‹ Petits mémoiresChapitre 3 sur 21 · SOUVENIRS DE SMALAH · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE SMALAH

Parmi les vieux Algériens, qui ne se rappelle avec charme l'époque d'il y a quarante ans, où une adorable Parisienne, au rire perlé comme les dents, bien faites pour croquer la pomme, et connue sous le chaste nom d'Elise, régnait à Boghari, pendant que le capitaine X. .. , son galant seigneur et maître, y commandait on qualité de chef supérieur du cercle? Hospitalité fastueuse, jardins pleins de fraîcheur, jeunesse et gaîté, voilà ce qui attendait alors au passage, dans la maison de commandeinont située à mi-colline, les voyageurs de marque déjà brûlés par le soleil do rétape, qui, venant d'Alger, s'en allaient au désert l^ar la route encore mal tracée du Rocher de Sel et de Laghouat. En ce temps-là, le sud de la province d'Alger jouissait d^un calme d'autant plus profond que la poudre avait

cessé de parler en Kabylie, et que le télé.graphe, ce semeur des brutales émotions, y était encore inconnu.

Aussi nous, spahis, vivions-nous là, loin du vieux monde, d'une vie presque patriarcale.

Noire smalah de soldats laboureurs campait, au-dessous de Boghari, au fond de la plaine.

Les tentes arabes tissées en poils de chameau, bariolées de noir et de blanc, s'arrondissaient gracieusement autour des gourbis français construits de vert feuillage. Dès que la manœuvre matinale avait cessé, les simples spahis s'éparpillaient dans la campagne, pour aller moissonner leurs lots de terrain. Nous autres. Français, nous nous livrions aux douceurs de la sieste, sous un ciel indigo, au sein d'un vaste silence que troublaient seuls les chants monotones des moissonneurs, entrecoupés par les crécelles des cigales et les hennissements des juments, entravées dans les douars à courte distance des chevaux de l'escadron.

Service d'escortes et de courriers, razzias d'œufs de perdrix rouges destinées à l'élevage des tirés de Fontainebleau, chasses au mouflon, à l'outarde ou au renard bleu, ascensions, en un temps de galop sur les cailloux roulants, jusqu'aux grottes de la montagne rougoàtre de Boghari ; séjour mystérieux des

Ouled-Naid, les noires aimées aux chevilles entravées de lourds bracelets d'argent, telles étaient les distractions qui interrompaient le farniente du bivouac. De temps à autre, une gracieuse invitation à la table du commandant supérieur, où les charmes de la maîtresse de maison et Tesprit gaulois reposaient nos yeux (les éternels visages voilés, et nos oreilles des duretés de l'idiome arabe.

Un soir, nous jouissions précisément de cette bonne fortune. On fêtait, en la maison (le commandement, le passage du regretté marquis de Gompiègne, le vaillant explorateur, qui s'en allait, dans la direction de Tombouctou, visiter les tribus farouches des Touareg , ces condottieri du désert à la lance barbelée et au masque d'étoffe noire. Le repas venait de s'achever sur un verre de vieux Corton, digne du toast porté à la santé du voyageur. La lune montait à l'horizon tout s(3mé d'étoiles.

Pour humer le café, on s'était mollement installé à l'abri d'une vieille rotonde romaine, oncorc dallée de marbre blanc, aux colonnes tronquées, ombragée par un bouquet de palmiers. Engourdis dans une douce rêverie par

IQ PETITS MÉMOIRES

les soiitcurs embaumto qu'apporlait la bi-iso rlii soir, le cigare aux lèvres, iiaus vîmes apparaître soudain quatre ombres glissant légèroracnl sur les dalles. Jambes découvertes, jupes sombres relevées des deux cotes sur la lianctie par une agrafe d'argent, cbeveluies noires haut montées et entrelacées de jasmin et de verroteries, visages bronzés, éclairés par des yeux troublants, elles s'étaient groupées, sans bruit, à l'antique, les bras nus comme la poitrine et gracieusement arrondis au-dessus do la tète, prêtes, comme les Bacchantes, il frapper la terre du pied droit légèrement soulevé.

.Mors, (terriens un rideau de bananiers résonnèrent des accords d'abord lents, puis plus accélérés, furieux un instant, pour Unir en sour.line. Les bayadérçs. qui avaient débuté, par d.'s' pas preaiue chastes, s'étaient peu i p,'u animées d'un souille lascif, s'enlaçanl ,lans l'el.scurilé couiuie des couleuvres, se .piitlant sur un coup de lam lain. pour lerraincr par une valse sans lin, tournant chacun'' sur cllcmènie. à la manière .les .lerviches. la juiH. sonibiv ayant disparu et l'ait place il uac ia'-o vaperciise. le re^-ard plein de vohiplé. les ;èïr>>s entr'ouverios. les yeux t-.'Urnés vers V !,ara,!;s Je ^Uhem^-t.

