‹ Petits poèmesChapitre 2 sur 30 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Déjà s'étaient enfuis bien des sombres hivers,

Les coteaux et les champs s^étaient souvent couverts

I^e verdure, de fleurs et d'échitantes neiges,

Depuis le jour fatal oh des mains sacrilèges

Allumèrent le feu qui consuma Grand Pré;

Depuis qu'à des tyrans un peuple fut livré

Par la haine hypocrite et par la perfidie ;

Depuis que loin des bords de la belle Acadie,

La brise fit voguer les vaisseaux d'Albion

Qui traînaient eu exil tonte une nation !

Or, les Acadiens sur de lointains rivages Furent disséminés comme les fruits sauvages

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Qai tombent d'un rameau que Forage a cassé.

Ouïes flocons de neige, alors qu'un vent glacé

Couvre d'épais brouillards les bancs de Terre-Neuve,

Ou les bords enchantés de cet étrange fleuve

Qui roule au Canada ses flots audacieux.

Sans amis, sans foyers, sous de rigides cieux

Os errèrent longtemps de village en village,

Depuis les régions où l'impur marécage.

Où la tiède savanne, au milieu des roseaux,

Sous un soleil brûlant laissent dormir leurs eaux.

Jusqu'à ces lacs du Nord dont les rives désertes

Sont de neige et de fleurs tour à tour recouvertes ;

Depuis les océans jusqu'au plateau lointain

Où le Père des eaux, dans son cours incertain.

Traîne les bancs de sable et vers la mer les pousse,

Avec les frais débris de liane et de mousse,

Pour reco\ivrir les os de l'antique mammouth.

Ils ne trouvèrent point ce qu'ils cherchaient partout :

La pitié d'un ami, le toit sacré d'un hôte !

En silence plusieurs cheminaient côte à côte ;

Ils ne recherchaient plus le foyer d'un ami ;

Leur âme désolée avait assez gémi :

Ils demandaient, ceux-là, la paix à la poussière.

Leur histoire est écrite en plus d'un cimetière

Sur la pierre ou la croix qui couvre les tombeaux.

Or, parmi ces captifs qui promenaient leurs maux Sur des terres de glace ou sous des cieux de flamme, On vit errer longtemps une adorable femme.

Elle était jeune encore, et son grand œil rêveur Semblait toujours fixé sur un monde meilleur.

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Oui y Isi pauvre proscrite, elle était jeune et belle! Mais, hélas! bien affreux s'étendaient devant elle Le désert de la vie et ses âpres sentiers, Tout bordés des tombeaux de ceux qui les premiers Flécliirent dans l'exil sous le poids d^es souffrances ! Slle avait vu s'enfuir ses douces espérances Ses rêves de bonheur et ses illusions!

IDans son cœur était mort le feu des passions ! Son âme était alors comme une solitude Où l'étranger chemine avec inquiétude ^'ayant, pour se guider, dans ces lieux incertains, Que les débris des camps, que les brasiers éteints

fit tous les os blanchis que le soleil fait luire.

Un vent de mort, Iiélas ! soufflait pour la détruire !

'EAle était le matin avec son ciel vermeil.

Ses chants mélodieux et son brillant soleil,

Qui tout à coup s'arrête en sa pompeuse course ;

£lle était le ruisseau qui remonte à sa source.

Dans les villes, parfois, elle arrêtait ses pas ;

Mais les villes, non plus, ne lui redonnaient pas

L'ami qu'elle pleurait, la paix du cœur perdue !

die en sortait bientôt, gémissante, éperdue,

Et poursuivait encor ses recherches plus loin.

Faible et lasse, parfois, se croyant sans témoin,

!Elle venait s'asseoir au fond des cimetières.

Les regards attachés sur les croix ou les pierres

Qui protégeaient des morts le suprême repos.

Elle s'agenouillait, parfois, sur ces tombeaux

Où nulle inscription ne répète à la foule

L'humble nom du mortel que sou pied distrait foule,

Puis elle se disait : Il est peut-être là ... .

Une douce rumeur passait parfois } cela

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Loi rendait du courage et de Pespoir, saos doute : Des hommes lui disaient avoir vu sur leur route, Cet être bien aimé qu'elle cherchait en vain ; Mais, sort fatal ! c'était dans un pays lointain.

— " Oui, répondaient les uns, touchés de sa tristesse,

" Nous l'avons rencontré Gabriel Lajeunesse.

" Au récit qu'il nous fit un jour de ses malheurs

" Nous avons avec lui répandu bien des pleurs.

'* Son père l'accompagne : il se nomme Basile:

" C'est un bon forgeron, un vieillard fort agile.

'* Ils sont coureurs des bois ; ils sont chasseurs tous deux,

" Et parmi les chasseurs leur renom est fameux."

— " Gabriel Lajeunesse ? il fut, contaient les autres, " S'il nous en souvient bien, assurément des nôtres. " De la Louisiane il franchit avec nous '* Les plaines sans confins et les nombreux bayous."

Souvent on lui disait avec bonté : '* Ta peine,

*' Pauvre enfant, sera-t-elle aussi longue que vaine f

" Pourquoi toujours l'attendre et l'adorer toujours ?

" Il a peut-être, lui, renié ses amours.

" 11 est d'autres garçons d'ailleurs, dans nos villages,

*' Des garçons aussi beaux, aussi forts, aussi sages î

'< Combien seraient heureux de vivre auprès de toi !

'* Tu charmerais leur vie : ils béniraient ta loi.

'* Et Baptiste Leblanc, le fils du vieux notaire,

" A pour toi tant d'amour qu'il ne saurait le taire -,

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ÉVANGÉLINB 57

'^ DoDDe lai le bouheuren lai dounant ta main ; ** Et que dès iiujoardUiui ton deuil ait ane fin."

A ceux qui lui teuaient c» discourâ ruisounable Klie disait pourtant : ^' Serait-il convenable '' De promettre ma main à qui u^i point mou cœar? '' L'amour est un Hambeau dout la vive lueur '^ Eclaire et tait briller les sentiers de la vie. '' L'âme qui n'aime pas au deuil est asservie ; '^ Le lien qui l'encliaîne est un lien d'airain^ *' Et pour elle le ciel ne peut être serein,"

Souvent son confesseur, ce protecteur fidèle Qui depuis le départ avait veillé sur elle, Eu attendant qu'un père au ciel lui fût rendu. Lui disait : *^ Mon enfant, nul amour n'est perdu. '^ Quand il n'a pas d'écbo dans le cœur que l'on aime; ^' Quand d'un autre il ne peut faire le bien suprême, *' Il revient à sa source et plus pur et plus fi>rt, *' Et l'âme qu'il embrase aime son triste sort. " L'eau vive du ruisseau qui s'est au loin enfuie '^ Dans le ruisseau retombe en abondante plaie» '' Sois ferme et patiente au milieu de tes maux ; '* Le vent qui peut briser les flexibles rameaaz ^' Fait à peine fi'émir les branches du grand chêne. " Sois fidèle à l'amonr qui t'accable et t'enchaîne : ^* Ne crains pas de souffrir et bénis tes regrets ; <^ La souffrance et l'amour sont deux sentiers secrets '^ Qui mènent sûrement à la sainte Patrie,"

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La pauvre Evangéline, à ces mots attendrie.

Levait^ avec espoir, ses beaux yeux vers le ciel : La coupe de ses jours n'avait plus tant de fiel : Elle croyait encore entendre, dins son âme, La mer se lamenter en déroulant sa lame ; Mais parmi les soupirs, mais parmi les sanglots, S'élevait une voix qui dominait les flots, Une voix ravissante et pleine de mystère Qui lui disait toujours : jeune fille espère ! "

L'infortunée ainsi, durant de nombreux jours. Promena son espoir, sa peine et ses amours.

