J'y renonce, disait l'un en sortant du ter-

rible cabinet directorial. Décidément, je me fais avocat.

— Moi, je persiste, et je vais faire une autre pièce. Celui-ci était Emile Augier et l'autre Nogent

Saint-Laurens.

Pardieu, le Palais -de -Justice est aussi un théâtre, où l'on joue tour à tour la tragédie à la cour d'assises et la comédie à la police correctionnelle. Et, en définitive, il s'est trouvé, qu'en prenant des sentiers différents, les deux collaborateurs ont fini par arriver au succès.

L'auteur du présent livre, a même eu l'honneur un jour, d'être, sous le second Empire , défendu par Maître Nogent Saint-Laurens, à cause d'une lettre posthume de Gérard de Nerval, où ce dernier blaguait M. Scribe.

— Comment ! s'écriât l'avocat redevenant tout à coup un auteur comique, comment ! Yoilà que vous accusez M. Philibert Audebrand parce qu'il a imprimé la lettre d'un mort ! Eh bien, est-ce ({ue vous ne devez pas condamner au bagne ceux qui ressuscitent la correspondance de madame de Sévigné ?

Ce fut peut-être ce trait qui fit grandement adoucir la sentence.

En avril 1869, une scène touchante se passait

d'uise stalle d'orchestre 345

au foyer du Vaudeville. Après une représentation de la Dame aux Camélias, la troupe entière s'était réunie à table. Il s'agissait de faire ses adieux au théâtre, démoli par ordre du baron Haussmann, alors préfet de la Seine. Dès le lendemain, on devait émigrer dans la salle nouvelle, sise au coin de la Chaussée d'Antin.

La première pensée — car les comédiens mettent de la gaieté partout — avait été que chacun apportât un marteau et que, devançant les démolisseurs de M. Haussmann, il emportât un petit morceau de sa loge. « Mais — a fait observer l'un d'eux — la pioche, demain matin, nous évitera cette peine, et, parmi les décombres, chacun retrouvera sans peine un lambeau de ces planches dont il connaît chaque fibre et chaque nœud ! »

A défaut de marteaux battant les murs, on a battu des mains ; on a ri, on a porté de toasts, on a dansé ; on a même récité des vers. Voici, parmi tous ces adieux , quelques-uns de ceux de Delannoy.

Si je prends la parole, amis, il faut m'absoudra, Au moment du départ, je ne puis me résoudre A me montrer ingrat, et quand tout est fini, Je veux laisser un mot au bord de notre nid ! C'est le dernier morceau que je jette dans l'âtre; Je veux parler encore à noire vieux théâtre!

Saluons le progrès, et vive le nouveau! Mais au vieux serviteur ôtons notre chapeau! A beaucoup d'entre nous il donna le baptême. Il fut notre berceau, aimons donc qui nous aime; Pour la dernière fois quand nous voyons ce lieu, Au vieil ami qui tombe il nous faut dire adieu!

Grassot, du Palais-Royal, avait l'esprit très prompt à la riposte.

On cite vingt traits à ce sujet. Bornons-nous à rapporter un seul mot.

Grassot se plaignait à son tailleur du prix exorbitant d'un habit compté cent cinquante francs sur sa note.

— Que voulez-vous? dit l'industriel, il faut bien que les bons payent pour les mauvais.

— Gomme ça se trouve ! s'écria le joyeux comique ; je viens justement de lire dans un journal que je suis très mauvais et que Sainville est excellent. Dites-lui qu'il vous paye mon habit !

Encore l'esprit de Grassot.

En 1866, le joyeux comique du Palais-Royal, ayant à envoyer des amis de province au spectacle, adressait la requête suivante à l'un de ses anciens camarades, alors secrétaire d'un des théâtres du boulevard.

» Lorsque Hébé versait à Jupiter le petit Su- » resne de l'Olympe et que lo, changée en vache,

d'une stalle d'orchestre 347

» lui donnait un autre genre de divertissement, » ces deux drôlesses lui faisaient moins de plaisir ^> que tu ne m'en feras toi-même en me donnant » une loge de quatre places pour ce soir, 25 cou- » rant, bien entendu.

» Ma reconnaissance sera grande comme la » plaine Saint-Denis et haute comme les tours de « Notre-Dame.

» Ton ami.

» Grassot. »

« Réponse au porteur, S. V. P. »

Naturellement la loge fut donnée sans retard.

Edmond About était merveilleux à entendre quand il parlait de ses débuts au théâtre.

— J"ai été accueilli par une tempête de sifflets à rodéon aussi bien qu'au Théâtre-Français.

