LE CONNÉTABLE
On a imprimé tellement de sottises à propos de Barbey, qu'il est devenu assez facile d'être original en parlant de lui^ pour peu que Ton veuille rester dans les limites de la raison.
Cependant je n'irai pas pondre un essai sur lui : j'estime que le meilleur moyen de le faire connaître et par suite aimer à la passion, est de répéter quelques-uns de ces mots qu'il jetait avec une si fastueuse prodigalité. Tout n'est peut-être pas vrai làdedans ; mais cela ne fait rien, puisque chacune de ces boutades le montre en belle posture et sous un jour qui s'accorde avec ce que nous savons de son caractère.
Il restera aux sots le droit de critiquer cette attitude à panache; mais déjà les gens qui aiment
les bons mots et la verve seront avec le Connétable, « sans peur et sans reproche » du point de vue de rhonneur comme de celui de l'esprit.
Barbey écrivit un jour de colère à une comédienne :
On change parfois le nom que Ton porte.
Au théâtre, et pour des benêts Vous vous appelez Marthe, appelez-vous donc morte.
Pour moi, vous Têtes à jamais.
C'était en 1868. Barbey d'Aurevilly, que deux de ses œuvres. Les Prophètes du passé et Une vieille Maîtresse^ avaient mis en lumière tout autant que l'excentricité voulue de ses allures, venait parfois passer une heure dans un café voisin de l'Odéon, rendezvous d'hommes de lettres et d'artistes que Baudelaire fréquentait lui aussi.
Assis à la même table, les deux écrivains se livraient sur tout et à propos de tout à des discussions d'autant plus vives et bruj^antes que Baudelaire prenait un malin plaisir à aguicher Barbey d'Aurevilly par les déclarations les plus inattendues et les plus intempestives.
Cest ainsi qu'un soir» cherchant à le mettre en colère» il lui dit d'un ton de défi et de cet air sardonique qui lui était particulier :
« Moi, je ne crois pas en Dieu.»
Au lieu de s'emporter, Barbey l'enveloppa d'un regard de pitié et, très calme, un peu railleur, répliqua:
c Cest dommage; il vous eût bien aimé.»
Déconcerté par cette réponse, Baudelaire reprit :
« Vous parlez comme Louis Veuillot.»
Barbey d'Aurevilly se redressa, comme piqué au vif :
« Ah ! pardon, Monsieur ; ne confondons pas, M. Louis Veuillot est un bedeau, tandis que moi, je suis un cardinal.»
Lamartine appelait Barbey : Le duc de Guise de la Littirature,
Barbey terminait un billet ainsi : « Mille respects \ autour d'une affection inviolable comme des perles fines autour d'un diamant. »
Barbey d'Aurevilly estimait que la renommée faite à certaines actrices était souvent exagérée. Cest ainsi qu'il méprisait une comédienne nommée Duverger. Comme il avait dirigé contre elle, dans la Veilleuse^ un article qui fit tapage^ la donzelle jura de se venger publiquement.
Un soir, à TOpéra-Comique, à la répétition générale du Premier jour de bonheur, elle aperçut le critique dans un fauteuil d'orchestre. L'acte fini, au moment où il passait devant sa baignoire :
c Canaille ! cria la comédienne ; et, se dressant, elle brisa son éventail, d'un coup sec, sur la main de Barbey d'Aurevilly qui ne broncha pas.
— Canaille ! » répéta-t-elle plus fort.
Alors, Barbey se tournant vers le prince Demidoff, qui accompagnait Duverger ce soir-là, lui dit tranquillement :
c Prince, reconduisez cette dame au lavoir.»
