‹ Petits mémoires de l'OpéraChapitre 30 sur 49 · HORTENSE · texte numérisé non relu

HORTENSE

Tous les soirs, vous me parliez de ce procès, mon père.

M. DE KERBENNEC.

Pendant dix ans* je Vax gagné tous les soirs.

Va.

Est-ce M. de Kerbennec qui a écouté aux portes de l'abbé Fragnier, ou Ghampfort qui a emprunté le mot à M. Scribe?

Non loin de Champfort, ce sont les œuvres complètes de Théodore Leclercq, père ou parrain d'une foule des plus jolies pièces de M. Scribe, du Dîner sur Vherbe, du Médecin des dames, du Confident, M, Scribe n'a pas cru devoir réimprimer le Dîner sur Vherbe dans ses œuvres. Il suffisait, pensat — il peut-être, qu'il se trouvât pour le lecteur dans celles de Théodore Leclercq. Delaforest, dans son Cours de littérature dramatique, constate cet emprunt, tome Ier, page 315.

A propos du Confident, Théodore Leclercq, ordinairement si patient, sortit un peu de sa réserve habituelle, et il a épanché sa mauvaise humeur en quelques lignes courtoises, trop courtoises, dans l'avertissement du tome IV.

« Les hommes d'esprit qui ont assez de modestie pour s'aider du mien ne me consultent pas, ce qui m'évite jusqu'à l'embarras des politesses et de la reconnaissance. Il me semble cependant que nos mœurs littéraires sont assez perfectionnées pour qu'en prenant ce qu'on trouve Ion a prendre, on mette de la délicatesse dans le choix du moment. »

Quérard est plus explicite encore.

a Le Confident de M. Scribe n'est autre qu'un charmant proverbe de Théodore Leclercq, que M. Scribe avait vu jouer en société. Le sujet lui plut, il se l'appropria, et le mit au théâtre avant même que Théodore Leclercq eût fait imprimer son proverbe, de sorte que si le véritable auteur ne s'était empressé de réclamer, il passait pour le plagiaire. »

M. Scribe a bien voulu avouer qu'il n'avait pas fait Polyeucte. Mais Théodore Leclercq n'est pas Corneille !

Il serait long et fastidieux d'énumérer un à un tous les ouvrages qui composent la bibliothèque de M. Scribe. Encore un mot cependant, je n'en ai pas fini avec elle.

Quels sont donc ces livres dans le coin à droite ? Discours des muets célèbres, un volume, un petit volume! 0 malice 1 Crimes des jésuites, vingt gros volumes ! encore une malice ! Critiques sur mademoiselle Mars, vingt-cinq volumes in-folio !

Je ne reviens pas de ma surprise. Chez l'auteur de Valérie, vingt-cinq volumes de critiques contre Valérie! Mais Valériel elle venait quelquefois s'asseoir à la table du poëte. Que dut-elle penser, le jour où elle lut, de ses propres yeux lut ce formidable intitulé : Critiques sur mademoiselle Mars? Est-ce donc ainsi"* que M. Scribe entend la reconnaissance, l'hospitalité? Inviter une femme, une artiste, une grande artiste , pour l'insulter ! Mais le mystère s'éclaircit : la porte de la bibliothèque s'ouvre; ces livres ne sont pas des livres, ce sont des dos de livres; il ne peut pas plus exister de Discours de muets célèbres que de Critiques sur mademoiselle Mars : l'amphitryon a mystifié son hôte, mystifié de la manière la plus délicate, la plus inattendue. Quand M. Scribe s'en mêle, il est galant comme un grand seigneur d'autrefois, spirituel comme un proverbe de Théodore Leclercq.

M. Scribe n'est-il pas peint par son mobilier, par sa bibliothèque? Son mobilier ne trahit-il pas les prosaïques penchants de son maître ?

Du mobilier, passons au style.

M. Scribe appartient à cette école littéraire et calembourgiste qui a pour devise :

Viens de bonne heure, Le mien est de te voir !

Quand on cite quelques-unes des mille et une facéties de style que se permet M. Scribe à chaque page, à chaque ligne, on vous accuse d'exagération, de méchanceté, de mauvaise foi. J'ai voulu juger par moi-même; j'ai voulu lire, j'ai lu, et j'ai copié, littéralement copié :

Oui, l'appétit est un phénix

Qui toujours renaît de ses cendres t.

Pouah ! quelle image !

a Dans mon état de docteur, je suis estimé, considéré, je ne m'en tire pas trop mal... A la Chambre, ça ne serait plus ça 2. »

Quel noble langage !

« Hier, quand vous me parliez d'aimer quelqu'un, je vous ai promis de vous dire si ça venait, eh bien! mon père, c'est venu... ou plutôt, c'est parti 3. »

A la bonne heure ! voilà une jeune fille bien élevée qui parle de l'amour comme une lorette !

« Parce que je ne la connaissais pas, cette jeune femme, parce que je ne savais pas l'intérêt que vous y portez 4 ! »

Pour commettre un pareil solécisme, il faut y mettre plus que de la bonne volonté.

