PERPIGNAN
II existe au ministère de l'intérieur un inspecteur des théâtres. Cet inspecteur assiste aux répétions générales, aux représentations; il veillera ce que chaque acteur débite exactement son rôle tel que la censure l'a fait, n'y ajoute pas un seul mot contraire aux mœurs, au gouvernement.
Perpignan, l'illustre Perpignan! occupait ce poste de haute confiance et de moralité transcendante. On l'aimait partout ; mais à l'Opéra, où il n'avait que de rares et faciles occasions d'exercer sa surveillance, on l'aimait encore davantage; on aimait son esprit toujours prompt à la riposte, jamais méchant, cet esprit original, prime-sautier, qu'on n'eût certes point soupçonné dans ce corps de Sancho Panra, sous cette vieille moustache grise. La nouvelle de sa mort produisit une certaine sensation , et il fut vraiment
regretté, autant qu'à l'Opéra on peut regretter quelqu'un ou quelque chose.
Ce pauvre Adam, qui vient de nous être enlevé si prématurément! on ne s'est pas contenté d'exécuter devant son cercueil, à l'église, des morceaux empruntés à ses meilleures messes ! on l'a écrasé sous une avalanche de discours pesant cent mille kilos. Ne nommons personne, mais citons un échantillon des larmes éloquentes versées sur sa tombe.
« Après les larmes versées sur le grand artiste, messieurs, il en coule de plus abondantes encore sur l'homme de cœur, sur l'ami, le frère en travail ! »
Le frère en travail! c'est hardi.
« Et qui peut aujourd'hui vous en parler mieux que moi, messieurs?
» Il a fait avec moi son premier ouvrage ; son dernier grand succès m'a retrouvé son fidèle' collaborateur. »
Ce n'est pas maladroit : sur la tombe de V homme de cœur, de Vami, du frère en travail, se faire à soi-même une petite réclame \ Où le Corsaire va-t-il se nicher?
Perpignan a été plus heureux ; il n'a pas eu à subir cette seconde mort dans la mort. Sous prétexte d'oraisons funèbres, il n'a pas été exécuté par de prétendus admirateurs. Quelques amis l'ont accompagné à sa dernière demeure; il a été enterré comme il avait vécu, comme il était mort, sans pompe ridicule, sans éloquence plus ridicule encore. En revenant du cimetière, ses amis souriaient avec tristesse en se racontant sa vie agitée, ballottée, où la fortune avait quelquefois fait défaut, mais où le cœur n'avait jamais manqué. Ils citaient ses bons mots, ses saillies, pour un homme d'es-
prit, la meilleure des oraisons funèbres. Nous ferons comme eux, nous laisserons, pour ainsi dire, pour ces quelques pages, agir et parler Perpignan.
Perpignan n'était pas né querelleur; il plaisantait avec calme, réflexion ; et cependant, l'entraînement de la plaisanterie lui suscita plus d'une aventure, plus d'un duel qui eussent pu moins bien tourner... pour lui. A la suite de je ne sais quelle mystification, il se trouvait sur le terrain, prêt à échanger une balle avec son adversaire. Les témoins chargeaient les pistolets ; Perpignan se rapproche d'eux :
— N'y aurait-il pas moyen, leur dit-il, de remettre la partie à demain? Ce matin je me sens nerveux , je n'ai pas la main aussi sûre qu'à l'ordinaire; jamais je ne pourrai tuer monsieur ce matin...
Il désignait son adversaire. 9
Perpignan avait pour témoin un triple butor, un fier-àbras solennel, qui ne comprenait pas qu'on pût se permettre l'ombre d'une plaisanterie envers Son Excellence monseigneur le duel; le butor se fâcha; le fier-à-bras s'emporta: plus il se fâchait, s'emportait, et plus Perpignan se plaisait à l'exciter.
— Décidément, mon cher, finit-il par lui dire, je ne» me battrai pas, vous ne me ferez pas battre "aujourd'hui; j'aimerais mieux recevoir dix coups de pied dans le bas des reins.
— Bien vrai? dit le fier-à-bras.
— Parole d'honneur !
— Eh bien ! tenez !
