‹ Petits mémoires littérairesChapitre 40 sur 47 · CH. M · texte numérisé non relu

CH. M

jusqu'à rélection de M. Mignet pour se faire une idée d'un semblable « parterre de fleurs ».

Tout à fait à l'aise dans son babit printanier, M. Feuillet prononça un discours que la vérité m'oblige à déclarer d'une extrême faiblesse. Empruntant le plus mauvais style du lieu, il commença par déclarer qu'il fléchissait sons le poids de la couronne qu'il tenait de la bienveillance de ses confrères.

A cet exorde succéda une apologie du roman, morceau sans nouveauté et sans couleur, où il ne se montre occupé qu'à taire des noms. Ensuite vint l'éloge de Scribe, éloge inconsidéré, où les épitbètes de rares, cVeœqidses, à' originales accompagnent l'énumération des qualités du laborieux défunt ; ses vaudevilles sant les perles dhm é-'mw; il traite de chefs-d'' œuvre les livrets de la Darne blanche et du Chalet.

A l'éloge de Scribe, le nouvel élu ajouta l'éloge du travail sans mesure (qui ne peut être considéré que comme maladie ou comme trafic) et l'éloge de la bouraeoisie. Il alla jusqu'à célébrer son prédécesseur comme conseiller municipal.

Les femmes applaudirent, tant était complet leur aveuglement.

La réponse de M. Yitet, pour valoir un peu plus que le discours de M. Octave Feuillet, ne brilla pas davantage par la légèreté. Il reprit en sous-œuvre, selon l'usage, l'éloge de Scribe et trouva le moyen de surenchérir. Il s'appliqua surtout à excuser le méchant style de l'auteur des Premiè7^es amoiiy^s : « Cette façon d'écrire, dit-il, qui pour la durée de son œuvre ne sera pas, j'en conviens, sans danger (oh ! non !), n'a pas nui, que je sache, à l'étendue de ses succès. Sa renommée cosmopolite n'en a certes pas soufTert. A l'étranger surtout, c'est presque un passeport qu'un

style im peu effac»''. Si Molière ei\t écrit moins admirablement, s'il était moins artiste en notre lan^'ue, qui sait ? peut-être on le comprendrait mieux au delà des Alpes et du llhin. »

Alors, c'est un regret ? Et Scribe a bien fait d'écrire pour l'étranger ? — Conçoit-on que de pareilles énormités aient retenti en pleine Académie !

M. Vitet, arrivant à M. Feuillet, apprécia son œuvre dans les termes prévus : « petits cadres dramatiques... élégantes fictions... théâtre de château. » 11 le remercia de s'être tant et si heureusement employé pour maintenir florissante l'institution du mariage. « S'il reste encore de mauvais ménages, "la faute n'en est pas à vous, )» lui dit-il.

Une seule pointe d'ironie, qui pourrait bien avoir été inspirée par V Histoire de Sibylle, perce sous ce discours. La voici : « Vous faites pénétrer la morale jusque dans les boudoirs, vous l'incrustez môme dans les bijoux ; et c'est merveille de voir sortir de vos petits écrins de velours et de soie les enseignements les plus solides et les plus hautes vérités. Il n'est pas jusqu'aux choses saintes qui ne reçoivent ainsi, çà et là, comme en passant, le secours imprévu d'un mot heureux, d'une réponse habile, quelquefois même d'un sourire opportun. »

M. Vitet termina en félicitant M. Octave Feuillet des « gracieux applaudissements » dont il venait d'être rol)jet.

Un phénomène qui ne se reproduit que bien rarement devait signaler l'entrée de M. Feuillet à l'Académie. L'auteur de tant de jolies bulles irisées se transforma tout à coup. Sa littérature avait été trop souvent une littérature de convalescent ; les idées ne s'y luontruicut qu'avec uu abat-jour; les phrases mar-

cliaient sur le bout du pied, afin de ne pas éveiller le bruit. On aurait entendu voler Alfred de Musset.

Dès qu"il fut académicien, M. Octave redressa la tète, enfla la voix. Le premier résultat de cette transformation fut la pièce de Montjoye. 11 a toucbé là de bien près à la grande comédie. Montjoye est l'étude hardie et vigoureuse d'un de ces personnages qu'on appelle hommes forts. Être /br#, selon la langue moderne, c'est être égoïste, sceptique, pratique, « bronzé, » comme disait Chamfort ; c'est ne tenir à rien, pas même aux siens ; c'est surtout avoir mis le remords sous ses pieds. Le théâtre et le roman abondent en hommes forts, tels que Tartuffe et Don Juan. De nos jours, Balzac a passé sa vie à faire des hommes forts ; — je crois même que le mot est de lui ; — et, à côté de Balzac, Eugène Sue s'est tomplu dans la création d'un assez grand nombre de ces endurcis. Le d'Alvimar à^Angèle., d'Alexandre Dumas, est aussi un homme fort, ainsi que le Vernouillet des Effrontés et le Jean Giraud de la Question d'argent.

Ce n'est donc pas un type nouveau que M. Feuillet a pu songer à produire dans son personnage de Montjoye. Mais, comme tous les auteurs qui s'emparent d'une figure déjà connue, il a eu probablement l'ambition de la fixer pour toujours, en en résumant les traits épars. Moins que personne il paraissait l'homme de celte tentative ; il a donné tort aux préventions. 11 y a des parties fort belles et même énergiques dans cette comédie, que n'est point parvenu à gâter un dénouement ridicule.

