‹ Petits mémoires de l'OpéraChapitre 45 sur 49 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

A tout il faut une conclusion.

Quelle sera la conclusion de ce livre ? Ce livre a traversé six directions :

La direction Véron ;

La direction Duponchel ;

La direction Pillet ;

La redirection Duponchel-Roqueplan;

La direction Roqueplan ;

La direction Crosnier ;

Et deux modes de régie :

L'entreprise particulière Et la régie par l'État.

A quelle direction décerner le prix ?

A quel mode de régie donner la préférence? Il est clair que le prix appartient aux directions qui se sont enrichies. Vœ victis !

Quant au mode de régie,

Prononce si tu peux, et choisis si tu l'oses.

M. Véron et M. Duponchel ont gagné à peu près la même somme qu'ont perdue M. Pillet et M. Roqueplan. Pendant une période de près de vingt-cinq années, la régie particulière a équilibré ses profits et ses pertes. Elle ne doit rien.

Arrivé le premier, M. Véron a le premier exploité la mine. Il a trouvé le public moins difficile et la subvention plus forte; il a eu les primeurs françaises deMeyerbeer; mais aussi il a le premier frayé la route ; il a été le premier pionnier qui se soit avancé dans les terres inconnues de la régie particulière,

M. Duponchel fut déjà moins heureux. Dès les premiers jours, il eut contre lui les chevaux et le cocher anglais de M. Véron, sa calèche triomphale, ses dîuers au Café de Paris, ses allures de Mondor et ses façons de Lucullus. En voyant M. Véron si fastueux et si riche, le public se crut le droit de tout exiger d'un directeur qui en quatre ans ne pouvait se dispenser de gagner un million. M. Duponchel trouva un public plus exigeant, mais plus connaisseur; un public blasé et même un peu jaloux au fond ; il trouva la subvention très-réduite et une commission royale qui voulait faire du zèle et de l'autorité!

Le bon vouloir ministériel qui porta et suivit M. Pillet à l'Opéra ne pouvait rien contre les difficultés de la situation.

Mais pourquoi M. Roqueplan ne s'est-il pas enrichi comme M. Véron? Certes ce n'est pas le père Gentil qui lui a porté malheur ; si je ne me trompe, le premier soin de M. Roqueplan, en mettant le pied à l'Opéra, a été de prier le père Gentil de n'y plus remettre son gros soulier. Certes ce n'est pas non plus madame Stolz, ni rien de semblable. On ne lui reprochera pas, à M. Roqueplan, de n'avoir pas engagé assez de chanteuses ; il en a trop engagé peut- être : il en est jusqu'à dix-huit que je pourrais compter.

Quelle a donc été la pierre d'achoppement de M. Roqueplan? Sa pierre d'achoppement! Mais il en a eu quatre, il en a eu six, dix pierres d'achoppement ! D'abord, on ne fait plus, on ne peut plus faire fortune à l'Opéra : à la rigueur, cette première pierre me dispenserait des neuf autres; ensuite, M. Roqueplan est un homme d'esprit! Ceci n'est point un compliment, je l'en préviens; le ciel m'en préserve, c'est un défaut que je lui reconnais, que je signale. Sans ce correctif oratoire, je ne me permettrais pas cette dangereuse vérité à l'endroit de M. Roqueplan : cette malencontreuse réputation d'esprit lui a joué tant de tours en sa vie , qu'il a juré de tirer une terrible vengeance judiciaire du premier ennemi qui porterait ainsi atteinte à sa considération et à son crédit. Comme je n'aime pas les procès, je prends mes précautions.

M. Roqueplan a mille fois raison d'en vouloir à l'esprit. En France, à Paris, dans ce Paris qui se prétend si spirituel, l'esprit est à l'index, traité comme un vice rédhibitoire. On se méfie, on a peur de l'esprit; si l'on pouvait, on se ferait assurer contre les gens d'esprit ; on ne les tolère que dans un salon, le dos contre la cheminée, ou à table, au dessert : on confond l'esprit avec la légèreté, la frivolité et Y inconsistance. Dans les affaires, on ne croit

qu'aux gens sérieux, sérieusement ennuyeux; logiquement, cette condamnation de l'esprit est fâcheuse, très-fâcheuse pour les hommes dont le nom seul , dans une affaire , appelle les millions. Évidemment, leur nom ne vaut des millions à la Bourse que parce que leur esprit ne vaut pas vingt-cinq centimes ailleurs. Les gens d'argent ne peuvent pas tout avoir.