Et il lui applique un des dix coups de pied demandés. Il allait même doubler la dose, mais Perpignan ne riait plus, il rugissait comme un lion; il avait empoigné le lutteur à la gorge et le serrait à l'étrangler. On parvint à le lui arracher des mains; mais la leron ne suffisait pas à l'insulte; Per-
pignan, qui tout à l'heure voulait remettre la partie, qui m se sentait pas la main sûre, Perpignan insiste à toute fore* et à l'instant même pour vider cette nouvelle querelle; i| supplie son premier adversaire d'attendre seulement cin( minutes; dans cinq minutes il sera à lui, tout à lui, riei qu'à lui ; il le conjure [de vouloir bien lui servir de témoin contre son témoin. L'adversaire s'y prête de bonne grâce. On se met en place, en ligne; on commande un, deux, trois, et au troisième commandement notre spadassin tombe frappé à mort.
Frappé par une balle, la première affaire s'arrangea d'ellemême et sans efforts.
On racontait devant Perpignan un autre duel dont l'issue, grâce à une pièce de cinq francs, avait été moins malheureuse. Fontan avait dû la vie à un écu de cent sous qui était resté dans son gilet et contre lequel la balle était venue s'aplatir.
— Voilà de l'argent bien placé, dit Perpignan; à la place de Fontan, j'étais un homme mort.
A cette époque et depuis trop longtemps les poches de son gilet étaient veuves de tout préservatif de ce genre.
$[. de Saint Georges passe très à tort pour avoir atteint un âge plus que respectable; c'est à Perpignan, à un mot de Perpignan, qu'il doit cette réputation de vieillesse imméritée et anticipée.
Un soir, au foyer de l'Opéra-Comique, où ses succès lui ont créé bien des jaloux, M. de Saint-Georges et son âge faisaient les frais de la conversation; un auteur moins applaudi se vengeait avec des plaisanteries de la vogue des Mousquetaires de la reine, Perpignan, qui était là, ne soufflait mot. Sommé de dire ce qu'il savait, lui qui était une encyclopédie vivante, un vieux de la vieille, comme on dit:
— L'âge do M. de Saint-Georges? répondit-il, vous me demandez l'âge de Saint-Georges? Ma foi, je ne le connais pas plus que vous; tout ce que je sais, c'est que, quand j'étais petit, ma bonne me menait promener au jardin du Luxembourg, où je rencontrais un vieux monsieur qui m'achetait toujours du pain d'épices : ce vieux monsieur, je l'ai su depuis, c'était ! Saint-Georges.
Un long éclat de rire accueillit la boutade. Madame Anna Thillon la prit au sérieux; les Anglaises n'entendent pas la plaisanterie. Madame Thillon était fort jolie, mais c'était tout; c'est beaucoup. M. de Saint-Georges venait d'entrer au foyer.
— Venez-donc, monsieur, venez-donc, lui dit-elle avec cette naïveté charmante dont elle a donné tant d'autres preuves; monsieur Perpignan nous fait des contes dont, pour ma part, je ne crois pas un mot; il prétend que...
Et elle lui raconta, en anglaisant un peu, la comique prétention de jeunesse qu'affectait le vieil inspecteur des théâtres. " M. de Saint-Georges est homme d'esprit, la plaisanterie de Perpignan le fit sourire. On n'a que l'âge que l'on paraît avoir, et l'auteur du Corsaire semble à peine, à l'heure qu'il est, affligé de trente printemps ; il avoua à madame Thillon que le fait n'était malheureusement que trop vrai ; la jolie Anglaise était confondue, atterrée, mais convaincue. Si elle est encore de ce monde, elle doit citer M. de Saint- Georges comme le plus bel exemple de la plus étonnante longévité.
Madame Sophie Gay avait un salon, chose difficile, un salon spirituel, chose invraisemblable. Un soir, dans un accès de belle humeur, le salon se permit une petite débauche d'esprit, un vaudeville, le Nouvel oncle d'Amérique. Madame O'Donnel, madame de Girardin, madame Gay, le
président Lamy, Vatout, et enfin notre Perpignan y mire la main. On porta le nouveau-né au Gymnase; il ne so tait pas de la fabrique ordinaire ; il n'avait pas été cou dans le moule habituel; le Nouvel oncle d'Amérique toml à plat. Ayez-donc de l'esprit !
