LE MARECHAL RANDON
Les accusations de haute trahison, Tavidité malsaine avec laquelle les masses populaires les accueillent, qu'elles soient justifiées ou non, sont le triste privilège et, en même temps, le symptôme certain des époques décadentes, tourmentées par les scandales et par une mauvaise direction de la politique du pays.
. Depuis Louis XV, c'est notre histoire courante ; elle reste doublement odieuse quand la calomnie frappe un honnête homme.
Sous le second Empire, il fut un valeureux soldat qui avait reçu le baptême du feu à la MoskoAva, qui gagna son bâton de maréchal après avoir conquis la Kabylie, à qui la France a dû le retour de Nice et de la Savoie, qui fut ministre intègre, esclave du devoir, blanchi sous le harnais, administrateur remar-
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quable, ennemi juré de tout ce qui fut spécula* tion. Tous ces titres à la reconnaissance du pays furent vite foulés aux pieds de la stupido' multitude quand les fautes politiques des gouvernants de répoque eurent besoin d'une victime de marque à jeter en pâture aux mauvaises passions.
La bataille de Sadowa, gagnée par les Prussiens le 3 juillet 1866, alors que Napoléon III restait immobile, malgré les remon-' trances de M. Drouyn de Lhuys et du maréchal^ Randon, avait porté ses fruits. Depuis lors, le prestige du gouvernement impérial s'en était allé déclinant. M. Rouher ne retrouvait plus ses fameux succès de tribune, et sa majorité, jetant des regards inquiets par-dessus le Rhin, cessait de lui être sinon fidèle, du moins dévouée. Il fallait une diversion à l'opinion publique, devenue défiante.
Le 9 mai 1867, au matin, Paris retentit brusquement, à tous .les coins de rue, du bruit de la trahison du maréchal Randon, encore ministre de la guerre quatre mois auparavant. Sur les places publiques, comme dans les salons les mieux informés, on donnait les détails de son arrestation, « ordonnée par l'Empereur »* et de sa séquestration dans une forteresse, « accusé qu'il était d'avoir vendu
à la Prusse un de nos canons « modèle ».
L'émoi était aussi considérable dans la pro vince que dans la capitale : des émissaires parcouraient les campagnes et les casernes, porteurs salariés de la nouvelle. Le Courrier français j rédigé par Vermorel, s'en faisait audacieusement le propagateur et se posait en accusateur public.
(( Quelle était l'offlcine d'où partaient ces bruits? Quels étaient les agents qui faisaient circuler ces infâmes calomnies? Par quel ordre l'agence Havas télégraphiait-elle ces mêmes calomnies à Rome, Turin, Saint-Pétersbourg, Madrid, Vienne, Berlin, Bruxelles et même aux États Unis? » écrivait le maréchal lui-même en 1867,
Au point de vue historique faut-il se contenter de la réponse suivante :
« Qu'y a-t-il de vrai dans tous ces bruits qui courent sur le maréchal Randon? » disait le prince Oscar de Suède au prince Napoléon.
« — Penh ! fit le cousin de l'Empereur, il y a un ministre fidèle et un souverain qui ne l'est pas! »
Le 21 mai 1871, au lendemain de nos désastres, je recevais de Suisse, à la préfecture
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de Toulouse, la lettre qui suit et qu'on peut considérer comme une page d'histoire, pleine d'enseignements.
19 mai, route de Lyon, 333, à Genève.
Monsieur le préfet.
Sans être connue de vous, j'ai peu le droit de faire appel à vos souvenirs pendant votre passage à la préfecture de police ; mais la démarche que je tente auprès de vous témoigne de la confiance que j'ai mise en Thonorabilité de votre caractère.
Sous les auspices du nom que je porte et qui appartient à la France, il m'a semblé que je pouvais vous demander de jeter une lumière décisive dans mon esprit, sur une intrigue qui a essayé de ternir ce nom qui, en dépit d'elle, demeurera ma gloire et l'objet constant de mon culte.
Je m'efforcerai d'être brève, et ainsi je ne vous rappellerai par les tendances unitaires qui, prenant naissance dans la jeunesse de l'Empereur passée en Italie, guidèrent sa politique et, de la guerre de 1859, le conduisirent à rester spectateur passif, sinon intéressé de la lutte fatale qui eut pour résultat l'abaissement de l'Autriche... et nos malheurs.
L'appui moral à donner par la France à l'Autriche et une démonstration armée sur la frontière rhénane avaient été vainement réclamés de l'Empereur par deux de ses ministres : il s'y était refusé avec cette force d'inertie qui fut sa vraie
puissance. Sadowa survint. — Nous y fûmes déjà battus. La France ne s'y trompa pas: il était trop tard, et l'entouraf^e officiel, pour excuser une faute énorme, n'eut d'autres ressources que de revenir en arrière ; et à l'enthousiasme bruyant avec lequel on souhaitait naguère les succès delà Prusse, on entendit succéder des regrets hypçcrites, des mensonges éhontés et maladroits.
(( On n'était pas prêt, disait-on, pour faire la guerre ! »
Sans aucun doute, on ne passe pas du pied de paix au pied de guerre en un clin d'œil, encore moins dans un pays dont tous les organes s'appliquaient à prouver que l'armée est une dépense improductive, et dont les Chambres réduisaient chaque année son budget.
Mais il n'était pas question d'une guerre, puisqu'on ne voulut même pas d'une démonstration armée, paralysée d'avance par la célèbre entrevue de Biarritz. Et cependant qu'arriva-t-il ?
