Petits poèmes
Salut, vieille forét ! Noyés dans la péDotnbre Et drapés âèremeut daus leur feuillage sombre, Tes sapins résineux et tes cèdres altiers Qui se bercent au vent sur le bord des sentiers, Jetant à chaque biise une plainte sauvage, Ressemblent aux chanteurs quVntendit un autre âge,. Aux Druides anciens dont la lugubre voix S^élevait prophétique au fond d'immenses bois ! Et le vaste océan dans ses autres de roche Frémit encore. Ecoute ! Il s'agite, il s'approche, Et de profonds soupirs s'élèvent de ses flots Pour répondre, ô forêt, à tes tristes sanglots I.
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6 ÉVANGÊLINE
Vieille forêt, salut ! Mais tous ces cœurs candides Qu'on voyait tressaillir comme les daims timides Que le cor du chasseur a réveillés soudain, Que sont-ils devenus ? Je les appelle en vain ! . . . . Et le joli village avec ses toits de chaume, Et la petite église avec son léger dôme, Et l'humble Acadien qui regardait ses jours Couler comne un ruisseau dont le paisible cours. En perçant les forêts qui lui prêtent l'ombrage, Réfléchit du ciel pur la nadieuse image.
Que sont-ils devenus î Quel calme dans les champs I Plus de gais laboureurs!' La haine des méchants. Jadis, les a chassés comme, au bord d'une grève. Après un jour brûlant, l'ouragan qui s'élève Chasse et disperse au loin, sur les flots de la mer. Les sables du printemps, les flocons de l'hiver ! Grand Pré n'est plus. Ici nul n'en a souvenance. Mais il vit dans l'histoire et la vieille romance.
vous tous qui croyez à cette affection Qui s'enflamme et grandit avec l'affliction ; vous tous qui croyez au bon cœur de la femme, A la force, au courage, à la foi de sou âme, Ecoutez un récit que les bois d'alentour Et l'océan plaintif redisent tour à tour -, Ecoutez une histoire aussi belle qu'ancienne. Ton poème d'amour, terre Acadienne !
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PEEMIÈEE PAETIE
DaDsl'Acadie, au fond d'nn joli petit, vnl
Où murmnro, en fuyant, un ruisseau de cristnl,
Sons les bosquets, au bord de ce Bassin des Mines
Qu'inondent tour à tour et soleils et bruines,
On aperçoit en cor, paisible, retiré,
Mais loin de ce qu'il fut, le hameau de Grand Pré.
Du côté du levant de beaux champs de verdure
Offraient à cent troupeaux une grasse pâture
Et donnèrent jadis au village son nom.
Pour arrêter les eaux, le vigilant colon,
A force de travail, à force de fatigues,
Eleva de ses mains de gigantesques dignes
Qu'au retour du printemps il venait entr'ouvrir.
Pour laisser l'océan s'élancer et courir
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8 ÉVANGÉLENE
Sur le duvet des prés devenus son domaine.
Au couchant, au midi, jusqu'au loin dans la plaine
S'étendaient des vergers et des bouquets d'ormeaux.
Ici le lin berç:iit ses frêles chalumeaux,
Là le blé jaunissant, ses tiges plus robustes }
Vers le nord surgissaient mille sortes d'arbustes,
Des bois mystérieux, des taillis, des halliers ;
Et puis, sur les sommets des monts irréguliers,
Des brumes, des brouillards, aux formes inconstantes.
S'agitaient comme un camp qui déroule ses tentes.
Et semblaient admirer le vallon dans la paix,
Sans oser cependant y descendre jamais.
Les maisons du village avaient un air de fête Avec leur carré blanc et leur étrange faîte Tailiés dans un bois dnr, le chêne ou le noyer, Ainsi qu'en Normandie on taillait son foyer.
Quand la France élevîiit les Henri sur le trône. Arrangé par faisceaux, un chaume frais et jaune Des bâtiments divers recouvrait tous les toits; Des lucarnes laissaient, par leurs châssis étroits, Pénétrer le soleil jusqu'au fond des mansardes. Quand tournant au vent, les girouettes criardes Etincelaient aux feux d'un beau soleil couchant ; Dans les longs soirs d'été, lorsque l'herbe du champ Exhalait son arôme et tremblait à la brise, Sur le seuil de la porte fivec leur jupe grise, Avec leur capeline et leur mantelet noir.
Les femmes du hameau venaient gaiement s'asseoir, Et filaient leur quenouille ; et les brunes fillettes Unissfiient leurs clvansons au bruit clair des navettes
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ÉVANGÉLINB î
Qui promenaient le âl dans le tissu noaveati.
Au joyeux ronflement du rapide fuseau.
Le pasteur du village, uu modeste et saint prêtre,
Ne tardait pas alors, d'ordinaire, à paraître.
Car il le savait bien les pauvres l'attendaient.
S'ils le voyaient venir, les enfants suspendaient
Leurs courses dans les prés, leurs cris de toutes sortes,
Et s'assoyaient ensemble, eu rang, devant les portes.
Les femmes, déposant leur quenouille uu mouieut,
Se levaient aussitôt, saluaient poliment.
Bientôt les laboureurs, revenant de l'ouvrage,
A l'étable en chantant menaient leur attelage.
Le soleil émaillait la pente du coteau.
Et ses derniers rayons, comme des ûlets d'eau,
Jusques au fond du val glissaient de roche en roohe.
De 8a voix argentine, au même instant, la cloche
Annonçait l'angelus et le déclin du jour.
Et, pardessus les toits et les monts d'alentour.
Ou voyait la fumée en colonnes bleuâtres,
Comme des flots d'encens, s'échapper de ces âtres
Où l'on goûtait la paix, le plus divin des biens.
Ainsi vivaient alors les bous Acadieu».
Ils ignoraient la haine, ils ignoraient la crainte }
Leurs jours étaient nombreux et leur mort était saiute.
Dans l'ombre de la unit nul u'était inquiet,
Et les portes n'avaient ni pêne, ni loquet.
Chez ces honnêtes gens on trouvait la demeure
Ouverte comme l'âme, à chacun, à toute heure.
Là le riche vivait avec frugalité,
Le pauvre n'avait point de nuits d'anxiété.
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10 ÊVANGÉLINE
Sur une grande ferme attachée aa village,
Efc tout prè.^ du bassin, au milieu du feuillage,
On voyait autrefois une belle maison
A Pair un peu coquet avec son blanc pignon :
C'était là qu'habitait Benoit Bellefoutaine.
11 gardait avec lui, dans ce joli domaine, Sa fille Evangéline, une suave fleur.
Tous deux vivaient heureux. Benoit avait du cœur, Il avait de l'esprit, le regard franc, Tair grave. Une haute stature, un bras fort, un front hâve, Une démarche ferme et soixante-et-dix ans.
Avec sou teint de bronze et ses longs cheveux blancs Il était comme un chêne aiynilieu d'une lande, Un chêne que la neige orne d'une guirlande.
Et cette jeune fille, elle était belle à voir Avec ses dix-sept ans, sou front pur, son œil noir Qu'ombrageait quehjue peu sa longue chevelure ; Son œil noir qui brillait comme brille une mûre Sur le bord du chemin, au milieu d'un buisson. Elle était belle à voir, au temps de la moisson, Lorsqu'elle s'en allait à travers la prairie, Avec sou corset rouge et sa jupe fleurie, Porter aux moissonneurs assis sur les guérets, Chaque jour, un flacon tout plein de cidre frais. Mais les jours de dimanche elle était bien plus belle. Quand la cloche d'airain sonnait dans la tourelle, Que le prêtre, en surplis, bénissait, au saint lieu, Le peuple rassemblé pour rendie hommage à Dieu, On la voyait venir le long de la bruyère'.
Tenant dans sa main blanche un livre dé prière Ou, plus souvent, peut être, un humble chapelet.
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ÉYANGÉLINE 11
Elle portait alors élégant mantelet.
Jupon bleu, souliers ans, chapeau de Normandie, Et brillants anneaux d*or qu^iux rives d'Acadie Une aïeule de France autrefois apporta ; Que la mère, en mourant, à sa fille quitta Comme un gage sacré, comme un saint héritage. Mais un éclat plus doux inondait son visage Quand, venant de confesse à l'approche du soir. Elle passait sans bruit sur le bord du trottoir,* Adorant dans son cœur Dieu qui Tavait bénie.
On aurait dit alors qu'une molle harmonie, Comme un accord qui meurt, sur ses pas s'élevait.
La maison de Benoit le fermier se trouvait
Sur un coteau charmant couvert de pâtura<îes.
En fîice, l'océan déroulait ses miragfs.
Le chemin pour s'y rendre était bordé d'ormeaux;
Un sycomore altier voilait de ses rameaux,
Dès les jours chauds de mai, la porte et la toiture.
A travers la prairie un sentier de verdure
Conduisait au verger tout en fleurs le printemps,
L'automne tout en fruits. De ses bras palpitants
Une vigne enchaînait le tronc du sycomore
Et protégeait l'essaim d'une ruche sonore.