Le drame de Julie, joué au Théâtre-Français, en 1869, appartient à la même veine. Il y a plusieurs Julie célèbivs ; il y a d'abord Julie ou la Nouvelle Hcloïse du ciloven de Genève ; il y a aussi cette « Parisienne »

pour qui Alfred de Musset a rimé de si adorables conseils :

Oui, si j'étais femme, aimable et jolie,

Je voudrais, Julie,

Faire comme vous ; Sans 1 eur ni pitié, sans choix ni mystère,

A toute la terre

Faire les yeux doux.

La Julie de M. Octave Feuillet avait-elle rambitioii de s'ajouter à ces deux Julie et à toutes les autres? Cette fois encore, il a mis résolument les pieds dans le drame ; même les éléments comiques qu'il y avait dans Monfjoye ont été sévèrement exclus de Julie. Il est évident que M. Feuillet a été très préoccupé par le Sîtpplice d'une femme, cette œuvre d'une facture félégrammique.il a fait, à son tour, une pièce brutale, hachée, avec la mort pour dénouement et pour moralité. Vieille histoire d'ailleurs : toujours la femme, le mari et l'amant ; puis, comme personnages accessoires, la IK'tite lille et l'élernelle caillette, l'évaporée, la toqiiee de toutes les pièces modernes. Les trois actes de Julie, comme les trois actes du Supplice d'une femme, se passent dans le môme décor. Au premier acte, Julie médite de tromper son mari ; — au deuxième, elle l'a trompé ; — au troisième, le mari, en qui s'éveille tardivement le soupçon, la presse tellement qu'elle avoue sa faute. Mais la secousse a été trop forte, elle meurt de son aveu. L'amant et le mari restent seuls en présence de ce cadavre, qui les accuse tous les deux, car l'auteur a su répartir un bon nombre de torts sur la télé du mari.

Jî<Zie, sans être une œuvre supérieure, sans mênn' valoir ^Icntjoye, nMift'imt' (rcxccllt'nli's scènes. Le

Sphinx également. Entre ces deux pièces, M. Octave Feuillet a écrit le roman intitulé : Monsieur de Camors, encore une rupture avec sa première facture ; encore une étude prise dans un milieu malsain dont jusque-là il avait su se garer.

Quoi qu'il en soit, et malgré ses coups de tète inattendus, ses clientes n'ont pas pu se décider à se détacher de lui. Elles excusent tout, elles pardonnent tout. Il reste leur auteur chéri.

Dans ces dernières années, M. Octave Feuillet avait réussi à se débarrasser de sa timidité native. De hautes et charmantes instances avaient eu raison de son isolement et l'avaient attiré jusqu'à la cour, où il partagea avec Mérimée la faveur de celle qui fut pendant longtemps la première grande dame de l'Empire. Son affection pour Saint-Lô s'en trouva un peu diminuée et ne tint pas contre une place de bibliothécaire à Fontainebleau. Ainsi finissent les Normands.

CHAPITHK X\\[

Autre académicien. — Dupanloup.

t Monsieur Vahbe\ vous êtes un prêtre ! »

Ainsi l'homme aux éloges laconiques, Rover-Collard, avait salué M.Dupanloup, après avoir été témoin de sa conduite dans l'afTaire délicate de la réconciliation de Talleyrand avec l'Eglise.

Certes, ce ne devait pas être un homme ordinaire, en effet, que cet abbé, jeune encore, que Talleyrand avait fait appeler, en 1838, à son lit de mort, pour recevoir sa confession. La confession de Talleyrand ! S'imagine-t-on bien ce que cela fut, et le temps que cela dura ? Combien de fois s'y reprit le terrible vieillard ? Avec quelle émotion, quel tremblement, quelle horreur secrète, l'abbé Félix Dupanloup dut recevoir ce récit, — si récit il y a eu !

Quel tableau à composer pour un Laurens quelconque ! Ces quatre-vingt-quatre ans et ces trente-six ans, cette tète ossifiée, glacée, mais noble encore par

d'incroyables efforts de volonté, — auprès de cette tète vivace, dans tout l'épanouissement de la force et de rintelligence ! Ces deux pâleurs solennelles : la pâleur de celui qui parle et la pâleur de celui qui écoute ! Et quel cours d'histoire que cette histoire de la dernière heure racontée par Talleyrand ! Toute la Révolution, tout l'Empire, toute la Restauration, tombant goutte à goutte de cette poitrine oppressée dans celte oreille effarée !

Mais l'imagination m'égare peut-être ; peut-être les choses se passèrent-elles plus simplement, plus prosaïquement ; peut-être Talleyrand ne se livra-t-il pas tout entier. Cette dernière opinion fut celle de la société parisienne, à en juger par le quatrain suivant qu'on fit courir :

Il a trompé, du même coup, (Si ce nes^t vrai, c'est vraisemblahle,) Le bon Dieu, le monde et le diable, Et de Quélen et Dupanloup.

Il y a d'autant plus lieu de s'étonner, — ou du moins de réfléchir, — sur le choix fait par Talleyrand, que M. Dupanloup avait été déjà le confesseur du duc de Bordeaux, l'aumônier de Madame la Dauphine et le catéchiste des jeunes princes d'Orléans (tout cela se conciliait aisément dans ce tempslà). — Qu'était donc cet abbé, jugé digne de tant de faveurs si hautes ? Mon Dieu ! c'était tout simplement un sulpicien distingué, un prédicateur élégant (voire un peu redondant), et principalement un catéchiste supérieur, — ce qu'il est resté toujours.