Cette chute devint pour Perpignan un prétexte à mil plaisanteries; il accusait de jalousie, de cabale les auteu plus heureux. Il se posait en écrivain , en auteur, en poë dramatique. Il se prétendait victime d'une coalition de vai devillistes qui avait voulu écarter à tout prix un génie dai gereux. Ce fut pendant un mois un feu roulant de reprc ches à mourir de rire et de mots pétillants d'esprit. Il n'ava pas encore digéré sa prétendue rancune, quand il rencor tre à l'Odéon un dramaturge, un tragique sérieux : c'éta M. Delrieu, je crois; le dramaturge sérieux venait de subi de la part du parterre, une terrible bourrasque ; son dran avait sombré sous une bordée de sifflets qui rappelaient 1< serpents du Nouvel oncle d'Amérique,
— Mon pauvre confrère ! lui dit Perpignan d'un ton c compassion.
Le dramaturge sifflé le toise du haut en bas, comme poi s'indigner de la confraternité, et laisse échapper le mot :
— Imbécile!
— C'est bien comme cela que je l'entends, réplique Per pignan sans se déconcerter.
11 avait une habitude, une manie, un tic : il ne pouva s'asseoir à une table sans prendre une plume, un crayon, d papier, et dessiner un cheval , toujours un cheval , tou jours le même cheval. Le cheval.de Perpignan n'ava pas tardé à être connu, à devenir populaire. MM. les direc teurs de théâtres tenaient M. l'inspecteur en haute con sidération ; ils s'estimaient trop heureux de faire honneu
iux lettres de change qu'il tirait sur eux en laveur de ses
lais. Ces lettres de change se payaient en loges, en stalles
3t autres places. Perpignan ne perdait plus son temps à
^formuler ses demandes par écrit ; il dessinait son cheval, qui
lavait fini par acquérir dans les théâtres force de loges et de
signature, et il le remettait au solliciteur, qui le remettait à
son tour au distributeur de billets. Si le cheval était tourné
% droite, c'était une stalle; à gauche, un orchestre; sur une
1 petite feuille de papier, le cheval demandait deux places
'fdans une loge; sur une grande, la loge entière. Jamais le
"cheval de Perpignan ne reçut d'affront, jamais on ne le mit
j:à la porte. Plus heureux que Pégase, qui meurt quelquefois
fde faim et qui couche à la belle étoile, il se prélassait dans
I des stalles où d'ordinaire on ne voit guère de chevaux.
Un cor fameux — je ne consentirai jamais à dire corniste | — n'a pas peu contribué à populariser et à accréditer dans les ' théâtres le cheval de son ami. Le premier, et dans un but unique de plaisanterie , il présenta à un directeur l'un de ces dessins hippiques et en réclama le payement. La mystification réussit et fit planche. Le susdit cor fameux est à la plaisanterie en action ce que Perpignan était à la plaisanterie parlée. Plein d'esprit, d'entrain et de gaieté, il ne plaisante pas pour amuser les autres, pour faire rire la galerie; seul, sûr de n'être vu, entendu, connu de personne, il se livre à des charges qui laissent bien loin der^ rière elles les charges trop vantées de Romieu.
Vers la fin de l'hiver, sur les six heures du soir, notre cor est accosté, rue Laffitte, par un quatuor d'Anglais qui le prient de leur indiquer le restaurant de la Maison d'or ou dorée — l'un et l'autre se disent.