Son pied se déchira sur la ronce et l'ortie Qui recouvraient partout le chemin de sa vie !

Esprit mystérieux, reprends ton noble essor ! Goide-moi de nouveau, je veux la suivre encor, La suivre par le monde où seule elle est allée ! Comme le voyageur qui longe, en la vallée, Le cours capricieux il'un rapide ruisseau, Voit quelquefois de loin la molle nappe d'eau Resplendir au soleil à travers la verdure, Et, quelquefois, de près entend son gai murmure. Mais ne la voit point fuir sous le feuillage épais, Ainsi je la suivrai dans le trouble ou la paix.

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ÉVÀNGÉLINB 69

Mai âearit les vallons. La luiuière ruisselle ; L^arôme des bois monte aux cieiiz. Une nacelle Glisse rapidement sar le Mississippi.

Elle passe devant le Wabanh assoupi, £t devant POhio qui balance ses ondes Comme un champ de maïs berce ses tiges blondes. Ceux qu'elle porte sont tous des Acadiens, Malheureux exilés dépouillés de leurs biens, Lamentable débris d'un peuple heureux imguèro. Oîi vont-ils maintenant ? ils ne le savent guère. Une même croyance et les mêmes malheurs Unissent fortrnient ces pieux voyageurs.

 travers les forêts, les campagnes fleuries, A travers les vallor.s et les vertes prairies. Sur les sables ou l'onde ils sont toujours errants ; Us cherchent leurs amis, ils cherchent leurs parents. Pîirmi ces fugitifs on voit Evangéline, Semblable maintenant au cyprès qui s'incline Sur la fosse profonde oà dort un malheureux, Et le père Félix son guide généreux.

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Le jour naît et s'enfuit, et la frêle pirogue, Sur le fleuve écumeux, toujours se berce et vogue. Elle effleure, tantôt, le pied d'un noir rocher. Tantôt parmi les joncs ou la voit se cacher.

Quand l'aile de la nuit s'entr\)uvre sur la terre Elle cherche, h la côte, un abri solitaire ; Les voya^jeurs lassés dressent leur campem(Mit Et, couchés (très du ft^u, reposent nu moment. Enfin elle franchit des chutes aboyantes, Riise des bords féconds, des îles verdoyantes Où le Ûer cotonnier berce, d'un air coquet.

Ses aigrettes d'argent et son moelleux duvet. Elle s'avance, ensuite, en des anses profondes Oh de longs bancs de sable élèvent, sur les ondes, Comme un ruban doré, leurs dos étincelants.

Et sur ces bancs de sable où les flots ondulants S'en viennent tour à tour chanter à leur passage. Elle voit s'agiter le doux et blanc plumage Des nombreux pélicans qni «guettent le poisson, L'insecte au fin corsage et l'impur limaçon.

La rive qu'elle effleure est basse et parfumée ; La végétation est brillante, animée } Les oiseaux font partout entendre leur concert Et la fleur offre au ciel son calice entr'ouvert. De distance en distance, au bord de ce rivage, Au milieu d'un jardin, au milieu d'un bocage, S'élèvent la maison d'un Planteur enrichi Et du nègre iud >lent la case au toit blanchi.

Les exilés voyaient cette terre féconde Qu'un printemps éternel de sou éclat inonde,

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ÉVANOÊLINE 61

Où des moissons toajoars se balancent aa vent.

Le grand fleave décrit ici vers le levant.

Sous nu ciel tout de flamme, une coarbe lointaine,

Et ses flots transparents, en roulant dans la plaine.

Arrosent çà et là des bosquets d^irangers,

Des citronniers fleuris et de nombreux vergers.

La rapide nacelle, obéissant anx rames,

S^ écarte de sa course en traçant, sur les lames,

Un sillon circulaire oh tremble le ciel bleu.

Et sa vitesse alors se ralentit un peu.

Elle fend tes flots noirs, bnyou do Plaquemine,

A rhenfe où de ses feux le couchant t'illumine !

Les voyagenrs s'en vont vers de nouveaux endroits Où serpentent s^ins bruit mille ruiàseanx étroits. Et leur barque s'é<^are en des eaux paresseast^s Qui se croisent cent fois sous les feuilles ombreuses* Les cyprès chevelus forment de leurs rameaux, An-dessus de leurs fronts, des voûtes, des arceaux Où flottent, parfumés, les mousses diaphanes Et le lierre luisant et les molles lianes.

Comme dans un vieux temple, illustres oiipeanx, On voit flotter parfois bannières et drapeaux. Il règne <lans ces lieux un effrayant silence j On entend seulement le héron qui s'élance, Au coucher du soleil, vers le grand cèdre noir Dont les rameaux touffus lui servent de juclioir. On, sur un tronc noirci, le hibou taciturne Qui fait frémir les bois de sa plainte nocturne.

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La la ne se leva cependant. Ses rflyons Tracèrent sur les eaux de lumineux sillons, Drapèrent les rochers dans une écbarpe blanche, Courarent mollement le long do chaque branche Glissèrent à travers le feuillage des bois, Comme on voit {vu lever da soleil, quelquefois, Glisser les fils d\argent d'une vague bruine A travers les débris des donjons en ruine.

Chaque objet à son tout*, en ces^ lieux écartés. Flottait dans l'ombre épaisse ou les fauves clartés, Revêtait toat à coup la plus étrange forme, Tout à coup se fondait en une masse énorme.

Voguant silencieux, les malheureux proscrits Sentirent une angoisse étreindre leurs esprits. Dans le pressentiment d'un mal inévitable, Cet endroit leur parut encor plus redoutable. Et leurs cœurs, effrayés des menaces dii sort, Tressîiillirent soudain et battirent bien fort. Souffrant peut-être ainsi, la frêle sensitive Referme sa corolle et se penche craintive, Quand, au loin dans la plaine, un coursier au galop Fait retentir le sol do son poudreux sabot.

Mais une vision d'une douceur divine Vint charnier un moment l'âme d'Evangéline.

Sa pensée avait pris, pourrais-je dire, un corps : Devant ses yeux un spectre apparaissait alors Flottant, lui semblait-il, dans des clartés sereines, Et comme elle versant aussi des lîirmes vaines. Celui qu'elle voyait dans cette vision, Que la lune d'argent portait sur un rayon,

ÊYAKOÊLIKE 63

C'était le fiancé que demandait son âme !

Il lui tendait les bras, et chaque coup de lame Semblait le rapprocher du fragile vaisseau Qui glissait lentement, en silence, sur Feau.

Cependant un rameur d^iiie haute stature,

Un rameur qui portait un cor à sa ceinture,

Se leva de son banc à l'ayant du canot :

" On croirait que le vent, dit-il, jette un sanglot."

Et pour voir si quelqu'un perdu comme eux dans l'ombre

Suivait aussi le cours de ces bayous sans nombre,

Il prit son instrument et souffla par trois fois.

La fanfare éclatante éveilla, sous les bois,

Mille échos étonués, mille voix inquiètes

Qni moururent au loin dans leurs sombres cachettes.

On entendit frémir les ailes des oiseaux :

On entendit aussi palpiter les roseaux.

Les bannières de mousse et les vertes ogives

Qui flottaient au-dessus des ondes fugitives ;

Mais pas une voix d'homme, en ce lien de terreur.

Ne répondit pourtant à l'appel du rameur.

Comme un pavot fleuri dont la tête s'incline,

Après quelques instants, la jeune Evangéline

Sur le bord du canot s'inclina doucement

Et dans un long sommeil oublia son tourment.

