‹ Petits poémesChapitre 3 sur 29 · LA SOLITUDE · texte numérisé non relu

LA SOLITUDE

A cet âge de force et de mélancplie

Où l'homme, jeune encor, sur son cœur se replie,

Et, rappelant à lui ses rêves dispersés,

Quitte un instant la lutte et compte ses blessés;

A cet âge où chacun se rend à Tévidence,

Trouve la vie amère et la juge en silence,

J'avais fui les cités; et seul, loin des humains, Des glaciers et des monts j'avais pris les chemins.

L'esprit de Dieu réside au fond des solitudes.

Là, dominant la terre et ses inquiétudes, Le calme descendit du ciel dans mon esprit A la vie en secret mon âme se reprit.

L'air libre et le soleil , retrempant ma jeunesse , Chassèrent les brouillards de ma noire tristesse. Mon cœur, que le mépris devait clore à jamais , Se rouvrit au bonheur sur ces âpres sommets ; Et l'amour y germa comme ces roses pâles Qui fleurissent au fond des Alpes glaciales.

lac, forêt, torrent au murmure éternel.

Toit visité par Dieu sous les traits d'un mortel, Glaciers qui dans l'air bleu dressez vos fronts de neige, Solitude bénie ! oh ! quand vous reverrai -je ?

Lieux sacrés où j'appris pour suprême leçon Le rachat par l'amour et le divin pardon !

A mi-côte des monts, sous un glacier sublime, Il est un vieux château bâti sur un abîme , Nid d'aigle où s'abrita plus d'un baron guerrier Pour dominer la plaine ainsi qu'un épervier.

Ces jours sont loin. Le temps, de l'aire féodale N'a rien laissé debout que les murs d'une salle Dont le lierre verdit les piliers crevassés.

Tout autour, l'œil ne voit que débris entassés, Un pâtre du vallon a d'un faîte rustique Couronné les arceaux de la ruine antique.

De lourds fragments de roc chargent ce toit mouvant Qui déborde et seYit de la pluie et du vent.

Séjour d'ombre et de paix , simple et douce retraite Faite pour l'œil.du peintre et l'âme du poète I Un bouquet de mélèze au feuillage léger

Goininme un frais éventail cherche à la protéger Des ardeurs du midi; vers le nord, en revanche, Un bois de grands sapins défend de Tavalanche. A leurs pieds, dans la cour, parmi les blocs épars Qui couronnaient jadis les créneaux des remparts , On entend murmurer doucement une source ; Mais avant d'écumer et de prendre sa course , Elle forme à deux pas un bassin naturel Où se mire et frissonne un coin d'ombre et de ciel. L'eau qui fuit par les bords sous le flot qui la pousse Arrose un vert tapis, où , les pieds dans la mousse , La gentiane entr'ouvre un œil timide et bleu Oui regarde en rêvant le cyclamen en feu.

C'est là qu'il faut venir écouter le silence Vers le déclin du jour, quand la brise balance Sur ce miroir tremblant les ombres des grands bois Et mêle au bruit des eaux les soupirs de sa voix ! Devant le vieux manoir une étroite terrasse Mène au bord du rocher qui soudain dans l'espace Manque; l'abîme est là. Sous les yeux effrayés

Un vallon se déroule à plus de mille pies ;

Puis des monts, puis un lac comme au fond d'un cratère:

On croit voir devant soi la moitié de la terre.

Voilà la solitude et quel était le nid Où je passai les mois que le soleil bénit.

Un soir j'étais assis sur cette plate -forme Dont la base en granit s'allonge en cap énorme. Ainsi que chaque soir je regardais les cieux : L'infini, c'est la fête et de l'âme et des yeux. Puis, pour le paysan qui cultive la/ terre.

Pour le navigateur et pour le solitaire, Que l'aurore soit pâle ou l'occident vermeil, Le grand événement du jour, c'est le soleil.