A un visiteur un peu surpris de le trouver vêtu i d'un gilet et d'un caleçon rouges, Barbey répondit :
« Oui, Monsieur, vous me voyez en bourreau, ' pour la femme Sand. »
Barbey d'Aurevilly, arrivant un jour à la Maison- Dorée pour y déjeuner, ne trouvait plus une seule place libre. La salle était comble. Il avisa, cependant, dans un coin, une table assez grande devant laquelle était assis le vicomte Armand de Pontmartin. L'auteur des Diaboliques et l'auteur des Lundis de Madame Charbonneau étaient à couteaux tirés. Néanmoins, Barbey d'Aurevilly s'approcha de son ennemi et, le saluant poliment :
« Vous m'obligeriez infiniment. Monsieur, en m'autorisant à prendre un siège près de vous. Il n'y a plus une seule place dans la salle.
— Je regrette. Monsieur, répondit M. de Pontmartin d'un ton hautain, mais je mange toujours seul !»
Alors, désignant avec sa badine les huîtres qui étaient devant le vicomte, M. d'Aurevilly, de sa voix la plus sonore :
— Cornedieu, Monsieur, vous êtes pourtant treize à table !»
Il n'y a qu'un gentilhomme pour avoir le culte
de la femme et de Tamour au point d'écrire cette chose délicate et charmante :
c En donnant le nom à un enfant^ il faut penser à la femme qui, un jour, aura à le prononcer.»
Ayant eu maille à partir avec Buloz, en 1863 Barbey perdit son procès que Gambetta, son avocat, avait plaidé d'une manière absurde, à côté du dossier.
Au cours de son improvisation, Gambetta qui avait des prétentions à la littérature, compara le futur auteur des Diaboliques au poète Voiture.
« D est possible. Monsieur et cher ami, lui dit Barbey d'Aurevilly, que mon talent ressemble à celui de Voiture, mais vous avez certainement plaidé comme un fiacre !»
Le « Connétable des lettres » rencontra un jour Louis Blanc dans un café de la rive gauche.
On sait que le grand homme de 48 était d'une taille plutôt exiguë. Au cours de la conversation, il avait tiré son crayon pour prendre des notes, et comme il Trubliait sur la table de marbre, Barbey d'Aurevilly lui dit avec une politesse exquise :
58 PETITS MÉMOItBS
« Monsieur, je crois que vous oubliez TOtre canne !i
Certains jugements de Barbey sont une joie ; il ne s'agit plus de vrai ou de faux ; c'est un moule qui s'applique sur un visage, et le réforme, bon gré, mal gré, pour toujours. En voici quelquesuns, qui résument sa manière :
M"' de Sévigné : « La Célimène de la maternité. »
Stendhal : « Un tartufe intellectuel ; il commença par jouer sa comédie aux autres, et devint^ comme tous les Tartufe, son propre bonhomme Orgon à ' lui-même. »
Alexandre Dumas : « Conteur aimé des esprits qui conçoivent le plaisir littéraire comme une tasse de chocolat prise sur le bout d'une table de café. »
Humboldt : « Le grand chroniqueur, le grand ; gazetier de la science et de la nature, l'immense commère du globe. »
Tocqueville : « Esprit au visage froid, des opinions et pas de métaphores. »
Sismondi : « Esprit lourd, de race italienne, mais ^ de race italienne émigrée en Savoie; il avait contracté les goitres du pays. »
Mirabeau : « Un porc à longue crinière, qu'on prit trop facilement pour un lion. »
Mérimée : « Le monsieur de Bois-Sec de la littérature contemporaine. » Et encore ceci sur ses Lettres à une inconnue : « Dégorgement de perroquet indigéré. » El encore sur sa Chronique de Charles IX : « Walter Scott mis en vignettes, »
Edmond Âbout : « Le gamin qui abaisse le marchepied de la voiture de Voltaire et qui ramasserait les bouts de cigare de Voltaire, si Voltaire fumait. »