Et plus bas se trouvaient, sur le flanc du coteau,
Le puits au bord moussu, la brin baie, le seau
Et l'auge où s'abreuvaient les bœ ifs et les génisses.
Puis du côté du nord plusieurs autres bâtisses.
Les granges, les hangars, dans la froide saison,
Contre les ouragans protégeaient la maison.
C'était là qu'on voyait les voitures diverses,
yGoogk
12 ÊYANGÉLIKB
Les pesants cbnrîots, la charrao et les herses^
La vaste bergerie où bêlaient les moutons
Et le biilîant sérail où régnaient les dindons,
Où le coq orgueilleux chantait, d*une voix fière,
Comme aux jours oh son chant troubla l'âme de Pierre.
Les granges jusqu'au fa$te étaient pleines de foin 5
Ë.les seules Heniblaient un village de loin :
Leurs toits proéminents étaient couverts de chaume.
Et le treffle fané remplissait de son baume
Le fenil où montait un solide escalier.
C'est là que se trouvait aussi le colombier
Avec ses nids moelleux, ses tendres créatures,
Ses doux roucoulements, ses amoureux murmures ;
Puis, au-dessus des toits, tournant à tous les vents.
Les girouettes d'or jetaient leurs cris stridents.
C'est ainsi que vivait en paix avec le monde,
En paix avec son Dieu, dans sa terre féconde.
Le fermier de Grand Pré. Sa joie et son appui,
La douce Evangéline était auprès de lui
Et gouvernait déjà sagement le ménage.
Plus d'un jeune amoureux à peu près de son âge,
La suivait à l'église et priait à genoux,
Eu reposant sur elle un œil tendre et jaloux,
Comme si cette fi-mme avait été la sainte
Qu'il venait vénérer dans la pieuse enceinte.
Bien heureux qui pouvait toucher sa blanche main,
Marcher à ses côtés sur le bord du chemin !
Ceux qui jusqu'à sa porte osaient parfois se rendre,
Et soudain l'entendaient sur l'escalier descendre,
Se demandaient sans doute, ot toujours bien eu valu,
yGoogk
ÉVANGÉLINB 13
Lpqnel battait plus fort, ou du niartenn (Vair.iin,
Ou de leur cœ ir rempli d'espénince et d^uij^oisâts
Aux fêtes du Patron qu'iiiroquait la x»aroi8:4(*,
Vers le soir, la. jeunesse assemblée au vallon,
Dansait joyeusement au son du violon,
Et les garçons, alors, débordant d'allégresse
Lui répétaient tout bas des mots pleins de teudress** ;
Mais inutilement ; de toiip les anniureux
Le jeune Gabriel était le seul heureux.
Gabriel Lajeune^se, un des fils de Bisile
Le forgeron du bourg. Un forg.^ron habile.
Un citoyen honnête et des plus importants ;
Car le peuple a jugé, partout et de tout temps,
L'état d«5 forgeron un métier honorable.
Une estime ivrofonde, une amitié durable
Unissaient le fermier et le vieux forgeron j
Et leurs petits enfants, IVspoir de leur maison,
Avaient grandi tous deux, charmants, pi mix et sages,
Semblables à deux fleurs sous les ntêmes feuillages.
Plein de zèle, animé des plus nobles désirs,
Le pasteur du hameau qii donnait ses loisirs
A l'éducation de sa chère jeunesse,
Leur avait enseigné l'amour de la sagesse
En leur montrant à lire. Enfants naïfs alors
Us se livraient ensemble, en paix et sans remords,
Aux plaisirs innocents de l'innocente enfance.
Leur leçon récitée avec obéissance,
Us couraient à la forge où Basile, le soir.
Bien souvent, les bras nus, le visage tout noir,
Uu tablier de euir autour de la ceinture.
Hardiment soulevait, d'une main forte et sûre,
yGoogk
D'un clieval hennissant le vigoureux sabofc, Pendant qu'auprès do lui, dans un feu de fagot, Rougissait lentement un grand cercle de roue, Comme un serpent de feu qui se noue et dénoue Au milieu d'un brasier allumé sous les bois.
A l'approche des nuits, l'automne, bien des fois, Quand le ciel était noir et que la forge sombre Vomisiait an dehors des âam mèches sans nombre. Par les carreaux brisés, les fentes du lambris. Ils venaient regarder, avec des yeux surpris. Le souiflet haletant qui ranimait la braise, Et réchiiufF.M- leurs doigts en causant à leur aiso. •Quand ils n'entendaient plus le soufflet bourdonner, Plu^ sous le dur marteau, l'enclnme résonner. Alors ils comparaient à des vierges pieuses •Qui portent à la main leurs lampes radieuses, Et vont au s inctuaire au milieu de la nuit.
Les étincelles d'or qui retomb lient sans bruit Et mouraient tour à tour sous les cendres éteintes.
Quand l'hiver étendait son voile aux blanehes teintes, On les voyait tous deux sur un léger traîueau, Sillonner comme un trait la pente du coteau; Souvent sur les chevrons ou le toit de la grange Lestement ils montaient, cherchant la pierre étrange Que l'hirondelle trouve au bord du flot mouvant Et qu'elle vient cacher dans sou nid, sous l'auveut, Pour de ses chers pi^tits dessiller la paupière. Heuieux qui la trouvait cette étonnante pierre ! Ainsi leurs premiers jours, sans pleurs et sans ennuis, Comme un songe doré s'étaient bien vite enfuis !
ÉVANGÊLINE 15
Ils n'étaient plus enfants à l'époque où 8<» passe Le récit douloureux qu'il faut qu« ji» vous fasse. Gabriel était houiine ; il aimait les travaux. Forgeait avec son père et ferrait les chevaux. Evangéline était une adorable femme; De la femme elle avait et les espoirs et l'âme. Elle fut surnommée, un jour, dans le canton : '* Le soleil d'Eulalie," à cause, disait-on, Qu'elle ferait régner par sa grande prudence, Au foyer de l'époux, la joie et l'abondance.
Et que de beaux enfants au visage vermeil Naîtraient de ses amours. En ett'ct le soleil Qui brille le matin de la sainte Eulalie, Féconde les vergers dont chaque rameau plie, Sous le poids des fruits mûrs, veloutés où luisants, Comme plie uq vieillard sous le fardeaa des ans.
Déjà Ton arrivait à ce temps de Tannée
Où le feuillage sec dort sur l'herbe fanée.
Où le soleil tardif est pâle et sans chaleur,
Où la nuit froide au pauvre apporte la douleur.
En bandes réunis, les oiseaux de passage,
Soas un ciel noir et lourd,, volaient^ comme an nuage, .
Des tristes régions que l'aquilon flétrit
Aux rivages riants où Painandier fleurit.
La foiêfc se toidait sous les vents de septembre
Comme un jeune coursier qui hennit et se cambre.
Tout disait que Phi ver allait être cruel.
L'abeille prévoyante avait gardé son miel,
Et les coureurs des bois et les chasseurs sauvages,
Qui recueillent souvent des indices fort sages,
Affirmaient qu'en effet les temps seraient mauvais
Parce que le renard avait le cuir épais.
Ainsi venait l'automne et les froids avec elle. Mais ce tt»mps enehîAiteur, cette époque si belle Qu'on appelle au hameau l'été de la Toussaint Ranima le cœur triste et le soleil éteint.
Un éclat radieux portant aux rêveries Illuminait les airs, les bois et les prairiee ; L'univers rayonnant semblait, dans sa splendeur, Nouvellement sorti des m dus du Créateur.
Ou eût dit que l'amour régnait dans tout le monde; Que l'océan chantait pour endormir son onde 1 Et des accents nouveaux, de sublimes concerts Paraissaient s'élever des bourgs et des déserts ! Des enfants qui jouaient les voix vives et nettes, Les grillons éveillés, les folles girouettes Qui criaient dans les airs, sur les toits des donjons, Les doux roucoulements des amoureux pigeons.
Les plaintes de la brise et les battements d'ailes Des oiseaux qui Volaient au-dessus des tourelles. Tout n'était qu'harmonie et tout n'était qu'amour ! Ou eut dit le printemps célébrant i^n retour!
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ÉVANGÉLINB 17
Sur le bord de la mer, au sommet descolliiie», Les rayons du soleil pleuvaieut dan h les bruiues ; L'océan était d'or : les arbres des forêts Berçant, avec orgueil, les châtoyauts reflets De leur voile safran, on pourpre, ou diaphane, Brillaient dans le lointain comme le fier platane Que le Perse idolâtre, en son culte pervers, Décore de Joyaux et d'oripeaux divers.
Tout respirait la paix, le calme et IMunocence;
La nuit dans les vallous descendait en sili^uco,
Et rétoile du soir étincelait encor.
Parsemant le ciel bleu de ses filandres d'or.
Les troupeaux bondissants regagnèrent l'étable
En flairant du gnzou le parfum délecta ble.
En respirant du soir l'agréable fraîcheur.
