LA OLKSTION DES DARDANELLES
» Tartempion est en délicatesse avec le tsar.
» L'autre jour, le colosse du Nord l'a fait mander dans son cabinet et, après l'avoir regardé quelques inslants d'un air farouche :
» — Tartempion, lui a-t-il dit.
» — Sire ?
» — Je ne suis pas content de toi.
» — Vous m'étonnez, sire.
» — Je le disais tout à l'heure encore au général Cabassol, mon fidèle chef de la police; je lui disais : Je crois que Tartempion me trahit !
» — Pouvez-vous le penser, auguste Majesté ?
» — Prends garde à ta tète, Tartempion !
» — Mais, sire, qu'est-ce qui peut vous faire supposer... ?
)» — Tu avais promis de me livrer la clef du Bosphore.
» — Un peu de patience, mon empereur.
» — Nom d'une gibelotte ! ma correspondance secrète insinue ce matin que tu l'as vendue àCastorine?
» Tartempion devint pâle à ces mots, etc. etc. »
Tartempion ! Castorine ! Cabassol ! le Charivari a longtemps vécu sur ces fantoches de sa création.
Clément Cara;j;uel, à qui on les prêta, les fit mouvoir aussi bien qu'un autre. Mais sa fortune ne devait pas se borner là. Un beau jour, le Journal des Débats, le journal des Bertin, le journal de la rue des Prétres- Saint-Germain-l'Auxerrois, le pria de passer à ses bureaux. Garaguel fit répéter deux fois ces paroles au commissionnaire. Tout chemin mène à Rome ; le Charivari avait conduit Garaguel aux Débats !
Il y fit d'abord de la politique courante; il la fit consciencieusement, comme il faisait toute chose. Ge n'était là encore pourtant qu'une étape dans sa destinée. Il se considéra comme décidément arrivé lorsque, à son grand étonnement, — et à Fétonnement général, — il fut appelé à la succession du feuilleton théâtral de Jules Janin. Jusqu'alors, Glément Garaguel s'était occupé peu ou prou de la question dramatique; mais qu'importe?
G'était Jules Janin lui-même qui, de son vivant, avait désigné son successeur à l'oreille du directeur des Débats. Le secret a été bien gardé jusqu'à la dernière heure. G'était un rusé compère, ce Jules Janin, sous les dehors d'un bonhomme bourdonnant, sans souci, indifférent, joyeux. Il avait principalement cette idée ûxe de vouloir être regretté dans son feuilleton des Débats. Pour cela, il ne lui fallait pas un successeur trop brillant, qui le rappelât, même de loin, dans ses tics, dans son allure, dans son vagabondage, dans sa gaieté. 11 se serait bien gardé de désigner Paul de Saint-Victor ou Banville, qui l'auraient peut-être fait oublier au bout de huit jours. Oublié, lui, Jules Janin ! Oublié, lui si longtemps le niailrt', l'arliilre, le juge, le prince, le tyran, le légendaire J. J. ! G'était une pensée à laquelle il ne pouvait s'accoutumer et se soumettre.
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Or, il avait remarqué depuis quelque temps, dans sou propre Journal des Débats, lout en haut, dans la partie qu'on appelle le « BuUelin politique », un rédacteur selon ses vœux, appliqué à sa besogne, jetant aussi peu d'éclat que possible. C'était Clément Caraguel. Jules Janin l'observa en secret, mystérieusement, silencieusement, jusqu'au jour où il se dit, comme eu un mélodranuMl'Anicet Bourgeois ou de Dennery : — Voilà riiommo qu'il me faut !
Caraguel était, en effet, le successeur tel qu'il l'avait rêvé, froid, calme, flegmatique, sans ambition. Caraguel ne trompa point l'attente de Janiu, qui put se coucher dans la tombe en emportant la douce conviction de n^ avoir point été reyvpla ce.
En dehors de ses articles de journaux. Clément Caraguel a laissé peu de traces, quoiqu'il ait beaucoup é crit.
Il a donné sa mesure littéraire dans une petite comédie en un acte, représentée au Théàtre-Francais. Alfred de Musset avait fait le Chandelier, Caraguel fit le Bougeoir. Le bougeoir, c'est-à-dire un ustensile bourgeois, vulgaire, sans cérémonie, utile. Tout le talent de Caraguel tient dans ce Bougeoir, qui a été promené sur la scène un nombre de fois incalculable, et particulièrement bien plus souvent que le Chandelier. Après ce grand elTort, on s'attendait à quelque autre manifestation dramatique; ce succès paraissait appeler une suite. Point. Clément Caraguel n'avait ({ue son Bougeoir dans le ventre. On eut beau le solliciter, il en i-esta à son Bougeoir.