Journaliste incomparable, conteur endiablé, l'auteur des Mariages de Paris a vu tomber tour à tour deux grandes pièces : Gulllery et Gaëtana.

C'est à propos de Gidllery, réprésenté à la Comédie Française en 1861, que, dans une curieuse préface, il a lancé l'aphorisme que voici : « La froideur du public est comme un bain, où les faibles prennent des pleurésies et où les forts se retrempent. »

Quâni k Gai'tana,([m , à l'Odéon, fut presque le point de départ d'une émeute, l'auteur, tout en souriant, disait :

— Pour ce qui est de Gaëtana, c'était un Tolla général !

Allusion très délicate à Tolla, son premier roman.

Pauvre Edmond About ! Avec quel raffinement de cruauté la Fortune l'avait vite couronné, puis décoiffé des myrtes, des lauriers et des lilas blancs qu'elle lui avait mis sur la tête !

Etrange chose, le plus souvent, que la propriété littéraire!

A l'époque des premières représentations delà Joie fait peur, M. Scribe fit une réclamation. Il prétendait que la pièce de madame de Girardin, jouée avec tant de succès, n'était qu'une imitation, presque servile, d'un de ses anciens vaudevilles du théâtre de Madame, intitulé : Théobald. Il prit même l'affaire au sérieux, et parla de porter le litige devant le Comité de la Société des auteurs dramatiques.

— Yoilàde quelle façon le spirituel académicien prend les choses, dit madame de Girardin ; eh bien ! laissons-le faire.

— Vous défendrez-vous, madame ?

d'une stalle d'orchestre 349

— Moi? En aucune façon ; seulement...

Seulement, madame Emile de Girardin se contenta d'envoyer au réclamant quatre petits volumes in-12 (c'était le format d'autrefois), les susdits quatre petits volumes publiés, en 1828, chez Ponthieu, au Palais-Royal. Rendons justice à qui de droit. M. E. Scribe n'eut qu'à ouvrir ces quatre tomes pour s'avouer vaincu, et peut-être pour se repentir d'avoir soulevé ce lièvre.

En effet, les quatre in-12 étaient un roman, à la manière de madame Gottin, dont voici le titre: Théobald, épisode de la guerre de Russie, par madame Sophie Gay.

Il se trouvait que M. E. Scribe avait pris le sujet de son vaudeville dans un ouvrage de la mère de madame Emile de Girardin.

Il y eut même un fureteur pour prétendre que Théobaldy arrangé à la moderne, provenait d'un vieux conte suisse.

Propriété littéraire, où es-tu et d'où viens-tu ?

On demande en ce moment à tous les échos une comédie nouvelle, tant la lignée d'Aristophane est usée, fourbue, déjà démodée.

Ne serait-ce pas le vrai moment pour s'enquérir de la comédie posthume et inédite de feu Harel, œuvre bizarre dont on a tant parlé il

8o0 PETITS MÉMOIRES

y a trente ans : U Homme qui n'a qu'un sou?

Cette pièce écrite sous Louis-Pliilippe, après le succès des Grands et des Petits, renferme, à ce qu'on dit, des hardiesses fort piquantes; mais quelque chose s'oppose à ce qu'on la joue. C'est qu'il en est d'elle comme de la quadrature du cercle : personne ne peut réussir à mettre la main dessus.

Les anciens amis d'Harel prétendent qu'elle est restée en gage dans le tiroir d'un hôtel garni. D'autres supposent qu'elle est déposée en lieu sûr, chez un notaire, d'où elle ne pourra être tirée qu'en 1900, l'auteur ayant pensé qu'elle ne saurait être comprise du public qu'à cette époque-là.

Parmi les écrivains de notre temps, quelquesuns pensent, et Harel était du nombre, que l'éducation littéraire de la foule n'est pas encore assez sérieuse pour qu'on hasarde certaines audaces de fonds et même quelques témérités de détail.

Le règne des opérettes nous a même pas mal retardés.

Dans la préface des Burgraves, Victor Hugo, voulant neutraliser l'effet de critiques trop amères, rappelait les nobles paroles d'Eschyle, le vieux poète de VOrestie :

ft Je voue mon œuvre au temps. »

d'une stalle d orchestre 331

En 1839, Montdidier débuta au théâtre de la Renaissance dans Viufjt-six ans, pièce en deux actes de MM. d'Artois, qui lui avaient confié un rôle de jeune sous-préfet.

La Renaissance abusait alors des sous-préfets autant que le Gymnase usait des colonels de M. Scribe.

