‹ Petits poèmes en proseChapitre 62 sur 70 · MADEMOISELLE BIST · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE BIST

omme j'arrivais à l'extrémité du faubourg, sous les éclairs du gaz, je sentis un bras qui se coulait doucement sous le mien, et j'entendis une voix

qui me disait à l'oreille : crVous êtes médecin.

monsieur? -

Je regardai; c'était une grande fille, robuste,

aux: yeux très-ouverts, légèrement fardée, les

cheveux flottant au vent avec les brides de son

bonnet.

— -Non; je ne suis pas médecin. Laissez-moi

passer.

— Oh! si! vous êtes médecin. Je le vois hien. Venez chez moi. Vous serez bien content de moi, allez!

— Sans doute , j'irai vous voir, mais plus tard , après le médecin, que diable!...

— Ah! ah! — fit-elle, toujours suspendue à mon bras, et en éclatant de rire, — vous êtes un médecin farceur, j'en ai connu plusieurs dans ce genre-là. Venez. »

J'aime passionnément le mystère, parce que j'ai toujours l'espoir de le débrouiller. Je me laissai donc entraîner par cette compagne, ou plutôt par cette énigme inespérée.

J'omets la description du taudis; on peut la trouver dans plusieurs vieux poètes français bien connus. Seulement, détail non aperçu par Régnier, deux ou trois portraits de docteurs célèbres étaient suspendus aux murs.

Gomme je fus dorloté! Grand feu, vin chaud, cigares; et en m'offrant ces bonnes choses et en allumant elle-même un cigare, la bouffonne créa-

M IDEMOISELLE BISTOURI. 191

kure me disail : crFaitea comme chez vous; mou ami, mettez-vous à l'aise. Ça vous rappellera l'hôpital H le bon temps de la jeunesse. — Ah ç;i ! où donc avez-vous gagné ces cheveux blancs? Vous n'étiez pas ainsi, il n'y a pas encore bien longtemps, quand vous étiez interne de L... Je me souviens que c'était vous qui l'assistiez dans les opérations graves. En voilà un homme qui aime couper, tailler et rogner! C'était vous qui lui tendiez les instruments, les fils et les éponges. — Et comme l'opération faite, il disait fièrement, en regardant sa montre : rr Cinq mire mîtes, messieurs! » — Oh! moi, je vais partout. Je connais bien ces Messieurs. »

Quelques instants plus tard, me tutoyant, elle reprenait son antienne, et me disait : rr Tu es médecin, n'est-ce pas, mon chat?»

Cet inintelligible refrain me fit sauter sur mes jambes.

— rrNon! criai-je furieux.

— Chirurgien, alors?

— Non ! non ! à inoins que ce ne soit pour te couper la tête ! S. . . s. . . c. . . de s. . . m. . . !

— Attends, reprit-elle, tu vas voir. -

Et elle tira d'une armoire une liasse de papiers , qui n'était autre chose que la collection des portraits des médecins illustres de ce temps, lithographies par Maurin, qu'on a pu voir étalée pendant plusieurs années sur le quai Voltaire.

rc Tiens! le reconnais-tu celui-ci?

— Oui! c'est X. Le nom est au bas d'ailleurs; mais je le connais personnellement.

— Je savais bien ! Tiens ! voilà Z . celui qui disait à son cours, en parlant de X : « Ce monstre r-qui porte sur son visage la noirceur de son cf. âme N Tout cela, parce que l'autre n'était pas de son avis dans la même affaire! comme on riait de ça à l'Ecole , dans le temps ! Tu t'en souviens? — Tiens, voilà K, celui qui dénonçait au gouvernement les insurgés qu'il soignait à son hôpital. C'était le temps des émeutes. Comment est-ce possible qu'un si bel homme ait si peu de

Page 1