Ces quatre filles des Ouled-Naid étaient vraiment tentantes. L'apparition subite de leurs formes provocantes , brusquement éclairées par les rayons de lune qui venaient de percer la voûte de palipiers, produisait une certaine griserie chez les spectateurs les plus réfractaires au bois d'ébène. L'aimable Elise, Parisienne jusqu'au bout des ongles, s'éventait et voyait sans regarder. Quand la plus jeune des danseuses, haletante, épuisée, fut sur le point de tomber sur le marbre, elle s'affaissa inerte dans les bras du lieutenant Axel, qui la dévorait du regard depuis son apparition, et qui s'était levé brusquement pour recevoir Tenfant défaillante.

L'extinction des feux venait de sonner :

c'était l'heure du départ. Désigné pour escorter le marquis de Compiègne, j'étais déjà en selle avec mes spahis. Nous marchions bientôt sur la route de Laghouat; et à travers la nuit limpide, derrière nous, s'effaçait progressivement la silhouette blanchâtre de la maison de commandement.

Après trois mois do course dans les sables du petit désert, je rentrai à Laghouat. Ce fut

avec un plaisir ineffable que je rais pied à terre au seuil de mon gourbi et que je retrouvai les camarades, cette douce famille du soldat. J'appris bientôt que le roman d'amour, commencé sous Tantique rotonde, avait eu un lendemain.

Le lieutenant Axel, qui servait dans nos rangs comme stagiaire, au titre étranger, était d'origine suédoise. De taille élancée, plein de distinction avec sa moustache blonde et ses yeux d'un bleu clair, des façons charmantes, froid et calme au feu comme au plaisir, notre compagnon d'armes avait subi le coup de foudre^ au moment psychologique où l'homme du pôle et la fille de feu s'étaient rencontrés dans une voluptueuse étfeinte.

On me raconta que, depuis mon départ, le Suédois s'en allait dans l'ombre, chevauchant à travers les sentiers brûlés de Boghari, suivi seulement de son fidèle spahi Bel-Kassem, chaque soir où son service lui laissait quelques heures de liberté. Mais d'enjoué qu'il était, son air était devenu grave, presque triste. On sentait un cœur ravagé par la passion. Par sympathie pour lui, chacun respectait le mystère dont il croyait s'entourer, et nul n'avait osé l'interroger sur les suites de son aventure.

Quand on questionnait son ordonnance Bel-

Kassem, le noir restait muet ou répondait qu'il ne savait rien.

Avec moi, il se montrait moins farouche. Il se souvenait qu'un jour, dans la mêlée d'une fantasia, il avait été désarçonné et foulé aux pieds des chevaux. Grâce à mes soins, il avait guéri. La mémoire de ma sollicitude me Tavait attaché : moi-même, je m'intéressais à lui. Taillé en athlète, il avait l'àme d'un brave et servait d'entraîneur à mon peloton.

Un matin où, bras et jambes nus, la gandoura retroussée jusqu'aux reins, il lavait à grande eau le cheval encore fumant de son officier, chantonnant entre ses lèvres un refr-ain discordant, je l'abordai. — « Tu as été encore cette nuit à Boghari? » — « Oui, maréchal des logis. » — (( Il aime donc bien Aicha? »

— Bel-Kassem leva lentement la tête, me regarda d'un air défiant, et d'une voix sourde me jeta ces mots : « Aicha n'aime pas le roumi (le chrétien). »

Je m'éloignai tout pensif.

Malgré le léger souffie de fraîcheur qui commençait à tomber avec la nuit, une buée d'étuve planait encore sur la principale rue

de Boghari, toute poussiéreuse, échauffée des ardeurs du jour, imprégnée des acres odeurs échappées des échoppes arabes. Fritures à l'huile rance et parfums éventés se confondaient dans la même exhalaison qui prenait à la gorge. Des lanternes de papier, éclairées de lumignons tremblotants sous la brise, miroitaient d'un ton blafard le long des sombres ruelles où les Ouled-Naid accomplissent leurs mystères. Voix rauques de femmes, chants d'hommes avinés et cris de vrais fauves en rut montaient dans la nuit et s'y croisaient avec le cri plaintif des grues, défilant en bataillons serrés à travers les régions éthérées.