Alors les exilés, pour calmer leur souffrance. Redirent les chansons de la Nouvelle-France, Les chansons que jadis ils chantaient si gaiement Sur leurs fleuves aimés. Et, dans l'éloignement.

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Sar les eaux ou lea bords, semblables aux loarmarea Qai s'élèvent la nuit du milieu des riimliresy Semblables au soupir qui descend des beffrois, Ou entendit des bruits, mystérieuses voix Qui s'élevaient du fond de cette solitude, Et venaient se mêler aux clIs d'inquiétude Des oiseaux effrayés qui prenaient leur essor. Aux longs rugissements de quelqn'alligator.

Ils poursuivaient ainsi leur course solitaire. Le matin, quand le jour vint sourire à la terre. Que d'un éclat nouveau la fleur des champs brilla. Le lac étincelant d'Atchafalaïa Déroulait devant eux, dans ses grottes profondes, Comme un tapis mouvant, la masse de ses ondes. Dans l'ondulation les légers nénuphars Balançiiient mollement leurs calices blafards; Des lotus empourprés les mignonnes corolles Sur le front des proscrits tombaient en banderolles; L'air était embaumé des suaves senteurs Que les magnolias épanchaient de leurs fleurs Et que la tiède brise emportait sur sou aile. Sous les efforts constants des rames, la nacelle Voguait, voguait toujours suivant le cours des flots. Bientôt elle longea de gracieux ilôts Que les oiseaux charmaient de leurs cantates gaies. Que les rosiers en fleurs cernaient de blondes haies, Oil la mousse et l'ombrage invitaient au sommeil Le voyageur errant brûlé par le soleil.

Ils choisisseut de loiu l'endroit le plus sauTage

Et, pour s'y reposer, descendent au rivage.

Ils amarrent leur barque aux branches d'un lM>uleaii

Couché comme un cadavre à quelques pas de Teau,

Et se dispersent sous les ramures yermeillcs.

Fatigués du travail et fatigués des veilles,

Ils s'endorment. Bientôt des songes gracieux

Lears rendent d'autres temps, leurs rendent d'autres

Aa-dessus d'eux le cèdre avec amour frissonne : [cieux«

A ses bras étendus se suspend la bignonne

Dont la coupe d'argent se balance dans Tair.

Le petit colibri, luisant comme un éclair,

Yole, de fleur en fleur, avec un doux bruit d'aile,

Et puise le nectiir de son bec infidèle.

S'accrochant aux palmiers, s'accrochant aux ormeaux,

Mille vignes s'en vont marier leurs rameaux,

Et forment des treillis, des échelles étranges

Comme celle oh Jacob vit, en songe, les anges,

Les anges du Seigneur descendre et remonter.

Et les reflets du jour font renaître et flotter,

Devant Tespiit rêveur de la jeune orpheline,

Un espoir ravissant, une imnge divine.

Cependant sur les flots unis commn un miroir Venait dans le lointain un esquif au flanc noir. Elégant et rapide il efiieaniit les lames.

Des chasseurs du midi le montaient, et leurs rames Battaient l'onde en cadence au refrain des chansons : Ils allaient vers le nord, la terre des bisons. Peut-être voulaient-ils de leurs maux fuir la source. Assis au gouvernail et dirigeant la course.

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66 ÊVÀNGÉUNE

Un jeune homme à ses chants mêlait souvent des pleurs.

On lisait sur son front de profondes douleurs.

Son âme était bercée au vent de la tristesse ...

Ce jeune homme, c'était Gabriel Lt^eunesse I

S:ins plaisir, sans espoir, redoutant l'avenir,

Et toujours poursuivi par l'affreux souvenir

Des maux qui l'accablaient depuis quelques années.

Il fuyait tous les lieux pour fuir ses destinées :

Il allait demander l'oubli de ses regrets

Et l'oubli de lui-même aux lointaines forêts.

Creusant un sillon d'or dans l'élément docile,

Le vagabond esquif s'avance jusqu'à Tîle

Oii s'était arrêté le canot des proscrits ;

Mais il ne vogue point sous les rideaux fleuris

Que les arbres formaient en emmêlant leurs palmes,

Il lon<;e l'autre bord et fuit sur les eaux calmes.

Gabriel le chasseur, sur sa rame courbé,

Ne vit point, à la rive, un canot dérobé

Sous le tissu des joncs et les brandies de saule ;

Gabriel ne vit point, non plus, la blanche épaule

D'une vierge endormie à l'ombre des palmiers.

Le bruit des avirons, le chant des n au ton ni ers

Ne réveillèrent point ceux qui dormaient, comme elle,

Sur la mousse des bois, sous le toit des dentelle

Que formaient en ces lieux les rameaux odorants.

Le canot des chasseurs glissa sur les courants

Comme un nuage au ciel lorsque le vent s'élève.

Et quand il eut longé la courbe de la grève,

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ÊVANGÊLINE 67

Qae le cri des tollets nioarat dans le lointain, Plasienrs des fugitifs s'éreillèrent soudain, L'esprit bouleversé d'une angoisse iiionie.

Mais aux pieds du pasteur la vierge réjouie Vint se précipiter avec émotion :

— '' O mou père, dit-elle, est-une illusion

'^ Qui de mes sons troublés soudainement s'omp.ire 7

'' Est-ce un futile espoir où mon âme s'égare f

'^ Ai-je entendu la voix d'un ange du Seigneur 7

'' Quelque chose me dit, dans le fond de mou cœur,

*' Que mou cher Gabriel est près de cette plage !"

La iK)urpre tout à coup enflamma son visage,

Et puis elle ajouta mélancoliquement :

'' mou père, j^ii tort, j'ai tort assurément

'''De vous parler ainsi de ces choses frivoles :

* Votre esprit sérieux hait ces vaines paroles."

— *' Mon enfant, répliqua le sensible pasteur, '' Ton espoir est permis, ton rêve est enchanteur, ** Et tes illusions, pour moi, ne sont point vaines. " Puissent-elles marquer le terme de tes peines! ^* Lorsque sur notre esprit flotte un pressentiment, *' C'est pour nous avertir de quelqu'événcment, '* Comme au-dessu% des flots la bouée attachée '' Avertit que, soua elle, une ancre glt cachée. '' Espère, ô mon enfant, et calme ton souci; " Ton ami Gabriel n'est pas bien loin d'ici, '* Car, du côté du 8ud, la Tèche est assez proche '* Avec Saint- Maurjuclié sur sa côte de roche ;

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'* Et c'est là que Tépouse, après un long ennui, " Retrouvera Pépoux et vivra près de lui 5 " Que le pasteur pourra, sous son humble houlette, *' Réunir, de nouveau, le troupeau qu'il regrette I " Le pays est charmant, féconds sont les guérets, ** Et les arbres fruitiers parfument les forêts. " On marche sur les fleurs, et le ciel, sur nos têtes, ** Tend ses voûtes d'azur que supportent les crêtes " D'invisibles rochers et de monts éloignés.

** Heureux les habitants de ces lieux fortunés " Où du sol, sans travail, un fruit suave émane, *' Et qu'on nomme l'Eden de la Louisiane! "

Après ces quelques mots du Prêtre vénéré

La troupe se leva ; l'esquif fut démarré

Et vogua fièrement sur la vague de moire.

Le soir sur l'orient ouvrit son aile noire.

A l'ouest le soleil se couchant radieux.

Comme un magicien dont l'art charme lefe yeux,

Tendit sa verge d'or sur la face du monde

Et noya, dans le feu, le ciel, la terre et l'onde.

