CH. M
PETITS SIV. M II I U R s L I T T K R A I R F. S 27 1
puis, un bnau Jour, il apparut modostomonl triomphant. Il venait de trouver sa voie : il s'était institué le conseiller des ménages, le confident des époux.
Prenez le recueil de ses consultations réunies sous le titre de Scènes et Comédies; on y voit une étude suivie des phénomènes du mariage. L'analyste se donble d'un peintre élégant, que n'abandonne jamais le souci du bon goût. Il n'a pas son pareil pour saisir au vol et retracer les nuages de la vie conjugale. Il va rarement jusqu'à la tempête ; il s'arrête au frémissement du vent dans les arbres, aux premières gouttes d'eau qui frappent les vitres de la chambre à coucher, aux ténèbres passagères de l'horizon. Tout au plus un éclair, rarement la foudre. La Crise et les autres saynètes qui la suivirent se rattachent à cette phase de l'existence des femmes, pendant laquelle le fantôme de l'infidélité se dresse pour la première fois et se dégage confusément au milieu des désenchantements du mariage.
En même temps que sa voie, il avait trouvé sa manière, entre le soupir et le sourire. Plein d'indulgence pour les demi-fautes, il se mit à tenir un assortiment d'abimes selon les âges et selon les fortunes. Voulezvous un précipice bonne mesure, ni trop vaste ni tiop étroit, suffisamment orné de fleurs? prenez la Clef d'or. Préférez-vous un simple fossé, avec un peu d'eau et quelques nénuphars à la surface, sans oublier une main gantée pour vous retenir au bord? je vous propose le Cheveu blanc.
On pourrait écrire sur tout ce répertoire : fragile, comme on fait sur les caisses où sont les jolis miroirs, les coquettes porcelaines, les filigranes gentilles. Je sens qu'en parlant ainsi je risque d'assombrir le front (le plus d'une ledi'ice j)our hi(|U('lle M. Octave Kt'uillct
272 PKTITS MÉMOIRES LITTERAIRES
est une idole. Prenons donc le mot fragile en bonne part dans ce cas. IN'est pas fragile qui veut en littérature ; le contraire se rencontre plus fréquemment. La fragilité, poliment entendue, c'est l'émotion à petites doses, l'esprit suspendu à un fil.
Le succès ne se fit pas attendre ; les Scènes et Comédies furent bientôt sur toutes les tables de salon. Les femmes se déclarèrent pour M. Octave Feuillet. Quelques-unes se chargèrent d'organiser une enquête autour de Fhomme ; ce fut un ravissement lorsqu'on sut qu'il n'y avait pas à redouter de désillusion, et que le jeune pensionnaire de la Revue des Deux-Mondes ne démentait pas l'idée que ses œuvres donnaient de lui. Voici le résumé des rapports qui furent faits : — Bien de sa personne, mince, de façons distinguées, l'œil doucement voilé sous un pince-nez indispensable, la voix caressante. Ses habitudes étaient non seulement correctes, mais édifiantes ; il vivait autant à Saint-Lô qu'à Paris, par goût ; il fuyait le bruit et f éclat, une nature de sensilive enfin. La légende allait jusqu'à prétendre qu'il n'avait jamais osé mettre le pied dans un chemin de fer et qu'il s'évanouissait au seul sifflement d'une locomotive.
Sa célébrité toucha de près à la popularité lorsque ses proverbes furent transportés au théâtre. Des régions aristocratiques son œuvre glissa dans les classes bourgeoises, où elle conquit de nouvelles lectrices en nombre considérable. « Faites-nous des romans ! » lui dirent-elles, après que ses proverbes eurent fini de défiler sur les scènes du Gymnase, du Vaudeville et de la Comédie-Française Et M. Octave Feuillet leur fit le Homan d'un Jeune homme pauvre. C'était encore la même chose ou à peu près, un mélange de convention et df^ réalité ; et justomfMit parce que c'était la même
chose, cela réussit d'une manière étourdissante. Le libraire s'est vanté d'en avoir vu « partir » plus de quarante mille exemplaires. Quelle éloquence que celle des chiffres !
Rendons-lui cette justice qu'il essaya d'élever son uiveau dans un second roman : XHistoire de Sibylle. Jusqu'alors il n'avait fait qu'effleurer la question religieuse, incidemment, par hasard. Il n'avait éclairé sa lanterne magique qu'avec des bougies, — des bougies roses ; — cette fois il alluma des cierges. La manière superlalivement exquise avec laquelle il trempa le bout de ses doigts dans l'eau bénite acheva de tourner la tète aux belles théologiennes du faubourg Saint-Germain. On ne s'arrêta pas à examiner la dose de dilettantisme qui entrait dans ce catholicisme de roman ; on se laissa pieusement étourdir par l'odeur de patchouli mêlée à l'odeur de l'encens (1).
De ce jour, M. Octave Feuillet eut sa j)lac(' marcjuée à l'Académie française. 11 n'y avait plus qu'à altendic la première occasion, c'est-à-dire le premier décès.
Le 56 mars 1863, M. Octave Feuillet venait occupr'r le fauteuil de Scribe, mort en voiture, au trot, comme il avait toujours vécu. Je laisse à penser si l'élément féminin dominait dans l'auditoire. Il faudrait remonter
(1) En dehors de l'admiration de parti, Vllistoire de Sibylle a soulevé de nombreuses controverses. Madame George Saud en a eitrepris la réfutation dans son ou via^'C intitulé : Mademoiselle de la Quintinie.
Il est à remarquer que Madame Sand s'est toujours montrée préoccupée de Tinducnce (et du succès) de M. Octave Feuillet. Déjà, le Roman d'un Jeune homme pauvre lui avait fourni le sujet du Marquis de Villo/ier, lequel n'est autre, en elfet, que le rouiau d'une jeune lille pauvre.