Notre intention n'est point de le suivre pas à pas dans une carrière étonnamment remplie et agitée

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comme pas une. Il nous suffira d'eu iudicjuer les poiuls culminants ; ils sont tellement nombreux que nous n'aurons que l'embarras du choix.

Pour commencer, nous trouvons M. Dupanloup, à la date de 1841, en possession d'une chaire d'éloquence sacrée à la Sorbonne, cà laquelle ses succès de Notre-Dame comme conférencier en 1834 l'avaient brillamment préparé. On a prétendu qu'en le nommant à ce poste le gouvernement de Juillet avait voulu créer un contre-poids à l'influence des cours de M. Michelet et de M. Edgard Quinet. Je le crois sans peine. On cherchait à utiliser ce zèle impatient et en quête d'une issue. Malheureusement, le contre-poids était d'une lourdeur à ébranler la machine gouvernementale ; on ne fut pas longtemps à s'en apercevoir. Un mot malsonnant sur Voltaire éveilla les susceptibilités de la jeunesse des écoles. — Ah ! ce Voltaire ! c'est le fantôme sans cesse renaissant ! Vous croyez en avoir fini avec lui, et le voilà qui se redresse mieux que jamais. On ne touche pas plus à Voltaire qu'on ne touche à la hache. M. Dupanloup, qui le savait sans doute, mais que le danger eut toujours le don d'exalter, en lit l'expérience à ses dépens.

Le cours d'éloqucncs sacrée fut suspendu.

Nous touchons au moment caractéristique où allait s'éveiller le polémiste sommeillant sous l'évangéliste. Un projet de loi relatif à l'instruction publique fut l'étincelle qui alluma ce feu. L'abbé Dupanloup adressa à M. de Broglie une lettre, puis une autre, qui émurent vivement le monde religieux et le monde politique. C'en était fait : il avait mordu au fruit de la publicité ; l'arbre tout entier devait être ravagé jtar lui. — De la brorhiir»' au joui'iiai, il n'y a (['riin ja ^ ; C' ]• i> fut

bientôt franchi par M. Dupanloup, qui devint rédacteur de VAmi de la religion; c'est dans cette feuille qu'il faut chercher la date de son antagonisme avec M, Louis Yeuillot.

On a prétendu que le zèle guerroyant de M. Dupanloup agaçait le vieux roi Louis-Philippe, qui hésitait à lui donner un évêché. Ce fut le pouvoir exécutif de 1848 qui lui offrit le siège épiscopal d'Orléans. A peine Y était-il installé et commençait-il à s'occuper de l'organisation de son cher séminaire de Saint-Mesmin, que la « campagne contre les classiques » vint le détourner de son ardeur d'enseignement. Son amour des lettres se ranima ; c'était son beau côté ; il prit .parti pour les auteurs profanes, qu'une fraction du clergé voulait exclure des études publiques. Il faut lui savoir gré de cette audace ; elle suffirait à justifier le choix que fit de lui l'Académie française, en 1854, à la place de M. Tissot.

Son discours de réception fut très modeste. Il ne parla point politique ; il ne céda point à son thème favori : les tendances philosophiques de l'époque. Il sut comprendre ce milieu pacifique et harmonieux où il était admis.

Bien que souvent retenu dans son évêché, le nouvel élu ne négligea pas l'Académie : il lui avait promis de travailler à son dictionnaire. « Je vous apporterai de temps en temps, avait-il dit, quelques lumières pour la définition de ces mots qui sont de ma langue avant d'être de la vôtre. » Il tint parole ; on le vit voter assez régulièrement; mais son acte le plus important d'académicien est l'opposition ouverte et active qu'il fit à la première candidature de M. Littré.

L'antechrist ne lui aurait pas inspiré plus d'effroi.

Il se donna un mouvement extrême, quitta en toute

hâte Orléans, fit visite à des collègues qu'il n'avait pas accoutumé de voir. Bref, le danfi;er fut écarté, mais il ne devait pas l'être pour longtemps. Au bout de quelques années, la candidature de M. Littré revint sur l'eau, et, cette fois, elle triompha. M. Dupanloup, qui en avait fait une affaire personnelle, envoya sa démission, que l'Académie française n'accepta pas. De sorte que sa situation au palais Mazarin fut toujours assez embarrassée et embarrassante.

Je ne suis pas apte à apprécierM. Dupanloup comme orateur chrétien. Je sais seulement qu'un jour il se montra plus révolutionnaire que personne, en prononçant le panégyrique de Jeanne d'Arc dans la cathédrale d'Orléans.

Je prends le passage suivant pour exemple. M. Dupanloup n'hésite pas à flétrir l'évèque Cauchon et les deux rois :

« Rien ne manquera donc à la grandeur de cette pauvre fille ! Oui, elleest grande parce qu'elle souffre!... Elle est grande, non pas seulement parce qu'elle a un évêque pour meurtrier, des juges pour bourreaux ; non pas seulement parce qu'elle a été vendue le prix d'un roi, parce que c'est au nom d'un roi d'Angleterre qu'elle est tuée et sous les yeux d'un roi de France impassible, — en sorte que tout serait royal dans sa mort, si tout n'y était pas abominable... — Elle est grande parce que c'est une puissante action qui la tue, une puissante action qui l'abandonne ! Elle est plus grande, je ne dis pas que l'indigne évêque et que les juges, mais que tous les chevaliers et les hommes d'armes, plus grande que les rois de France et d'Angleterre, plus grande que les deux plus puissantes nations du monde, dont l'une, sauvée par elle,

ne la sauve pas, dont l'autre, vaincue par elle, ne sait que la brûler vive ! »

La tâche ne sera pas mince pour celui qui voudra juger l'écrivain. Ses Œuvres choisies comportent une douzaine de volumes. Chose étrange ! 11 y a là des pages pleines de mansuétude, quelque chose comme le désir de se modeler sur Fénelon, pour lequel il professait une admiration infinie, — en raison de la loi des contraires, — et dont il a réédité plusieurs ouvrages.