Au deuxième acte, Montdidier sautait par une fenêtre, et l'un des personnages de s'écrier :

— Allons, bon! voilà les sous-préfets qui sautent par les fenêtres ! On ne conçoit plus rien à la marche du gouvernement!

Cette jolie mademoiselle Wilhelmine Brunold de Tieffenbach, qui a été madame Emile de Girardin, deuxième du nom, en arrivant d'Allemagne en France, n'entendait rien aux traditions littéraires de notre pays.

Cette tulipe de la Germanie avait été transplantée depuis trop peu de temps pour connaître autre chose que Gœthe, Schiller, Jean-Paul, Hoffmann et les autres.

En 1856, à la reprise de Zaïre, jouée par mademoiselle Stella Collas, la pièce étant finie, la jolie Allemande avait dit au célèbre publiciste, son mari :

3o2 PETITS MEMOIRES

— Je VOUS saurais gré, monsieur, de me présenter à l'auteur.

M. Emile de Girardin se mordit les lèvres.

— Mon enfant, répondit-il, cette tragédie est de Voltaire, et Voltaire est mort à la fin du dernier siècle.

Il y avait bien mieux à faire.

C'était de prendre la jeune femme par la main et de la conduire sous le péristyle du Théâtre- Français, devant le chef-d'œuvre d'Houdon.

Voltaire respire toujours dans ce marbre.

Plus tard, il y a eu de la brouille dans le ménage, brouille suivie d'une demande en séparation de corps et d'un désaveu de paternité.

Alors l'auteur du Siipplice d'une femme disait de la même personne :

— J'avais le tempérament d'un Othello et elle a fait de moi un Sganarelle.

Eugène Ghapuis,le chroniqueur du Sport, qu'on a vu mourir, la plume à la main, était fort homme du monde, fort homme d'esprit. On le regardait, non sans raison comme un puits d'anecdotes.

d'une stalle d'orchestre 353

Voici un trait qu'il racontait, un soir, au foyer de la Gaîté.

— Tenez, disait-il, la mignonne Raymonde, qui joue avec grâce, dans la Diva, le rôle de Gupidon, et chante avec succès :

Mesdames, messieurs, moi, je suis l'Amour ; Chacun peut ici me faire sa cour !

mademoiselle Raymonde, par un effet de contraste, elle si coquettement attifée, m'a rappelé une anecdote du premier Empire, une piquante repartie de madame Hainguerlot.

Dans un bal, un masque la poursuivait, la harcelait de ses importunités ; vêtu d'un vieux costume fripé, qu'il achevait de salir, un tricot couleur de chair que couvrait à demi une mauvaise tunique bleue, il portait en sautoir un carquois dépenaillé; c'était une caricature vivante de l'amant de Psyché. Al'oripeauqui ceignait son front, à l'arc doré, ou plutôt dédoré, sur lequel il s'appuyait, aux ailerons fatigués accrochés à ses épaules, il était impossible de le méconnaître.

Gomme madame Hainguerlot s'obstinait à ne pas faire attention à ce piètre personnage :

— Regardez-moi donc, lui dit-il, regardez-moi donc? Je suis l'Amour !...

— Tu n'es certainement pas l'amour propre ! repartit madame Hainguerlot.

Ce fut le « mot de la soirée )>.

Un peu avant le 4 Septembre, M. Ortolan fils, mordu de la tarentule littéraire, s'était mis à écrire des poèmes pour les théâtres Lyriques. C'est ainsi qu'il adonné à ditlérentes reprises, à l'Opéra- Comique, des ouvrages qui n'ont pas eu tout le succès qu'ils méritaient. D'un caractère timide, M. Alfred Ortolan s'était laissé dominer promptement par ceux des artistes qui, doués d'un certain aplomb, lui faisaient avec effronterie les observations les plus saugrenues; on en arrivait même quelquefois à se moquer d'une façon absolument déplacée. Témoin cette histoire :

Ortolan faisait répéter un ouvrage, dont le principal rôle était tenu par Colson. Celui-ci, très gai de sa nature et trouvant la musique du compositeur un peu sombre, avait résolu de jouer à M. Ortolan tous les tours qui lui viendraient à l'esprit.

Or, dans la pièce, Colson entrait en scène en chantant :

Je vais la voir !

Ah ! quel espoir !

A l'une des répétitions, il remplace le second vers: «Ah! quel espoir!» par: «Ah! quel rasoir ! »

Ortolan était à l'orchestre.

d'une stalle d'orchestre 355

— Pardon, dit-il à l'artiste, mais il me semble que vous cliangez le texte. Il n'y a pas: «Quel rasoir! », mais: «Quel espoir ! »

— Mais j'ai dit: «Quel espoir!», répliqua Colson.