A la pointe du rocher de Boghari, sur une petite place égayée d'iin dattier et arrosée du jaillissement d'une source tombant de la roche vive, s'entr'ouvrait une grotte creusée dans le roc. L'entrée en était à moitié masquée par un riche tapis du Kef, aux lourds plis, aux franges épaisses. A travers une demi-obscurité, le regard pouvait démêler graduellement le bizarre aspect de l'intérieur. Dans un coin, enveloppée d'une maigre cotonnade bleue, allongée sur la dalle nue, donnait une vieille négresse. Plus au fond, le long de la muraille blanchie à la chaux, accroupis, immobiles,

abrutis par Tenivrante fumée du lin brûlant dans le fourneau des chibouks/ aux longs tuyaux de cerisier, une flûte de roseau et un derbouka sonore placés et tranchant sur la peau cuivrée de leurs genoux osseux, respiraient bruyamment deux monstres de laideur aux lèvres épaisses et à la laine crépue. Ce sont des musiciens qui attendent la clientèle.

Puis, au milieu de la chambre, sous une coupole de verre dépoli qu'une lampe primitive réfléchit de sa pâle lueur, étendue sur une peau de panthère encore brute et rugueuse, se détache en relief une jeune fille au corps idéal, voilé de soie blanche et transparente. Accoudée sur son bras droit, elle repose rêveuse.

C'est Aicha, couronnée de ses seize printemps.

Soudain, elle tressaille au bruit d'un hennissement: (( Namouna w, s'écria- t-el le d'une voix argentine, « voilà le seigneur. » La vieille négresse, bien vite sur pied, après avoir ramené sur sa nuque flétrie les mèches de ses cheveux blanchissants, se précipita au dehors, sur la place où venait do déboucher un cavalier arabe. C'était Tofrlcier suédois, venu ce soir-là tout seul, sous un déguisement indigène. Pendant que la vieille, saisissant d'une m^iin les renés du cheval, pe-

sait de Pautre sur le large étrier en baisant la botte de l'étranger, Axel sauta lestement à terre. Namouna attacha la monture au dattier, et le voyageur, pénétrant dans la grotte, vint jeter sur le corps de la jeune fille, qui n'avait point varié sa pose indolente, une jonchée de fleurs de jasmin et de grenadier, ses fleurs favorites. Aicha se contenta de remercier son hôte d'un gracieux signe de tète, et piqua coquettement un rouge bouton de grenade dans sa noire chevelure.

Le chrétien s'était assis à ses côtés sur un coussin du Maroc: deux fois, il essava d'enlacer la taille de Tindolente ; deux fois, elle se déroba à son étreinte et à son baiser. Vierge elle était, vierge elle voulait rester. La conversation ne tarda pas à languir. Le Suédois déguisait mal sa tristesse. Aicha, presque muette, effeuillait le bouquet quelle venait de tresser. Elle fit un geste. Alors, la négresse apporta au Suédois une tasse de café brûlant enserré dans son dé d'argent : du même coup, les musiciens préludèrent par des notes, tantôt lentes, tantôt saccadées.

A co sisrnal, Aicha se leva : droite, comme

une statue tournant sur son pivot, à petits pas comptés, elle décrivit un cercle^ les deux mains sur les hanches, dansant du haut du corps, la gorge en avant, modulant son chant sur le rythme aigu des instruments, les yeux fixés obstinément sur la peau de panthère. Aux accents de l'aimée, une vipère cornue, vraie fille du désert, lovée dans une corbeille d'alfa, se déroula paresseusement, puis se dressa comme une flèche, dardant sa langue de feu, suivant d'elle même toutes les évolutions de la charmeuse, dont le visage allait s'inclinant peu à peu vers le reptile qu'elle fascinait d'un regard inflexible. Soudain, la musique s'éteignit avec l'incantation^ et, d'une seule et brusque détente, la vipère s'enroula autour du cou de la vierge noire: on eût dit un collier aux écailles de bronze rehaussé par l'éclat de deux rubis.

L'officier avait éprouvé un cruel malaise à contempler ce spectacle : son amour dédaigné, encore plus excité par cette froideur de feu, grondait sourdement au fond de son cerveau, où venaient s'agiter les idées les plus étranges. Il demeura quelques instants absorbé, le front

étreint entre ses mains, en proie à l'hallucination superstitieuse qu'éveillaient en son âme de chrétien les sortilèges de la magicienne.

Pendant ce temps, la jeune fille faisait rentrer la vipère dans son nid de verdure.

Axel releva la tête : son parti était pris.

« Aicha, je veux te parler, mais à toi seule. »

D'un geste de reine, celle-ci congédia les musiciens qui sortirent, suivis de la négresse maugréant tout bas. — « Aicha, je t'aime à en mourir. — Cela ne peut durer plus longtemps. — Ne veux -tu pas enfin te^ donner à moi? » La charmeuse resta silencieuse.

(( Eh bien! veux-tu te vendre? » murmurat-il à son oreille d'une voix étranglée, « voici deux cents douros. » Ce disant, le Suédois jeta furieusement sur la peau de panthère cinquante pièces d'or qui tombèrent en tintant aux pieds de l'orgueilleuse.