— Bien volontiers, leur répond Vivier, j'y allais moi^ même dîner; suivez-moi, je vous piloterai»
On se remet en marche; de la rue Laffitte on prend la rue de la Victoire ; on gravit la rue Saint-Georges, on ar-| rive devant une maison où tout est doré, depuis les grilles jusqu'aux murs, depuis la cave jusqu'au grenier. Nos Anglais admirent en dedans — en Angleterre on n'admire jamais autrement,— et précédés de leur cornac, ils passent fièrement devant un concierge doré comme la grille, et ils entrent dans la maison, dans la salle à manger, qui, à l'instar du concierge, est dorée sur toutes les coutures. La table est dressée, le couvert est mis, ils s'assoient, le cor appelle le ga-çon d'une voix qui ne peut appartenir qu'à un Albionnais pur sang estropiant le français, et tout à l'heure il s'exprimait avec l'accent inimitable d'un indigène de la Chaussée-d'Antin. A ce ga-çon un Français eût jeté un cri d'étonnement. Nos Anglais ne bronchent pas ; le ga-çon arrive, et, dans un de ces charabias anglais dont Levassor n'a pas le monopole, le cor commande le dîner, ne laissant pas au ga-çon le temps, la possibilité de placer un mot, l'interrompant, couvrant, étouffant sa voix, le tout avec le sérieux le plus imperturbable, le plus britannique. Mais cette scène ne s'était pas passée sans avoir un écho daRS le reste de la maison ; d'autres ga-çons étaient accourus, ils parlaient tous à la fois , ils voulaient tous à la fois se faire comprendre à cette bande anglaise qu'elle n'était pas chez un restaurateur, mais chez un simple millionnaire; le cor parut avoir plus de peine à comprendre que ses compagnons: Mison dorey! Mison dorey, répétait-il, être ici Mison dorey! Il était de si bonne foi, il avait l'air si Anglais, bien plus Anglais que les vrais Anglais ! les valets ne savaient comment convaincre et renvoyer milord sans mécontenter sa seigneurie. Le cor consentit enfin à reconnaître son erreur et à abandonner la place; mais il ne sortit qu'avec tous les
honneurs de la guerre : les valets lui firent la haie dans la cour et à la porte, et le saluèrent jusqu'à terre. Ils croient encore, à l'heure qu'il est, avoir eu affaire à lord John Strickland et à ses amis.
Dans la rue, le cor avisant un fiacre, y fit monter les quatre Anglais, leur demanda pardon, dans son plus pur français, de la petite scène anglaise qu'il venait de jouer, ferma la portière, et criant au cocher : à la Maison dorée! les laissa stupéfaits de l'aventure.
L'anecdote est-elle apocryphe ? elle en serait bien capable. Dans sa gibecière de mystificateur, notre cor a bien d'autres tours plus hardis et plus spirituels encore.
La biographie de Vivier appartient de droit à son ami Eugène Guinot, à cet écrivain infatigable qui, depuis vingt ans, dans ses revues de Paris, a trouvé le secret d'avoir de l'esprit à jour fixe, sans compter les extra.
Je reviens au cheval de Perpignan.
Avant d'être tout-puissant dans les théâtres, ledit cheval avait rendu à son maître un bien plus signalé service.
M...., vaudevilliste de la bonne école, avait pris ses invalides dans un journal politique et y faisait un peu de tout, des premiers-Paris et des feuilletons de théâtre ; mais il ne faisait plus de pièces. C'est lui qui a dit ce mot un peu vert, et qui devrait servir d'exemple à plus d'un journalistevaudevilliste :
« Quand on tient les verges,*il ne faut plus montrer son dos »
En certaine circonstance, il dut se repentir de n'être pas resté fidèle à son premier métier, d'avoir troqué les grelots de Momus (vieux style) contre les tartines de la politique. Un article imprudent lui valut l'animadversion de quelques gardes du corps trop susceptibles, et qui prétendirent vider
la querelle Tépée à la main. M... ne connaissait que la plume, il proposa la plume; la plume ne fut pas acceptée; alors il s'envola, resta absent pendant l'orage, et se remontra quand le beau temps fut revenu.
M... honorait Perpignan de ses sarcasmes, et Perpignan se laissait brimer par son ancien. Mais M... abusait de la permission, et le café des Variétés retentissait des gorges chaudes qu'il soulevait contre le débonnaire Perpignan. Quand M... reparut à l'horizon et au café des Variétés, il voulut reprendre le cours de ses anciennes escarmouches contre Perpignan. Celui-ci avait trouvé fort agréable la retraite forcée de son ennemi intime, et s'était habitué à ne plus servir de souffre-douleur à personne. Il se rebiffa; mais toujours doux, il trouva un moyen ingénieux d'arrêter court l'incorrigible M.... La première fois que M... retomba dans son péché favori, Perpignan lui opposa mieux que sa bonhomie ordinaire, il dessina et il lui opposa un cheval, un cheval de garde du corps, équipé, paqueté selon toutes les règles de la guerre. M... ne s'y méprit pas : la tête de Méduse ne l'eût pas tant pétrifié. Il ne revint à lui que lorsque le fatal cheval eut disparu. On ne se corrige pas en une seule leçon d'un tic de dix ans; M... oublia trois fois le cheval vengeur, et aussitôt, comme l'ombre de Macbeth, se dressait devant lui le cheval du garde du corps. A la quatrième apparition. M... s'était amendé pour toujours.