L i surface du lac, la plaine et le buisson

Tressaillirent alors d'un amoureux frisson

Et puis firent pleuvoir des gerbes de lumière.

Le canot des proscrits, au sein de la rivière.

Avec ses avirons d'où quelque Ilots dormants

Retombaient, goutte à goutte, en larges diamants.

Etait comme un nuage à la frange dorée

Qui flotte entre deux cieux dans une mer pourprée.

Le front d'Evangéline était calme et serein :

Pour elle enfin le ciel ne serait plus d'airain !

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L'amour illuminait son âme sans mystère Ainsi que le soleil illuminait la terre.

Alors^ dans un bosquet, un jeune oiseau moqueur,

Tje plus sauvage barde et le plus beau chanteur,

£n lissant son plumage, en volant sur les branches

Des grands bouleaux drapés dans leurs écor ces blanches,

Se mit à gazouiller des ramages si beaux

Que les vieilles forêts, les rochers et les eaux

Semblaient, pour l'écouter, suspendre leurs murmures.

Ses notes scintillaient, ravissantes et pures,

Comme un ruisseau de perle à travers des récifs.

Ses chants furent, d'abord, timides et plaintifs ;

C'était comme un soupir des âmes délaissées.

Mais sa voix s'anima } ses roulades pressées

Firent trembler au loin les feuillages touffus :

Brillants coups de gosier, éclats, trilles confus,

C'étiiit un cii d'orgie, un refrain de délire.

Il parut babiller et s'éclater de rire ;

A la brise il jeta des accents de courroux ;

Tl modula longtemps des sons tristes et doux ;

Puis mêlant brusquement tonte cette harmonie,

Il la précipita comme par ironie,

£n faisceaux éclatants sur les bois d'alentour.

Il arrive parfois, au milieu d'un beau jour,

Qu'une brise légère, après quelques ondées,

Agite des tilleuls les cimes inondées

Et fait tomber la plaie, en goutte de cristal.

De rameau^ en rameaux, jusques au fond du val.

Ainsi l'oiseau moqueur, volant dans les feuillages.

Fit pleuvoir, sur les bois, ses chants et ses ramages.

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70 [i ÉVANGÉLINE

Sou tenus par l'espoir, bercés par ces accords.

Les Toyageurs s'en vont longeant de noayeaax bords ;

Ils voguent dans la Têche au milieu des prairies.

Au-dessus des forêts, comme des ûraperles,

Des orbes de famée ondulent dans les airs.

Ou entend aussitôt retentir les sons clairs

D'un cor qui va troubler les échos des bocages.

Et l'on entend mugir les bœufs dans les paosiges.

Au bord de la rivière, en un charmant endroit Où le calme régnait toujours, luisiiit le toit Dont les proscrits, de loin, avaient vu la fumée. Un chêne l'ombrageait ; la mousse parfumée Et le gui merveilleux qu'aux fêtes de Noël Venait couper, selon le rite solennel.

Avec la serpe d'or, le Druide mystique, Grimpaient légèrement le long du chêne antique. Ce toit était celui d'un Pâtre déjà vieux.

Un jardin, le plus grand, le plus beau de ces lieux, Le ceinturait de fleurs et l'inondait d'arômes Derrière ce jardin se déroulaient les chaumes, Et, comme des remparts, s^éle valent les forêts. Cette maison nouvelle était faite en cyprès ;

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feVANGÉLINE 71

Des poteaux élégants portaient la galerie ; Et la vigne légère et la ro.se fleurie, Que venait caresser Toisean inouclie coquet, Ornaient tons ces poteaux «Fun odorant bouquet. Au bout de la maison, sous la ramure épairt:»e, Sans cesse bourdonnant et roucoulant sans censé, On découvrait la ruche avec le colombier, L^abeille travailleuse et le tendre ramier.

Ces lieux étaient plongés dans nn calme snblime. Les rayons du soleil reluisaient sur la cime Des bois et des coteaux qui frangeaient l'horizon, Mais les ombres déjà planaient sur la maison. La fumée, en sortant des hantes cheminées, Formait des orbes d'or, des vagues satinées, *

Qu'un souffle balançait au fond du ciel serein. Derrière la maison, et partant du Jardin, Un sentier conduisait à des bosquets de chêne Qui semblaient un rideau d'èmeraude et d'ébène Sur une mer de flamme. Et, spectacle attachant, Qae ramenait toujours chaque soleil couchant, Les arbres inondés de lumières lointaines.

Immobiles, debout dans ces immenses plaines, Leurs rameaux recourbés, ressemblaient aux vaisseaux Que le calme profond enchaîne sur les eaux.

Sur un cheval sellé qui hennit et folâtre.

Au bord de la forêt, on voit venir le pâtre.

Il revêt un pourpoint fait de peau de chevreuil ; Sa figure bronzée a presque de l'orgueil ;

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Son œil ètincelaiit se lève et se promène,

Satisfait et ruvl, sur radinirable scène

Que le soir, sous les cieux, déroule lentement.

Près de lui ses troupeaux broutent paisiblement

La pointe du «^azon et bi fiMiiile moelleuse.

Ils savourent, surtout, la fraîcheur vaporeuse

Qui s'élève des ttots et sur pré;? s'étend.

Ce pâtre à sou côté porte un cor éclatant.

Il le prend de la droite et le porte à sa bouche :

Le cuivre retentit et de sa voix farouche

Fctit résonner, au loin, l'air sonore du soir.

Alors, à ce signal, dans le champ, on put voir

Les taureaux attentifs lever leurs cornes blanches

Au-dessus du foin vert et des plus basses branches

Comme des flots d'écume au-dessus des cailloux.

En silence, d'abord, ouvrant leurs grands yeux loux,

Pendant une minute ils regardent, hésitent,

Et puis, tous en beuglant soudain se précipitent

Comme un épais nuage à travers le gazon.

Et le berger content revint à la maison.

Or, comme il arrivait sur son cheval superbe, En suivant le sentier qui serpente dans Therbe, Il voit dans le jardin la vierge et le pastear Qui s'avancent vers lui, marchant avec lenteur. Il sent se réveiller son âtne endolorie ; Il s'arrête, d'un bond saute sur la prairie Et court au-devant d'eux en leur ouvrant ses bras. Les voyageurs, d'abord, restent dans l'embarras. Ils pensent n'avoir pas connu jusqu'à cette heure L'hôte qui les accueille ainsi dans sa demeure :

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ÉVÀNGÉLINE 73

Mais le doute, bientôt, an plaisir a cédé ; Comme nn vase trop plein leur cœnr a débordé ! Sous les traits rembrunis de ce vieux pâtre agile Leurs yeux ont reconnu le forgeron Basile ! Bien doux furent alors les longs embrassementa ! Doux furent les propos et les épancheraents Des malheureux proscrits sur la rive étrangère ! La peine de l'exil alors parut légère !

Basile, tout heureux, conduit dans le jardin

Ces amis que le ciel lui redonne soudain ;

Et là, parmi les fleurs nouvellement écloses,

Ensemble on s'entretient de mille et mille choses.

On parle du présent, ou parle du passé,

Et du pays natal d'oil chacun fut chassé.

On voudrait épuiser un sujet qu'on effleure ;

Bien souvent l'on sourit mais plus souvent l'on pleure.

Parfois Evangéline, à travers le bosquet Plonge, silencieuse, un regard inquiet j Elle cherche quelqu'un puis elle craint d'entendre Pourquoi l'objet aimé se fait encore attendre. N'est-ce donc pas ici qu'elle doit le revoir 1

Basile a soupçonné pourtant le désespoir

Qui couve dans le cœur do la jouno proscrite ;

Il ressent à son tour une angoisse subite

Et d'une voix émue il demande aussitôt :

— " N'avez-vous rencontre nulle part un canot ?