Et les devançant tous, luisante de blancheur, *
Venait en s'ébattlint une grasse génisse,
Celle d'Evangéline, avec son beau poil lisse,
Sa clochette sonore et son joli collier.
Et puis on vit le pâtre, h travers le hallier,
Ramener en chantant les brebis de la rive.
Près de lui le gros chieu à la mine pensive,
Berçant sa large queue et fier de sa valeur,
Trottinait noblement, jappant pour faire peur
A quelques vieux traînards qui restaieut en arrière.
Le jour, quand le berger dormait sous la bruyère,
C'était lui qui gardait les timides agneaux.
Et la nuit, quand les loups réunie eu troupeaux,
Dans les bois d'alentour jetaient leurs cris de rage,
Il les gardait encore avec plus de courage.
yGoogk
Quand lu lune, plus tard, éclaira ^horizon,
Que sa molle lueur argeiita le gazon,
Les chars de foi» salé, jetant un acre arôme,
Montèrent des marais à la grange de chaume.
Sous leurs harnais de bois décorés de pompons
Les chevaux hennissaient et balançaient leurs fronts.
Ils secouaient souvent leur épaisse crinière
Où tombaient la rosée et la fine poussière,
Et puis rongeaient l'acier de leur mors écumant :
La féconde génisse, arrêtée un moment.
Ruminait Pœil pensif, pendant que la laitière,
£n écume d'argent^ faisait dans sa chaudière
Couler un iiot de lait. Et dans la basse-cour,
Répétés par l'écho des granges d'alen tour,
L'on entendit encor, comme dans un délire,
Des bêlements, des cris et des éclats de rire.
Mais ce bruit, toutefois, s'éteignit promptement ;
Un grand calme se fit : tout à coup, seulement,
En roulant sur leurs gonds les portes de la grange
Firent, dans le silence, un grincement étrange.
Assis dans son fauteuil fait de bois de noyer, Benoit le laboureur regardait, au foyer, La flamme qui lançait d'éblouissantes flèches, L'ondulante fumée et toutes ces flammèches Qui tournoyaient gaiement comme des feux-follets. Sur le mur, en arrière, oh les joyeux reflets Dansaient légèrement des rondes fantastiques, Son ombre se peignait avec des traits comiques, Pendant qu'à la clarté du foyer pétillant.
Prenant un air moqueur, un regard sémillant,
yGoogk
Chaque face sculptée au doBsier de sa clinise Semblait s'épanouir et sourire à son aise, Et que sui le buffet, chaque vase d'étain Luisait comme au soleil un bouclier d'airain.
Le bon vieilhird chantait^ d'un ton mélancolique,
Des refrains de chanson, des couplets de cantique.
Ainsi que ses aïeux, jadis, avaient chanté,
A l'ombre do leur bois, sous leur ciel enchanté,
Leur ciel de Normandie. Et son Evaugéliue,
Portant jupe rayée et blanche capeliue.
Filait, en se berçmt, une filasse d'or.
Le métier dans son coin se reposait encor.
Mais le rouet actif mêlait, avec constafice,
Son ronflement sonore à la douce romance
Que chantait le vieillard assis devant le feu.
Comme dans le lieu saint, quand le chant cesse un peu.
On entend sous ui» pas vibrer l'auguste enceinte,
Ou du prêtre h, l'autel on entend la voix sainte,
Ainsi quand le fermier, vaincu par les émois.
Suspendait les accents de sa dolente voix,
De l'antique pendule, au milieu des ténèbres.
On entendait les coups réguliers et funèbres.
Or, pendant qu'il chantait ainsi dans son fauteuil. Un froissement de pieds fit tressaillir le seuil, Et la clenche de bois bruyauïment soulevée De quelque vivsiteur annonça l'arrivée.
Mais il le savait bien, c'était le forgeron Avec ses gros souliers pleins de clous au talon
De même Evangéliiie, au trouble de son âme, Où s'était ail II niée une suave flamme, Devinait sûrement qui venait avec lui.
— " Ah ! sois le bienvenu, Lajeunesse, aujourd'hui ! Dit Benoit en voyant son vieil ami paraître.
" La gaîté, quand tu viens, semble aussitôt renaître, *' Et je me sens alors plus jeune et plus heureux. *' Mais veiix-tu savourer un tabac généreux ? " Prends au coin du foyer ta place accoutumée *' Et fumons en causant. C'est bien dans la fumée " Qu'on voit avec plaisir se dessiner tes traits. '* Quand tu fumes, ton front, ton visage si frais " Brillent comme la lune h travers les nuages *' Qui s'élèvent, le soir, au bord des marécages."
Basile, souriant, suivi de son garçon.
Au foyer plein de feu vint s'asseoir sans façon
Et répondit ainsi : " Mon cher Bellefontaine,
*' Tu plaisantes toujours et n'as jamais de peine j
*' D'autres sont obsédés de noirs pressentiments
*' Et ne font que rêver malheurs et châtiments:
" Ils s'attendent à tout : rien ne peut les surprendre...
Puis il s'interrompit quelque moment pour prendre
Son calumet de terre et le chiirbon fumant
Qu'Evangéline allait Ini porter poliment ;
Ensuite il ajouta : *' Je n'aime point pour hôt(îs
" Ces navires anglais mouillés près de nos côtes.
*' Leurs é;iormes canons qui sont braqués sur nous
*' Ne nous annoncent point les desseins les plU|^ doux ;
yGoogk
ÉYANGÉLINE 21
^* Mais quels Bout ses desseins, hélas ! on les ignore.
'^ Ou sait bien qu'U faudra quand la cloche sonore
** Appellera le peuple à Péglise, demain,
^* S'assembler pour entendre un mandat inhumain ;
^' £t oe mandat, dit-on, émane du roi George.
" Or, plus d'un paysan soupçonne un coupe-gorge ;
** Tous sont fort alarmés et se montrent craintifs ! "
Le fermier répondit : " De plus ju>te8 motifs
^^ Ont sans doute amené ces vaisseaux sur nos rives :
" La pluie, en Angleterre, ou les chaleurs liâtives
" Ont peut-être détruit les moissons sur les champs,
^* £t, pour donner du pain à leurs petits enfants,
*' Et nourrir leurs troupeaux, les grands propriétaires
" Viennent chercher les fruits de nos fertiles terres."
— *' Au bourg l'on ne croit rien d'une telle rnisou
^* Et l'on pense autrement," reprit le forgeron
En secouant la tête avec un air de doute ;
Et poussant un soupir: '* Mon cher Benoit, écoute,
*' L'Angleterre n'a pas oublié Louisbour,
" Pas plus que Port Royal, pas plus que Beau Séjour.
*' Déjà des paysans ont gagné les frontières,
" D'autres sont aux aguets sur le bord des rivières,
" Attendant en ces lieux avec anxiété
" Cet ordre qui demain doit être exécuté !
" On nous a dépouillés, pour combler nos alarmes,
'' De tous nos instruments et de toutes nos armes;
" Seul le vieux forgeron a ses pesants marteaux
*' Et l'humble moissonneur, ses inutiles faulx ! "
yGoogk
Avec un rire franc mais un peu sarcastique
Le vieillard jovial à son ami réplique :
— '* An milieu de nos champs et de nos gras troupeaux,
" Sans armes, nous vivons dans un protond repos 5
" Nous sommes mieux encor, pfir derrière nos digues,
*' Que n'étaient autrefois nos ancêtres prodigues
" Dans leurs murs qu'ébréchaieiit les cîinons ennemis.
" D'ailleurs dans l'infortune il faut être soumis.
*' J'espère cependant que ce soir la tristesse
'* Fuira loin de ce toit oïl va régner l'ivresse,
" Car ce soir nous signons le contrat, c'est certain.
** Les jeunes gens, ensemble et d'une habile main,
'* Ont bâti la maison et la grange au village.
*' Le fenil est rempli de grain et de fourrage ;
*' Pour un an le foyer est pourvu d'aliments.
" Attends, mon cher Basile, encor quelques moments
*^ Et Leblanc va venir avec sa plume d'oie j
^* De nos heureux enfants partageons donc la joie,"
Cependant à l'écart, en face d'un châssis.
Les jeunes fiancés étaient tous deux assis Regardant le ciel bleu. La belle Evangéline Livrait à Grabriel sa main brûlante et fine ; En entendant son père elle rougit soudain, Puis un profond soupir fit onduler son sein.
Le silence venait à peine de se faire Que l'on vit à la porte arriver le notaire.
ÉyAKGÉUNE 23
Comme un frêle aviron aux mains des matelot»,
Ou comme le filet dans le ressac des llotH,
Le notaire Leblanc était courbé par râ^^e :
Son front large gardait la trace d'un orage
Et sur sou col bronzé tombaient ses cheveux giis,
Pareils aux touffes d'or des épis de maïs.
A travers leur cristal ses besicles de corne
Laissaient voir la sagesse au fond de son œil morue.
Il se plaisait beaucoup à faire des récits.
Père de vingt enfants, plus de cent petits-lils,
Par leur charmant babil et par leur gentillesse,
Jouant sur ses genoux, égayaient sa vieillesse.