Vous étiez peut-être encore au Mexique, monsieur le préfet. Un beau matin, Paris se réveilla au moyen d'une de ces agitations factices que vous savez, c'était le 9 mai 1867, et au bruit de cette nouvelle : « L'ancien ministre de la guerre « est à Vincennes: il sera fusillé cette nuit. Il a « vendu un canon modèle à la Prusse ! Voilà « pourquoi nous ne pouvions faire la guerre ! »
Sergents de ville, boulangers, épiciers, fruitiers, facteurs, toute cette gente matinale, se rencontrant dès l'aube, à midi, le tour était fait. En même temps, le même jour, à la même heure, sur tous les marchés de P'rance, grâce à des agents qui ne
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se cachaient même pas, et dans toutes les grandes villes d'Europe, à l'aide du télégraphe, pareille répétition.
Il fallait toute l'honnêteté du maréchal, qui Tavait maintenu en dehors de l'emploi de telles intrigues, pour qu'il ne reconnût pas, sans délai, l'action de M. Pietri par sa police, d'autant plus que le gouvernement ne démentit rien, ou il le fit de manière à confirmer l'opinion, et, peu après, parurent des articles outrageants dans le Courrier français^ signés « Vermorel », connu depuis pour toucher 500 francs par mois sur la cassette de V Empereur.
Cics bruits se répètent à diverses époques selon les besoins de la cause. Le désastre de Sedan, par exemple, a été attribué, dans certaine province très impérialiste, à cette prétendue trahison et aujourd'hui je pressens des agissements analogues qui, pour être moins grossiers, n'en seront que plus perfides et dans le but d'expliquer une inexplicable politique.
Je vous avoue, monsieur le préfet, que je me révolte à la pensée qu'une mémoire qui m'est si justement chère ferait encore les frais d'une réhabilitation insensée. Je ne puis maintenant laisser ainsi s'égarer l'opinion. C'est vrai, je suis seule pour une grande tâche ; j'en sens le poids et le danger. 11 faut que je marche sûrement pour ne pas succomber dans une voie où la bassesse des moyens l'emporte le plus souvent sur la vérité. Vous comprenez pourquoi je vous demande instamment les renseignements que vous pouvez avoir sur cette affaire, et dont je ne ferai usage.
je VOUS Vatteste^ que dans la mesure que vous voudrez bien m'indiquer.
Gentilhomme et Français, j'espère que vous voudrez m'aider, dans l'intérêt de la vérité et de notre honneur national. Alors que tant de caractères sont avilis, faut-il laisser confondre celui qui entre tous méritait le respect?
Je suis profondément malheureuse, monsieur le comte, je vous explique ainsi ma lettre. Permettez-moi d'ajouter l'expression de mes sentiments très distingués.
Maréchale comtesse Randon.
Le maréchal venait de mourir, 13 janvier 1871. Son dernier cri d'agonie avait été : « Oh ! la patrie ! » Il avait trop vécu ! assez pour entendre le nouveau conseil municipal de sa ville natale, Grenoble, qui lui devait tant, entre autres d'avoir recouvré, après l'annexion de la Savoie, son titre de chef-lieu de 22^ division * militaire qu'elle avait perdu depuis 1830, émettre le vœu que son nom, donné à une des portes de la ville, en fût rayé !
A la réception de la lettre de M*"^ la maréchale Randon, je n'eus qu'à me souvenir que j'avais eu l'honneur d'être choisi par le maréchal comme son porte- fi^nion pour la guerre
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d'Italie, où il devait commander en chef; que, commandant en chef en Kabjiie, il m'avait proposé pour la médaille militaire; que, ministre de la guerre, il m'avait fait plus tard officier et décoré de la Légion d'honneur. Je répondis nettement à sa veuve, qui m'en remercia.
A cette heure, je crois lui rendre un suprême et légitime hommage en publiant cette lettre admirable de l'épouse, où la tendresse et la virilité s'allient pour défendre Phonneur d'un soldat français indignement outragé par ordre supérieur, et qui, de son vivant, ne put obtenir d'autre satisfaction platonique que la lettre suivante de Napoléon III, en réponse à sa plainte motivée.
Mon cher maréchal, Je crois que vous attachez trop d'importance aux bruits ridicules que la malveillance s'est plu à répandre sur votre compte. D'ailleurs, ces calomnies s'adressent autant à moi qu'à vous, puisque vous n'avez fait qu'exécuter loyalement mes ordres. Vous n'avez jamais cessé de mériter mon approbation et mon estime, et tous ceux qui vous connaissent vous rendront justice. Croyez que je saisirai, avec plaisir, les occasions qui se présenteront de vous donner de nouvelles preuves de ma sincère amitié et de ma confiance.
Napoi^éon,
Cruelle ironie du sort! le glorieux soldat aux mains restées pures, n'eut pas la bonne fortune de trouver dans le Parlement de l'époque une majorité vengeresse, pas plus qu'un garde des sceaux pour poursuivre.
Un ministre et un préfet de police semblaient avoir couvert le pamphlétaire Vermorel !
Le maréchal avait pourtant de quoi largement se venger... Il^a noblement réussi, en traçant (fes dernières lignes, vrai testament de soldatj'loyal comme son épée:
« Lorsqu'on a fait partie d'un gouvernement, « on doit éviter toute publication qui pourrait (( avoir pour conséquences d'affaiblir le res- « pect dont est entouré le souverain, et les té- « moignages de fidélité de ceux qui ont été « appelés à le servir. — Ai-je tort ? ma con- « science d'honnête homme répugne à le « croire! »