A l'Opéra, tout homme d'esprit se trouvera immédiatement en état de suspicion flagrante. Ses actes les plus réfléchis, ses résolutions les plus mûries, deviendront des boutades, des traits d'esprit. Ses plus simples paroles : Comment vous portez-vous ? ou bien : Allez vous promener ! passeront pour des mots. On lui accordera l'esprit, pour avoir le prétexte, le bonheur de lui refuser tout autre mérite.

A l'esprit, M. Roqueplan joignait un autre vice : il s'habillait! il avait l'audace de s'habiller! Mais, pour tout administrateur, directeur et autre paria, s'habiller, c'est le comble de la folie, de l'impudence; c'est se désigner à la vindicte publique des sots, se montrer soi-même au doigt; c'est se mettre un bonnet d'âne sur la tête. Le temps qu'il passe à s'habiller, le misérable, il le vole à ses affaires, à ses employés, à ses actionnaires. Ah ! vous croyez qu'on peut être directeur de l'Opéra et se brosser les ongles, et se parfumer la barbe, et porter des chemises brodées, un habit fait par Renard ! Si encore dès le matin M. Roqueplan eut arboré la cravate blanche...

Savez-vous, avez-vous remarqué quelle nuance, pour faire son chemin dans le monde sérieux, il y a entre la cravate blanche du soir et la cravate blanche du matin ? Aujourd'hui, tout le monde, le soir, se permet la cravate blanche; la cravate noire a fait son temps; mais le matin, la cravate blanche est un talisman, un passe-partout universel : la cravate

blanche, à dix heures du matin, vous pose tout d'abord en homme sérieux. Le pis qui puisse vous arriver, c'est d'être pris pour votre notaire ou votre avoué; or, avoués ou notaires ne font jamais antichambre. Qui n'a pas son petit ou gros procès ici-bas, une succession in parlibus au delà des mers? Vous n'avez donc qu'à vous présenter, vous entrez; les huissiers ont le respect inné de la cravate blanche, à laquelle ils sont eux-mêmes voués à perpétuité. Une fois entré, votre cravate blanche frappe agréablement la vue du protecteur que vous venez implorer.

Voilà, se dit-il, souriant en lui-même pour la millième fois- peut-être de la finesse de l'observation, voilà un jeune homme qu'on n'accusera pas de perdre son temps à lire et à pratiquer le Journal des modes! Voilà une cravate blanche matinale qui m'intéresse au dernier point! Ce ne peut être qu'un piocheur, un second prix de thème au grand concours, un barbisle : je me connais en hommes et en cravates. Approchez, jeune cravate blanche, approchez, dit-il enfin plus haut, parlez, que puis-je faire pour vous?

J'ai l'honneur de tutoyer un assez haut personnage, dont l'éternelle cravate blanche m'intriguait beaucoup. Un jour, il laissa échapper le secret de son incroyable fortune. — C'est à ma cravate blanche, me dit-il, que je dois tout : tous mes congés, toutes mes gratifications, mon avancement, je les ai enlevés à la pointe de ma cravate blanche. Tu comprends pourquoi je ne me sépare jamais de ma précieuse cravate blanche. C'est bien le moins que je puisse faire pour elle et pour ma blanchisseuse. Que veux-tu? j'ai la reconnaissance du col; tant de gens n'ont pas même celle du cœur!

Pour-s'achever, ce pauvre M. Roquepîan avait un système, un système et pas de cravate blanche le matin ! II croyait

aux étoiles, aux grands artistes qui font les grosses recettes, mais qui font aussi les grands trous dans la caisse. S'est-il trompé? Je serais assez tenté de le croire. Je ne connais que le succès ; mais, j'en suis sûr, il pourrait bien n'être pas encore guéri de sa malheureuse et ruineuse passion pour les étoiles. Sous quelle étoile est-il donc né?

Quel est le système de M. Grosnier? M. Crosnier a-t-il un système? Bientôt nous le verrons à l'œuvre ; depuis dix-huit mois nous ne l'avons encore vu qu'à la mer. Sur terre il n'a livré qu'une seule escarmouche, l'escarmouche Pantagruel. Quant à la vogue du Corsaire, elle ne préjuge rien en faveur de M. Crosnier; le sujet était trop bien choisi pour échouer, et le machiniste de l'Opéra, M. Sacré, est un grand homme ! Il a combiné, préparé , exécuté tout seul son fameux vaisseau. M. Grosnier ne descend pas dans la cale des petits détails; il ne fait pas, il ne fait pas faire; il laisse faire. Homme de cabinet plutôt que de théâtre, de comptabilité plutôt que de danse et de musique , il entend à merveille toutes les questions d'argent ; il ne s'égare jamais dans les labyrinthes du doit et de Y avoir : son budget est aligné comme une partition; ses dépenses sont à jour; il est exact, régulier. Dans ses directions de la Porte-Saint- Martin et de Y Opéra-Comique , il a laissé des souvenirs honorables; mais ces souvenirs ne s'adressent-ils pas plutôt à l'homme d'affaires, au propriétaire, qu'au directeur proprement dit?