" Da lac et des bayons il a suivi la route.

" Gabriel le conduit : vous Pavez vu, sans doute ? "

Or, dès le premier mot que l'hôte pronoufa Sur le front de la vierge un nuage passa, Au bord de sa paupière une larme vint luire, Puis avec un accent qu'on ne saurait traduire. Elle s'écria : ** Ciel ! Gabriel est parti ! " Son cœur dans le chagrin parut anéanti, Et les échos du soir tristement murmurèrent : " Gabriel est parti ! " Les exilés pleurèrent.

Le forgeron Basile avec bonté reprit :

— " Ne laisse point le trouble agiter ton esprit 5

*' Sèche tes pleurs, le ciel soutiendra ton courage ;

" Attends : désespérer serait lui faire outrage.

" Ce matin seulement Gabriel part d'ici.

** Oui, ce matin. Le sot d'avoir si vite ainsi,

*' Et presque malgré moi, fui notre domicile !

" Il était devenu d'une humeur difficile j

'* Il haïssiit le monde et n'endurait aie moi;

** Il ne parlait jamais ou bien parlait de toi.

'* Dans les cantons voisins aucune jeune fille

" Ne semblait, à ses yeux, vertueuse ou gentille.

*' Rien ici bas pour lui n'avait p'us de valeur.

*^ Je résolus enfin, mais non pas sans douleur,

** De le laisser partir pour un lointain voyage.

" Il doit se procurer, dans un petit village,

" Des mulets espagnols aux pieds sûrs et mordants ;

*^ Il doit suivre, de là, sous des cieux moins ardents.

yGoogk

ÉVANGÉLINB 75

' ' Les saiiTages da nord dans leurs forêts profondes.

'' Il veut cbasser, partout, le castor dans les ondes,

'^ Et !a bête féroce au fond des bois épais.

'^ Calme-toi, mon enfant, et goûte encor la paix ;

'' Nous saurons retrouver cet amant téméraire.

'' Sa nacelle d'écorce a le courant contraire.

** Demain nous partirons sitôt que le matin

'' Argentera les eaux d'un reflet incertain,

^* Sitôt que ta seras quelque peu reposée.

'* En côtoyant des bords tojit brillants de rosée,

*^ Nous rejoindrons bientôt l'amoureux déserteur,

" Et le ramènerons confus de son bonheur !"

Alors on entendit des voix rives et gaies ; On vit des jeunes gens fraischir les vertes haies Qui bordaient la rivière auprès de la maison. Ils portaient en triomphe, à travers le gazon, Michel le vieux chanteur, le poète rustique.

Dispensant aux mortels le chant et la musique ; N'ayant d'autres soucis que d'égaler les cœurs. Que de mêler, parfois, quelques rires aux pleurs, Michel semblait vraiment un des dieux de la fable. Il était renommé pour sa manière aff iblo, Pour ses cheveux d'argent et pour son violon, *' Longue vie à Michel qui ne fut point félon ! Crièrent à la fois, en écartant les saules.

Les gars qui le portaient sur leurs fortes épaules. Or, le père Félix, en les apercevant Les salua de loin et courut an devant.

En tombant dans les bras du vénérable prêtre.

yGoogk

Le ménestrel sentit, dans son âme, renaître

Les transports ravissants d'an âge plus heureux.

Il se mit à plearer. Des souvenirs nombreux

A ses esprits émus alors se présentèrent.

Et vers les temps enfuis ses pensers remontèrent !

Evangéliue vint baiser ses cheveux blancs.

Il la prit dans ses bras, dans ses bras tout tremblants.

Et mouilla son front pur de ses brûlantes larmes.

La pauvre Evangéliue^ elle avait bien des charmes

Quand ii la fit danser, pour la dernière fois,

Avec sou Gabriel et les bons villageois,

Au son du violon, sous le ciel d^Acadie !

Elle ne s'était p.is, à coup sûr, enlaidie,

Et plus pur que jamais devait être son cœur

Eprouvé longuement au creuset du malheur!

Les proscrits de Grand Pré que le hasard rassemble.

Assis dans le jardin, s'entretiennent ensemble

Du bonheur qu'ils goûtaient au rivage natal.

Des maux qu'ils ont soufferts depuis l'arrêt fatal.

Ils admirent pourtant l'existence tranquille

Que passe à l'étranger leur vieil ami Basile }

Ils écoutent longtemps, avec avidité,

Le récit qu'il leur fait de la fécondité

De ces prés sans confins, dont la riche verdure

Nourrit mille troupeaux errant à l'aventure.

Et quand l'ombre du soir vient à se déployer

Comme une tente sombre, ils font cercle au foyer.

On prépare aussitôt un souper confortable.

Puis le père Félix, debout près de la table.

ÉVANGÊLINE 77

Récite à haute voix le Bénédicité,

Et chacan dit : ** Amen " avec hnmîlité.

Or, degré par degré, Bur la fête nouvelle ,

La nuit silencieuse avait ouvert sou aile.

Aa dehors tout était calme et tranquilité.

Donnant au paysage un éclat argenté,

r^a lune se leva souriante, sans voile,

Et monta dans l'azur où se berçait l'étoile.

On causait avec verve, on chantait des couplets ;

Lie bonheur du momeiic ion voyait ses reflets

Sur le deuil du passé. Le front de ces coii vives

Semblaient s'illuminer de lumières plus vives

Que celles qui flottaient dans l'or du firmament.

Le pâtre réjoui versait abondamment,

Dans les vases profonds, le doux jus de la vigne.

Aux siècles de la fable il aurait été digne

De verser le nectar à la table des dieux.

Alors que fut fini le souper copieux

Il alluma sa pipe et p irla de la sorte :

— ^' Oui, vous tous, mes amis, qui frappez à ma porte

** Après avoir erré sous des cieux inconnus,

^' Je vous le dis encor : Soyez les bienvenus !

" L'âme du forgeron ne s'est pas refroidie.

** Il se souvient toujours de sa belle Acadie

** Et de rhumble maison qu'il avait à Grand Pré.

** Pour lui le malheureux est un être sacré.

'^ Demeurez près de moi dans ces fertiles plaines;

*' Le sang n'y gèle point, mes amis, dans nos veines

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"Comme gèle, en hiver, les rivières chez nous.

" Nul cailloa, dans le sol, n'excite le courroux

" Du laboureur actif 3 et dans chaque domaine

'^ La charrue, au printemps, doucement se promène

" Comme un esquif léger sur la nappe des eaux.

•* Ou ne voit pas tarir nos limpides ruisseaux ;

" Dans tontes les saisons les orangers fleurissent,

(* Et les fruits les plus doux dans nos vergers mûrissent;

'* Des flots de blonds épis roulent sur les guérets

'' £t des bois précieux remplissent les forêts.

'* Au milieu de nos prés on voit sans cesse paître

** De sauvages troupeaux dont chacun est le maître.

** Quand nos toits sont deboot au milieu des moissons ;

" Que nos grasses brebis aux épineux buissons

'' Accrochent, en passant, leurs blancs flocons de laine ;

" Que d'un foîn parfumé chaque grange est bien pleine,

** Que, dans les prés en fleurs, les taureaux lourds et gras

" Paissent tranquillement ou prennent leurs ébats,

" Nul roi Georges ne vient, par d'infâmes apôtres,

** Sans honte nous ravir et les uns et les autres ! "

Le vieux Pâtre, à ces mots, fit, dans sa noble ardeur.

