VALLETTE
Coulangheon, dans une lettre à Madame Rachilde, lui faisait le portrait suivant de son mari :
« Je trouve M. Vallette d'un calme olympien des « plus surprenants au milieu des orages littéraires « qui l'environnent. Il vous parle d'un ton absent. « Son regard, un peu fixe, est toujours sortie bien « qu'il représente le seul éditeur qu'on puisse ren- « contrer au rendez-vous. Son regard, en dehors, « brille subitement sur un mot comme celui d'un « très gros chien (le dogue d'Ulm) se fixant sur un « très petit insecte : il le happe, l'air bon enfant, le c mâche pour en mieux connaître le goût, puis fait « la joviale grimace du : Ça n'était que ça ? Pas la « peine /. . . »
Les gens qui connaissent M. Vallette disent que c'est tout à fait ça : c Indifférence et précision »^ prétendait un jeune homme qui l'avait vu deux fois. Il parait aussi qu'il y a de temps à autre un violent qui sort de ce masque placide^ mais on en parle peu.
Toujours est-il qu'il a de l'esprit, et c'est le principal, d'après la philosophie du jour et aussi d'après celle d'Epicure. Cet esprit, fait d'une claire vision des choses et d'un désintéressement léger, est rare en véritables mots ; ce sont des remarques, des jugements discrets, une espèce de mise au point qui ne prétend pas s'imposer aux personnes trop assurées de leur valeur.
On m'a pourtant rapporté un mot de lui qui vaut les meilleurs, et que je ne puis passer :
Un matin, un monsieur étrange et fort élégant se fait annoncer chez lui :
— Je viens vous proposer d'éditer le prochain livre de Madame Liane de Pougy !...
— Nous regrettons beaucoup..., répond Vallette, mais ce nom est trop spécial et cette gloire trop...
— Vous avez bien édité Oscar Wilde ! réplique sur un ton décisif le monsieur étrange et fort élégant...
— Pardon, reprit Vallette, vous êtes de l'autre côté de la question 1...
Il6 PETITS MÉMOIRES