Alors, Aicha, impassible, se dépouilla de ses voiles: puis, belle et flère de sa nudité marmoréenne, elle se dirigea vers la porte, souleva la lourde draperie encore à moitié relevée et revint sur ses pas, après Tavoir laissée retomber. A Tintérieur, le silence se ^ fit; au dehors, on eût pu voir une forme hu-

-/ maine se glisser a travers l'ombre de la nuit

et se tapir à l'entrée de la grotte.

Au matin, tout dormait encore au camp.

L'aube commençait à peine à strier l'horizon de larges bandes de pourpre rougeâtre. Le chant de Talouette dans les airs et de la caille dans les blés sonnait le réveil do la nature. Le lieutenant Axel reposait sous sa tente, rêvant à sa courtisane. Réveillé en sursaut par la diane qui sonnait à Boghari, il se leva et vint entr'ouvrîr le rideau de sa tente pour appeler son ordonnance. A peine eut-il regardé au dehors, qu'il poussa un cri terrible qui mit en rumeur tout le bivouac.

Au sommet d'une perche, ruisselante de sang, une fleur rouge de grenadier entre les lèvres serrées, ses longs cheveux flottant au vent, était fixée la tête de la vierge noire. Au bois était piqué un papier, tracé en caractères arabes: « Aicha était ma fiancée. Elle t'a vendu son cœur: je te donne sa tête. Signé Bel-Kassem! »

La nuit venue, sous un ciel embrasé d'éclairs et de sirocco, le Suédois s'en alla d'une folle allure vers la grotte de Boghari : il y entia d'un pas ferme, s'étendit sur la peau de panthère encore froissée des étreintes de la veille, et, saisissant à sa ceinture un pistolet d'arçon, se loGiea une balle droit au cœur.

MARLY AU Xir SIÈCLE

L'histoire de Marly, où le président de la République s'est rendu en déplacement de villégiature, légèrement troublée d'ailleurs, peut se résumer en deux mots : grandeur et décadence. Sur un signe du grand Roi, fatigué du faste de Versailles et avide d'un « modeste ermitage », pavillons, bassins, gerbes et cascades étaient sortis de terre comme par enchantement, sous la baguette magique de Mansard Hardouin, neveu du célèbre François Mansard. C'est ainsi qu'en l'an de grâce 1679, disparurent « les marécages, le cloaque où les environs jetaient leur voirie, véritable repaire de serpents et de charognes, de crapauds et de grenouilles », au dire de Saint-Simon.

L'art vint aider la nature : Lebrun, Mignard, Coysevox, Coustou et Lepautre peuplèrent de toutes les divinités de l'Olympe, appartements, massifs et parterres. Il manquait une forêt. On

en vit une toute touffue, accourir dé Compiègne en arbres gigantesques. Bref, l'ermitage, « cette cellule entreprise pour n'y pouvoir dépenser », coûta plus cher que Versailles et que toutes ses splendeurs délaissées.

Le château de Marly était devenu la résidence privilégiée. Pour être « des Marly )),les entrées en Cour ne suffisaient plus. Le caprice du maître, dépouillé de sa majesté, désignait seul favoris et favorites : plus d'étiquette ; il était défendu de s'y découvrir devant le Roi, fait homme, qui criait, à haute voix, à ses invités: « Le chapeau, messieurs! » M'"^ de Maintenon, elle-même, qui y trônait sous ses longues coiffes et sous ses voiles noirs, ne put « gagner aufeun privilège aux voyages de Marly » ; tout ce qu'elle obtint, fut de cheminer quelquefois dans un carrosse à part.

C'en était fait bientôt de la gaieté et de la Cour brillante de Marly. Avec le pauvre roi.

Jacques II, ayant perdu son royaume et venant mendier des secours, la tristesse et le deuil y étaient entrés en maîtres. Désastres d'Espagne et sur le Rhin, c'étaient les précurseurs de la mort qui allait frapper sans pitié toute la lignée royale.

La petite vérole emporte le dauphin; la duchesse de Bourgogne, l'ange de Marly, se

meurt; le duc, digne élève de Fénelon, l'espoir de la France, tombe empoisonné comme sa femme; un mois après, le duc de Bretagne, devenu dauphin, les suit dans la tombe, frappé par la même main mystérieuse. Le pavillon royal voit enfin Louis XIV pleurer, et le grand Roi, sans forces, mais non sans majesté, quitte Marly pour aller tristement mourir à Versailles, quinze jours après, V septembre 1715.

Marly a vécu. La Dubarry règne à Lucienne et Marie- Antoinette ne se plaît qu'à Trianon. Un soir, Louis XVI y annonce sa venue : ce sont les adieux de la royauté à cette charmante résidence. Le Roi martyr y passe une heure furtivement, dans son atelier de serrurerie, à la recherche de papiers importants, et se réveille le lendemain à Paris, prisonnier de la Révolution.