— C'est curieux! j'avais entendu: «Rasoir». N'importe, continuez.

Et Colson recommence de plus belle.

— Ah! cette fois, j'ai bien entendu. Vous avez dit: «Quel rasoir! »

— Moi ? f'as du tout !

— Par exemple ! Voilà qui est un peu fort. Après tout, peut-être est-ce un effet d'acoustique. Nous allons bien le voir. Venez dans mon fauteuil, moi je vais sur la scène.

Et ils font échange de places.

— Faites attention, dit Ortolan, je vais chanter. Et il entonne le :

Je vais la voir !

Ah! quel espoir!

— Eh bien, lui crie Colson, j'ai bien entendu. Vous avez dit : « Quel rasoir ! »

Ortolan était désolé.

— Enfin, dit-il en regagnant sa place, que voulez-vous faire à cela? Il y aura une personne dans la salle qui entendra: « Quel rasoir ! » au lieu de ce qui est écrit. Il faut bien s'y résigner.

Il n'a jamais cru qu'on s'était moqué de lui. Le comédien farceur est un type qui se trouve un peu dans tous les théâtres de Paris.

Le rôle d'Alcmène dans Amphitryon est recueil de presque toutes les actrices.

En I80G, mademoiselle Judith, alors si jolie, y déploya une grâce, une beauté et surtout une réserve incomparables.

La comédienne, encore dans la coulisse, recevait, le soir, ce quatrain, signé : Roger de Beauvoir :

Ea la voyant belle et naïve en scène,

Le spectateur se demandait:

— Judilh, est-ce bien Alcmène

Ou la Psyché de Girodet?

Un détail d'archéologie littéraire à propos de la reprise d'Antony :

En 4831, à l'époque où le drame si original d'Alexandre Dumas fut joué pour la première fois. Bocage produisait un effet terrible, au troisième acte, dit l'acte du viol.

Au moment où la nuit se faisait dans l'auberge, le grand acteur, escaladant la fenêtre, brisait un carreau très réellement, guettait Adèle et se jetait sur elle, un mouchoir blanc à la main.

d'une stalle d'orchestre 3o7

A l'aide de ce mouchoir, il étouffait les cris de la jeune femme.

En mai 1884, tout cela a eu lieu à l'Odéon, avec le mouchoir de Bocage en moins.

Pourquoi cette omission ?

Jules Janin écrivait, il y a cinquante-deux ans :

« Le mouchoir d'Antony mérite autant de devenir historique que le mouchoir de Tartuffe. »

On a de même supprimé les interjections romantiques du bâtard comme étant par trop démodées. Ainsi, en apprenant le départ subit d'Adèle qui va à la rencontre de son mari, le héros d'Alexandre Dumas ne s'écrie plus : «Enfer! Damnation ! » Deux grands mots, presque synonymes, d'une allure tout à fait byronienne et qui, au lendemain de 1830, pouvaient encore donner le frisson. On aura jugé sans doute que les théories du positivisme agissent aujourd'hui sur le parterre, surtout à l'Odéon.

— Parlez donc d'enfer et du fait de brûler éternellement au fond d'une chaudière à un public qui ne croit plus au diable, et ce public ri-ra à se tordre, a dit un critique.

On sait que Victor Gochinat, le chroniqueur mulâtre, a quitté Paris depuis un an environ. Ce petit-fils des nègres est retourné dans sa

Martinique, car c'est là le pays qui lui a donné le jour.

Victor Cochinat est nommé bibliothécaire de la ville de Fort-de-France, ville bizarre où il y a beaucoup de fabriques de tafia des Antilles, mais pas de bibliothèque.

C'est au même sang-mêlé, il y a vingt ans, qu'un bambin de Rouen fit un jour une question monumentale.

Le journaliste au teint noir venait faire une visite aux parents du petit garçon.

— Eh ! s'écria ce dernier, eh ! monsieur, tu a^ donc perdu ton papa ou ta maman, que tu es en deuil des pieds à la tête?

Le même Victor Cochinat racontait à Alexandre Dumas fils, qu'une fois, en pleine Normandie, se trouvant sans ressources, il s'était engagé dans une troupe de comédiens ambulants.

— Ils m'ont engagé pour jouer la Totir de Nesle avec eux, ajoutait-il.

— La Tour de Nesle ! riposta Alexandre Dumas fils ; dans ce cas-là, vous voyant si noir, ils ont dû vous donner à remplir le rôle de la prison.

Page 1