Victor Cousin : « Marionnette effrénée. »
Mignet : « Un talent blond filasse. »
Dupin : « La petite' vérole est la seule ressem- -blance qu'il ait avec Mirabeau. »
Villemain : « Un vieux prix d'honneur, a Et encore : « Villemain, qui s'est fait grave de peur de n'être rien. »
Emile Augier : « Le poète du bourgeois. »
Parlant de la philosophie allemande : « C'est de la plaisanterie, dit Barbey, que ressortent tous ces systèmes, qui veulent expliquer ce monde de mystère et en supprimer le crépuscule. »
éO PETITS MÉMOIRES
C'était un soir d'hiver, Barbey d'Aurevilly quittait le Gil Blas^ qui occupait alors un entresol à l'angle du boulevard et de la place de l'Opéra. Il pleuvait. La chaussée glissante était encombrée de voitures. Au premier pas que fit l'écrivain sur le boulevard, une de ces personnes que leur profession oblige à s'intéresser aux passants, prit son bras et pria Barbey de lui Élire traverser la chaussée. Grave, digne, le haut de forme étincelant, ganté de blanc, chaussé de vernis, Barbey arrondit son bras comme il eût fait pour une princesse, prit mille précautions pour passer parmi les voitures et arrivé en face, sur le trottoir où la belle allait exercer ses fonctions, salua d'un geste large et dit :
€ Vous êtes cbesi vous y Madame ! »
Barbey est tout entier dans un mot comme celui-ci :
« L'immense bêtise du suffrage universel acceptée, — qui sera la honte du XDC* siècle (à faire crever de rire nos neveux, s'ils ne sont pas des crétins absolus) — pourquoi les femmes ne voteraientelles pas aussi bien que les hommes ? Ne font-elles
LA VIE LITTÉRAIRE 6l
pas partie de Y Universalité},.. Pourquoi cette inéga- . lité de fait devant cette égalité de principes ?... Pourquoi, si le valet de chambre vote, la femme de chambre ne voterait-elle pas ?... »
Et comme tout cela est vrai : le suffrage uniververscl des femmes de chambre, si l'on peut dire !
A son arrivée à Paris, Mistral vint chez Barbey •d'Aurevilly :
€ Comment, s'écria Barbey, vous êtes Mistral, vous?
— Moi-même.
— Mais, alors vous n'êtes pas un berger.
» — Hélas ! non.
— Vous avez reçu de l'éducation ?
— Hélas ! oui.
— Vous êtes bachelier, peut-être ?
— Je suis bachelier.»
! Barbey redresse la tête et darda sur l'auteur de .Mireille un regard farouche : « Monsieur, quand on s'appelle Mistral et qu'on habite la Crau, on ne
i porte pas de gants ; on s^habille de peaux de Jbouc, on garde les brebis et l'on se nourrit d'olives
f sur la montagne — ou bien^ l'on avertit le public dans une préface. »
Barbey détestait Augier, Sardou, il leur préférait le drame de d'Ennery, qui faisait (( rire et pleurer tout j ensemble. »
— Toutes les pièces de d'Ennery, plaisantait-il, réussissent parce que d'Ennery est juif. Etant juif, il ne peut donner une pièce sans intérêts.»
A quoi d'Ennery assez adroitement, répondait du tac au tac.
« On voit que d'Aurevilly est bon chrétien.»
En 1880, le ^etit Bignon^ aujourd'hui restaurant Paillard, était le restaurant de prédilection des gens . de lettres et des journalistes.
Barbey d'Aurevilly y fréquentait régulièrement.
Un soir, des amis firent asseoir à sa table Jules Vallès, encore tout frémissant de sa participation à la Commune de Paris.
Le contraste était piquant entw ces deux hommes : Barbey «présentait ^ le trône et l'autel » , le parti « chevau-légers » de Charles X, 1^ Roi et son drapeau blanc. Vallès, c'étaient les idées nouvelles, le Socialisme, la Révolutio»! .
La rencontre fut courtoise et la discussion ardente.
Les répliques se croisèrent comme des lames d'épée.