Pendant la guerre il fut, comme ami des anglais.
Quatre ans tenu captif dans un cachot français.
Maintenant il avait une grande prudence
Et la simplicité de la naïve enfance.
C'était un bon ami: les enfants l'aimaient tous,
Car il leur racontait contes de loups-garous
Et d'espiègles lutins faisant au ciel des niches;
Il leur disait aussi le sort des blancs Létiches,
Enfants morts sans baptême, esprits mystérieux
Qui voltigent toujours, cherchant partout les cieax,
24 ÉVANGÉUNE
Et de l'enfant qui dort viennent baiser les lèvres j Comment une araignée éloigne toutes fièvres, Quand on la porte au cou dans Pécale des noixj Comment les animaux parlent à haute voix Dans la nuit de Noël, au fond de leurs étables. Il leur disait encor les vertus véritables Que le peuple, autrefois, simple autant que loyal, Prétendait découvrir dans le fer à cheval Et le trèfle étalant quatre feuilles de neige ; Il leur parlait aussi d'ogre et de sortilège.
Cependant aussitôt que Leblanc arriva,
De son siège au foyer Basile se leva
Et, secouant le feu de sa pipe do terre,
Il dit en s'adressant au modeste notaire :
— " Allons, père Leblanc, qu'avez-vous de nouveau f
" Peut-être savez-vous ce qu'on pense au hameau
*' De ces fiers bâtiments venu» de l'Angleterre ? "
r— *' Je sais fort peu de chose et fais mieux de me taire,
Lui répondit Leblanc d'un ton de bonne humeur :
'* Il est vrai qu'il circule une grande rumeur,
'^ Mais, comme mon avis n'est jamais le plus sage,
** Je dirai seulement ce qu'on dit au village.
'^ Je ne pais toutefois penser que ces vaisseaux
" Viennent sur notre rive apporter des fléaux;
'^ Los anglais voudraient-ils nous déclarer la guerre î
*^ Pourquoi ? Faut-il un cas au moins. Je ne crains guère.
— " Nom de Dieu! " s'écria le bouillant forgeron,
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ÉVANGÊLINB 25
Qui parfois décochait joliment nn juron,
" Faut-il doue regarder toujours en toute ch<»se
'* Le pourquoi, le comment? Il n'est rien que l'on n'ose I
" L'injustice est partout et personne n'a tort :
" Tout le droit maintenant appartient au plus fort."
Sans paraître observer la chaleur de Basile,
Leblanc continua d'une voix fort tranqnille :
'' L'homme est injuste, mais le bon Dieu ne l'est pas :
" La justice triomphe à son tour ici-bas.
" Et pour preuve je vais vous redire une histoire
" Qui ne s'eflFace point do ma vieille mémoire :
'* Elle me consol.iit de mon destin fatal
" Lorsque j'étais captif au fort de Port Royal.
Le vieillard aimait bien cette histoire touchante.
A ceux que maltraitait quelque langue méchante,
A ceux qui sur l'honneur ne voulaient plus compter
D'une voix tout émue il allait la conter.
— " Sous un ciel étranger, dans une ville antique, Bien longtemps on put voir sur la place publique, *' Symbole de justice, un monument d'airain.
'* C'était une statue. Elle avait, d'une main, '* Un glaive menaçant, de l'autre, une balance. '* Les faibles et les forts l'admiraient en silence. *' Au retour du printemps, quelques petits oiseaux, '* Eenouant leurs amours, venaient, dans les plateaux, *' Bâtir leurs nids moelleux en chantant et sans craindre " Le glaive flamboyant qui semblait les atteindre. " L'on vit pourtant, hélas ! se corrompre la loi : " Aux misères du pauvre on n'ajouta plus foi,
yGoogk
" Et le faible, sans cesse en batte à Pironie, " Dut subir du pins fort la lâche tyrannie.
** On afficha le vice, et plus d'un tribunal *' Outragea l'innocence et protégea le mal.
" Un collier disparut, un jour, de chez un noble.
** On conclut aussitôt à quelque vol ignoble
" Et Pou chercha partout, mais en vain, des témoins.
" On voulut se venger sur quelqu'un néanmoins.
" Devant un intrigant revêtu de l'hernûne
" On accusa, sans honte, une pauvre orpheline
*' Qui depuis de longs jours servait fidèlement.
" Le procès, pour la forme, eut lieu bien promptement,
" Et le juge pervers condamna la servante
" A mourir au gibet d'une mort infamante.
'^ Autour de l'éch:»faud on vit les curieux,
** Pressés, impatienta, inonder tous les lieux.
" La jeune fille vint, calme mais abattue,
" Subir son triste sort au pieil de la statue.
'* Le bourreau la saisit. Au moment solennel
*' Oii son âme montait vers le Juge Eternel
'* Un orage mugit. L'impitoyable foudre
** Frappe le monument et le réduit en poudre,
'^ Et la balance tombe avec un sourd fracas.
" Or, dans un des plateaux qui se brisent en bas
'' On voit un nid brillant c'était un nid de pie
" Dans lequel s'enlaçât avec coquetterie,
** Parmi les brins de foin, le collier précieux ! . . . .
** C'est ainsi qu'éclata la justice des cieux ! "
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Quand le père Leblunc eut fini son histoire Basile ue dit mot mais ne parut rien croire ; Il n'en concluait point qu'on n'avait désormais Nul motif d'avoir peur des navires* an^lniH.
Il voulait répliquer et manquait «le lan^.iKe. Ses pensers demeuraient empreints siir m>u visage Comme, sur une vitre, on voit dans les hivers, La vapeur se geler sous mille aspects divers.
Alors Evangéline, à la braise de l'âtre, S'empresse d'allumer la lampe au pied d'albâtre, Car la nuit qui descend répand l'obscurité.
Puis, lorque la maison est pleine «le clarté, Souriante, elle va déposer sur la table Un pot d'étain rempli d'un cidre délectable ; Et, prenant aussitôt son encre et son papier, Le vieux notaire écrit, d'un style régulier.
Les noms des contractants, la date et puis leur dge, La dot qu'Evangéline apporte en mariage Et cent détails cliîirmants sans en oublier un. Et quand tout fut écrit comme voulait chacun. Que le sceau de la loi fut mis, brillant et large Comme un soleil levant, sur le blanc de la marge, L'heureux fermier tira sa bourse de chamois Pour offrir au notaire au moins deux on trois fois, En bel et bon argent, le prix de son ouvrage. Mais Leblanc refusa, grondant comme un orage De ce qu'on payait trop des actes sitôt faits. Il fit aux ôancés les plus charmants souhaits, Prit le grand pot d'étain où fermentait la bière, D'une main sûre emplit la coupe tout entière,
28 ÉVÀNGÊLINfi
£t bat à la sauté des gens de la maison.
Ne pas faire cela, c'eut été trahison.
Du cidre sur sa lèvre il essuya l'écume ;
Derrière son oreille il enfonça sa plume }
Il roula son papier et donna le bonsoir.
Alors ceux qui restaient vinrent sans bruit s'asseoir
En cercle devant Tâtre où pétillaient les flammes.
Evangéline prit le damier et les dames
£t les alla donner aux paisibles vieillards.
La lutte commença. Leurs anxieux regards
Voyaient, avec plaisir, les pions faire un siège
Et les dames tomber daus un perfide piège.
Egalement adroits, ils s^amufiftiient beaucoup
D'une manœuvre heureuse ou d'un malheureux coup.
Les fiancés, assis dans la fenêtre ouverte,
Ecoutaiient sur la rive expirer l'onde verte.
Heureux et souriants, ils se parlaient d'<imour
En regardant les ilôts qui chantaient tour à tour,
Et les rubans de feu sur l'écume des vagues,
La lune qui veillait et les bruines vagues
Qui traîuaient mollement leurs robes sur les prés,
Et les étoiles d'or dans les cieux empourprés.
Ainsi passait le soir, sans soucis, sans tristesse. Et le temps paraissait redoubler de vitesse.
Tout à coup l'on ouït, dans le beffroi voisin, La cloche qui vibrait sous le marteau d'airain. On entendit neuf coups; elle sonnait neuf heures; C'était le couvre-feu de toutes les demeures. Basile et son ami se serrèrent la main Et se dirent adieu pour jusqu'au lendemain.
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ÊVANGÊLINE 2&
Bien des mots de douceur, bien de tendres parole». Paroles d^aïuitié clisiriuantes et fiivoles, S'échangèrent tout bas entre les deux amants, £t de leurs cœurs émus calmèrent les tourments.
Les cliarbons du foyer furent mis sous la cendre ;
Nul bruit dans la maison ne se fit plus entendre,
Excepté toutefois le bruit, sur Teficalier,
Des pas quelque peu lourds de riionnête fermier.
Tenant dans sa main blanche une lampe de verre^
Evangéline slur^ï monta, mais si légère
Qu'elle semblait glisser sur les degrés^ de bois.
Une chaste lueur éclaira les parois
£t dora tour à tour les barreaux de la rampe ;
Ce n'était point alors sa radieuse lampe,
Mais c'était son regard qui versait la clarté.