Mais peut-êtrele talent de M. Dupanloup n'est-il pas là tout entier ; peut-être faut-il le chercher encore dans le torrent de sapolémique au jour le jour. Là, en efTet, il se révèle avec des qualités essentiellement personnelles, avec des éclats et des éclairs. Tout lui est motif à brochure : le pouvoir temporel des papes, la crise cotonnière, la fondation des cours laïques pour les jeunes filles, le congrès de Malines, etc. etc. Il adresse des lettres à tout le monde indistinctement : à M. de la Guéronnière, à M. Grandguillot, à M. Edgar Quinet, à M. Gambetta, etc. etc.

Ces brochures ont eu des fortunes diverses ; tantôt vainqueur, tantôt vaincu, M. Dupanloup a vu tour à tour l'opinion publique se rapprocher ou s'éloigner de lui. Tantôt, c'est un ministre qui lui adresse un blâme officiel ; tantôt, ce sont ses confrères les évoques qui le désavouent; tantôt, c'est la cour de Rome qui l'accueille avec des réserves, la cour de Rome qu'effarouche un dévouement aussi passionné. Que voulezvous ? On prend du feu au soleil, on ne lui en apporte pas.

CHAIMTHK XXMI

Autre académicien. — M. Cuvilliei'-Fleury

M. Cuvillior-Flourv a une figure bizarre, contracti'e, tourmentée, sillonnée, mais pétrie d'intelligence, de vivacité, d'expression, de volonté. On devine un homme occupé, affairé même, aimant k s'enquérir, prêt et prompt à la discussion. La tête est fièrement montée sur une haute cravate ; les sourcils recèlent des éclairs, et le regard deviendrait très dur à roccasion; la bouche est à la fois amère et sardonique. En résumé, de la fermeté, mais aussi de la sécheresse.

Pour les précis de l'avenir, — car l'avenir se contentera surtout de précis, — la biographie de M. Cuvillier- Fleury pourra se résumer en deux mots : précepteur du duc d'Aumale et rédacteur au Journal des De'hats,

Ce fut quelques années avant 1830 (jue Louis-Philippe, alors duc d'Orléans, lui confia l'éducation de son

quatrième fils. — D'où venait M. Cuvillier-Fleury ? de Florence, où il avait été pendant quelque temps secrétaire de Louis Bonaparte, Tex-roi de Hollande. C'était un jeune homme nourri de fortes études, un prix d'honneur, et qui sut se montrer sans peine à la hauteur de sa nouvelle tâche. Nul ne lui contestera, en effet, d'avoir formé un brillant élève, si brillant, que l'Académie française, en ces derniers temps, a jugé cet élève digne d'occuper un fauteuil, à côté de son ancien précepteur.

Pendant la première moitié du règne de Louis- Philippe, M, Cuvillier-Fleury eut souvent à partager avec M. Trognon, précepteur du prince de Joinville, les épigrammes dont les petits journaux criblaient sans relâche tout ce qui appartenait plus ou moins au Château, comme on appelait alors les Tuileries ; — épigrammes et jeux de mots d'un goût déplorable, et qui ont peut-être dès lors contribué à jeter quelque aigreur dans l'àme de l'écrivain.

Lorsque M. le duc d'Aumale n'eut plus besoin de précepteur, il conserva auprès de lui M. Cuvillier- Fleury avec le titre et la qualité de secrétaire de ses commandements. Ce n'était pas tout à fait une sinécure : le prince voyageait souvent, et il emmenait M. Cuvillier-Fleury. — C'est dans un de ces voyages, au camp de Saint-Médard, près de Bordeaux, que j'ai eu le plaisir de voir pour la première fois l'auteur des Portraits politiques et révolutionnaires. Il rayonnait au milieu des fêtes qu'il aidait à organiser, et où ses manières pleines de tact lui conciliaient de nombreuses sympathies.

Il était déjà collaborateur du Journal des Débats depuis 1834. 11 y avait trouvé sa place toute faite dans ce groupe d'hommes diserts et classiques, admirable-

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meut dirigés, — selon les besoins de l'époque, — par MM. Berlin, ces grands maîtres du journalisme. Ses débuts avaient été des articles de fantaisie (dans le sens le plus sage du mot), des lettres datées d'un peu partout, selon les hasards de ses pérégrinations ol'licielles. Sa position particulière dans le monde lui créa bientôt une position particulière dans le journal : il y représenta l'esprit moderne, rôle difficile, qui exige bien des dons et bien des aptitudes; il fut le trait d'union entre les salons parisiens et les bureaux de la rue des Prètres-Saint-Germain-l'Auxerrois ; il se tint au courant de tout avec sa curiosité un peu fébrile. Cette prétention à être bien de son temps (en dépit de ses tendresses pour le passé), à vivre de la vie de son époque, à se mêler aux luttes écrites ; ce besoin de jeter son fer, si mince qu'il fût, dans la balance des intelligences; cette ambition et ce besoin, M. Cuvillier- Fleurv les a toujours eus.

