LE MÉPRIS
Ce n'est pas de ce mépris sans portée, grâce auquel le bourgeois chasse de la cité morale le poète et le vagabond, dont je parlerai ici. Je suis une enfant à la recherche du beau, perdue dans une ville de marchands : je ne demanderai point ma route aux gens des caravanes, ni aux changeurs, mais je regarderai dans le ciel une étoile, et je lèverai mes bras vers elle, comme une statue oubliée.
Il y a de l'homme qui pense à l'autre — un journaliste n'a pas le temps de penser — une différence aussi marquée que celle qui sépare le jaguar du tapir ou de l'autruche. L'homme qui pense regarde l'autre, il en donne une définition : ce regard et cette définition s'appellent le mépris.
Girlylc, Chamfort, Taine, Renan, Flaubert, Villiers
de risle Adam ont eu pour la brute humaine ce mépris qui n'est qu'une infinie justice.
De nos jours, je connais deux hommes qui savent mépriser : Elémir Bourges et Remy de Gourmont.
Elémir Bourges a écrit le final du Crépuscule des Dieux, où toute la société moderne, fondée sur la puissance de Tor, reçoit le soufflet que l'on réserve d'ordinaire aux escrocs. Dans les Oiseaux s'envolent et les Fleurs tombent, Manès, au cours d'une terrible conversation avec le grand-duc Floris, lui montre la vanité de toutes choses, et surtout de ce qu'il y a de bassement humain dans la pensée, je veux dire la croyance. Ce livre, où toutes les grandeurs du monde laissent voir leur faiblesse, se termine par un hymne à l'inconnaissable, comme si, en un accès de folie subite, un bossu se dévêtait pour s'enorgueillir de sa bosse. Et lorsque l'on demande à M. Bourges quelles idées il fera victorieuses, dans la seconde partie de son livre, et sur quelle théorie il arrêtera l'ouvrage gigantesque auquel il consacre ses dernières énergies, cet homme simple répond : « Cela n'a pas d'importance : quand toutes les grandes thèses seront venues sur la scène, je fermerai le théâtre, il est inutile qu'on les revoie une seconde fois. Pour ce qui est de l'ordre dans lequel je les expose, cela ne fait rien, elles ont toutes
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une égale valeur. » Nous avons là un mépris total, sans bornes ; tout a été pesé, et tout a été rejeté hors du van; la brise emporte cette paille. Il y a dans Bourges un poète qui ne saurait s'arrêter nulle part dans son vol ; il dépasse les nuages, et voit au loin la terre comme un grain de sable que le hasard ballotte.
Remy de Gourmont comprend tout. « Cet homme a un grand pouvoir de mépris silencieux », a-t-on dit de lui. Il comprend tout et ne proteste point; il sait même qu'il est vain de protester. Aussi ne fait-il que raconter ce qui est, simplement, sans tapage ; à peine si l'on voit qu'il sourit. Quelques mots de lui vglent, par leur netteté, vingt pages de commentaire: « La machine à écrire rendra beaucoup de services aux journalistes ; cela va leur permettre de doubler leur production, sans augmenter leurs frais généraux — idéal de tout sage commerce. » — « L'amour libre ressemble en cela à l'amour légal que l'argent y réconforte le sentiment. » — « Ce qui frappa le plus l'empereur de Russie, en 1815, c'est que tous les Français avaient une montre dans leur gousset. Aujourd'hui ils ont tous quelques idées dans leur poche. » — « L'homme honnête et simple croit, c'est sa fonction. » — « Le citoyen est une variété de l'homme ; variété dégénérée ou primitive.
il est à r homme ce que le chat de gouttière est au chat sauvage. C'est d'ailleurs un animal estimé et bien connu ; les savants qui l'ont choisi pour sujet de leurs patientes recherches se nomment Sociologues. » Nous avons ici une sorte de mécanicien amateur ; il connaît de la machine tout ce que l'on peut en connaître ; il sait les rouages, leurs raisons ; et il se contente de dire en passant : « Tout va bien; cela marche de mieux en mieux : les appareils ajoutés depuis peu sont très intéressants ; continuez, mes amis, je vous regarde ». Et tout en secouant la cendre de sa cigarette, il s'éloigne, pour ne pas respirer la mauvaise odeur répandue par les ouvriers qui s'échauffent. Mais comme il n'y met pas d'aflfectation, il n'y a que les gens avertis à comprendre que c'est là une forme tranquille du mépris.
Femme, jeune, blonde et jolie, je passe chaque matin le peigne dans ces cheveux que la mort ternira ; puis j'agrafe en chantant un rang de perles sur ce col qui bientft perdra sa forme ronde et pleine : il n'est pas jusqu'à ma beauté que je ne méprise. Et ce n'est pas pour lui préférer mon esprit : je laisse aux femmes laides un ridicule que ce siècle leur apporta.