L'homme avait bien l'estampille de son pays, il en avait L'ardé l'accent aussi. Les cheveux et la barbe
étaient demeurés d'une noirceur invraisemblable. Par où a passé toute cette énergie révélée par son organisation, et si complètement dissimulée par son œuvre?...
On a dit plaisamment d'Edouard Fournier qu'il savait tout et même davantage. Le fait est que son érudition était effrayante. Il devait être né sous un livre, — événement à la possibilité duquel sa petite taille permettait de croire.
Ce qu'il a publié de préfaces, de notices, d'avantpropos, d'introductions, de commentaires, etc., est incalculable. Ses premiers travaux visèrent Paris, qu'il avait commencé à étudier ; il écrivit tour à tour Paris démoli, les Chroiiiques des rues de Paris, les Éiiigmes des ri (es, Y Histoire du Pont-Neuf. Ce sont des volumes consciencieusement faits et remplis de trouvailles, qui continuent Sauvai, Piganiol de la Force, Dulaure, — plutôt que Mercier.
Esprit précis, courant tout de suite aux dates et aux faits, Edouard Fournier ne se nourrit pas de philosophie, non plus que de description à outrance. On est certain d'apprendre quelque chose avec lui, mais ce n'est pas à rêver. 11 eût donné le plus bel élan lyrique pour un clou de la mule du médecin Guéneau.
Edouard Fournier a beaucoup pratiqué les grands hommes du dix-septième siècle. Il les a célébrés dans trois pièces d'anniversaires qui ont survécu à la circonstance : Corneille à la hutte Saint-Uoch, la Valise de Molière, Racine à Uzès. Il tournait le vers comme un homme qui en a considérablement lu. Mais disons
tout : ce qui double la valeur de ces comédies, ce sont les notes extrêmement attachantes dont il les a accompagnées.
Les notes ! voilà le triomphe d'Edouard Fournier ! C'est dans les notes qu'il avait mis sa vie ! C'est pour les notes qu'il se levait si matin et qu'il se couchait si tard ! Qui ne l'a vu courir après ces notes à travers la bibliothèque de la rue Richelieu ? Victor Hugo, dans Notre-Dame de Paris, a dit de Quasimodo : « La cathédrale rugueuse était sa carapace. » On aurait pu dire également que la Bibliothèque était la carapace d'Edouard Fournier.
C'est cet amour des notes qui lui a inspiré VEsprït des autres, VEsprit dans V Histoire, les Variétés historiques et littéraires, le Yieux-Neuf... — Le Vieux- Neuf! Edouard Fournier est tout entier dans ce titre.
Encore des noies excellentes, ces études sur Regnard, Marivaux, Boileau, Beaumarchais, destinées à des éditions illustrées. Ce sont ses derniers travaux, je crois aussi que ce sont ses préférés.
Dans le classement, dans l'arrangement de ces innombrables matériaux, on lui aurait voulu un peu plus de ce qu'avait Charles Nodier : l'abandon, le tour aimable, un brin de rêverie et de flânerie. Il reste, quelque effort qu'il fasse, entre le journaliste et le professeur.
Avec moins de notes, Edouard Fournier aurait laissé un renom plus brillant. Ce sont les livres qui l'ont perdu, submergé. Il a vécu pour le compte des autres ; il aurait mieux fait de vivre un peu plus pour son propre compte. L'envie lui en prenait par bouffées; il voulait créer à son tour. Le théàtn; — en dehors des comédies d'anniversaire — le tentait fortement. Il a fait jouer à l'Odéon un Gutenherg eu cinif actes et
en vers, mais c'était encore un sujet tiré des livres, un drame de bibliophile.
Malgré quelques beautés de premier ordre, Giitenhêrg ne se soutint pas à la scène. Edouard Fournier fut très affecté de cet échec, qui le renvoyait tête basse à ses bouquins.
Quelques années plus tard, il arrangea la Farce de maitre PatheUn pour le Théâtre Français — et pour Got.
Sa critique dramatique au feuilleton de la Patrie était honnête — et estimée pour ses notes. Toujours les notes !