En ce moment, sans doute, M. Crosnier s'apprête à frapper un grand coup. La Rose de Florence ne tardera pas à fleurir pour tout le monde : la saison ne serait pas mal choisie d'offrir au public cette modeste rose, qui tourne à l'humble violette tant elle craint de se laisser voir. Il faudrait prendre garde que les roses n'ont qu'un temps, et qu'à

l'arrière-saison , si le papillon se change en chenille, les roses perdent aussi leur nom. Déjà, ces gens qui ne respectent rien ont baptisé la Rose de Florence du sous-titre de rose caoutchouc. Pour un opéra, cette qualité de s'allonger et de se raccourcir à volonté n'est pas précisément la plus recherchée, quoiqu'elle soit la plus rare. On dit que de deux actes, la Rose est passée à trois, puis à quatre; puis, enfin... pourvu qu'elle ne passe pas à zéro, c'est tout ce que je demande.

M. Crosnier est destiné à mettre en lumière les avantages de la régie par l'État. On ne pouvait faire un choix plus convenable.

Je ne le cacherai pas : je suis partisan de la régie par l'État. Cette régie a du bon, et 'beaucoup. L'Opéra n'est pas un théâtre ordinaire; c'est un établissement national , qui doit briller d'un éclat sans pareil , dépenser tout ce qu'il gagne. C'est là que gît la grande, la véritable supériorité de la régie par l'État sur la régie particulière, qui éprouve le ridicule besoin de s'enrichir.

L'administrateur, au contraire, touche un traitement fixe de 30,000 francs, et, plus tard, 50 pour 100 dans les bénéfices, s'il y a lieu; il n'est donc pas forcé, comme son collègue de la régie particulière, de recourir parfois à des économies indignes de l'Opéra. Ses 30,000 francs suffisent à son ambition.

Mais, d'un autre côté, cet amour de Yaurea mediocritas n'est pas sans danger. Assuré d'un traitement magnifique, mais qui, quoi qu'il arrive, ne s'élèvera jamais aux proportions d'une fortune, l'administrateur luttera-t-il avec la même énergie contre la mauvaise chance et les mauvais opéras? Il fera son devoir. Mais un directeur qui ne fait que son devoir n'a pas tout fait. Il faut à l'Opéra un homme d'un carac-

tère entreprenant, dont l'ambition ne se tienne pas pour satisfaite de ses 30,000 francs annuels ; un homme qui ait pour l'Opéra un amour de père, une passion d'amant; il faut un homme d'art, de'spécialité.

A côté de ce directeur, de ce quelqu'un qui ait le diable et l'Opéra au corps, il existe quelque chose de non moins nécessaire. Ce quelque chose, M. Grosnier l'apporte, ou plutôt la régie par l'État l'apporte pour lui : c'est l'argent, ce sont les 200,000 francs environ par an qui manquent à l'Opéra depuis M. Véron.

La moyenne de la subvention qu'a touchée M. Véron en quatre ans doit avoir été de 800,000 par an. Son budget variait de 1,500,000 à 1,600,000 francs.

M. Pillet, M. Roqueplan n'avaient que 600,000 francs de subvention, et leur budget s'élevait de 1,700,000 à 1,800,000 francs.

200,000 francs de plus dans les recettes! 200,000 francs de moins sur les dépenses ! La fortune de M. Véron et les pertes de M. Pillet et de M. Roqueplan s'expliquent, car leurs recettes à la porte et au bureau de location balancent les recettes de M. Véron. Rien de plus simple : les rentrées de toute espèce , de toute nature, ne vont pas au delà de 1,600,000 francs, et les dépenses montent à 1,800,000 francs. Malgré son rare talent de chiffrer, M. Crosnier ne parviendra jamais à payer 1,800,000 francs avec 1,600,000 fr.

Le public se montre beaucoup plus sévère pour un directeur que pour un administrateur. Il soupçonne toujours le directeur d'économie ; il l'accuse de songer à ses seuls intérêts, pas assez à ceux du théâtre; singulière erreur dans laquelle tombe le public qui sépare deux intérêts inséparables. Il lui reproche de sacrifier Y art, reproche facile et banal, à des influences secrètes et inavouables;

enfin, il lui fait la guerre, quelquefois même remporte la victoire.