Jaillir de sa narine un souffle de fureur,

Et frappa, de son poing, la table de mélèze.

Ses compagnons surpris bondirent sur leur chaise,

Et le père Félix oublia, cette fois,

La prise de tabac qu'il tenait dans ses doigts.

Mais il reprit bientôt, le souris sur les lèvres :

" Défiez-vous pourtant, défiez- von s des fièvres :

*' Elles sont bien à craindre en ces brûlants climats. '

" Comme dans l'Acadie on ne les guérit pas

dbyGoogk

ÉVANGÉLINB 79

^' En mettant à sou cou, peudaut une journée, " Une écale de noix avec une araignée."

Pendant que l'on causait sur un ton familier.

Dehors un bruit de pas fit trembler Tescalier,

£t puis l'on entendit des ris et des paroles.

C'étaient les invités : quelques pâles créoles,

Quelques Acadiens devenus des planteurs

Loin du joug odieux de leurs persécuteurs,

Sur le sol fortuné qui leur offrit asile.

Ils venaient voir souvent leur bon ami Basile.

Plusieurs avaient connu, dans le bourg de Grand Pré,

La jeune Evangéline«t le pieux curé.

Quelles ne furent pas, dans la maison du pâtre,

De tous ces exilés réunis au même âtre

La joie et la surprise, alors que sur leur cœur

Ils pressèrent ces gens que 1(3 même malheur

Avait disséminés sur de lointaines plages !

Un reflet de bonheur éclaira les visages

Et le ciel fut témoin d'un spectacle émouvant ;

Ceux qui ne s'étaient pas connus auparavant

Echangèrent aussi des vœux doux et sincères :

Partout, il est bien vrai, les malheureux sont frères.

Un son mélodieux, une vibration

Suspendirent alors la conversation.

Michel, le troubadour aux longs cheveux de neige,

Et tons les jeunes gens qui lui faisaient cortège.

Venaient de s'assembler dans un autre salon,

Et le barde accordait déjà son violon.

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Bientôt les pieds brûlants frémissent en cadence :

Sons les lambris de cèdre une élégante danse

Fait ondoyer bientôt ses orbes gracieux.

Un éclair de plaisir inonde tous les yeux }

Un sourire charmant sur les lèvres se joue -,

Un brillant incarnat colore chaque joue ^

On chuchotte, en riant, des mots pleins de douceur j

La main presse la main et le cœur parle au cœur !

La danse, sans repos, déroulait sa spirale.

L'un près de l'autre assis, tout au bout de la salle,

Basile et le pasteur parlaient, les yeux baissés,

De leur ami Benoît qui les avait laissés :

Tandis qu'Evangéline, eu proie aux rêveries,

Promenait ses regards sur le sein des prairies.

Bien de tristes pensers et de chastes désirs

S^éveillaient dans son âme au bruit de ces plaisirs !

Les propos éveillés, la danse et la musique

La rendaient plus pensive et plus mélancolique.

Elle croyait alors entendre encor les voix

De l'océan plaintif ou des immenses bois.

Elle sortit pour fuir une joie importune.

Le vent ne sonfBlait point j l'oiseau dormait; la lune

Semblait s'être arrêtée au bord de la forêt,

Pour donner à l'écorce un lumineux reflet.

A travers les rnmeaux, sur la calme rivière,

Tombait, de place en place, un réseau de lumière,

Comme tombe un penser d'espérance et d'amour

DanSyl'âme qui se trouble et qui se ferme au jour.

Et la fleur autour d'elle, ouvrant son brillant vase,

Sa corolle d'argent, sa coupé de topaze.

yGoogk

ÊVANGÊLINE 81

Et la âear promeuuit, hnmblemont et sans brait, Un suave parfum sur l'aile de la nuit :

Et c^était sa prière et sou liommage au Maître Qui veille sar ses jours après l'avoir fait naître. Mais Pâme de la vierge envoyait vers les cieax Un aiôiue plus pur et plus délicieux } Comme la flrnr pourtant elle était exposée A l'ombre de la nuit, à Panière rosée.

Et quand elle franchit la porte du jardin, Sous les chênes, au bord de la plaine, soudain, La luue qui noyait les bois, Tonde et le sable, Parut d'une langueur douce, indéfinissable.

Inonder ses esprits. Alors tout se taisait j Sur la vaste prairie, au loin, tout reposait, Hors tes mouches-à-feu, vivantes étincelles, Qui tournoyaient dans l'air sur lours rapides ailes Et trahissiiit^nt leur vol par un sillon de feu. Au-dessus de son front, dans le fond du ciel bleu, Scintillaient vivement les étoiles paisibles, Pensers du Tiiut-Paissant à tous rendus visibles. L'homme n'admire plus ces merveilles de Dieu; Seulement, il a peur quand il voit au milieu De ce temple étonnant qui s'appelle le Monde, Passer une comète étrange et vagabonde.

Comme une main de flamme écrivant un arrêt.

L'âme d'Evangéline, en sa tristesse, errait Dans les champs infinis où rayonne l'étoile, Comme au milieu des mers une barque sans voile.

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82 ÊVANGÉLINE

La vierge s'écria : (îabriel ! Gabriel !

'* Où fuis-tu ? Vers quels lieux te conduit le ciel?

" N'en tend s- tu pas, ami, ma voix qui se lamente?

" Ne devines-tu point que tu fuis ton amante?

" Je te clierche partout, nulle part ne te vois !

** J'écoute tous les sons et n'entends point ta voix !

*' Oh ! que de fois ton pied, loin du bruit de la foule,

*' A passé ce chemin qu'aujourd'hui mon pied foule!

'* A l'ombre de ce chêne, oh ! que de fois, le soir,

" Fatigué du travail, ne vins-tu pas t'asseoir,

" Pendant que loin de toi, sur la mousse endormie,

" En rêve te voyait ta malheureuse amie!

" Que de fois sur ces prés ton anxieux regard

" Erra comme le mien, vers le soir, au hasard !

'* Gabriel ! Gabriel ! oh ! quand te reverrai-je ?

'* Quand donc, mon bien -aimé, quand te rétro uverai-je t "

Alors elle entendit gazouiller, tout auprès, Un jeune engoulevent juché sur un cyprès.

Son refrain, aussi doux que le chant de la flûte, Ondula, sous les bois, comme l'onde qui lutte Contre les chauds baisers des brises du matin. Et, d'échos en échos, mourut dans le lointain.

L'aube du jour suivant fut tout à fait riante ; Les plantes se berçaient sur leur tige pliante, La rosée émaillait le g.izon de ses pleurs, Et, dans l'air attiédi, les orgueilleuses fleurs Répandaient les parfums de leur coupe d'albâtre. Le prêtre, sur le seuil de la mai&on du pâtre.

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Dit à ceux qai partaient : '' Mes boiiR ami», adieu !

" Je vais, priant pour vous, vous attendre en ce lieu.

^^ Ramenez- nous bientôt le prodigue frivole,

'^ Bientôt ramenez-nous aussi la vi«Mge folle

'' Qui dormait sous les bois quand Pépoiix est venu."

Evangéline, alors, dit d'un air ingénu :

" Adien, mon pèro, à vous, à ce charmant anilo !"

Puis elle descendit, avec le vieux Basile,

Au bord de la rivière où plusieurs canotiers

Les attendaient assis au pied des cocotiers.

Ils partirent. L'espoir encourageait leur âme.

Le matin rayonnait au fond de chaque lamt*.

Docile aux avirons, le rapide canot

S'éloigna du rivage et disparut bientôt.

Ils poursuivaient en vain, dnns leur course obstinée,

Celui que devant eux, hélas ! la destinée

Chassait comme une feuille au milieu des déserts,

On comme le duvet de l'oiseau dans les airs !

