VI II
— « Nous fuironis, si tu veux, cette rive sonore^ »
Dit alors Aïna ; « restons ici plutôt.
« Nous suivrons doucement le courant du Bosphore
« Au caprice du vent , du caïque et du flot.
« Vois! le soleil est loin de se coucher encore. »
Elle dit, et la barque, immobile un instant.
Les remporta sans bruit sur son chemin flottant.
Quel bonheur de glisser sur l'eau bleue et profonde.
Entre le double azur de la mer et des cieux ,
Gomme fait l'albatros, qui vole en rasant Tonde !*
Quel bonheur de voguer frais^et silencieux ,
De regarder le ciel en oubliant le monde.
Et de poser la tête en rêvant au doux bruit
De la brise qui passe et de l'eau qui s'enfuit l
Vtme est comme un enfant : elle aime être bercée.
Elle regrette Tair et ses ailes d'oiseau.
Dans sa prison d*argile elle meurt oppressée ,
Si Ton ne vient parfois soulever un barreau
Pour donner libre essor à l'ardente pensée.
— Quand il a quelque temps plané sur ThorizoD ,
Hélas ! Toiseau revient bien vite à sa prison.
Des trois êtres bercés au branle du caïque
Un seul rêvait pourtant Chacun ne rêve pas.
Ce n'est pas tout d'avoir un air mélancolique,
De regarder le ciel ou de chanter tout bas.
Il faut avoir dans l'âme un rhythme, une musique
Qui soutienne l'esprit, le soulève du sol ,
Et même dans la nue en cadence le vol.
Le jeune caïdji, profitant de la trêve.
S'était mis à fumer son tchibouk de jasmin.
Un fumeur rêve mal ; pourtant il croit qu'il rêve. Toujours quelque détail l'arrête en son chemin :
Son feu meurt-il ? soudain la bulle aux songes crève. — Pour Ghuzelli, Tenfant, loin de rêver sans fin, Regardait en riant les plongeons d'un dauphin.
J*ai peur de dire ici la vérité sans voile ; Mais Ghuzelli manquait de ce charme énervant Qui fait que l'on s'éprend d'une lointaine étoile, Ou qu'on écoute en pleurs les longs soupirs du vent £n revanche, jamais sur le marbre ou la toile Plus suave beauté, charmes plus radieux.
N'avaient ébloui l'âme en enchantant les yeux.
Mais laissons Ghuzelli; ce n*est pas là mon thème. ' D'ailleurs, elle n'est pas mon héroïne au fond. C'est Aïna, sa sœur, la rêveuse, que j'aime; Et je veux vous ouvrir ce cœur calme et profond, Pour le montrer au joui dans sa beauté suprême. — Le monde a désappris de plier les genoux.
Et pourtant admirer est un bonheur si doux 1
C'était un cœur naïf et fier dans sa tendresse , Plein de feu , ferme et pur comme le diamant. Mais ce trésor d'amour, de grâce et de jeunesse. Se consumait dans Tombre et dans l'isolement. Sous les dehors rêveurs d'une douce paresse , Une langueur secrète, un feu lent la rongeait — Vous savez maintenant pourquoi ce cœur songeait