‹ Petits mémoires de l'OpéraChapitre 31 sur 49 · DE LA RÉVOCATION DE L'ÉDIT DE NANTES · texte numérisé non relu

DE LA RÉVOCATION DE L'ÉDIT DE NANTES

Chez tout autre , moins âgé , cet anachronisme ne serait pas excusable ; mais ne l'oublions pas, quand M. Scribe était à l'école, à Sainte-Barbe, on n'apprenait pas l'histoire ; M. Scribe ne l'a pas apprise depuis. "Voilà pourquoi le Molière de notre siècle, Molière II, ne sait pas que Mo-

lière Ier est mort le 16 février 1673, et que redit de Nant| n'a été révoqué que le 18 octobre 1685.

M. Scribe se rappellera toute sa vie le jour de sa récepticl à l'Académie française. Ce jour-là, M. Villemain, répondail au récipiendaire, fut impitoyable de sarcasmes polis, c| verve ironique et contenue.

« Je me souviens qu'un célèbre critique d'Allemagne, u| peu sévère pour nos auteurs classiques , préférait, en propre termes, le Solliciteur au Misanthrope. Vous n'êtes pas de soi avis, j'en suis sûr, monsieur, vos guerriers, vos lauriers) vos

Ni style, ni instruction ! M. Scribe se rattrape, sans doute sur la haute moralité qui préside à toutes ses œuvres. Écoutons à ce sujet les paroles d'un de ses biographes:

« Molière peignait Tartufe hideux et vaincu: il le démasquait. Les tartufes de M. Scribe, même sous leurs masques sont attrayants et vainqueurs. Molière était moral, M. Scribt ne l'est pas. Il est incontestable que les rudes et bonnes trivialités de Molière sont plus décentes que la phraséologie roucoulante et les incidents gazés de M. Scribe. Dans ses pièces, il n'y a pas de ce gros poison qui tue tout d'un coup, mais ce poison sentimental qui, distillé à petites doses, allanguit la force, dispose aux capitulations du cœur, et celles là disposent aux autres. Aussi, sans vouloir afficher un ri gorisme exagéré, il me semble que M. Scribe n'est pas tout à fait innocent de l'atonie morale dans laquelle nous vivons. »

Ces lignes, M. de Sainte-Beuve va essayer de vous prouver, avec la brutalité du fait, qu'elles ne sont pas trop sévè-

Sï

res. M. de Sainte-Beuve apporte et copie une lettre qu'il a arrachée au calepin d'un ami.

« Madame, » Nos amours ont été très-courts et très-purs.

» Une fois, une seule fois, vous m'avez de vous-même saisi tout d'un coup et pressé tendrement la main : c'était en loge, au Gymnase, à la fin de une Faute.

Mais si cette dame a serré la main à ce monsieur, la faute en est-elle uniquement à une Faute? Ne la lui eût-elle pas serrée de même à une représentation des Saltimbanques, en écoutant les burlesques amours de Zéphirine et de Gringalet ?

M. Scribe n'est point prodigue : absence de qualité n'est point défaut. 11 défend ses intérêts pied à pied, unguibus et rostro ; cependant on ne l'accusera pas d'être un Harpagon. S'il ne jette l'or par la fenêtre que par les mains des héros de ses pièces, il n'en vient pas moins quelquefois au secours de ses confrères malheureux. Dans sa vie, il a eu un accès de haute générosité, et cette générosité lui a porté bonheur.

Lacenaire a eu dans sa main la vie de M. Scribe , et il l'a épargnée. La vie de M. Scribe ne tenait qu'à un cheveu, à un don, à une aumône que Lacenaire sollicitait et que M. Scribe pouvait refuser, marchander tout au moins.

En sa qualité de chansonnier , Lacenaire s'était introduit chez M. Scribe ; il lui apportait quelques-unes de ses œuvres, et en échange il demandait un secours. Ce jour-là, M. Scribe fut bien inspiré, mieux inspiré que le jour où on lui apporta l'idée de sa meilleure pièce ; il donna sans se

faire prier, il donna 100 francs! 20 francs de moins, il était mort, Lacenaire l'a dit depuis dans son procès.

M. Scribe, marié, eût refusé peut-être, le mariage rend économe ; le célibat l'a sauvé.

De tout ce que nous venons de dire, s'ensuit-il que M. Scribe n'ait ni esprit, ni talent, ni mérite? Telle n'est pas notre pensée : nous ne sommes ni sourd, ni aveugle, encore moins injuste. Les premiers nous rendons justice à M. Scribe. Ses succès, nous ne les nions pas; ce que nous avons voulu constater, c'est qu'il manque parfois au théâtre de ce sens moral dont il ne manque pas lui-même; c'est que, écrivain filandreux et incorrect , ses succès il les a remportés sans style, sans couleur locale, à l'aide de ces petites ficelles dont ses magasins sont remplis ; il n'a rien approfondi, rien creusé; il a tout effleuré; il a peint les mœurs à la surface, les hommes en paletot, les femmes en crinoline. Il a plu par ses défauts mêmes à un certain monde qui, à la scène comme à la ville, adore le dieu Argent et se passe fort bien de sentiments élevés et généreux. M. Scribe s'était fait une clientèle bourgeoise qui croyait de bonne foi à ses ducs impossibles, à ses margraves imaginaires, dont les États toujours les mêmes n'existaient que sur la carte idéale créée par la fantaisie de l'auteur.

Mais un beau jour cette clientèle elle-même s'est réveillée, étonnée de sa prédilection pour M. Scribe : elle avait enfin surpris les ficelles qui lui échappaient depuis près de cinquante ans ; et les ficelles ne sont bonnes qu'autant qu'elles échappent à la lorgnette : la gloire de M. Scribe n'a pas résisté aux progrès des lorgnettes. C'est un auteur facile à juger, il suffit de ne pas l'avoir oublié. Toutes ses pièces, tous ses héros se ressemblent; seulement il les habille à la mode, à ce qu'il croit la mode du jour. Habile metteur en

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scène, fécond en expédients, mais d'une ignorance profonde, il place un bal masqué dans les Vêpres siciliennes et un canapé sous Charlemagne ; il parle comme personne ne parle, il dit: eune femme, cmmencez la répétition. D'ailleurs bon époux, bon citoyen, bon ami, bon parent, M. Scribe chez lui, dans son ménage, au milieu de sa famille, sans jamais cesser d'être lui-même, regagne le terrain que l'homme de lettres a perdu.

M. Scribe ne déteste pas l'argent, mais ce n'est pas pour le garder, l'enfouir ; il fait venir tant qu'il peut l'eau à son moulin, mais il ne la confisque pas à son profit ; il tire deux ou trois moutures du même sac, mais il ne laisse pas moisir les moutures dans ses greniers. M. Scribe donne et dépense. Dans l'emploi de son argent, il n'y a rien de distingué, rien qui sente l'artiste; ses vertus sont des vertus intimes : il se plaît aux bienfaits de famille, distribués avec sagesse et circonspection. Il achète des terres, il ne se prive d'aucune des jouissances de la vie, il se fait bâtir en ce moment même rue Pigale, entre cour et jardin, un hôtel qui certainement ne péchera pas par excès de goût, mais qui certainement ne péchera pas non plus par excès d'économie. Il refera là ses petits salons du Gymnase, qui sont restés pour lui l'idéal de l'élégance et du confortable.

Tel est M. Scribe, un bourgeois, un bon bourgeois : sa vie est l'épilogue de toutes ses pièces.

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