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CHAPITRE XXIV

L'orchestre des musiciens. — Chef d'orchestre. — Jésuitière musicale. — Habe neck chez l'impératrice Joséphine. — Les concerts du Conservatoire. — Habeneck en robe de chambre. — Girard. — Le conclave du Conservatoire. — Physiologie de l'orchestre. — Battu. — Appointements des musiciens. — Budget de l'Opéra en 1827. — Dépenses et recettes. — Madame Damorcau en Belgique. — Appointements de quelques grands artistes. — Ce qu'a coûté la Juive

— Ce que coûtent les chœurs, le corps de ballets.— Les douze premières représentations de Guillaume Tell. — Deux mots de Rossini. — Location à l'année en 1827 et en 1856. — Le notariat et la Bourse à l'Opéra. — Droits d'auteurs.

— Primes. — Adam.

C'est un royaume difficile à gouverner que le royaume de l'Opéra. Sous l'apparence d'un pouvoir absolu, le directeur, le roi, est l'esclave de son plus humble sujet. Malgré le médecin de semaine, combien de faux rhumes, de fausses entorses, de ridicules ambitions, de basses jalousies ! J'aimerais mieux diriger dix Monaco qu'un seul Opéra. Et quand on croit avoir mis d'accord ou à peu près, pour un soir, tous les amours- propres, toutes les prétentions, tout n'est pas fini, on n'a encore rien fait; il faut traiter, compter avec l'orchestre des musiciens.

L'orchestre, c'est un État dans l'État , un corps qui reconnaît d'autres lois , un autre chef.

Le chef d'orchestre, c'est un censeur, un chef de parti, un pouvoir occulte et imposé.

Il ne faut pas croire qu'un directeur soit libre de choisir son chef d'orchestre. La nomination appartient à la grande

jésuilière musicale qu'on appelle le Conservatoire : elle choisit ; le directeur accepte, est forcé d'accepter.

Pour être chef d'orchestre, il n'est pas nécessaire de manier un violon comme Sivori. Le général ne monte pas à l'assaut. Autrefois, dans sa jeunesse, Habeneck ne se tirait pas trop mal d'un concerto. A un grand concert donné par l'impératrice Joséphine, l'artiste de la musique de l'empereur qui devait jouer un morceau se trouva indisposé. On proposa à l'impératrice de faire jouer ce morceau par Habeneck, qui charma l'assemblée par l'élégance et le beau style de son exécution. Depuis, par timidité, il avait été obligé de renoncer à ce genre de succès; il était entré dans la diplomatie musicale , et la grande jésuitière lui avait conféré les plus hautes distinctions de l'ordre.

J Habeneck était l'expression la o]»r^fc^»fue, la plus effrontée de cette coterie toute-puissante. Son titre d'ancien directeur de l'Opéra, son immense talent, qui le plaçait à la tête de tous les musiciens concertants de Paris, sa position d'inventeur, de directeur des concerts du Conservatoire , en faisaient pour son chef immédiat un redoutable subordonné. Ajoutez la haute opinion qu'Habeneck avait de lui-même pour avoir découvert Beethoven; il croyait de bonne foi qu'il avait découvert Beethoven , et vous conviendrez qu'un pareil serviteur ressemblait beaucoup à un maître.

Les concerts du Conservatoire n'ont été créés par Habeneck qu'en haine de l'Opéra. A partir du jour où fut exécuté le premier concert, le Conservatoire deviat tout pour Habeneck, l'Opéra ne fut plus rien à ses yeux, et il affichait hautement son mépris pour les musiciens de l'Opéra, qui, presque tous, exécutaient au double râtelier de T Opéra et du Conservatoire. A une répétition de ses bien-

aimés concerts, il y eut dans l'orchestre un moment d'hésitation, de trouble :

— Est-ce que vous vous croyez à l'Opéra? s'écria Habeneck, furibond et se retournant du côté des musiciens, son archet à la main.

Habeneck avait la mauvaise habitude de mettre toujours la salle entière dans la confidence des couacs qui se perpétraient dans son orchestre. A chaque note fausse, il se retournait, et désignait de son archet le coupable à la vindicte publique. Lorsque son âge et ses manies eurent fini par le rendre impossible, Girard lui a invinciblement succédé. On savait d'avance que Girard succéderait à Habeneck, comme dans un conclave on sait d'avance le pape qu'on est convenu de nommer. Le tour de Tilmant n'était pas encore venu ; et puis, au moment de la vacance, Girard était chef d'orchestre de l'Opéra-Comique, sorte de vice-royauté qu'on ne quitte jamais que pour la royauté de l'Opéra. De l'Opéra-Comique on passe à l'Opéra, comme de colonel on devient générai; de sous-préfet, préfet.

Par bonheur, le choix de Girard n'était pas mauvais. Girard est un musicien consommé ; je ne fais pas allusion à son opéra des Deux Voleurs; il est saturé de musique; rossinien enragé, aubériste fougueux, mais non pas exclusif, il affecte quelque tolérance pour Meyerbeer, A l'orchestre, il montre plus de tenue qu'Habeneck; quoique nerveux et passionné , il se tient bien ; il ne tourne pas la tête, il tend le dos aux couacs qui se commettent derrière lui. Son orchestre manque de fougue, mais il est sûr, et jamais il ne se révolte; et ce n'est pas un mince mérite chez Girard, que de tenir en bride l'orchestre de l'Opéra.

En général, les musiciens sont frondeurs et disposés à la résistance ;

En particulier, les violons sont pédants; Les contre-basses , mécontents ; Les trombonnes sont des viveurs ; Les flûtes, des hommes à bonnes fortunes; Les altos, des rêveurs, etc.

Girard dirige son peuple d'un archet ferme et paternel ; il s'entend avec tout le monde, excepté avec son lieutenant, son second chef d'orchestre. Pas plus qu'Habeneck il ne pourrait endurer près de lui un musicien capable de conduire une noce de village; il n'eût pas vécu huit jours en bonne harmonie avec Valentino. Cependant, il ne fait trop mauvais ménage avec Battu, homme modeste, qui n'est 'pas sans mérite, mais qui a surtout le mérite de s'effacer et de regarder comme son bâton de maréchal son bâtonnet de second chef d'orchestre.

Girard est naturellement directeur des concerts du Conservatoire.

L'orchestre de l'Opéra, si riche en vrais talents, n'est pas rétribué d'une manière digne de lui. Il figure au budget pour une somme de 120,000 francs.

De ce chiffre, défalquez 10,000 francs pour Girard, 5,000 pour Battu, il reste 105,000 francs, c'est-à-dire environ 1,000 francs par instrument, en comptant les extra.

Quoique ayant toujours été très-exagérées par les directeurs aux yeux du public, dans un but facile à comprendre, cependant les dépenses de l'Opéra ont été de tout temps et sont encore énormes. En 1827, le budget était de 1,725,887 francs 86 centimes, et à cette époque la direction n'avait aucun intérêt à enfler les chiffres, l'Opéra appartenait à la maison du roi et dépendait des Menus- Plaisirs.

Voici quelles étaient, en 1827, les recettes et les dépenses de l'Opéra :

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