Au nom de la Convention, Treilhard vint livrer à l'encan la terre et baronnie de Marlyle-Chastel, achetées des deniers de Louis XIV. Marly-le-Roi est baptisé « Marly-la-Machine ». Les couches royales sont dispersées aux quatre vents des enchères. On jette par les fenêtres la

vaisselle et tout ce qui porte les emblèmes royaux; écussons, bronzes et statues sont martelés par la populace avinée, et l'on promène lebuste de Marat à travers les jardins saccagés. Moyennant 51,000 francs, soldés en numéraire, et 412,361 francs d'assignats, un Auvergnat du nom de Sagniel reste propriétaire du château et du parc, bien vite dépecés par la bande noire, et Napoléon P^ ne peut racheter que des ruines qui font retour désormais, comme déjà la forêt, à la liste civile.

Depuis lors, le silence s'est fait dans cette vaste et ombreuse solitude; il n'a plus été troublé que par la défaite d'un gros des alliés en 1815, dans l'engagement livré à la porte du Roi, ouvrant sur le plateau de Rocquencourt, et par le sinistre roulement des canons allemands de 1870. Sauf les réserves dos chasses officielles, les bois ont grandi dans le calme de l'abandon, tout ëventrés qu'ils sont à cette heure par deux forts d'approche, dont les feux se croisent, par-dessus la Seine, avec ceux de la rive droite.

Mais aux flancs du Marly royal, si tristement disparu, que nous venons d'évoquer, et où le caquetage des pies et des corbeaux a succédé à celui des belles dames et des courtisans, s'est développé un second Marly moderne

qui était dans tout son éclat aux débuts du second Empire, et dont les hôtes, femmes célèbres, artistes et gens de lettres en renom, ont réveillé pour un temps la vie et l'éclat ; ce fut le Marly dix-neuvième siècle, dont tous les souvenirs nous sont restés chers et présents.

Pas un sentier de la forêt, pas une maison du village où notre enfance et notre âge mûr n'aient laissé l'empreinte de leurs pas, tantôt légers, tantôt plus pesants. C'est là que notre jeunesse a chanté, le rire aux lèvres, mouillées par ce bon petit vin marlichois, que les vignerons faisaient payer si cher au Roi Soleil qu'il s'en fâcha par une verte apostrophe antisémitique.

Quelle fraîche oasis c'était alors! toute parfumée des senteurs des chèvrefeuilles et des seringas; on se fût cru à cent lieues de Paris. Ni chemin de fer, ni tramway, ni télégraphe pour troubler le repos de « Mes Délices », où l'on jouait la comédie devant un parterre inoubliable et du cru. Quels spectateurs ! Halévy, Malesville, Alexandre Dumas père, Bayard, Scribe ! Quelles fusées d'esprit dans ces cou-

lisses en miniature dont les indigènes font seuls les frais !

Débutons par le bas du bourg. En face le mur du parc royal, où s'accotaient jadis les boutiques de marchandes à la toilette et de gargotiers qui débitaient la desserte de la Cour, voici la villa « Ma Santé », pleine d'illustres et poignants souvenirs. C'est sous ces frais ombrages que réside, tout d'abord, la superbe tragédienne Rachel. Tour à tour, elle y reçoit les hommages du comte Walewski ou y étudie ses grands rôles : ce soir, les tendres adieux du moineau de Lesbie; demain, les fureurs de Phèdre ou d'Athalie. Lesbie est morte : voici la belle comtesses de Fitz-James, Cécile de Poilly,'qui prend sa place et devient la reine du pays, par droit de beauté et de charité. C'est la vraie grande dame, échappée des boudoirs de Versailles , descendue, le croissant au front, d'une toile de Lebrun, transfigurée par la mélancolie, que Paul Delaroche a immortalisée dans son « Hémicycle des Beaux-Arts» et sa «Bataille d'Hastings».

Mais « Ma Santé » porte un nom cruellement ironique. L'adorable châtelaine y est brûlée vive, grâce à une allumette dont la flamme, qui menace déjà sa propre fille qu'elle sauve en se perdant, embrase la simple mousseline

dont elle aimait à parer ses grâces. Jamais reine n'eut de pareilles obsèques ! Elle les méritait.

A gauche, de l'autre côté de l'abreuvoir, dépouillé, par la place de la Concorde, de ses fameux chevaux marmoréens, sur le penchant du « Cœur Volant », voici une autre sociétaire de la Comédie-Française : c'est sa doyenne. Malgré ses soixante printemps envolés, elle joue encore les ingénuités, donnant ainsi l'exemple à sa future héritière, la charmante Reichemberg. C'est Anaïs Aubert, dont les triomphes à la scène évoquent Esther et les Enfants d'Edouard.