La révolution de 1848 lui causa une secousse étrange. L'heureux homme ne l'avait pas prévue. Aussi la stupeur dont il fut saisi ne peut-elle s'imaginer. Il ne pouvait en croire ni ses yeux ni ses oreilles. « Krreur ! malentendu ! surprise ! coup de main ! » allaitil (liant. Il ne voulait pas se rendre compte du travail des idées pendant dix-huit ans de conspirations; il se refusait à admettre toute préméditation sociale. Le monde est un mauvais observatoire pour voir venir les révolutions. De son point «le vue, resserré dans h- cercle de ses affections et de ses intérêts, M. (^nvillier-ricury n'avait rien aperçu au-dessus ni au delà du gouvernement de Louis-Philippe. Il le croyait éternel.

Lorsqu'il fut revenu d'un coup qui modifiait si profondément son existence, il entreprit une campagne en règle contre les idées et les hommes révodution-

"Mb PETITS MEMOIRES LITTERAIRES

naires Démocrates anciens et récents, Mirabeau et Lamartine, Robespierre et Proudhon, Michelet et Victor Hugo, il les passa tous au fil de sa plume. Il apporta à cette besogne un entrain et une passion qu'on lui soupçonnait, mais qui jusque-là avaient manqué d'occasions, du moins sérieuses, pour se produire. Son talent se doubla de tout son désappointement. La loi sur les signatures aidant, il se trouva tout à coup en pleine lumière. L'ingrat ! il dut à cette révolution méconnue par lui (méconnue lui paraîtra bien faible, même à distance) le commencement de sa vraie réputation, de sa réputation d'écrivain.

A partir de ce moment, sa collaboration au Journal des Débats devint très active. Il remplit le feuilleton de ses articles, facilement inclinés vers la polémique, et lutta jusqu'à la dernière heure, c'est-à-dire jusqu'à l'installation de l'Empire. Alors seulement, l'ancien secrétaire du roi de Hollande se résigna. Par un de ces tours de roue si fréquents dans l'histoire, il voyait revenir au pouvoir ces Bonaparte qu'il avait tous connus dans l'exil et qu'il ne lui était pas permis personnellement de haïr.

Dès lors, M. Cuvillier-Fleurv, sans renoncer d'une manière absolue à la discussion politique, se tourna vers les questions littéraires qui, d'ailleurs, sous le nouvel Empire, devaient acquérir une importance assez considérable. Plus que jamais il se tint à l'affût des courants ; et insensiblement, pied à pied, il conquit cette notoriété et cette autorité dont il fut si longtemps en possession.

M. Cuvillier-Fleurv a réuni en volumes la plupart de ses travaux critiques.

Une variété infinie préside aux sujets Irailés Ce sont de ces livros qui vont de Joseph de Maislre à Piron, de

Charlos-Quint à kuly Hiissell, de Sobieski au ^ïénéral Athalin, de madame de Longueville à iMarie-Aiitoiiielte, de Washington à M. Edmond About, du président de Brosses à madame Agénor de Gasparin, de Montaigne à Fouquier-Tinville, de Cambronne à M. Louis Veuiliot, du chanoine Maucroix au docteur Véron, de madame de Maintenon au maréchal Soult, etc. etc.

Je ne dirai pas de tous ces volumes quel est le meilleur. Ils se valent tous. Si l'on insiste pour savoir au moins quel est le plus attrayant, le plus jeune, je répondrai que M. Cuvillier-Fleury n'a jamais eu de jeunesse littéraire. Dès ses premières pages il s'est montré ce qu'il devait être. A l'état calme, il cherche la bonhomie, et il y arrive parfois. A l'état orageux, l'amour du pouvoir le ressaisit; alors il a le ton de la leçon, la sévérité gourmée; sa critique sent le corrigé^ presque le pensum, malgré ses efforts pour se retenir, — car il a par instants le flair de ses défauts.

En général, son idéal ne dépasse pas certaines hauteurs. De l'agitation, mais peu d'enthousiasme. Plus d'irritation que de mélancolie. Des sentiers complètement fermés, surtout en poésie, qu'il est bien tenté d'appeler la versification. Dans le roman, il lui suffit d'une fiction agréable. Il ne peut souffrir Stendhal qui avait, dit-il, « une rare kicililé et nul talent, » C'est le contraire qui est le vrai. La Chartreuse de Parme est pour lui un « absurde et insipide ouvrage ». Il se crée aussi des illusions à son gré, pour les besoins de ses causes ; c'est ainsi qu'on l'entendia se demander et se répondre : (( Qu'est-il resté de tout ce que le ro- 'mantisme a essayé de fonder? Rien. Qui songe à invoquer les théories de la préface de Cromicell? Qu'est-il

resté des principes et des modèles qu'une saine critique a défendus ? Tout. »

Voilà qui est bien vite arrangé. Eh ! Monsieur, si personne ne songe plus à invoquer les théories de la préface de Cromwell, c'est que ces théories si naturelles, si simples, sont aujourd'hui parfaitement adoptées.

La citation est le péché mignon de M. Cuvillier- Fleury, la citation sans choix, telle qu'elle lui vient, latine ou française : Ne forçons point notre talent.., 07i devient cuisinier, mais on nait rôtisseur... Eimâirnini quijîidicatis... Il fallait un calculateur... Panem et circenses, etc. etc. Ce sont là de ces fleurs qui ne poussent guère plus que dans le jardin de M. Prud'homme. Et voyez l'inconvénient : M. Cuvillier-Fleury a la tête tellement remplie de ces malencontreuses citations qu'il lui arrive parfois de prendre la Fontaine pour Voltaire, — ainsi que le lui a fait remarquer un jour M. Alexandre Dumas fils.

