‹ Petits musées de Hollande et grands peintres ignorésChapitre 1 sur 15 · LIBRAIRIE ACADÉMIQUE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE

DIDIER ET C-, LIBRAIRES-ÉDITEURS 35, quai des Augustins , 35.

ET

Toccasion du musée historique de Rosenborg, j'ai eu l'honneur de lire l'année dernière devant l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, une notice concluant à la formation d'un musée historique de France. Cette notice renfermait l'indication de la plupart des musées de ce genre que j'avais visités en pays étrangers; mais dans cette énumération j'avais omis plusieurs musées assez importants parle développement qui leur a été récemment donné, notamment le musée du Bargello à Florence que j'ai revu cette année et plusieurs musées moins considérables de Belgique et de Hollande que j'ai également visités de nouveau cette année et qu'il est intéressant de faire connaître , parce qu'ils sont de formation récente, qu'ils n'ont été l'objet d'aucune publication et qu'ils manquent même du moindre catalogue. Dans ce cas sont les musées de la Haye, d'Amsterdam, d'Utrecht et d'Anvers.

La ville de la Haye possède deux musées qui peuvent être rangés dans la catégorie des musées d'archéologie nationale et locale, le musée Néerlandais et le musée de la ville : le musée Néerlandais occupait, il y a quatre années,

deux salles du rez-de-chaussée du musée de peinture établi au Mauritshuis à la Haye ; en 1875 il a été installé au Prinsegraclit (Nederlandsch Muséum) et il a reçu un développement considérable. Son installation n'est pas définitive encore , paraît-il , et il doit être transporté à Amsterdam. 11 occupe un bâtiment assez vaste, et abonde en meubles de chêne sculpté et de marqueterie , en ustensiles de bronze et de cuivre , en armes anciennes ; les bijoux, montres et horloges ne sont pas nombreux, mais il s'y trouve un assez grand nombre de tableaux et portraits historiques. Au point de vue artistique j'y ai remarqué particulièrement plusieurs sculptures, statuettes et bas reliefs de l'artiste flamand Xavery. Les meubles sculptés, crédences, dressoirs, bancs, chaires, tables , armoires présentent une grande variété ; un vaste meuble du commencement du 18^ siècle, œuvre deBrandt, présente en réduction le tableau d'une maison hollandaise de l'époque, cela ressemble peut-être plus à une œuvre de patience ou même à un joujou qu'à une œuvre d'art; c'est néanmoins très intéressant parce que cela fait saisir sur le vif, les mœurs , les arts et l'industrie du temps. Du reste, le fini de Texécution ne laisse rien à désirer, c'est un petit chef-d'œuvre en son genre dont le pendant se trouve au musée d'Utrecht.

Si le musée Néerlandais est remarquable par ses peintures, le musée de la ville de la Haye , Gemeente Mtcseum établi Korte Beestenmarkt , l'est bien plus encore , parce que ce musée révèle un peintre de premier ordre dont il renferme Tœuvre entier : Ravesteijn, Johannes Van Ravesteijn, peintre de la Haye, né en 1572 ou 1580 d'après M. de Jonge conservateur du musée de la Haye , mort en 1657. Sa biographie est tout entière à faire; tout ce qu'on sait, c'est qu'il habita à la Haye au Nobelstraat et qu'il jouit de son vivant d'une réputation très méritée puisqu'il fut choisi pour faire de grandes compositions historiques par les magistrats de la Haye. Le musée de la

Haye possède de lui depuis 1875 seulement quelques portraits de personnages dont on ignore les noms , portraits qui étaient relégués dans un grenier et qui ont été restaurés et placés dans une salle du musée par le nouveau directeur de Mauritshuis M. de Jonge. Mais le musée de la ville qui renferme des meubles , cristaux , bronzes , médailles (i) faïences et porcelaines de la Haye , renferme aussi et surtout de grandes peintures de Ravesteijn où il a montré un talent de premier ordre. A côté de ces grandes peintures du maître se trouvent des paysages ou vues de la ville à diverses époques dont les plus remarquables émanent de Van Goyen , quant aux meubles, objets d'art, etc., la collection est assez pauvre et présente peu d'intérêt.

Je ne dis rien des peintures déjà célèbres que renferment les musées de la Haye et d'Amsterdam, tout a été dit déjà à ce sujet , il suffit de renvoyer à la grande et belle publication de M. Ch. Blanc et aux études ou monographies de MM. Burger, Fromentin, Vosmaer, Havard que l'on peut trouver dans la Gazette des Beaux-Arts , je me borne à signaler les œuvres de grands peintres dont le nom est à peine connu et qui ont échappé jusqu'ici à la plupart des critiques, et je mets au premier rang Ravesteijn de la Haye; je peux placer à côté lui comme également peu connus , plusieurs peintres de l'école de Harlem, Heemskerk, Cornelyssen. Jean de Bray, Van Anraath, etc. peintres que l'on ne peut bien apprécier qu'au musée de l'hôtel de ville de Harlem lequel musée avec des tableaux de premier ordre , renferme des souvenirs de Laurent Goster dont une école peu nombreuse (qui compte parmi ses membres M. Paeille) fait l'inventeur de l'imprimerie.

