‹ Petits mémoires de l'OpéraChapitre 29 sur 49 · M. SCRIBE · texte numérisé non relu

M. SCRIBE

L'or est une chimère.

Le nom de M. Scribe est revenu trop souvent sous notre plume, et M. Scribe est un personnage trop considérable dans le commerce des lettres et dans les fournitures de l'Opéra, pour que nous ne lui consacrions pas un chapitre spécial.

M. Scribe a fait et signé trois cents vaudevilles peut-être, cent comédies, cent opéras, cent opéras-comiques, vingt ballets, vingt drames, trente volumes de romans ou de nouvelles : il est riche, très-riche, millionnaire; il a des fermes,

des terres, des châteaux, des croix, des cordons de tous les pays ; il est académicien ; bien plus, il est barbiste ! il appartient à cette confrérie de condisciples, de compères et de grands hommes dont Corcelet est le pontife suprême. Chez les barbistes, la vénération pour le Scribe se transmet de génération en génération : ce sont aujourd'hui les petits-fils et les arrière- petits-fils de ses camarades de classe qui applaudissent ses pièces. Les barbistes ont fait M. Scribe, mais ils n'ont jamais pu en faire un homme de lettres, dans la véritable, dans la grande, la noble acception du mot : il n'est pas homme de lettres comme Villemain, Legouvé, Emile Augier, Jules Sandeau, Théophile Gautier, Jules Janin et tant d'autres. On dit M. Scribe; dit-on M. Alexandre Dumas? Envers et contre tous... les barbistes, M. Scribe ne sera jamais qu'un Dupin, qu'un Dennery à la seconde puissance !

M. de Buffon a dit: « Le style, c'est l'homme. » Moi, je prétends que le mobilier, c'est l'homme. Le style ne vient qu'après le mobilier, et le complète. Le style est l'appoint du mobilier.

M. Scribe sera peint par son mobilier mieux que par Scheffer lui-même.

Procédons à l'inventaire.

Antichambre. — Coffre à bois ; plusieurs lithographies coloriées et mythologiques; bordures noires.

Chambre à coucher. — Rideaux soie et laine, jaunes et violets; meubles en acajou; pendule, un temple grec en albâtre, sous globe, maison Richond; flambeaux, idem.

Salon. — Meubles en acajou Louis XV, maison du Singe vert, faubourg Saint-Antoine ; les housses auxquelles ils sont condamnés à perpétuité ne permettent d'en révéler ni la couleur ni l'étoffe /Pendule, une Léda bronze doré, style

rocaille, socle en griotte (prononcez gueri-otteAe dictionnaire Napoléon Landais l'exige) ; flambeaux, même bronze, même rocaille, même griotte , maison Richond.

Le tout soigneusement recouvert de baudruche, ainsi que les patères.

Beaux-Arts. — Plusieurs bustes et statuettes modernes, touj ours modernes : Rousseau , Voltaire, Delille , Ducis, Bernardin de Saint-Pierre.

Tableaux. — Vue de Montalais *, prise de l'embarcadère du chemin de fer, Justin Ouvrié pinxit.

Vue de Montalais, prise de la rive droite de la Seine, Justin Ouvrié pinxit.

Vue de Montalais, prise par le flanc droit, Justin Ouvrié pinxit.

Vue de Montalais, prise par le flanc gauche, Justin Ouvrié pinxit.

Vue de la cour de Sainte-Barbe, et de M. Delannau.

Nota. Tous ces chefs-d'œuvre ont des cadres en pâte dorée.

Cabinet ou laboratoire. — Pendule, buste de Démosthènes en bronze, maison Richond.

Meubles en crin ; bureau ou comptoir en acajou; armoire aux ours en acajou ; fauteuil garni de maroquin vert, nécessairement à têtes de lion, pieds à griffes ; chancelière.

Salle à manger. — QEil-de-bœuf en acajou, hexagone, filets de citronnier, maison Richond.

Bibliothèque. — Pièce la plus remarquable et la plus caractéristique de l'appartement. La bibliothèque de M. Scribe

1. Maison de campagne près de Paris, appartenant à M. Scribe.

n'est point un ramassis de livres achetés, empilés au hasard : les livres de M. Scribe lui ont rapporté mieux que quelques heures d'agréable loisir.

Voici les Loisirs de Pons de Verdun, édition de 1807. J'ouvre les Loisirs, et, page 9, j'y trouve l'épigramme suivante, intitulée le Bibliomane :

Oui, c'est la bonne édition , Voilà bien, pages neuf et seize, Les deux fautes d'impression Qui ne sont pas dans la mauvaise.

Dans un vaudeville de M. Scribe , le Savant, Reynolds , acte II, scène iv, chante un couplet qui ressemble furieusement à l'épigramme de Pons de Verdun :

Oui, c'est la bonne édition, Voici, page soixante-seize Les deux fautes d'impression Qui ne sont pas dans la mauvaise.

Voici les Contes à ma sœur, d'Auguste Lafontaine, où M. Scribe a puisé Valérie et la Demoiselle à marier (consulter à ce sujet le Journal des Débats du 23 décembre 1822).

Ce rayon tout entier est consacré aux écrivains allemands et hollandais, à Gœthe, Zschokke, Vander-Velde. Oh! M. Scribe est un bibliomane consciencieux et sans préjugés. Mais je crois que son petit drame , Rodolphe, ou Frère et Sœur, est un peu frère deGuillaume et Marianne, l'adorable pièce de l'immortel Saxon;

Mais je crois qu'une des ballades du même Gœthe a encore donné à M. Scribe l'idée et le titre charmant de l'opéraballet le Dieu et là Bayadère ;

Mais je crois que M. Scribe a trouvé dans les Matinées d?Aa-

rau, de Zschokke, un de ses plus fameux vaudevilles, Louise, ou la Réparation ;

Mais je crois que le Hollandais Vander-Velde n'est pas tout à fait étranger à Malvina, autre vaudeville du même M. Scribe.

Voici encore Théobald, ou épisodes de la campagne de Russie, de madame Sophie Gay ; le Lorgnon, de madame de Girardin, dont M. Scribe a fait deux vaudevilles, sous les mêmes noms.

A propos du Lorgnon, Louis Viardotécrivait dans le Temps, le 27 décembre 1833: « Le conte et le titre appartiennent à madame de Girardin, n'en déplaise à M. Scribe; car le vaudeville finira l'année comme il l'a commencée, en volant tout le monde. »

J'aperçois un Champ fort! Quels rapports peuvent donc exister entre Champfort et M. Scribe? Ah ! j'y suis! je comprends ! encore un emprunt ! Dans Mon étoile, il y a un mol spirituel, un seul, mais il appartient à Champfort, chapitre : Choix d'anecdotes et de bons mots, page 190.

« L'abbé Fragnier perdit un procès qui avait duré vingt ans. On lui faisait remarquer toutes les peines que lui avait causées un procès qu'il avait fini par perdre : — Oh! dit-il, je l'ai gagné tous les soirs pendant vingt ans! Ce mot est très-philosophique et peut s'appliquer à tout : il explique comment on aime la coquette. Elle vous fait gagner votre procès pendant six mois, pour un jour où elle vous le fait perdre. »

Dans une scène de Mon étoile, :

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