Elle entra dans sa chambre. Un châssis, d'un côté,
Y laissait du soleil pénétrer la lumière.
Une chaise et le lit de la jeune fermière.
Une table, une image, nue croix seulement,
Voilà ce qu'on voyait dans cet appartement.
Mais on trouvait, au fond, en rang sur les tablettes,
De flanelle et de drap maintes pièces complètes,
Ouvrage ingénieux, tissu fin et parfait
Que son habile main au métier avait fait,
Et qu'elle allait offrir pour dot eu mariage.
Voilà qui prouverait la femme de ménage
Mieux que les champs de grain et mieux que les troupeaux..
Elle éteignit sa lampe. Inondant les carreaux, Aussitôt les rayons de la lune sereine
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30 ÉVANGÉLINB
Flottèrent en faisceaax sur le tapis de laine,
Et son cœur vaguement agité par Tespoir,
An poaToir merveilleux du bel astre du soir
Obéit doucement comme l'onde et la nue.
Elle buvait alors une ivresse inconnue.
Quand de son an soulier sortit son beau pied blanc ;
Quand ses longs cheveux noirs tombèrent sur son âanc,
Qu'elle parut charmante ! Et, dans sa rêverie,
Elle s'imagina qu'an bord de la prairie.
Amoureux et rusé, Gabriel son amant,
En silence épiait le fortuné moment
Où, devant les rideaux de l'étroite fenêtre,
Il verrait son image un instant apparaître.
Or, l'ombre d'une nue effleura les cloisons
Que la lune baignait de ses moelleux rayons,
Et par l'obscurité la chambre fut remplie.
Un sentiment de crainte et de mélancolie
Saisit Evangéline. Elle eut comme un remords,
Entr'ouvrit sa fenêtre et regarda dehors.
La lune s'échappait, souriante et volage.
Des plis mystérieux d'un vagabond nuage.
Une étoile aux cils d'or la suivait dans le ciel.
De même, an temps jadis, le petit Ismael
Suivait Agar sa mère en sa lointaine marche,
Après qu'elle eut quitté le toit du Patriarche.
ÉTÀNGÉUNE 31
Quand le bourg de Grand Pré sortit de son sommeil
Les fleurs ouTraieut déjà leur calice vermeil,
Un océan de pourpre entourait les collines,
Les ruisseaux babillaient, puis le Bassin des Mines,
Légèrement ridé par riialeine du vent,
Réfléchissait Téclat d^un beau soleil levant.
Et; sur les flots d'azur, les barques aux flancs sombres
Berçaient avec fierté leurs gigantesques ombres.
Aux clameurs du Travail qui s'éveillait encor Le matin radieux ouvrit ses portes d'or.
Portant l'honnêteté sur leur figure franche Les paysans, vêtus des habits du dimanche^ Arrivèrent bientôt des vi linges voisins.
Ici quelques vieillards, sur le bord des chemins, S'iiidant de leurs bâtons, vennient par petits groupes ; Là les gars éveillés, en turbulentes troupes. Passaient à travers champs, suivant, le long du clos, Le sillon qu'avaient fait les pesants chiriots, Aux jours de la moisson, dans la pelouse tendre. Ou grondait les aniià qui se faisaient attendre. Chacun fumait, causait, riait de toute part.
Les groupes arrivés aux groupes en retard -Criaient mille bons mots, mille plaisanteries. Les maisons ressemblaient à des hôtelleries.
Assis devant les seuils sur de vieux bancs de bois, Se chaufifaut au soleil, nombre de vilbigeois Discouraient du danger qui menaçait leur tête. La maison de Benoit avait un air de fête.
Là plus vive qu'ailleurs paraissait la gaîté ; On voyait en entrant s'enfuir l'anxiété.
La jeune Evangéline accueilbait les convives Avec un air modeste et des grâces naïves; Elle avait à leurs yeux, ce jour-là, plus d'attrait Que le cidre nouveau que sa main leur offrait.
On fit dans le verger les chastes fiançailles.
Le soleil était cliaud comme au temps des semailles ;
De l'odeur des fruits mûrs l'air était parfumé;
Le ciel brillait d'un feu tout inaccontiimé.
Le prêtre fut conduit à l'ombre du feuillage
Où le suivit Leblanc, notaire du village.
Dn bonheur des amants s'entretenant tous deux,
Basile et le fermier étaient assis près d'eux.
Et contre le pressoir et les ruches d'abeilles,
Avec les jeunes gens aux figures vermeilles,
Etait le vieux Michel, joueur de violon,
Charmant diseur de riens, beau chanteur de chanson,
Qui tenait bien l'arcliet et battait la mesure
En frappant du talon le tapis de verdnre.
Sur ses cheveux de neige on voyait, tour à tour,
L'onbre de quelque feuille ou les reflets du jour
Passer quand les rameaux se berçaient à la brise.
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ÉVANGÉLINB 33
Son visage riant avec sa barbe grise Brillait comme nu charbon qui s'anime an foyer Quand le vent prend la cendre et la fait tournoyer. Il promena l'archet sur les cordes vibrautes. L'instrument résonna : les danses délirantes Commencèrent sur l'herbe, à l'ombre du verger. Le gazon s'inclina sous plus d'un pied léger. Jeunes gens et vieillards s'unirent dans la danse. Les brillants tourbillons roulèrent eu cadence, Sur l'émail du vert pré, sans trêve, sans repos, Au milieu des ris francs et des tendres propos. La plus belle parmi toutes ces jeunes filles, La plus belle au milieu de ces vierges gentilles, O'ét.iit Evauficéline ! et le plus fier garçon, C'était bien Gabriel le fils du forgeron !
Le matin passait vite : on était dans l'ivresse;
Mais voici qu'arrivait l'heure de la détresse.
On entendit sonner la cloche dans la tour *,
On entendit le bruit du sonore tiimbour,
Et l'église aussitôt se remplit tout entière.
Tremblant pour leurs époux, au fond du cimetière,
Les femmes du village, en foule et tristemeut.
Attendirent la fin de cet événement.
Elles se cramponnaient aux angles de la pierre.
Aux saules qui des morts protégeaient la poussière
Pour voir dans la chapelle à travers les vitreaux.
Avec un air d'orgueil, marchant à pas égaux,
Les soldats, deux à deux, des vaisseaux descendirent
34 ÉVANQÉLIKE
Et tout droit à Péglise à gtauds pus se rendirent.
Al son de leurs tambours de siuistres échos
Du temple profané troublèrent le repos.
Un long frémiàsemeut s^empira de la foule
Qui bondit commo un fljb que l.i tempête roule.
La porte fut fermée avec de gros verroux.
Dos féroces soldats redoutant le courroux
KAcadieu craintif attendit en silence.
Bientôt le commandant avec ûerté s'avance.
Monte jusqu'à l'autel, se tourue et parle ainsi :
— ** Vous êtes en ce jour tous assemblés ici
*' Comme l'a décrété Si Majesté chrétienne,
'' Habitants qui peupUz la terre Acadieune:
" Or, vous n'ignorez pas que le roi fut clément,
*^Fut généreux pour vous; mais vous autres, ooniment
" A de si grands bienfaits osea-vous donc répondre ?
** Consultez votre c<B;ir il jH)urra vous confondre.
" Paysans, il me reste un dv^voir à remplir,
'* Un pénible devoir; rniis dois-je donc faiblir î
*' Dois-je faire à regret ce que mon roi m'ordonne?
^' Je viens pour conâsquer, au nom de la oonroniie,
^^ Vos terres, vos maisons et puis tous vos troupeaux.
'* On va vous transi>orter, à bord de nos vaisseaux,
" Sur un autre rivagii où vous serez, j'espère,
" Un peuple obéissant, travailleur et prospère.
*^ Vous êtes prisonniers au nom du Sjuveraiu. ''
Quelquefois en été quand le soleil de juin, Sous l'ardeur de ses feux dessèche les prairies ; Que les fleurs des jardins, que les feuilles flétries Tombent, une par une, au pied de l'arbrisseau ;
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ÉVÀNOÉLINE 35
Qu'on n'entend pins couler le limpide ruisseau ;
A rhorizon de flamme un point sombre, an nuage,
Portiiut dans son flanc noir le tonnerre et Torage,
S^élève toat à coup, grandit, grandit toujours.
Le soleil efl^nyé semble bâter sou cours :
Il rè^ne daus les airs un lugubre silence :
Le ciel est noir^ l'oiseau vers l.-i foiôt s'élance;
£t la cigale cliaute et Tair est étouffant ;
La fondre gronde; enfin le nuage se fend,
Le ciel vomit la flamme, et la pluie et la grêle
Sous leurn fouets crépitants brisent l'arbuste frôle,
£t le carreau de vitre, et les flt^urs et les blés.
Alors les bestiaux se regardent troublé-^;
Ils ont peur^ et bientôt, oubliant leur pâture,
Ilâ s'élancent beuglant le long de la clôture
Pour trouver nu passiige et s'enfuir promptemeut.