Cependant un jour fuit ; un autre, un jiutre encore ! Au coucher du dernier pas plus qu'à son aurore Ils n'ont pu découvrir la trace du fuyard.

Ils ont interrogé longtemps, de tonte part, Les fleuves, les forêts, les lacs et leurs rivages : Et, ponr franchir ainsi ces régions sauvages, La vierge défaillante et les vaillants rameurs N'ont eu pour se guider que de vagues rumeurs. Et la nacelle, comme une aile ouverte, vole.

Ils arrivent enfin dans la ville espagnole

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84 ÉVANGÉLINB

Oh Gaibriel dovnit acheter des mulets.

Le jour doniit le ciel <le ses derniera reflets.

lis de8cendt*nty lassé"*, dans la premier» auberge.

Loquace et babillard, Thôte qui les héberge

Leur racM>nte aussitôt, comme un fait bien certain.

Qu'un jeune lionuuf* du sud, un jeune homme châtain,

Front noble et soucieux, regard plein de finesse,

Un jeune homme appelé Gabriel Lajeunesse,

Etait parti la veille avec ses compagnons

Pour courir la prairie et chasser les bifions.

Bien loin à l'occident sont d'immenses campagnes, Désertes régions où de hautes montagnes Elèvent vers le ciel leurs sommets recouverts, Sous le souffle glacé des éternels hivers, D'une neige éclatante et d'une glace épaisse. De place en place, un roc se déchire et s^aflTaisse Pour ouvrir une gorge, un ravin périlleux Oii passent, en criant sur leurs âpres essieux, Les pesants chariots de quelque caravane.

Au couchant, l'Orégon roule une eau diaphane ; De cascade en cascade, au loin, vers le levant, On voit le Nebraska verser son flot mouvant;

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iVANGÊLIKI 85

SoQB le ciel da midi maiotea autres riyière», Cbarriaut, sans repos, les sables et tes pierres Des sierras que fouette un souffle des déserts, Coulent vers Tocéaii avec des bruits divers Comme les chants d*un orgue ou tes sons d^une lyre Qu'une main fiiit vibrer dans un pieux délire. Et puis, entre les flots de ces nombreux torrents Qui dirigent leurs cours vers des cieux différents, Se déroulent sjins un la z6:ie des prairius, Océiin (le gazon, mers ou pbiines fleuries Qui courbent sous le vent et bercent au soleil ha i*ose, le foin yert et l'amorplias vermeil. Là, flers on courroucés, sur les flots de verdure Des troupeaux de bisons errent à l'aventure ; Là courent les chevreuils et li*s souph^s élans, Les sauviiges chevaux avec les loups hurlants ; Là s'allument des feux qui dévorent la terre ; Là des vents fatigués souiflent avec mystère. Les sauvages tribus de-^ enfants d'Ismaël Arrosent bien souvent ces lieux d'un sang crui'l ; Et Tavide vautour, hâtant ses ailes lentes.

Eu tournoyant dans l'air, suit leurs pistes sanglantes Et semble, esprit vengeur des vieux chefs massacrés, Trouver, pour fuir au ciel, d'invisibles degi'és. De place en place on voit s'élever la fumée Au-dessus de la tente où la horde affamée Fait bouillir, en dansant autour de son brasier, Dans un vase de pierre, un'chevrenil tout entier. De place en place, aussi, se mirant dans les ondes Qui sillonnent partout ces retraites fécondes, Fleurit quelqae bosquet où T oiseau va chanter. Et l'ours morose vient, tout en grognant, hanter

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86 ÉVÀNGÉLIKE

Lee cavernes d'an roc, le fond d'une ravine Où sa griffe déterre une ainère racine.

Puis au-dessus de tout, limpide, radieux^ Comme un toit protecteur se déroulent les cieux.

Mais toujouis Gabriel continuait sa course.

Il avait remonté plus d'un fleuve à sa source ;

Et près des monts Ozarks au flanc sévère et nu

Avec ses compagnons il était parvenu.

Et depuis bien des jours le vieux pâtre et la vierge

Avaient quitté la ville et la petite auberge

Où l'hôtelier leur dit le départ du trappeur.

Toujours encouragés par un espoir trompeur,

Avec des Indiens au visage de cuivre

Ils s'étaient mis en route empressés à le suivre.

Parfois ils croyaient voir, à l'horizon lointain.

S'élever vers le ciel, dans l'air pur du matin,

De son camp éloigné la fumée ondulante :

Le soir, ils ne trouvaient, sous la cendre brûlante,

Que des brasiers éteints et des charbons noircis.

Quoique bien fatigués et rongés de soucis

Ils ne s'arrêtaient pas, et, sans perdre courage.

Ils poursuivaient plus loin leur pénible voyage,

Comme si quelque fée au pouvoir merveilleux

Avait avec malice étalé, sous leurs yeux,

Ces mirages menteurs, cette ombre enchant resse

Qu'on croit saisir toujours, qui s'éloignent sans cesse.

Comme tous ils étaient un soir au campement, Assis autour du feu, parlant tranquillement.

yGoogk

ÉVANGÉLINB 87

Ils virent arriver une femme sauvage.

Le chngriu se peigiiaiit sur sou pâe yi.^^agc ; Mais ou ToyaiC briller, dans son œil abattu, Une force étonnante, une grande vertu.

C^était une Shawnée. Eile allait aux monta;;nes Rejoindre ses parents et ses jeunes compagnes Qu'elle avait dû quitter pour suivre son époux A Li chasse aux castors, aux ours, aux caribous, Jusqn^aux lieux où l'hiver étend son aile blanche. Mais elle avait vu, là, le féroce Comanche, Enivré de fureur, du tomahawk armé, Massacrer, sous ses yeux, son mari bien aimé, Un chasseur de Québec, un fier visage Pâle Qui brava ses bourreaux jusqu'à son dernier râle. Or, ce récit n'était pas une fiction.

Ou coDSola la femme en son affliction, Puis on la fit asseoir à la modeste table Quand la braise eut doré le chevreuil délectable.

Lsissés du poids du jour et du poid» des ennuis, Quand le repas fut fait, que le voile des nuits Eut ouvert, sous le ciel, ses grands replis humides, Les fils de TAcadie et leurs fidèles guides Livrèrent au repos leurs membres fatigués.

Pondant que les rayons capricieux et gais Du brasier qui fl.imbait au sein de la prairie Jouaient sur leur front blême et leur joue amaigrie, LUudienne s'en vint, l'âme pleine de deuil.

S'asseoir sur le gazon et tout auprès du seuil De la tente où donnait la jeune Evangéline.

Elle voulait eucore redire à l'orpheline,

88 ÉYANGÉLINE

Le récit doaloureux de ses derniers malhenrs.

Elle lui répétn, les yeux noyés de pleura.

Arec ce doux parler, ce ton mélancolique

Qui distinguent partout Tenfant de l'Amérique,

Sa première espérance et ses félicités,

Sou amour, son hymen et ses adversités !

Comme elle avait de joie et de peur d^êtro mère,

Et plaignait sun enfant de n'avoir point de père !

Evangéline, émue à ces tristes discours.

Donna, pendant longtemps, à ses pleurs libre cours.

Elle voyait près d'elle une autre infortunée,

A d'éternels chagrins comme elle destinée ;

Un cœur brûlant d'amour, déçu, blessé, flétri,

Et privé pour jamais de son objet chéri.

Les liens du malheur unirent ces deux femmes.

Et d'intimes rapports enchaînèrent leurs âmes.