Plus haut, c'est l'ancien chenil de Louis XIV, embelli par la veuve de Dupuytren, dont la douceur proverbiale efface les rudesses du célèbre praticien, bourreau bienfaisant. Sur la I)lace de TÉglise, en face les « Délices », une petite-fille des anciens seigneurs de Marly-le- Chastel, la comtesse de Montmorency-Luxembourg, cultive la pomme de terre pour les pauvres sur les pelouses que garderont plus tard les sphynx du spirituel auteur de Nos bons villageois^ croqués sur place. Au coin de la rue Verduron, c'est la modeste retraite du glorieux général Petit, qui reçut les adieux de •-^ Fontainebleau.

èk

Plus loin, au Champ-des-Oiseaux, croïi la vue embrasse tous les contours sinueux de la Seine, Saintine écrit Picciola. Dans le bois voisin se dresse un survivant de Louis XIV, témoin indiscret, mais silencieux, des baisers jadis échangés sous ses ombrages, un châtaignier géant qui mesure vingt-trois pieds de circonférence.

En redescendant de l'abreuvoir vers la Seine, le long de la route pavée, protégée par des ormes séculaires que la hache du Teuton fera crouler durant la guerre de 1870, on entend les mélodies du compositeur Lacombe, on admire les miniatures de Maxime David, digne élève et continuateur de M™c de Mirbel, et l'on se repose sous la véranda de Pitre Chevalier, qui a fait revivre la Bretagne et la Vendée, au souffle des passions du temps.

Toute cette société voisine agréablement et vit en famille. On dine régulièrement les uns chez les autres, et les jeunes filles, en robes claires, qui ne s'annoncent pas encore fm de siècle, accordent volontiers un tour de valse, et ne manquent pas un bal champêtre, sous les charmilles de la vieille forêt. Nous étions

une bande joyeuse, régnant sur terre et sur Seine, dont les eaux pous appartenaient sans conteste jusqu'à Croissy.

Nous formions alors la seule équipe depuis Bougival, encore bourgeois, jusqu'à Maisons- Laffltte : mais quelle rude équipe que les canotiers de Marly ! Auguste Millard et Ulysse Trélat, devenus gloires de la Faculté; Cbarles Sevestre, conseiller à la Cour de cassation ; Wallut, le directeur du Crédit mobilier; Albert Le Guay, sous-gouvQrneur du Crédit foncier; Ferdinand Barrot, le fidèle de FEmpire; le brave prince Nicolas Bibesco, le seul, hélas! qui manque à l'appel, et votre serviteur. Les passagères de notre grand canot- yole, c'étaient nos mères; et Geoffroy Saint-Hilaire, Fingénieux créateur de « l'Acclimatation », tout jeune encore et fort menu, nous servait de lest. Ah ! le bon temps ! les douces baignades au fil de l'eau, encore limpide à l'époque, et les belles envolées de jeunesse sous les hautes futaies du « Trou d'Enfer ! »

Qui nous rendra le Marly d'autrefois ? Le culte du souvenir, ce plus fidèle des amis !

Les gazettes autrichiennes nous apportent l'écho d'un nouveau triomphe de M'"^ Sarah Bernhardt sur la principale scène de Vienne ; elles poussent même le lyrisme jusqu'à insinuer « que les succès de l'illustre tragédienne, qui a su dissiper bien des préventions, peuvent exercer une certaine influence contre la triple alliance . »

Sans ajouter foi à l'action politique d'une artiste, quelque séduisante qu'elle soit, nous ne pouvons que regretter une fois de plus la disparition de la scène parisienne d'un talent hors ligne qui lui appartenait et qui lui fait défaut. D'autre part, nous avons peine à croire que cette vie nomade à travers le monde, où les plus grandes qualités se gaspillent et s'altèrent au contact d'un auditoire trop souvent ignorant des finesses de la langue française.

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donne les satisfactions rêvées à la transfuge de la Comédie-Française.

Que de fois, en dépit des dollars amassés chez les Peaux-Rouges et des ovations prodi^ guées par les galants Tudesques, elle a dii évoquer les belles envolées de son enfance durant laquelle elle ne songeait qu'à Fart pur et aux grandes traditions du théâtre de Molière, où elle était entrée si joyeuse, et d'où elle s'est échappée si ingrate !

Nous l'avons connue, Tenfant charmante, qui nous avait été recommandée par un ami absent. Dès quatorze ans, elle bégayait déjà les vers de Racine, et pleurait d'émotion sous les gracieux traits de Zaïre, dont les tendres accents lui valurent ses premiers bravos, à la salle de La Tour-d'Auvergne.