Des pauvres villageois tel fut l'étonnenieut
A cette heure futiile oîi le cruel ministre.
Sans rougir, lannonça la nouvelle sinistre.
Ils courbèrent le front sous le poids du malheur;
lU restèrent muets de crainte et de douleur.
Mais la p «usée en un d un si prof<>nd outrage.
Bouleverse leur âme et fait coudre la rage.
Vers la porte du temple ils s'élancèrent tous.
C'est en vain toutefois qu'ils redoublent leurs coups :
Elle ne s'ouvre point ! Des soupirs, des prières.
Des imprécations et des menaces flères
Fout bien haut retentir, en cet affreux moment.
Le lieu de la prière et du recueillement.
Tout à coup dans la foule on vit le vieux Basile,
Frémissant, agité comme un bateau fragile
Que le veut de l'orage emporte sur les flots.
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36 ÉVANGÉLINB
Lever ses poings nerveux en rugissant ces mots :
— " A bis ! ces fiers Anglais ! Ils ne sont point nos maîtres !
" A bas I ces étrangers ! ces perfides ! ces traîtres
" Qui viennent en brigands détruire nos mois^ions I
" Qui veulent nous chasser pour piller nos maisons ! "
Il en aurait bien dit sans doute davantage,
Mais un brutal soldat à la mine sauvage,
Le frappant sur le front d'un gantelet de fer,
L'étend sur le parquet avec uu ris d'enfer.
Pendant que cette scène affreuse et sans exemple Se déroule, en plein jour, 8:)us l.i voûte du temple, Pendant que les Anglais j«'ttent leurs fiers défis Le chœur s'ouvre, et tenant le divin crucifix, Le prêtre, revêtu de l'aube et del'étole, Et le front entouré comme d'une auréole, S'avance d'un pas sûr jusqu'au pied de l'autel. Son cœur est abimé dans un chagrin mortel ; 11 voit son cher troupeau qui crie et se désole, Lui parle avec douceur, et sa grave parole Hetentit comme un glas le soir du jour des morts :
— '* Hélas ! que faites- vous et quels sont ces transports ' " Pourquoi ces cris ? Pourquoi cette sourde colère ? " J'ai pendant quarante ans travaillé, comme un père, " A vous rendre plus doux et plus humbles de cœar, " Et vous ne savez point supporter le malheur ! " Aux âmes des payons vos âmes sont pareilles ! *' De quoi m^ont donc servi la prière et les veilles, '* Si vous n'êtes meilleurs, si vous ne savez plus ^^ Pardonner aux méchants comme font les élus ?
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ÉVANGÊLTNB 37
" Si loin de pardonner tous ebercbez la vengeance ?
** C'est ici la ninifton d'un Dieu plein d'indulgeDce,
** Ne la profanez point, par d'aveugles excès.
'* La haine ne doit pns nu temple avoir d'accès.
*' Oh ! voyez sur la croix ce Dieu qui vous contemple I
*' Ce Dieu crucifié doit vous servir d'exemple !
" Voyez, mes bons enfants, quelles saintes douceurs
'' Dans ce regard rempli de tristesse et de pleurs !
•' Que de paix et d'amour sur cette lèvre pâle
'* Qui semble dire encore, au moment où s'exale,
" Comme un baume divin, le suprême soupir :
— *' Mon Père, pardonnez ce qu'ils me font souffrir"
'' Mes enfants, disons donc, nous que la peine accable,
** Nous qui sommes l'objet d'une haine implacable^
*' O mon Père, pardon 1 pardon pour nos bourreaux ! "
Après un jour brûlant, s'il pleut, les arbrisseaux
Verdissent dans les prés et nous semblent renaître.
Tels les cœurs abattus, aux paroles du piètre,
Retrouvèrent la force et la tranquillité ;
Et les bons villageois, avec humilité.
Levèrent sur le Christ des regards d'espérance }
Ils s'écrièrent tou^, oubliant leur souffrance
Et tombant à genoux sous les sacrés arceaux :
" mon père, pardon ! pardon, pour nos bourreaux 1"
Déjà le jour baissait. La voûte de l'église PnMiait, de pLice en place, une teinte pins grise j Un clerc vint allumer les cierges de l'autel, Et le Père Félix, sur un ton solennel,
Commença la prière ; et, d'ane voix plaintive,
Avec an cœur rempli d'une piété vive,
Le peuple infortuné pendant longtemps pria.
Puia, toujours à genoux, de VAve Maria
Tous ces hommes soumis, après cela, cltantèrent
Les mots divins. Longtemps leurs cantiques montèrent,
Sur l'aile de l'amour, vers le trône de Dieu,
Comme autrefois £11 sur son char tout de feu.
Un affreux désespoir du village s'empare
Alors que l'on apprend la conduite barbare
Des Anglais ; et l'on voit tremblants, épouvantés,
Les femmes, les enfants courir de tous côtés.
Longtemps Evangéline attendit son vieux père,
A la porte, debout sous l'auvent solitaire.
Tenant sa main ouverte au-dessus de ses yeux
Afin de se garer du soleil radieux j
Du soleil qui versait des torrents de lumière
Dans les chemins du bourg et sur l'humble chaumière
Dont il faisait reluire au loin le chaume d'or j
Du soleil qui semblait vouloir jeter encor
Un long regard d'amour sur cette noble terre
Enchaînée à jninais par la fourbe Angleterre.
Sur la table elle avait mis la nappe de lin :
Elle avait apporté, pour le souper, le pain
Fait d'un froment nouveau, le cidre, le fromage,
Et le miel odorant comme la fleur sauvage :
Elle avait approché sa chaise et le fauteuil.
Ainsi l'i j fortunée attendit sur le seuil
Jusqu'à l'heure tard ve où, loin dans les prairies.
EYANGÉLINi: 39
lies ombres des grands pins sar les herbes flearitfs
S'allongent vers le soir. £t comme ane ombre aussi
Descendit la douleur dans son cœur tout transi.
Elle était accablée, et pourtant sa jeune âme,
Comme un jardin célepte, exhalait le dictame
De l'espoir, de Uamoiir et de la charité.
Oubliant sa f.iiblesse et sa timidité,
Elle partit alors, et, dans tout le village.
Par des regards amis, par un pieux langage,
Courageuse, elle alla consoler, tour à tour,
Les vierges qui pleuraient comme elle leur amour;
Elle alla ranimer les femmes désolées
Qui rentraient à regret et tout échevelées.
Dans leurs foyers déserts avec leurs chers enfants.
Maintenant que la nuit s'étendait sur les champs.
Le soleil descendit derrière les collines.
Et de molles vapeurs, de follitres bruines.
De son orbe éclatant voilèrent les doux feux ; De même qu'autrefois, en des temps merveilleux, Quand du Mont Siiiaï descendit le prophète Un voile de rayons environna sa tête.
A l'heure de mystère où s'eflEace le jour.
On entendit sonner l 'angélus dans la tour.
Comme un triste fantôme, anxieuse et plaintive, Marchant à pas pressés, Evangéline arrive A l'église où régnait un silence de mort.
Elle cherche les siens et pleure sur leur sort ; Elle entre au cimetière ; elle s'arrête, écoute : Tout est calme et muet sous la modeste voûte. Ce silence l'effraie. Une vague souleur
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40 ÊVANGÉLINE
Dans son cœur abattu se mêle à la douleur ;
D^une tremblante voix deux fois elle s^écrie :
" Gabriel ! Gabriel ! " et de sa main flétrie
Elle assèche les pleurs qui coulent de ses yeux.
Mais rien ne lui répond } tout est silencieux ;
Et les tombeaux des morts, dans le sein de la terre.
Entendent plus de voix, cachent moins de mystère
Que ce temple qui semble un tombeau de vivants !
Marchant le front courbé sur les sables mouvants
Elle revient alors, Tesprit remplit de trouble,
Au foyer paternel ; et son chagrin redouble
A Taspect désolé de Thumble appartement.
Sous le toit solitaire entraient rapidement
Les ombres de la nuit et les spectres livides :
Les fantômes du soir hantaient les chambres vides.
Le souper sur la table était encore entier
Et la flamme dormait sous la cendre, au foyer.
Sur l'escalier, alors, et dans sa chambre chaste
Ses pas firent gémir l'écho. L'horizon vaste
Se perdait dans la nuit ; le ciel était couvert.
Elle entendit bientôt, près du châssis ouvert,
Sous le fouet de la pluie et le vent de l'orage,
Du sycomore ombreux crépiter feuillage.
Déchirant le ciel noir, d'éblouissants éclairs
D'une horrible lueur firent briller les airs.
Le tonnerre roula de colline en colline.
Dans sa chambre, à genoux, la pauvre Evangéline
Sa rappela qu'au ciel est un Dieu juste et bon
Qui voit tout l'univers s'incliner à son nom :
Elle se rappela cette jeune servante
Dont Leblanc avait dit l'histoire consolante.
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ÉVANGÉLINB 41
Son âme se c«a1ma, soi front devint vermeil, Puis elle s'eiidoiuiit d^uu paisible souimeil.