On voit, dans ce musée, de magnifiques compositions qui peuvent faire pendant au beau tableau de Rembrandt, que pour ma part je considère comme son chef-d'œuvre,

(1) Dont je publie comme spécimen la belle naédaille d'Albert et d'Isabelle, datant de 1599.

le tableau des maîtres drapiers d'Amsterdam. Avec cinq figures de marchands de drap, tous cinq habillés de noir, assis dans une salle ne possédant comme ornement qu'une sombre boiserie de chêne , Rembrandt a su faire une composition vivante et lumineuse. C'est' à mon avis son chef-d'œuvre , et ce sont des compositions du même genre toutes de grandeur naturelle, que présente le musée d'Harlem ; d'abord et au-dessus de toutes les autres, le tableau des régents de l'hôpital Sainte-Elisabeth, par Frans Hais, peint en 1641, représentant les administrateurs de l'hospice ; à côté de ce chef-d'œuvre se trouvent deux compositions inachevées de Frans Hais, les régents de l'hospice des vieillards et les régentes de l'hospice des femmes, esquisses qui paraissent avoir servi de modèle à l'école des impressionnistes de nos jours, laquelle a réussi à imiter parfaitement les défauts de ces esquisses sans pouvoir en prendre les qualités.

Non loin du chef-d'œu^TO de Frans Hais, se trouve un chef-d'œuvre de Jan de Bray, né à Harlem et mort dans la même ville en 1697, peintre dont les œuvres sont très rares et que l'on ne peut connaître qu'au musée de Harlem ; son œuvre capitale signée et datée de 1663 représente comme le tableau de Frans Hais les administrateurs d'un hospice assis autour d'une table, ce sont les régents de l'hospice des enfants pauvres. Je dois signaler encore deux peintures de premier ordre , l'une de Jacob Van Loo, né à Huis en 1614, mort à Paris en 1670, représentant les régents du dépôt de mendicité et mais o a de correction Aalmoeseniers Armwerkhuis , datée de 1658, et une autre grande composition d'un peintre dont on ne connaît que ce tableau et quelques portraits, Pietpr Van Anraadt , représentant les régentes de la maison du Saint-Esprit, peinture d'un réalisme saisissant, portant la signature du peintre et la date de 1674.

Toutes ces compositions sont de grandes compositions qui se rattachent au genre historique et qui nous révèlent

un côté de la peinture hollandaise que l'on ne soupçonne même pas dans tous les pays où ont pénétré les charmantes compositions des petits maîtres hollandais.

L'on ne peut pas passer sous silence non plus les belles compositions de deux peintres primitifs de l'école de Harlem dont le musée de la Haye , le Mauritshuis a mis plusieurs œuvres en évidence depuis 1875, je veux parler de Marten Jacobsz Van Heemskerk Van Veen , né à Heemskerk en 1498 , mort à Harlem en 1574 et de Gornelis Corneliszen Van Harlem, né à Harlem en 1562 et mort dans la même ville en 1638. Le musée de Harlem possède huit tableaux de Cornelissen et huit également de de Marten Van Heemskerk dont un magnifique triptyque peint pour une église de Delft et signé Martinus Van Heemskei'k inventor 1559,

Me bornant à signaler les grands artistes de l'Ecole hollandaise qui ont jusqu'à présentpassé presque inaperçus je ne dirai rien de Ruysdael ou d'Hobbema dont les amateurs peu experts peuvent encore se procurer en Hollande, pour deux mille florins ou meilleur marché suivant les circonstances , des paysages ou des cascades valant au juste prix 3 f. 50, ni de Gérard Dow, ni de Gaspar Nets cher ni de Metzu, ni de Weenix, ni de tous ces autres célèbres peintres hollandais que l'on peut apprécier presqu'aussi bien au Louvre ou au musée de Dresde qu'à la Haye ou Amsterdam ; je me contenterai de dire un mot d'un peintre de premier ordre , aont le nom était resté presqu'inconnu jusqu'à ces dernières années, qui a été l'objet d'une étude spéciale de M. Burger, et qui, à mon avis, n'a pas été justement apprécié par M. Charles Blanc; je veux parler de Van der Meer de Delft dont le musée de la Haye possède un chef-d'œuvre unique, que M. Blanc à tort, selon moi, traite d'œuvre très médiocre; ce tableau est une vue de Delft, c'est une œuvre admirable pour laquelle je ne trouve de termes de comparaison qu'au musée Pitti , dans deux beaux paysages de Salvator Rosa et dans la vue de Sara-