Avait pris femme le sire de Perpignan ; mais le mariage tourna mal. IS'entendait pas la plaisanterie madame de Perpignan. Les époux divorcèrent à l'amiable. Au bout de quinze années, Perpignan eût été bien embarrassé de dire si sa femme était de ce monde, du demi-monde ou de l'autre monde. Il avait oublié qu'il eût été jamais marié, lorsqu'un monsieur à besicles dorées, se disant homme de loi, vint un
matin lui apporter des nouvelles de sa tendre moitié. Madame de Perpignan avait perdu sa mère, et pour entrer en possession de son héritage, elle avait besoin de son mari, ou plutôt de la signature de son mari.
— Cette signature , vous pouvez , vous devez , monsieur, la lui refuser, continua l'homme aux besicles ; elle finira toujours par vous forcer à la lui donner ; mais votre résistance entraînera des lenteurs, des procès ; madame votre épouse préférera capituler ; elle doit être pressée de toucher les capitaux ; elle la payera cher, votre signature, je connais ces dames. Vous ne tenez pas à lui être agréable, à madame votre épouse, je suppose, monsieur; dans les ménages dépareillés (c'est ma partie depuis vingt ans), j'ai rencontré très-peu de maris, dans votre position, qui ne fussent enchantés de faire d'une pierre deux coups : se venger et s'enrichir.
— Ma femme est donc bien riche ?
— Sur mon catalogue de veuves mariées , elle est cotée pour 300,000 francs.
— Je ne la savais pas si charmante !
— Entre nous, seriez-vous tenté de vous rapprocher?... je travaille aussi dans les rapprochements , quoique ce ne soit pas mon fort; il y a si peu de demandes en ce genre ! Voulez-vous que je vous ménage une entrevue?
— Non... je ne suis pas encore décidé... Et votre courtage?
— Une misère ; 5 pour 100 ! Je prends 10 à tout le monde, mais...
— Mais vous faites une exception en ma faveur ; je la mérite bien, c'est la première fois que vous me voyez... Revenez, monsieur, revenez un autre jour, je ne suis pas pressé.
— Vous n'êtes pas pressé ! s'écria le négociateur stupéfait et regardant avec mépris la modeste chambre où nichait Perpignan.
— Cela vous étonne?
— Ma foi, oui.
— Je vais vous étonner bien plus encore... mais, non, au plaisir de vous revoir. Les Variétés me réclament.
Perpignan était bien résolu à ne pas abuser des chicanes que la loi mettait à sa disposition, à ne pas se faire acheter la paix. Tout gueux qu'il était, il répudiait un argent qu'il eût dû à un chantage. Il se rendit, non pas chez son notaire, Perpignan ne pouvait pas avoir de notaire, mais chez un notaire ; il signa l'acte qui émancipait sa femme, et le lui envoya, sans ajouter une seule ligne de sa main.
L'épouse ne fut pas ingrate. Elle renvoya à V époux une somme de 20,000 francs qui réjouit fort certains créanciers, et un contrat de rente viagère de 6,000 francs.
Perpignan ne devait pas mourir comme tout le monde. Il est mort d'une maladie qu'on est tenté de prendre pour une plaisanterie, mais qui n'a été que trop sérieuse; il est mort d'un cor, oui, d'un cor !
Ne pas confondre avec corniste.
Perpignan ne regrettait pas de mourir, il regrettait de mourir trop tôt. Depuis dix ans il attendait la croix; encore quelques jours, et le rêve de toute sa vie allait se réaliser, sa nomination était signée. Mais la mort n'attend pas.