V Enfin, désireux de pousser à bout son adversaire, Vallès s'écrie :
« Ce qu'il me faut, Monsieur, c'est cent mille tètes de bourgeois !»
Barbey d'Aurevilly de riposter froidement :
« Et moi. Monsieur, je me contenterai d'une seule : celle de Sarcey ! »
« En fait de femmes, dit Barbey, c'est dans les huîtres que l'on trouve les perles. ))
Un soir d'été que M. Barbey d'Aurevilly se promenait aux Champs-Elysées avec M. Paul Bourget, il aborda une jeune personne errante. M. d'Aure- ^ villy lui tint tout aussitôt des propos éblouissants et t^ bizarres. La petite femme trouva ce vieux si « rif golo » que, pour marquer sa joie, elle le saisit à bras-le-corps, le souleva (car elle était robuste et râblée), le secoua en l'air comme un polichinelle cassé, puis le reposa à terre en s'esclaffant.
M. d'Aurevilly ne se troubla pas pour si peu; mais fort tranquillement et d'un air de dignité indulgente :
« Elle est familière,» dit-il.
A l'un de ses amis qui s'étonnait de le trouver si merveilleusement sanglé dans sa redingote, Barbey répondit :
« Monsieur, si je communiais, j'éclaterais. »
Barbey disait de M. Bourget : « Il écrit avec de la gomme à cflFacer. »
Une autre fois, il racontait qu'il avait connu dans f sa jeunesse l'abbé de la Croix-Jugan (le héros de VEnsorcelée). L'abbé commandait alors je ne sais î quelle milice royale ; il était épouvantable à voir, le ! visage labouré de cicatrices et les deux mâchoires soudées l'une à l'autre, de sorte qu'il ne pouvait | parler.
« Mais alors, comment s'y prenait-il pour commander ?
— Il rugissait. Monsieur ! »
Le christianisme de Barbey est une chose étonnante.
C^est ainsi qu'on lui a entendu dire ceci : <r II est heureux pour Notre Seigneur Jésus-Christ qu'il soit un Dieu; comme homme il eût manqué de caractère : il n'était pas râblé comme Annibal. »
Un jour, comme M. d'Aurevilly, botté, parlait haut sous un arbre des Champs-Elysées contre lequel il s'appuyait, l'innocent toutou d'une vieille femme, assise à deux pas, leva la jambe contre la botte de M. le Connétable qui apaisa le geste menaçant de son interlocuteur par ces mots :
ce Laisssez, mon cher, c'est comme de l'eau bénite.»
Barbey venait de publier un roman sur l'inceste. Un jour que Jean Lorrain venait lui rendre visite, V il lui en offrit un exemplaire, avec cette dédicace : « A Jean Lorrain^ seul capable de me comprendre. » — Mais, fît Jean Lorrain interloqué... « seul ca-
pable de me comprendre... » je n'ai pas de sœur, Maître ? »
Et Barbey de répliquer avec sa voix tonnante :
— Mais, Monsieur, n'avez-vous pas votre vieille mère ?
Barbey d'Aurevilly, sur le point de mourir, fit appeler un prêtre.
Après avoir confessé ses péchés, et comme le prê- 'i tre allait lui donner l'absolution, l'auteur des Diaboligues l'interrompit :
« J'ai commis une faute dont j'avais oublié de vous parler. J'ai eu la faiblesse de joindre à mon simple nom de Barbey le mot d'Aurevilly, et certainement, en me décernant ainsi une noblesse usurpée, j'ai trompé beaucoup de mes contempo- | rains
— Ce péché est bien grave, répondit le prêtre, et je 1 ne puis vous en absoudre que si vous faites une publique amende honorable à celui de vos amis qui
a été le plus séduit par votre titre.» *
Alors, se résignant, en loyal catholique qu'il était, le grand Barbey se souleva sur son chevet, et murmura d'une voix éteinte :
« Faites venir Paul Bourget. »