Mais qui sait ? les citations conduisent peut-être à l'Académie française. M. Cuvillier-Fleury, chargé de ses douze volumes, s'y présenta et y fut reçu.

Ces choses se passaient, — comme disent ces affreux romanciers, — le 12 avril 1866.

Trois jours auparavant, M. Prosper Mérimée avait écrit à son inconnue : « Avez-vous lu quelque chose de M. Cuvillier-Fleury ? Si oui, donnez-m'en votre avis. ))

CnAPITUE XXXIII

Autre acadôQiicieu. — Joseph Autran.

« La maison de mon père s'élevait autrefois, dans la partie la plus antique de Marseille, à l'extrémité même du rivage. Toutes les villes maritimes ont de ces quartiers voisins du flot, recherchés de préférence par d'anciens marins qui, désormais retirés à terre, aiment à avoir une fenêtre ouverte sur les espaces jadis parcourus. Le visiteur qui pénétrait dans ces modestes habitations y remarquait dès le seuil une propreté irréprochable, vertu contractée à la mer ; il s'y préoccupait aussi d'un arôme étrange, odeur particulière à l'intérieur des navires. Les honneurs étaient faits par de gracieuses femmes, que leur fortune ordinairement étroite n'empêchait pas de pratiquer une généreuse et souriante hospitalité : sur une nappe lestement déployée, elles se hâtaient de vous offrir sorbets, confitures des iles, tafia de la Martinique, et profitaient de l'occasion pour vous montrer les belles étoffes du Levant, les fines gazes de la Chine, les pa-

rures de corail, les mille riens exotiques, rapportés en cadeaux par leurs maris ou leurs frères ; tout cela dans de petits salons au rez-de-chaussée, décorés de trois ou quatre peintures au lavis, bricks et goélettes à la voile, qu'un pinceau scrupuleux orna de tout l'appareil de leurs agrès.

» Sans être marin de profession, mon père avait accompli dans sa jeunesse plusieurs grandes navigations. Ni rinde ni les Amériques ne lui étaient inconnues. Quoique redescendu de bonne heure au rivage, il avait gardé de ses lointains voyages une sympathie constante pour les gens de mer, et de nombreuses relations parmi eux... Non seulement la mer occupait autour de moi toutes les pensées, résonnait dans toutes les paroles, elle était aussi l'éternel et unique spectacle de mes yeux. J'en étais si rapproché que le moindre vent jetait jusque dans ma chambre la poussière saline de ses flots et que j'entendais, la nuit, de mon alcôve, même dans les plus grands calmes, le bruit de sa respiration haute et large. Sans cesse regardée, admirée sous ses mille faces, la mer fut donc pour moi quelque chose d'assez semblable à une première passion de la vie (1). »

Quelle meilleure entrée en matière que cette page exquise où M. xVutran s'est montré aussi poète en prose qu'il savait l'être en vers ! On aurait besoin de beaucoup de préfaces comme celle-ci pour pénétrer immédiatement dans le sentiment d'une œuvre, et pour connaître de la vie intime d'un auteur ce qu'il importe tout juste d'en connaître.

Dans un tel milieu, l'àme de Joseph Autran s'ouvrit vite à la poésie. Un capitaine génois, ancien compa-

(1) Préface nouvelle des Poèmes de la mer ; édition des Œuvres complètes.

gnon de son père, le prenait souvent sur ses genoux et lui récitait des centaines de vers de YEnéide, avec une voix enthousiaste, aux belles vibrations italiennes. Cette éducation en vaut bien une autre. Il eut une enfance et une jeunesse heureuses; on ne contraria pas ses goûts : de là ce caractère de bonté qui, de sa vie, se répandit sur ses écrits, ce calme, cette douceur et cette assiette morale qui a fait dire de lui : « On peut le lire en famille, »

Une autre chose qui contribuait à entretenir en lui le goût des lettres, c'étaient les nombreux passages de littérateurs, — j'entends passages, à la façon des hirondelles, — que Marseille voit se succéder, grâce à sa situation géographique. Tantôt, c'était Lamartine, à la veille de son voyage en Orient ; tantôt, c'était Alexandre Dumas, en train de découvrir la Méditerranée. On pense si le jeune Autran s'empressait pour saluer ces écrivains célèbres, qui déjà partageaient son admiration avec les navigateurs. Il faisait des feuilletons dans un journal delà ville, qui ne sentaient pas du tout l'écoher; bientôt la grande famille littéraire et artistique s'habitua à voir en lui son correspondant à Marseille. Jules Janin lui adressait ses comédiens et ses comédiennes protégées; Théophile Gautier lui recommandait des peintres. En allant et venant sur la route d'Italie, Franz Liszt s'arrêtait pour lui serrer la main et passer avec lui une de ces bonnes soirées auxquelles ne manquait aucun genre de prestige, s'il faut s'en rapporter à ces vers, écrits bien des années après :

Je t'écris ce mot, de la même plage Où jadis, un ï?oir, vers le bord du flot, Tu fai^ai^s chanter, — cétait le bel âge ! — Uu de ces claviers que fait Boisselot.

Près de nous, causaient ou rêvaient trois femmes, Fronts aux blonds cheveux, moins longs que les tiens : Et, de temps en temps, la chanson des lames Se mêlait dans l'ombre à nos entretiens.

Oiî sont les beaux jours ? Où fuit la jeunesse ? Rome à nos bravos a su te ravir.

Ne m'apprend-on pas que tu dis la messe ? Je pars, s'il est vrai, pour te la servir.