Elle vivait alors avec sa mère, dans un modeste appartement contigu à l'Assomption, aussi gaie que studieuse. Je me rappelle le jour où, la prenant par la main, je la conduisis chez un excellent homme, aussi désintéressé que grand comédien, qui avait nom de Prévost, et qui m'honorait de son amitié.

Il lui fit réciter : « J'ay nom Eliacin ». Dès les premiers vers modulés par cette voix d'or, qui rappelait l'organe séducteur de M^*® Mars, il s'écria, lui posant la main sur le front :

« J'en ferai l'honneur de la Comédie, et pour rien. »

Il avait tenu parole le digne professeur, Sarah était entrée au Conservatoire, et lui faisait honneur.

Un revers de fortune faillit briser sa carrière. Je retrouve ces quelques lignes de sa main : « Maman me dit, monsieur, que grâce à votre bonté et amitié pour moi, je puis continuer mes chères études. Je vous en remercie à plein cœur. »

Et, plus tard, elle m'écrivait au Mexique :

Vous savez que M. Provost n'est plus au Conservatoire, et que c'est M. Samson qui le remplace. Ce dernier, malgré sa galanterie et son amabilité, ne peut me faire oublier M. Provost, (fui me traitait comme un père. Tout est donc changé : ce qui me chagrine beaucoup.

Il faut vous dire que pour le concours j'ai de nombreuses rivales qui toutes me disputent avec acharnement le premier prix. Mais je ne les crains pas, et je travaille de plus en plus pour mon concours auquel j'espère que vous assisterez, pour jouir de mes succès et pour partager mon bonheur et celui de ma mère, qui se donne tant de mal afin de me fournir les moyens de réussir dans la carrière que j'ai entreprise, carrière difficile et pleine de déceptions ; mais pour les personnes qui aiment à briller et à triompher

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des obstcacles, cette carrière est pleine dé charmes ! J'aime le triomphe et je marche vers la gloire.

Sarah Bernardt.

19 mai 180)2.

Et plus tard, voici le résultat du concours : l'enfant est devenue femme; on sent déjà percer sous l'impatience du premier rang, le quand même^ qui deviendra sa devise armoriée, l'esprit de révolte et d'aventure qui gâtera sa vie.

Les journaux ont dû vous apprendre le résultat de mon concours ; je n'ai pas eu de premier prix ni en tragédie ni en comédie. Ce dernier a été donné à une élève qui ne le méritait guère. Je vous vois sourire et cependant rien n'est plus vrai.

Pour la tragédie, on m'a fait une infamie : je méritais mon prix très sérieusement ; mais on n'a donné ni premier ni second aux femmes et aux hommes. Le jury n'était plus composé comme les autres années, de sorte que les nouveaux venus n'ont pu apprécier mes progrès fort sensibles; du reste, vous en jugerez à mes débuts, si vous revenez. En comédie, je n'ai pas mérité plus que je n'ai reçu, mais le premier prix méritait encore moins.

Il faut que je vous raconte aussi une de mes escapades qui avait mis ces messieurs contre moi, et dont je ne vous avais parlé de peur de vous fâcher. Il y a de cela trois mois : on m'a offert un bel engagement au Vaudeville que j'ai accepté avec empressement. J'étais engagée depuis un mois, lorsqu'on me fit demander au ministère pour me reprocher mon imprudence.

M. Walewski écrivit au Vaudeville, pour faire briser mon engagement, ce que le directeur refusa. Enfin, après bien des démarches de part et d'autre, mon engagement fut brisé et on me força à concourir. On avait donc éveillé sur moi l'attention du public, peu habitué à ces choseslà. Tout le monde s'attendait à me voir décerner les deux premiers prix. Moi, je pensais obtenir le premier en tragédie et le second en comédie ; et puis, pas du tout! Rien en tragédie et un second en comédie! Ah! j'avais le cœur bien gros, je vous assure, et je crois que j'en aurais fait une maladie, si je n'avais trouvé une consolation aussi bonne que la douleur était vive. Jugez-en : c'était lundi 21 le concours, et le mercredi j'étais engagée au Théâtre-Français.

Ce serait trop long à vous conter parle menu ; mais je suis sûre que cette nouvelle vous fera bien plaisir, puisque vous ne rêviez qu'à ce théâtre pour moi.

Sarah Bernardt.

29 juillet 1862.

A partir de ses débuts, Sarah ajouta un h

à son nom ; mais le bon Provost n'était plus là! La pensionnaire se livre désormais aux coups de tête, courant du Gymnase en Espagne, pour rentrer à TOdéon.

A un éditeur qui lui demandait par qui ses mémoires intimes seraient publiés, M*^® Mars se bornait à répondre : « Ali ! si nos bijoux étaient indiscrets ! »

Sarah n'eût pu faire la même réponse, n'ayant jamais su conserver ce qu'elle avait, aussi généreuse que prodigue; ne devant être assagie que sur le tard par la maternité, préoccupée du sort d'un fils adoré.