gosse de Del Mazo que possède le musée du Prado à Madrid. La vue de Delft me paraît très bien caractérisée par la notice de M. de Jonge sur le Mauritshuis , c'est dit- il « un tableau d'un effet clair éclatant , c'est la nature prise » sur le fait, et dans ce tableau règne une atmosphère qu'on » serait tenté de respirer. » M. de Jonge appelle l'auteur Johannes Vermeer, fixe à 1632, l'année de sa naissance et approximativement à 1696 la date de sa mort. M. Burger, ni M. Charles Blanc n'ont réussi à découvrir les détails de la biographie du grand peintre 1^) ; tous deux admirent peut-être trop une composition d'un genre différent que renferme le musée de Dresde, signée J. V. Meer et datée de 1656. C'est le seul tableau connu de ce maître qui représente des personnages de grandeur naturelle ; voici la description assez naïve donnée par le catalogue de ce tableau qui porte le N» 1432 dans la galerie de Dresde.

« Un monsieur embrasse une jeune femme et lui glisse j) une pièce d'or dans la main ; à côté un autre monsieur et )) une vieille dame sur un balcon , de l'appui duquel des- » cend un tapis de Perse. »

En réalité le monsieur du catalogue qui embrasse la jeune femme est une sorte de lansquenet ou de soudard à moitié ivre qui delà main gauche serre la taille, Userait plus exact de dire la poitrine d'une jeune femme , tandis que de la main droite il lui montre une pièce de monnaie ; la vieille dame du catalogue est une vieille femme de profession douteuse qui sourit à cette scène qu'elle a préparée, quant au personnage qualifié d'autre monsieur par le catalogue, c'est un musicien entre les jambes duquel est passé un violoncelle, il tient à la main un verre de bière et il regarde le public en ayant l'air de lui demander ce qu'il pense de cette scène bachique. Quant au tapis de Perse il descend du balcon comme le dit le catalogue. En somme c'est un de ces sujets un peu libres qu'affectionnent

(1) Ni même à bien établir son identité, car on trouve les traces de quatre Ver Meer ou Vau der Meer à peu près contemporains.

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les peiatres hollandais , c'est une peinture vivante, expressive , chaque personnage est bien rendu , mais cela laisse à désirer comme ensemble. Au contraire de la vue de Delft, ce tableau manque d'air, d'espace; les quatre personnages sont un peu trop les uns sur les autres et à ce grand tableau je préfère de plus petites compositions de Van der Meer, les tableaux de chevalet, notamment celui coté par le catalogue du musée de Dresde sous le N" 1433 qui représente une jeune fille placée dans un demi-jour, près d'une fenêtre, derrière un rideau, et lisant une lettre. Van der Meer comme Pierre de Hooghe excelle à rendre lumineux les intérieurs hollandais placés dans un demi -jour à tel point que ses tableaux paraissent transparents. Il y a plusieurs Van der Meer de ce genre dans la galerie Suermondt, et sous le titre, La lecture^ au musée Van der Hoop, d'Amsterdam, il se trouve un Ver Meer ou Van der Meer de Delft assez remarquable, mais non supérieur aux tableaux de Pierre de Hooghe que renferme le même musée. La seule œuvre hors ligne de Vermeer ou Van der Meer de Delft est le paysage du musée de la Haye. Deux paysages du musée de Dresde , placés sous le nom de Van der Meer le jeune, dejonge, qui portent les N"^ 1434 et 1435 ne peuvent être signalés qu'à cause de la ressemblance de nom, ce sont des peintures très médiocres pour ne pas dire détestables.

— Le musée de la ville à Utrecht disposé dans cinq ou six salles du deuxième étage de l'Hôtel-de- Ville, renferme un assez grand nombre de souvenirs d'intérêt local , des sculptures , des meubles , des monnaies , des grés et des cristaux anciens, mais ce n'est pas un musée riche et les objets d'art n'ont reçu aucune classification méthodique, on peut en dire autant du musée archéologique d'Amsterdam, récemment inauguré, «Koninklijk Oudheidkundig Genootschap » , établi au Spuistraat , Molsteeg , près du Dam , qui renferme un grand nombre de meubles anciens d'Amsterdam , des tables , crédences , carreaux de Delft,

grés, cristaux, monnaies, tapisseries, coffres, armoires en bois des îles hollandaises , lits antiques , traîneaux , chaises à porteur, eto, etc, pour la disposition duquel on n'a suivi aucun ordre méthodique , mais qui ne sera certainement pas sans utilité pour le progrès des arts et de l'industrie (1).

(1) L'on doit signaler sur le même rang que ces musées étrangers , un musée municipal de France qui a reçu un accroissement considérable ea 1879, le musée de la ville d'Orléans , installé dans l'hôtel Cabut . dit , de Diane de Poitiers , une de ces belles habitations particulières de la renaissance qui font la gloire artistique de la ville d'Orléans et qu'elle ne prend pas toujours assez soin de conserver. Le musée historique d'Orléans a pour directeurs M. l'abbé Desnoyers et M. le conseiller Bimbenet.

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