« Si fêtais de vous, mon père 5 ! »

Locution d'antichambre.

« C'était aux dépens de sa vie qu'elle avait sauvé la mienne : je la lui consacrai 6. »

1. Le Lorgnon, vaudeville. — 2. L'Ambitieux , comédie en cinq actes. — 3. L'Ambitieux, comédie en cinq actes. — 4. La Calomnie, comédie en cinq actes. — 5. Mon étoile, comédie en un acte. — 6. Valérie, comédie en trois actes.

« Dans ce siècle d'argent, ceux qui en ont K

« C'est plus que de l'esprit, c'est celui des affaires 2. »

« Ces dames essaieront ma nouvelle calèche, et nous, mes chevaux anglais*. »

« Je pensais qu'on ne pouvait mettre trop de réflexion. Toutes les miennes sont faites 4. »

D'avoir pu le tuer vivant, Je me glorifierai sans cesse 5.

Naïveté 1

« J'ai fait mes adieux à ma mère, je viens vous faire les miens 6.

J'nai pas rougi d'accepter vos services; Vous rougissez de m'its avoir rendus 7.

« Le ciel sera pour nous... et les femmes aussi 8. »

« Tu es un ange, et pour qu'aujourd'hui tu le sois jusqu'au bout 9... »

« M. de Miremont fut l'ami de mon père et fut le mien, et s'il a cessé de l'être, il ne m'est pas venu un seul instant dans l'idée de Ven accuser i0 . »

a Je ferais mieux de rester dans votre intérêt. — Ne songez qu'à ceux de votre mari u . »

« Le ministre a besoin de moi... Il a quelque intérêt à me ménager... quelque avantage à être injuste 12... »

Peste ! en 1837, M. Scribe ne ménageait pas les ministres.

i. Le Mariage d'argent, comédie en cinq actes. — 2. Idem. — 5. Idem. — 4. Idem. — 5. L'Héritière. — 6. Idem. — 7. Michel et Christine. — 8. La Camaraderie, comédie en cinq actes. — 9. Idem. — 10. Idem. —H. Idem. — 12. Idem.

« J'ai entendu hier deux officiers de ma compagnie*. »

Un officier de hussards, qui parle de sa compagnie \ quel fantassin 1

Sages époux, jadis mauvais sujets, N'écrivez jamais votre histoire. A votre honneur, ces feuillets imprudents Pourraient bien être attentatoires 2;

« Un ouvrage de mœurs, où j'ai peint les miennes 8. »

« Veux -tu briller dans le monde, éclipser les plus riches seigneurs ? — Nous le pouvons 4. »

a Tous les gens de cour que l'on rencontre dans les rues, on leur jette delà boue : Ça approprie les rues 5. »

Proprtus, propre. De grâce, monsieur Scribe, appropriez votre style à votre sujet. Il n'y a plus que les cordons bleus qui disent approprier au lieu de rapproprier.

« Le peuple se prononce toujours pour les opprimés : Vous Vêtes en ce momenl 6. »

Je m'arrête. Je ne m'amuserai pas à relever toutes les fautes de français , les locutions vicieuses, les expressions triviales que l'on ramasse dans la littérature de M. Scribe. J'ai à peine épluché une demi-douzaine de comédies ou de vaudevilles, et il en a fait quatre ou cinq cents!

Ah ! si l'on avait le temps! si l'on était curieux de certaines recherches ! surtout si l'on était moins bien disposé en faveur de M. Scribe 7!...

1. Mémoires d'un colonel de hussards. — 2. Idem. — 3. Idem. — 4. Bertrand et Raton, comédie en cinq actes. — 5. Idem. — 6. Idem. — 7. Edouard Fournier, un des rares écrivains chez lesquels l'érudition ne nuit pas à l'esprit, va faire paraître incessamment un travail complet sur la matière.

Comme styliste, M. Scribe est jugé et condamné. « Si on ne peut pas vivre au théâtre comme ailleurs, sans style, dit M. Paulin Lymairac dans la Presse, que deviendra M. Scribe? M. Scribe est si heureux, qu'il se rencontrera peut-être dans un demi-siècle un écrivain qui mettra ses comédies en français. »

L'ancien ministre de l'instruction publique , M. Fortoul , professait exactement la même opinion à l'endroit de M. Scribe :

«M. Scribe, dit-il dans un de ses ouvrages, n'a rien ajouté à la langue française, mais il devrait au moins ne lui avoir rien ôté. S'il l'a parlée agréablement, il ne l'a jamais écrite. »

Si donc le style était l'homme, M. Scribe ne serait pas un grand homme ; mais a-t-il au moins des connaissances variées et solides? dans ses ouvrages, y a-t-il toujours quelque chose à apprendre ? la vérité historique est-elle toujours respectée? Hélas! il faut l'avouer, M. Scribe se permet de temps en temps d'étranges privautés avec l'histoire. Dans son discours de réception à l'Académie française, il a émis certain anachronisme qui a fait scandale.

« La comédie de Molière nous dit-elle un mot des erreurs, des faiblesses, des fautes du grand roi? nous parle-t-elle

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