Les extraits de lettres qui précèdent ont fait connaître la jeune fille, éprise d'idéal et puis, soudain, amoureuse du bruit et de la réclame, aux dépens de l'art et de sa carrière.

Au milieu de cette vie agitée, où le travail marche de pair avec le plaisir, Sarah s'est recueillie un instant : ce fut pendant le siège, où la souflVance des autres trouva le chemin de son cœur, que n'avaient pas épargné les épines du chemin déjà parcouru : elle se fit Sœur de charité.

Monsieur le préfet de police.

J'espère qu'en souvenir de la petite fille, vous voudrez bien écouter la jeune femrne qui, ayant

souffert, veut aujourd'hui, autant qu'il lui est possible, soulager les souffrances des autres.

Mes directeurs étant partis, le théâtre de rOdéon se trouve fermé. Je viens, en mon nom, tant en celui de mes camarades, vous demander un ordre qui nous permettra d'installer une ambulance pour trente-deux lits dans nos foyers. La presse française, ayant à sa tête le Gaulois^ se charge de tout le reste.

Je tiens à vous dire, monsieur le préfet, que le théâtre de TOdéon, subventionné par le gouvernement, est propriété deTEtat.

Agréez, monsieur le préfet, Tassurance de mes sympathiques souvenirs.

Sarah Bernhardt.

Après la guerre, ce fut l'époque de ses grands triomphes : la Fille de Roland^ Royne vaincue. Tant d'efforts et tant de labeurs pour aboutir à ce lamentable dénouement, la tournée américaine? Auri sacra famés et soif de l'inconnu dont est morte l'incomparable Rachel (de qui Sarah procède comme génie et masque dramatiques, aussi bien que comme tempérament indiscipliné, fantasque et autoritaire), l'emportèrent au loin et Font ravie, pour toujours, à un public d'élite et à sa projDre gloire. A cette heure, la grande tragédienne d'antan se prodigue aux quatre coins du monde, écrasée sous le poids d'un répertoire qu'elle est

seule à porter et condamnée à asservir ses qualités au goût des clientèles de rencontre, manquant ainsi à toute sa destinée, celle des Contât, Mars et Rachel, à qui la foule parisienne tit.de si belles obsèques, en souvenir de leurs lon,9iiJ services à la maison de Molière.

N^eût-tjlle pas mieux valu, pour l'élève de Provo^t, .que les acclamations de l'étranger, cette couronne d'or que, par délibération du 5 janvier 1839, le comité posait sur le front de l'élève de Samson, avec cette inscription : « A M'^® Rachel, la Comédie-Française. » Certes, il n'a pas dépendu de la bonne volonté de M. Claretie, très soucieux de l'honneur de la maison, mais aussi de sa dignité, que les portes v'îi fussent réouvertes toutes grandes à la célèbre transfuge sur son désir, et à ma requête. En 1887, en effet, on put espérer que Sarah, à qui^pn faisait remise du gros reliquat encore dû sur son amende, à qui on promettait un traitement des plus honorables et un congé annuel, avec reprise de son ancienneté comme sociétaire, se souviendrait de ses rêves de jeune flUe et de ses devoirs de grande artiste. Ma^'s l'imprésario exotique, qui souffle à nos artistes l'esprit de désertion de la scène > française et qui a tué depuis quinze ans l'art

i véritable, en lui substituant « l'art fin de

siècle », fabriqué de dollars, fit échouer la combinaison et la ravit encore une fois à ses destinées.

Rachel, sept ans avant de mourir, s'écriait : « J'ai trente-deux ans sur mon acle'de naissance : j'en porte cinquante sur n; ligure. »

Sarah, née à Paris, et en vraie Parisienne, a la bonne fortune, comme M^^^ Mars, appelée à la barre comme témoin, de ne pluS''èe souvenir de la date de sa naissance; elle a donc le droit de se croire éternellement jeu^è ; mais qu'elle y songe, les lieures qui lui restent pour regretter peuvent être courtes.

Ce fut mon père qui, en qualité de président de la commission des théâtres royaux^ et sur la demande de son fils, M. Aijphonse Bronner, eut l'honneur de prononcer, le 26 mai 1847, au Père-Lachaiso, l'oraison funèbre de M^^® Mars, dont la voix enchanteresse m'est toujours restée dans l'oreille.

Je crains fort, en dépit de tous les dithyrambes de commande, d'avoir esquissé, quoique d'une façon bien insuffisante, la future oraison funèbre de Sarah la tragédienne, dont je n'aî pas oublié non plus les accents chal^mants d'il y a vingt ans.

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