Méry et Barthélen\}' comptèrent aussi parmi les amis de M. Autran; mais ceux-ci, c'était tout naturel : ils étaient Marseillais comme lui (1). Il fut même plus que leur ami, il fut leur disciple, ou plutôt il subit, — peut-être involontairement, — leur influence. On procède toujours de quelqu'un. M. xVutran procéda des

(1) M. Autran a parlé plus tard de Méry, dans le sonnet suivant, par exemple, avec un ton légèrement moqueur, et qui semblerait indiquer un admirateur un peu revenu. Au milieu des compliments obligés, on distinguera la pointe qui brille d'un éclair de diamant :

Ta parole en ses jeux effleurait toute chose ; C'était le vol errant, le caprice infini. Tu passais, tu courais, sans cesse rajeuni, De l'âme à la matière et des vers à la prose.

L'hiver seul te rendait soucieux et morose. Homme renouvelé dès qu'il était fini.

Tu parlais tour à tour de Dieu, de Rossiui, D'amour, de carnaval et de métempsycose.

Ainsi, charmant esprit, à toute heure levé, Promenant au hasard ta lantaisie agile.

Que n'as-tu pas conté ? que n'as-tu pas rêvé ?

Tu me disais un jour, fier de ta fine argile : « J'ai mille souvenirs d'avoir été Virgile ! » Mais là-Jiaut, Je le crains, tu l'auras retrouvé.

Le trait est d'une merveilleuse finesse.

M. Autran paraît avoir eu une plus sérieuse affection pour Barthélémy ; il fut le témoin de sa fin douloureuse, qu'il tâcha d'adoucir autant que possible.

auteurs de Nemésis, de Napoléon en Egypte, du Fils de Vhomme, astres jumeaux alors dans toute leur gloire et dans tout réclat -d'un talent particulier, classique dans ses allures, mais sonore et chaudement coloré, avec une richesse de rimes poussée jusqu'à réblouissement, jusqu'à l'excès.

M. Autran ne put se défendre de l'admiration d'abord, de l'imitation ensuite. Cette imitation est sensible dans Milianah, épisode des guerres d'Afrique, publié en 1842. Mais Milianah n'est qu'un incident dans sa vie littéraire. Sa préoccupation principale et constante était la pastorale, dans sa plus large extension. 11 sentait déjà frémir en lui une vaste épopée agricole et maritime à laquelle il devait consacrer toutes les forces de sa maturité.

Ce n'est encore que comme un incident qu'il faut considérer sa tragédie de la Fille cVEschyle, représentée à Paris, au lendemain de la révolution de 1848, et qui, malgré les circonstances, obtint un succès très bruyant. — Pourquoi n'a-t-on jamais repris cette étude dramatique, qui fournit à Gautier ces belles lignes dans sa chronique théâtrale de la Presse^ « Du premier coup, M. J, Autran a conquis l'escabeau d'ivoire sous le portique de marbre blanc où trônent les demi-dieux de la pensée. Ces Grecs de Marseille qui habitent une rive dorée entre le double azur du ciel et de la mer, ont de naissance la familiarité de l'antique; le rythme, le nombre, l'harmonie, leur sont naturels. Là, les poètes ont encore une lyre et improviseraient aisément leurs vers sur quelque promontoire, en face des flots et du soleil, au milieu d'un cercle d'auditeurs comme sur le cap Sunium ou le môle de Naples. »

A quelque temps de là, l'Académie française cher-

chant à placer son prix décennal, détacha une feuille du laurier de Gcibrielle pour en orner la Fille cCEs^ chyle. C'était la couronne tout entière que méritait la pièce de M. Autran.

Tout autre que lui, après de tels encouragements, aurait suivi cette veine heureuse du théâtre. Jamais aucun Marseillais ne s'était trouvé à pareille fête, — pas même Méry, pas même Gozlan, si épris de la chimère dramatique. Et cependant M. Autran rebroussa chemin tout à coup, au grand étonnement des Parisiens. On n'entendit plus parler de lui à l'Odéon, pas plus que s'il n'y avait jamais été joué. Il était retourné dans sa ville natale.

Ce renoncement à un brillant avenir a été interprété de plusieurs façons. On a prétendu qu'un rayon de fortune, s'étant glissé dans son logis par la porte restée entrouverte, en avait chassé l'ambition. Dès lors, gagné au bonheur facile, au travail indépendant, châtelain de plusieurs chàtellenies, Joseph Autran s'était enfermé dans l'œuvre caressée, dans sa grande symphonie, comme Beethoven.

Cette symphonie se compose de fragments importants qui parurent à plusieurs intervalles ; ce sont :

Les Poèmes de la mer;

Làbou-^^eurs et Soldats ;

La Vie rurale ;

Les Epi très rustiques;

Le Poème des beaux jours.

Voilcà l'œuvre complète, sans cesse retravaillée, souvent refondue, de Joseph Autran. Elle est noble et digne, et animée du plus pur esprit chrétien. Les aspects en sont innombrables et variés à souhait. C'est le talent dans une de ses plus hautes expressions. En-

core un peu, et ce serait du génie. Ah ! ce diable de peu !