Quatre fois le soleil, sorti du sein des ondes,
Fit pleuvoir sur Grand Pré ses feux en gerbes blondes ;
Quatre fois, en dorant Phamble croix du clocher,
Il disparut derrière un noirâtre rocher
Qui découpait au ciel une ligne bizarre.
A cette heure suave oh Taurore se pare
Des roses qu'elle cueille à l'approche du jour,
Le coq joyeux chanta dans chaque basse-cour.
Et pendant qu'il chantait, livides et muettes.
Conduisant vers la mer leurs pesanteHcharettes,
Le chapelet au cou, les femmes, tour à tour.
Sortirent, à pas lents, <les ham aux d'alentour.
Elles mouillaient de pleurs la poussière des routes.
Et puis, de teuips en temps, elles s^irrêtaieut toutes
Pour regarder encore une dernière fois
Le clocher de l'église au milieu de leurs toits
Et leurs sillons livrés au plus lâche pillage.
Avant que la forêt qui couronne lu plage
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N« les vint pour jamais ravir à leurs regards. Et les petits enfants, loquaces et giiillards, AiguillonnaDt les bœufs de leurs voix menaçantes, Auprès dVlies marchaient; et leurs mains innocentes Serraient contre leur cœur quelques hochets bien cliers Qu'ils voulaient emporter de Tautre bord des mers.
Tous arrivent enfin dans ce lieu solitaire
Oii la Gaspeteau mêle, en bruissant, son eau claire
Aux flots de Pocéan. Et là, de toute part
Ils errent tristement attendant le départ.
On les surveille ', on leur parle un grossier langage }
On entasse au hasard leur modeste bagage.
Et tout le long du jour les fragiles canots
Les transportent à bord au milieu des sanglots !
Et tout le long du jour de nombreux attelages,
Chargés péniblement, descendent des villages !
L'aile sombre du soir sur le bourg s'étendit : Un grand calme régnait. Soudain l'on entendit Le roulement pressé des tambours à Péglise.
Une terreur profonde, une horrible surprise Des femmes du hameau font tiess.iillir les cœurs. Et, bravant d«s soldats les sarcasmes moqueurs. Elles courent au lemple, en assiègent la p »rte. Mais voici qu'anssitôt, le front haut, l àme forte, Les bons Acadiens détilent deux à deux, Et des hommes jirmes se tienneiit auprès d'eux. Quelquefois pour trouver la fatigue légère.
De pauvres pèlerins, sur la terre étrangèie.
Chantent, en cheminant, les refrains du pays ;
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ÊYANGÉLINE 43
Ainsi; dans les sentiers qni longent les taillis, Les prisonniers chantaient en allant vers la grève. Les soldats endurcis les plaisantaient sans trèvo ; Tjeurs épouses, leurs 8œuri« et leurs filles pleuraient I Tour à tour, cependant, ces airs pieux mouraient. Mais voici que soudain un autre bymne coinniencel — " Cœur sacré de Jésus, ô source de clémence, '* Cœur sacré de Marie, ô fontiine d'amour, *' Hélas! secourez-nous en ce malheureux jour! '' Nous sommes exilés sur la tcrro des larmes ! * ' Pitié, pitié pour nous dans nos l«)ngues alarmes ! " Les jeunes paysans eoniniencèrent d'abord ; Puis les vieillards émus à leur pieux accord Unirent aussitôt leur chant tremblant et grave. Et le vent qui des bois portait l'odeur suave, Les femmes qui suivaient le cruel régiment, Et les petits oiseaux qui voltigeaient gaiement Sous la pourpre du ciel ou sous la sombre nue. Mêlèrent à ces voix une plainte inconnue!
Assise au pied d'un arbre, à côté du chemin, En silence et le front appuyé sur sa main, Levant souvent un œil rempli d'inquiétude Vers le bourg devenu comme une solitude, La jeune Evangéline attend les prisonniers.
Comme le bruit des flots sous les vents printaniers. Retentissent des t>as sur la terre durcie.
Et la vierge sensible est de nouveau saisie, A ce suprême instant, d'une affreuse douleur. Elle voit Gabriel ! Quelle étrange pâleur Sur sa noble figure, hélas I s'est répandue !
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Elle vole vers lui frissonnante, éperdue,
Presse ses froides nnnns: *' Gabriel! Gabriell
"" Ne te désole point! soiiniettons-noiis au ciel ;
*' Il veillera snr nous ! Et que peuvent les hommes,
*' Que peuvent leurs dessein:^ contre nou-» si noussomines
■** L'un et l'autre toujours unis par l'amitié ? "
Sur ses lèvres de rose, à ces mots de pitié, Avec grâce voltige un triste ec doux sourire; Mais voici que soudain sa chaste joie expire; Elle tremble et pâlit. Au njilieu desciptifs Elle voit un vieillard dont les regards plaintifs Se reposent de loin, avec amour, sur elle :
•Ce vieillard, c'est son père ! Une peine mortelle, Un profond déses[)oir ont altéré ses traits ! Il porte sur son front la trace des regrets : Ou ne voit plus le feu jaillir de sa paupière: Sou humble vêtement est couvert de poussière. Lui jadis si joyeux il e^^t tout abattu Et paraît dépouillé de force et de vertu.
Parmi ses compagnons tristement il chemine ; Il pleure en regardant sa chère Evangéline.
Puis elle, avec transport, se jette dans ses bnis. Le couvre de baisers et s'itta^jhe à ses pas ; Mais sa voix adorable et sa vive tendresse Du vieillfird désolé calment peu la détresse !
C'est alors que l'on vit, au bord des sombres flots. Un spectacle navrant. Les grossiers nnitelots, En entendant les cris et les sanglots des femmes, Replongeaient plus gaîment dans les ondes leurs rames :
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ÉYANGÉLINE 45
Par «Vliorriblea jurons Ipr soMaU insolents
I><'S ))ris(>nniet-8 cr.iintifs liât; ii«^nt les pas trop lents.
L'époMx déftt*»péié parcourait Iji poloiiAe,
Clinrchant, de tonte part, Ra nialh^iireiiBe épouse,
Li<'8 nièn'R appelaient leurs enfuit'* égarés,
Et te» petits enfantA allaient, tout eff iré.%
Pareils à de» î\g leaux oUercliant leurs tendres mères I
M.-ilgré les pleurs brûlantH et les plaintes auières.
On sépare, en eff 't, le-* fi*ninn*.s <les maris,
Les frères de leurs sœurs, L-s père"* de leurs fils.
Sur le sein di^ sa mère en vain l'enfant s'attache,
Alix baisers m iternels le matelot rarracho
Et remporte, en riant, Jusqi^tu fond du vaisseau.
Quels soupirs ! «pu'U transport^ ! quels <m is, 6 Gas[Mirean,
S'élevèrent alors de ta rive tranquille !
Le jeune Gabriel et son père Basile Sur deux vii'SHanx divers furent ainsi traînés, Tandis qn'auprès des ûntr* restèrent enchaînés Benoît et son entant, la douce Evaiigéline.
Le soleil disparut en dorant la bruine.
La nuit vint de nouveMU. Tout n'étiit pas fini,
Et sur la grève encor restait plus d'un banni.
Le refl IX commençait et l'océan limpide,
S'en allait en groidant, laissint le tnf hnmide
Au loin tout recouvert d'algues et de vieux troncs.
D'arbres déracinés et de fl-xibles joncs.
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46 ÉTANGÉLINK
Cependant les canots échoués sur le sable Pour reprendre leur tâche impie et méprisable De la hante marée attendaient le retour.
Auprès, les matelots s^endormaient tour à tour Ignoblement repus de tabac et de b'.ère.
Parmi les chariots, le long de la rivière, Les pauvres exilés, sans abri, sans maison, Ayant pour toit le ciel, pour couche le g:i2!)n, Erraient plaintivement semblables à des ombres. Leur retraite n^était qu^un amas de décombres. Vainement de s'enfuir à la f.iveur du soir Ils auraient, dans leur âme, entretenu l'espoir, Epiant tous leurs pas, soupçonneuses, cruelles, Partout se promenaient d\ictives sentinelles.
Alors, comme le soir descend<ait sur les champs, On entendit les voix des troupeaux mngissants Qui laissaient la pâtnre et regagnaient leurs crèches En broutant aux buissons les tVuilles les plus fraîches. Mais la grasse génisse attendit vainement. :
L'étable était fermée; et son lon«; benglemeut Ne fit point revenir la joyeuse laitière Avec un peu de sel au fond de sa chaudière.
Nul oiseau ne chinta le coucher de ce jour.
Od n^ouït point sonner TAngelus dans la tour ; On ne vit point surgir de légères fumées, Ni luire de lumière aux fenêtres fermées !
Afin de réchauffer leurs membres engourdis Plusieurs des paysans, parmi les plus hardis,
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évàngêlinb 47
Allèrent amasser, snr le tuf de la rive.