La régie par l'État n'a rien de semblable à redouter : les soupçons d'économie, les cabales ne l'atteignent pas: on lui demande beaucoup moins, parce qu'elle est beaucoup plus puissante , ou plutôt parce qu'elle représente la puissance et l'argent. Si j'osais me servir d'une comparaison un peu triviale, je dirais que l'Opéra en régie particulière ressemble à un dîner à forfait. Un monsieur veut vivre tranquille : il craint les comptes de son cuisinier; il lui alloue une somme fixe par mois ou par an. Ce monsieur, c'est le public; il n'est jamais content; le cuisinier, c'est le directeur; il est en butte à toutes les accusations.

Vis-à-vis du public, l'administrateur se trouve dans une excellente position; mais vis-à-vis de l'administrateur, la position du public est-elle aussi bonne? Si , par hasard, le public croit avoir à se plaindre de l'administrateur, à qui se plaindra-t-il ? En cas de revers, l'administrateur n'est que trop disposé à décliner la responsabilité de ses actes. En cas de succès, il ne demande qu'à en revendiquer le mérite et la gloire, à faire la roue. Les hommes sont ainsi faits. Y a-t-il un acte de justice, de sévérité à exercer, l'administrateur a eu la main forcée ; s'agit-il de grâces, de faveurs, de récompenses, l'administrateur a tout fait, à lui tout le mérite. Et au fond, la vérité, la vraie vérité, c'est que l'administrateur n'est ni aussi petit, ni aussi puissant qu'il le prétend ; c'est que Y État n'est pas un maître si jaloux de son autorité. Autrefois, sous l'ancienne liste civile, on a pu quelquefois gêner Tadministrateur dans l'exercice de son autorité ; mais aujourd'hui le vice des anciens errements a été reconnu, et on y a franchement renoncé.

Parmi les difficultés inhérentes à l'ancionne régie par

l'État, je placerai en première ligne les pensions. Éclairé par l'expérience, le nouveau règlement s'est attaché à faire disparaître presque tout ce que le système des pensions avait de défectueux. Je regrette, même en ne parlant que du passé , d'avoir à m'élever contre les pensions. Au premier coup d'œil elles semblent répondre à de si grands, à de si respectables besoins ; elles paraissent si impérieusement exigées, si légitimement gagnées , que la plus légère critique vous pose en homme sans pitié, sans entrailles pour les plus honorables misères.

Si jamais la pension fût un droit, personne ne contestera ce droit aux musiciens ni aux choristes.

Les musiciens de l'Opéra, presque tous de talent, quelquesuns même de réputation, ne reçoivent que des traitements insuffisants. Le* titre de musicien de l'Opéra, je le sais, les professeurs le font payer cher aux élèves. Mais cette bonification de traitement ne dégage pas l'État de la paternelle intervention qu'il doit exercer sur le sort de la classe la plus intéressante de l'Opéra. En traduisant son intervention par des pensions, Y État fait à la fois une bonne action et une bonne affaire : il conserve à l'Opéra des artistes qui , après vingt ans de flûte ou de violon, n'ont encore rien perdu de leur talent.

Les choristes sont dans les mêmes conditions. Il n'est pas nécessaire d'être de la première jeunesse, ni même de la seconde beauté, pour être une excellente choriste. Les choristes n'ont ni âge, ni sexe; ils ou elles n'ont qu'une voix, et lorsqu'elle est bonne et juste, il faut la conserver précieusement, la chanteuse fût-elle du bois dont on fait les mères et les grand'mères. L'état de choriste nécessite des études, une vocation : on ne se fait pas choriste comme on se fait marcheuse; et puis, il faut bien que je le dise, la choriste a moins

de casuel que la figurante ; elle succombe moins souvent à la tentation, peut-être parce qu'elle est moins attaquée et moins jolie. Ses vieux jours commandent donc plus d'intérêt, plus de compassion. Il est juste que l'on songe à mettre du pain dans une bouche de cinquante ans qui si longtemps s'est ouverte pour charmer les oreilles du public.