On a reproché quelquefois une certaine monotonie à la facture de M. Autran ; cela tient surtout à la nature des sujets pompeux qu'il atîectionne. Son alexandrin a celte coupe ample, correcte, carrée, qu'on pourrait comparer aux larges basques d'un habit à la française. L'hémistiche y est scrupuleusement observé ; les enjambements sont de ceux seulement que l'usage et le bon goût tolèrent. Il ignore ou feint d'ignorer les progrès rythmiques accomplis depuis la Légende des siècles. L'instrument ancien lui suffit, et il en tire tous les sons possibles, mais le défaut des instruments anciens est d'appeler les airs anciens. Le souffle classique ramène parfois sous la plume de M. Autran des tours vieillis; c'est ainsi qu'à un certain moment, il parle des existences moissofinées par le précoce destiîi.

L'Académie française ne hait pas ces formules et cette sagesse d'exécution ; elle décerna une nouvelle couronne à l'auteur de la Vie rurale, qui, dès lors, se crut en droit de poser sa candidature au fauteuil. Après quelques années de noviciat supportées avec la patience aisée de l'homme qui se sent sûr de son but, M. Autran fut élu en remplacement de Ponsard. Sa réception en séance publique eut lieu le 8 avril 1869, Mais déjà, depuis quelque temps, l'organe de la vue s'était affaibli chez M. Autran ; ses yeux étaient fatigués sans doute par la contemplation du soleil et de la mer. Afin de pouvoir lire son discours, il avait dû le idîra transcrire en gros caractères. Cet épisode détermina un redoublement de sympathie dans l'auditoire.

Uendons-lui cette justice ; il n'outra pas l'éloge de

Ponsard, ce qui était à craindre ; il se tint dans la juste mesure. II eut des réserves d'une cruauté ingénue. Il parut même, un instant, chercher à le justifier de son manque de lyrisme.

«■ Il n'avait, il est vrai, ni l'originalité saisissante ni la grande invention. Mais est-il bien certain que la muse n'ait plus rien à cueillir dans les sentiers connus? Un penseur qui n'a jamais passé pour abuser des lieux communs, M. Joubert, en a parlé un jour comme s'il les aimait : « Ils sont, a-t-il dit, l'étoffe uniforme que, toujours et partout, l'esprit humain a besoin de mettre en œuvre quand il veut plaire. Il n y a pas de musique plus agréable que les variations des airs connus. » Si le vers de Ponsard n'a pas non plus l'éclat surabondant, le luxe d'images auxquels nous ont accoutumé nos maîtres contemporains, n'a-t-il pas en revanche toutes les qualités d'une langue sobre et sincère, ferme et nourrie ? »

Tout cela est bel et bon, mais comme on sent que M. Autran aurait préféré pouvoir dire : « Le vers de Ponsard a l'éclat surabondant et le luxe d'images.... Il fuit résolument les lieux communs... Ponsard avait la grande invention et l'originalité saisissantes ! »

M. Cuvillier-Fleury, qui répondit à M. Autran, ne se mit pas plus que lui en frais d'enthousiasme pour l'auteur (YAgnès de Mëranie. Désireux pourtant de lui découvrir quelques qualités, il crut avoir fait une trouvaille en lui reconnaissant... la sincérité. « Vous ne l'avez peut-être pas assez relevée en lui, Monsieur, cette vertu de votre éminent devancier, qui est une des vôtres, et qui est de plus dans un écrivain un mérite tout à fait littéraire, la sincérité î Que j'aime ce mot, et quel sujet de dissertation, si on avait le temps ! »

Ce n'est qu'un mot, en effet. Qu'importe la sincérité lorsque, comme chez Ponsard, elle est unie à la médiocrité ?

Depuis son entrée à l'Académie, M. Joseph Autran habita un peu plus Paris ; mais dès qu'il croyait que son absence n'y serait pas remarquée, c'était avec bonheur qu'il s'échappait pour s'en aller vivre soit dans sa maison de la rue Montgrand à Marseille, soit dans sa propriété de la Malle, entre le Pin et Cabriùs, soit dans sa terre de Pradine en Vaucluse.

Sa dernière publication, qui détonne un peu sur les autres, est intitulée : Sonnets capricieux. Très capricieux, en effet, très enjoués, souvent moqueurs, et plus mondains qu'on ne s'y serait attendu. On peut s'en faire une idée par les titres de quelques-uns : le Pays du Tendre, le Scandale des roses, le Bain de la marquise^ Billet doux de Scaramoiiche, Colonel en retraite, Petites bouches, etc. etc.

En sa qualité de Provençal, M. Autran revendique pour son pays l'honneur d'avoir produit le sonnet : « Le sonnet, si je ne me trompe, fut créé en 1250 par un troubadour du nom de Gérard de Bourneuil. C'est en Provence qu'il naquit spontanément, comme une fleur du sol ; et c'est au meilleur coin de la Provence, au pays de Vaucluse, que j'ai moi-même, six siècles après, cueilli cette dernière gerbe. »

Il y a de brillants épis dans cette gerbe, mêlés à quelques herbes insignifiantes ; d'autres, comme le suivant, expriment des idées singulières et despotiques :

Presque tous les rimeurs, à partir de Malherbe, Lafare, Chapelaiu, Jean-Baptiste Rousseau, Saint-Lambert, Pompiguan, Chaulieu, tout le monceau, Ont écrit platement, je souligne l'adverbe.

Le champêtre Delille et l'aimable Gresset, Parny qui barbota dans Tode libertine, Voltaire dont la lyre est pauvre, comme on sait,

Fontanes que Toulouse orna d'une églantine : Tout cela ne vaut pas un chant de Lamartine, Tout cela ne vaut pas deux stances de Musset,

Cette assertion est profondément injuste. Yert-Yert vaut cent fois mieux que Mardoche. Voltaire a rimé des épîtres dont la légèreté et l'esprit n'ont point été dépassés.

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