Quelques morceaux de bois venus à la dérifre,
£t} firent de grands feux. Bientôt on put les voir
Auprès de ces brasiers snr de-^ roches 8*assei>ir,
!Ec des larmes de feu sembîaie !t mouiller leurs faces.
Alors on entendit encore des menaces,
Des lamentationH et des gémissements.
Des enfants non veau -nés les longn vagissements,
Lics pleurs et les siinglots des vierges et des femmes,
'Et les cris furienx des hommes d<int les âmea
Sortaient sondainein^nt dUine long'ie torpuur.
Montèrent à la fois au trône du Sei;^neur.
£t parmi les soldats dédaigneux et farouches,
Sins crnindre les jurons qni soi raient do leurs boacheSi
Pnasait silencieux le bon Père Félix.
II tenait dans sa main le divin crucifix ;
Il allait plein dVirdenr, humble et divin apôtre,
Sîins se déconrager, d^ine troupe vers l'autre.
Pour calmur et bénir son peuple infortuné.
Eu arrière des feux, so is un arbre incliné, Il voit Evangéline assise avec son père.
Lii malheureuse enfant pleure, se désespère, Car le vieillard endure une immense douleur, £t la mort l'a déjà voilé de sa pâleur.
Il ne reconnaît plus sa fille, et la pensée Semble, hélas ! de son front à jamais effacée ! Il n'entend ni ne voit ; il est sans mouvement. Sa fille, tout en pleurs, prodigie vainement, A cet instant fatal, ses soins et sa tendresse, Il demeure insensible aux pleurs de sa détresse,
Comme, à son (l^voûmniit, conme à ses mo^s dVapoir. Sur les f *nx ittisés p:ir la brise du soir, Ouverts fiiniatreiiit^nt, 8«*8 y»Mix vitreux vt teniea Sont aiua ci'S^e fixi'a, pîiieils à deux laufciM'ue;^ Qui JettiMit, «laus uu lieu tout plein d'obscurité, Uu rayon immobile, uue f.iuve clarté.
— " Benoît*! alloua, Benoît-, soyons forts d v\< Tepreave
'* Et, bénissons les m iik di» it le cial nous abreuve.
" Benoît, panlonnoMS. fit le prenre avec reap.îct.
Il en aur.iit <îit plus, m lis au pénible aap 'ct
De ce vieill ml moiir.int, d'^ (v^rte jjMine fille
Qui bientôt n'aurair, pi is i d-bis d«î t'iuiille.
Son âm^ se go ifli ; coninie uu climt dans les bois
Sur sa lèvre entr'onv rt« alors mourut, sa voix.
11 posa ses d'ux niiins sur la virrg.*, plaintive,
Promena ses ie<^ai<ls un moment sur la rive,
Et les leva loigt.rmp^ vers la voiir.e des cieux
Où, dans la pourpre et Vov des sen tiers r.idieux.
Le soleil bienfaisant, les étoil«»8 sereines
Koul«'nt avec accord, p 'U soucieux des peines
Qid troublent. ici-l>as l'i ifortuné mortel.
Et quand il l'e it bénie au nom d^ l'Eterncd,
Eu sileijce il s'assit, pi es d'elle sur les pierres,
Et bien longtemps des pleurs mouillèrent leurs paupières.
Uue lueur parut du côté du midi.
Quand de la lune d'août le disqtie ragrindi S'élève, vers le soir, à l'h »riz')U de brume, Kouge comme du snni;, tout l'es|>ace s'allume. Aux reflets aigentés de l'astre de la nuit
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ÉVANGÊLINB 49
Cliaqne brin de venînre et chaque fenîlle liiît; La mer semble rouler des flammes an rivage, £lt l'on dirait qu'au loin brûle une vaste plage. Telle on vit, vers le sud, «laiis cette nait d'horreur. S'élever tout à coup et grandir la lueur :
lue bourg s'enveloppa d'un sanglant et lourd voile ; Dans un ciel embr.isé l'on vit bientôt l'étoile Pâlir et s'effacer comme devant le jour ; Les coteaux, les forêtn et les toits d'alentour Reflétaient des clartés inconstantes et vagues; De sinistres reflets roulaient avec les vagues ; Sur le bord de li mer, pi es d«'S flots écuniantH, Les sables scintillaient comme des diamants ; Les voiles, les huniers des navir*'s superbes De feux aériens semblaient lancer des gerbes. Le sol parut treinb er ; il se fit un grand bruit. La ruse triomphait j l'œuvre portait, sou fruir. Tout croulait. L'ennemi couronnait son ouvrage. Ainsi l'arbre géant tombe, pendant l'orage, Sous l'éciair <le la foudre ou S'mis les aqtiilons. Et partout la fumée, en sombres tourbillons, S'éleva vers le ciel avec de longs murmures.
Les lumbeanx enflimmés du chiinme des toitures. Emportés dans les airs par un vent irrité, Sillonnèrent longtemr»s l'ardente obscurité.
Sur le vaste océan, sur l'étioite rivière, D'innombrables tisons, la cendre et la poussière Tombèrent jusqu'au loin eomme un brûlant rideaa Avec le grondement du fer rouge dans l'eau.
On entendit alors des jeunes tourterelles Les doux roucoulements et les battements d'ailes! On entendit le coq chanter dans le lointain
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50 ÊVANGÉLINE
Comme ponr salnor le révoîl du matin!
On entendit les cris et les hurlements tristes
Du cliien qni de son ninît.re interro^j^euit les pistes !
Et les longs beuglements des t.ronpeaiix inquiets I
Et les vagues soupirs des profondes forêts!
Et les hennissements des chevaux hors d^haleine
Qui couraient effrayés, écumaiits, dans la plaine!
Et tous ces bruits divers formaient un bruit affreux
Comme celui qii^entend nn camp nventurt^ux
Eudormi quelque part sur FliKrbe des prairies,
Au bord du Ncbraska «lont les rives fleuries
Se déroulent au loin comme de verts rubans,
Quand viennent à passer, par nn soir dNturagans,
Tout auprès de IVndroit où s'élèvent les tentos,
Les naseaux enflammés, les crinières flottantes;
De sauvages coursiers qu'emporte le courroux,
Ou d'agile troupeaux de bisons au poil roux.
Parmi les paysans dispersés sur la berge, Etonnés et sans voix, le saint prêtre et la vierge Regardaient la lueur qui grandissait toujours. Assis à quelc]ues pas, ri^fusant t.>iit secours, Benoît leur compag ion demeurait im[>as.sible Et semblait ne point voir cette scène indicible Que Tombre de la nuit ne pouvait pas voiler.
Après quelques instants, lorsque pour lui parler Ils revinrent tous deux, ô surprise profonde ! Ils le virent, hélas ! étendu près de l'onde Et mourant ! Il allait en appeler à Dieu.
Le prêtre lui soulève alors la tête nn peu, Et la vierge, tombant à genoux sur la terre,
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ÉVAN6ÉUKE 51
Couvre d\ardents baisei'8 sou front encore austère ; Elle jette un s.iuglot, elle s'évanouit.
Et jusqu\\ riieure où l'aube au ciel s'épanouit. Comme une fleur au bord d'un odoniut parterre, IL<a pauvre enfant dormit ce sommeil de mystère, Ce lourd sommeil qu'on nomme évanouissemeitt. Quand elle s'éveilla le fond du firmament Héfléchissait en cor l'éclat de l'incendie ; Lies galets de la rive et Plier be re verdie !£tincelaient encor. Ses amis l'entouraient.
SmuS; silencieux, plusieurs d'entre eux pleuraient,
— '* Enterrons la dépouille à l'ombre de ce liètre, Dit alors au proscrits le vénérable prêtre, '^ Enterrons la dépouille au bord des océans ; ^*' Et; si nous revenons après de nombreux ans, ^' Nous irons, mes amis, la mettre en terre sainte : ** La baine des méchants sera peut être éteinte.
Auprès des flots amers, dans un sauvage endroit, Ainsi fat enterré le vertueux Benoît.
Nul cierge ne brûla près de ses humbles restes ; Nil chint n'alla fripper les portiques céleste^s j La cloche du hameau ne sonna point de glaê } Mais les bons paysans pleurèrent son trépas Et la mer répondit à leurs plaintes funèbres. Oi» crut enti^iidre alors, au milieu des ténèbres, Les versets alternés, les accents solennels Des moines à genoux devant les saints autels. C'était le vent, c'était le bruit de la marée. Or, chaque barque fut aussitôt démarrée.
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52 ÉVANGÊLINE
Cbaqae barque effleara la Rurface des flots.
Les soldats an cœur dur, les sales matelots Reprirent, tout joyeux, leur odieuse tâche, Et chantiint, et sifflaut, et ramant sans relâclie, Ils eurent bientôt mis sur le pont des vaisseaux Les colons qui restaient encore au bord des eaux. Des vents impétueux dans les haubans sifflèrent ; L'océan reflua; les voiles se gonflèrent Et les vaisseaux, hissant leurs traîtres pavillons, Ouvrirent, dans les flots, de bouillonnants sillons! Ils laissaient derrière eux le village en ruine Et la cendre du mort sous la grève voisine.
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