Le corps de ballet peut-il inspirer les mêmes sympathies? Ces demoiselles, presque toutes, abandonnent leurs appointements à leurs femmes de chambre ; elles ont bien d'autres moyens d'existence! Combien, parmi elles, qui, avec 600 francs par an, ont chevaux, voitures, domesti^ ques, maison à la ville et à la campagne, et qui dépensent 20,000 francs pour leur toilette ! Hélas ! toutes ces californiennes qui se servent ainsi de l'Opéra comme d'un piédestal, un jour peut-être elles seront trop heureuses de retrouver une ressource si dédaignée jadis. Mais l'Opéra estil une caisse de secours et de prévoyance pour les Madeleines impénitentes de la danse? La figurante est ou doit être un objet jeune, joli, bien fait. Ce qu'on exige le moins chez la figurante, c'est qu'elle danse : quand, par hasard, elle danse, tant mieux. De vingt-cinq à trente-cinq ans, la figurante marche à son déclin ; à quarante ans , elle est arrivée au terme du voyage, au déclin. Les chevaux, les voitures, les amis ont disparu. Elle se souvient alors de son état juste le jour où elle devrait l'oublier et songer à la retraite. Grâce aux pensions , l'Opéra se meuble de vieilles momies, désolées d'avoir vieilli, paresseuses, maladives et acariâtres. Chaque jour ces charmantes qualités ne font que croître et embellir. L'administrateur les prie, les supplie d'être plus exactes, plus dociles, mieux portantes; elles nel'écoutent même pas ; le règlement les protège : elles sont à la pension (sic); elles sont inamovibles. L'administrateur finit

par se fâcher; il les menace de mesures violentes : elles lui rient au nez ; exaspéré, il sollicite une réforme ; mais on ne réforme pas une vieille figurante aussi facilement qu'un vieux cheval. La vieille figurante se révolte, elle crie à l'imposture, elle se remue, elle intrigue, elle cherche, elle trouve un protecteur, un être vertueux et sensible qui prend en main la cause de la vieillesse innocente, malheureuse et persécutée. Du moment où la figurante se met en lutte contre la réforme suspendue sur sa tête , elle appartient moins que jamais à l'Opéra, à son service, à son maillot. Elle passe sa vie à défendre sa place, au lieu de la faire. Qu'arrive -t-il? Par pitié, la figurante n'est pas congédiée; on lui permet d'émarger tous les mois ses appointements, en attendant que soit venu le temps d'émarger sa pension.

L'histoire de la figurante est celle de tous les invalides du chant et de la danse.

Des figurantes passerai-je aux premiers sujets ? C'est autre chose. Une étoile se présente chez M. Y administrateur, ou, pour être dans le vrai , M. Y administrateur se présente chez une étoile ; les étoiles ne se dérangent jamais. Elle demande 100,000 francs par an : il les lui donne, il est trop heureux de les lui donner. Dans la conversation, il insinue adroitement que ces 100,000 francs sont sujets à une retenue de 10 pour 100. V étoile répète qu'elle veut 100,000 francs, et il n'est plus question de la retenue. Mais comme respect est dû à la loi, on paye pour elle les 10 pour 100. Un beau jour Yétoile s'ennuie, elle a le mal du pays, elle disparaît. Avant de disparaître, on l'a prévenue qu'elle est à tout jamais bannie de l'Opéra ; elle fait une roulade ou une pirouette, et leur dit : Au revoir.

Au point de vue de l'autorité, rien de plus dangereux que

3ôi PETITS MÉMOIRES DE L'OPÉRA

ces règlements d'une pratique si difficile : les petits passent par-dessous, et les grands par-dessus.

Tels sont les vices attachés au système des pensions, tel qu'on le pratiquait avant la révolution de 1830. C'est ainsi qu'on était parvenu, à avoir un corps de ballet chauve, gris, édenté, poussif et ventru, et des sylphides de cinquante ans. Ces vices, ils disparaîtront, ils ont disparu. Tant d'autres ont déjà disparu. Déjà quelques sujétions gênantes ont été abandonnées par celui-là même qui devait les exercer. L'administrateur n'en réfère plus qu'à lui-même pour accorder des congés de cinq jours aux artistes, pour distribuer les billets de faveur. Le reste viendra plus tard, s'il n'est déjà venu. De l'administrateur seul dépend le degré d'indépendance, d'initiative dont il jouira. Comme on fait son lit on se couche. S'il est sûr de lui , sûr d'inspirer à ses chefs la confiance qu'il a en lui-même, l'administrateur marchera d'un pas ferme; tout en invoquant au besoin les décisions et les lumières de l'autorité supérieure, il ne' risquera pas de voir sa marche entravée, les voies obstruées. Ce n'est pas la position qui manquera à l'administrateur, c'est l'administrateur qui manquera à la position. Il n'est pas aussi facile qu'on le suppose d'user de l'indépendance légitime qui vous a été laissée. On se plaint tout bas de ne pas être libre, de n'avoir le droit de rien faire sans permission, et en réalité on ne demande qu'à se laisser diriger, qu'à se décharger de toute responsabilité ; la responsabilité, le seul mérite peut-être de l'entreprise.

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