Ce soir-là, le couchant se couvrait de nuages, Noir chaos de vapeurs tout peuplé de mirages. On eût dit des géants groupés en bataillons,

Où tous les vents du ciel se creusaient des sillons. Afin de retarder leur marche sûre et lente , Le soleil, tout couvert d'une pourpre sanglante, Comme un héros qui meurt en combattant encor, Faisait de ses rayons autant de flèches d'or, Et semblait contenir par le respect surprises Au bord de l'horizon leurs masses indécises.

Quand je quittai des yeux ce poème du soir Que Dieu varie au ciel èhaque jour, je pus voir Partout les précurseurs d'un infaillible orage : Les cimes des forêts se heurtaient avec rage; A leurs pieds, les grands bœufs qui paissaient dispersés Accouraient se coucher sur l'herbe en rangs pressés. Dans le fond du vallon les troupeaux et le pâtre Cheminaient sous des flots de poussière blanchâtre Que le vent dispersait en léger tourbillon ; Le laboureur quittait en hâte son sillon ; Les oiseaux regagnaient leur nid, et solitaire L'aigle du haut du ciel cherchait au loin son aire.

Seul dans l'anxiété de la terre et des cieux , Un voyageur montait», calme et silencieux, Le sentier verdoyant qui va de pente en pente. Et du fond du vallon jusqu'aux chalets serpente. Quand il fut à deux pas, un salut de la main M'indiqua qu'il voulait poursuivre son chemin; Mais moi : « Tu viens à temps pour éviter l'orage , Lui dis-je, entre avec moi dans mon humble ermitage. Tu ne peux pas aller plus loin; car le sentier Avant une heure au moins n'atteint pas le glacier ; Et sur l'autre versant tu marcherais encore Sans' trouver les premiers chalets jusqu'à l'aurore. »

L'étranger s'arrêta comme indécis. Ses yeux

Jetèrent un regard rapide sur les cieux ,

Puis sur mqî. Je sentis que son œil plein de flamme

Voulait interroger jusqu'au fond de mon âme.

11 secoua la tête et dit : « Tu ne sais pas

Quel est ce voyageur dont tu retiens les pas.

A quoi bon , arrêté par ta douce prière,

Franchirais -je avec toi ta porte hospitalière,

Si mon nom prononcé doit glacer cet accueil

Et me forcer bientôt à repasser ton seuil? »

— Mais quel que soit ton nom et ton sort, m'écriai-je,

Encor faut-il qu'un toit cette nuit te protège 1

Regarde autour de nous! » En effet, des éclairs

Muets et convulsifs tressaillaient dans les airs.

Les nuages vainqueurs dans la sombre étendue

Descendaient menaçants sur la terre éperdue ;

Et déjà sur les bords de Thorizon lointain

La pluie avait jeté comme un voile incertain.

Alors prenant en main son bâton, sa besace, A mon foyer désert je lui fis prendre place.

Je réveillai le feu dans la cendre engourdi ; Et quand le clair sapin dans Tâtre eût resjjlendi , Voyant ses pieds tout blancs de poussière : « Sans doute Tes membres sont lassés par une longue route , Lui dis -je; aux premiers jours de notre humanité, Quand on suivait les lois de Thospitalité ,

Dans le monde naissant de la Bible et d'Homère, Toujours l'hôte lui-même, ou sa fille, ou sa mère, Lavait dans un bassin les pieds de Tarrivant Même après ce long jour de soleil et de vent, Tu n^accepterais pas sans doute cet usage; Mais avant que la nuit soit close et que Torage Éclate, je pourrai te montrer, si tu veux, Une source où baigner tes pieds las et poudreux. »

L'étranger consentit, et, lui servant de guide, Je l'assis sur les bords de la source limpide.

Tandis que dans l'eau vive et fraîche du bassin

Il oubliait le poids du jour et du chemin ,

Je rallumai la lampe, et sur la table prête

Je servis mon souper de jeune anachorète :

Du pain bis, du chamois, des fraises, et du miel

Gardant le goût des fleurs qui sont plus près du ciel.

J'ajoutai, pour fêter mon hôte, honneur si rarel

Un flacon de vieux vin dont la chaleur répare. Voilà tout le repas, tel que chaque matin Un pâtre l'apportait du village lointain.

Quand aux muets éclairs de la nuit déjà sombre , Mon hôte eut achevé de se baigner dans Torabre, La lampe, à son retour le montrant en entier, Me fit mieux voir ses traits qu'au détour du sentier.. Je fus frappé d'abord de respect et de crainte, Tant sur lui la douleur me paraissait empreinte! Tout la disait : son front, son regard et sa voix. Je crus le voir alors pour la première fois.

Ses lèvres et son nez d'une forme aquiline D'un fils de la Judée annonçaient l'origine ; Son front pâle était droit; de longs et noifs cheveux , Mêlés de fils d'argent , couvraient son cou nerveux ; Une barbe légère, à moitié blanche et rousse, Estompait son menton d'une ombre fine et douce; Et l'ardente pensée en sillons verticaux

Avait entre les yeux creusé deux plis égaux.

Une majestueuse et sereine tristesse Ennoblissait encor ses traits pleins de noblesse. Mais ce qui rayonnait et doublait sa beauté , C'était cet œil de feu, profond et velouté Dont la nature dote en mère partiale Les aînés du soleil, la race orientale.

Pendant que j'admirais l'étranger, son regard Sur mon humble réduit se portait au hasard :

J'aperçois, me dit- il avec un doux sourire, Des livres, des feuillets disposés pour écrire. Jeune et seul, loin du monde et perdu dans les bois, N'es-tu pas un poète, un de ces porte- voix Par où l'esprit de Dieu s'épanche sur le monde. Un de ces cœurs ouverts comme une urne profonde Qui recueillent les pleurs de ce globe mortel , Et portent nos soupirs aux pieds de l'Éternel ? Ne rougis pas, la Muse est sœur de la Prière. Toutes deux en pleurant montent vers la lumière

Et rapportent d'en haut aux cœurs simples et bons Un céleste trésor de consolations.

Chante I laisse ton cœur rayonner, s'il s'enflamme l Laisse couler tes pleurs et déborber ton âme ! Sans honte et sans orgueil sois poète I II n'est pas De sort plus glorieux ni plus grand ici -bas. »

— Hélas! lui répondis-je en secouant la tête , Je n'ai pas cet orgueil de me croire poète.

Le monde a dévoré ma jeunesse ; et puis Dieu Ne m'avait pas au front marqué d'un doigt de feu. De la gloire en naissant il m'a donné la fièvre. Mais le charbon divin n'a pas touché ma lèvre. Comme un aiglon blessé que tente l'infini J'ouvre en vain l'aile au vent Je mourrai près du nid. »

Alors d'un geste ami je lui fis prendre place A la table frugale, et je m'assis en face :

« La marche a dû, lui dis-je, aiguillonner ta faim. Je voudrais t'offrir mieux que ces fruits et ce pain ; Le couvert est rustique et ce lin un peu rude ; Mais tu feras la part de cette solitude. »

Je dis, et le repas commença. Ses discours Étranges, fins, profonds en charmèrent le cours. Sa conversation, à la fois grave et vive, Ranimait du passé Timage fugitive.

On croyait voir agir les hommes d'autrefois, Et les siècles poudreux se lever à sa voix.

« Maintenant, dis-je après un moment de silence. Pour abréger la nuit dont la course commence , Si le sommeil encor ne tente pas tes yeux , Dis -moi quel est ton nom, ton pays, tes aïeux. »

A ces mots, je crus voir une pâleur mortelle

Redoubler de ses traits la pâleur naturelle ; Puis soudain tout son sang reflua vers son front : « Ce récit sera court, dit-il d'un ton profond, Car mon nom seul suffit pour dire mon histoire. » Et baissant ses longs cils sur sa prunelle noire^ 11 se tut, puis enfin reprit en soupirant :

« Je me nomme Ahasver; je suis le Juif errant 1 »

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