La vierge d'Acadie à la femme des bois

Dit aussi ses douleurs et depuis quels longs mois,

Bien loin de sa patrie, elle était exilée.

Et la femme des bois, la figure voilée,

L'écoutait en silence, assise à quelques pas.

Ses yeux étaient de ânmme ; elle ne pleurait pas.

Quand la vierge eut fini de dire son histoire L'indienne pencha la tête. On eut pu croire Qu'une terreur nouvelle obsédait son esprit : Mais un moment après, tressaillante, elle prit Dans ses deux frêles mains les mains d'Evangéline, Puis, assise à ses pieds dans l'ombre et la bruine, Elle lui répéta l'histoire de Mowis, Fiancé de la neige et brillant comme un lis,

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ÉVAKGÉLINE 89

Qui, s'étint fait chérir d'une vierge encor pure, Une nnit partagea sa coache de verdure, li^t da discret wigwam sortit sondaiiiement Quand le rayon da jour dora le firmament; Qui pâlît, se fana, se fondit comme une ombre, Aux baisers du soleil qui chassait la nuit sombre. Son amante abusée, eu proie à ses regrets.

Le suivit, en pleurant, jusqu'au bord des forêts, Tendant vers lui ses bras pour retnrdiM- s:i fuite. £t sans se reposer elle redit ensuite, Avec le même accent si doux et m nouveau.

Comment, pendant la nuit, la belle Lilinnu, Imprudente, et parfois iétrère en sa conduite, Par un méchant fantôme avait été séduite.

Ce fantôme venait, vers le déclin du jour.

Se cacher dans les pins qui voilaient son séjour, £t, lorsqu'elle passait le seuil de sa cabane. Un carquois à la main, le front ceint de liane, De sa noire retraite il sortait pour la voir. Il soupirait d'amour comme le vent du soir £t murmurait tout bas de bien tendres paroles. Lilinau, se fiant à ces propos frivoles, Rechercha sa présence et l'aima tendrement.

Chaque soir il venait vers elle constamment.

Eu caressant, un jour, ses verdoyantes plumes Elle suivit son vol h travers bois et brumes. On ne la revit plus. Sa tribu la chercha ; Mais personne jamais, sans doute, n\approcha Du gîte oh Tenchanteur la retenait captive.

Toujours Evangéline écoutait, attentive.

Les contes merveilleux de la femme des bois, Elle était dans l'ivresse, et cette douce voix

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L'avait, en la cliarmant, tout à coup trauspoitée Jiisques à l'horizon d'une terre enchantée.

Vers un monde idéal son cœur prenait l'essor.

Après quelques instants, comme une boale d'or, L i lune se leva sur l'Ozark aux liane* cliauves. Elle fit peu à peu glisser ses reflets fauves Sur les plaines en fleurs et les monts de granit, Sur les haines de l'antre et les amours du nid. La tente déployée apparut toute blanche ', La mousse et le roseau, le gazon et la branche Prirent l'éclat brilLint que donne le fiimas ', Les fontaines, les lacs miiimurèrent plus bas ; Uu souffle parfumé vola sur les prairies.

La vierge abandonnait enc<»re aux rêveries

Son esprit enivré, son cœur toujours aimant. -

Mais une vague peur, mais un pressentiment

Se glissaient dans sou âme et troublaient son ivresse,

De même qu^uii serpent se glisse avec adresse, .

Roulant ses orbes froids à travers les buissons.

Dans le nid où l'oiseau gazouille ses chansons.

£t ce pressentiment n'était point un mystère.

Il venait des esprits qui descendent sur terre

Dévoiler l'inconnu dans les rêves des nuits.

Elle sentit soudain redoubler ses ennuis.

Quelque chose lui dit, dans un secret langage.

Que, pareille en sa course à la vierge sauvage.

Elle aussi poursuivait un fantôme menteur.

Tout dormait cependant. Dans le calme enchanteur,

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ÉVANGÉLTNE 91

Le sommeil descendit sur elle comme un baume Et fit se dissiper la crainte ec le fantôme.

Aussitôt qu'apparut l'aube du lendemain Leà yaiilants voyageurs reprirent leur clieiniu. Jeune et pourtant au deuil ]\ jamais condamnée. Avec eux s'éloignait la plaintive Slmwnée.

— " Ecoute, Evangéline .... écoute-moi, ma sœur, ** Dit-elle, je connais c(^8 lieux comme un cbasseur. '^ Sur le flanc de ces monts où Taiglo à mis sou aire, " Le flanc que le soleil en se touchant éclaire, '' Est as»iâ un village, une humble mis-ion '* Oh l'on aurait pour nous de la compassion. *' Le chef delà peuplade est une Robe-noire.

'^ Son souvenir toujours sera dans ma mémoire, '* Car autrefois j'ai vu son peuple bien souvent '' Chanter comme l'oiseau, «çéinir comme le vent '* Pendant qu'il lui parlait de la vie éphémère ' Et du divin Jésus et de sa sainte mère."

Evangéline, alors, dit à ses compagnons :

— " Allons vers ce hameau. Ilâtons-nons : atteignons ^^ Le bourg que ce mont setnble enlever sur son aile, " Peut-être aurons-nous là quelque bonne nouvelle."

A peine eut-elle dit que les aventuriers Guidèrent vers les monts leurs rapides coursiers. Quand le soleil entra dans son lit de nuée La troupe voyageuse, ardente et dénuée, Détourna la montagne et découvrit au loin

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92 ÉYÀKGÉLINI

Une grasse prairie où se berçait le fain.

Où serpentaient les eaax de plus d'uue fontaine. Elle entendit chanter plus d'une voix lointaine^ Et vit le groupe heureux des tentes des chrétiens Unis dans ces déserts par de sacrés liens.

Au pied d'un chêne antique^ au milieu du village^

Sur un épais ta pis de mousse et de feuillage,

Le peuple plein de foi s'était agenouillé.

Ce chêne, que l'hiver n'avait pas dépouillé,

Ettiit l'unique temple. Un crucifix de marbre

Avait été fixé dans l'écorce de l'arbre,

Et semblait reposer un regard triste et doux

Sur ces humbles chrétiens tombés à ses genoux.

A travers les rameaux du chêne solitaire

La prière et le chant s'élevaient de la terre

Et montiient vers les cieux comme un divin encens.

Les voyageurs, touchés de ces naïfs accents,

S'avancèrent sans bruit, la tête découverte,

Se mirent à genoux sur la pelouse verte.

Et prièrent longtemps avec dévotion.

Quand le prêtre eut donné la bénédiction.

Qui tomba de sa main sur la foule attendrie

Comme aux jours du printemps, sur la terre tiédie.

Tombe le grain de blé de la main du semeur.

Il s'avança vers eux, sollicitant l'honneur

De les avoir dès lors pour hôtes dans sa tente.

Basile, un peu confus, d'une voix hésitante,

L'assure au nom de tous d'un respect filial.

En entendant parler son langage natal

Le ministre de Dieu sent une grande joie.

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ÉVANGÉLTNE 93(

Et., suivant iin sentier où la vordnre ondoie, Il gaide à son wigwara les visiteurs nouveaux, Pais il les fait asseoir sur des lits de rameaux Qu'il recouvre avec soin de peaux de bête fauve ; Bientôt après, signant do la croix son front cli luvc. Il partage avec eux ses gâteaux de maïs.

Mets de tous les repas dans ces lointains pays, Et, souriant avec douceur, à tous il passe.

Pleine d'eau jusqu'au bord, sa vieille calebasse.

Eux, sans perdre de tomps, après quelques propos. Racontent leur histoire en goûtant le repos.

Le prêtre leur répond d'une voix solennelle : — '^ L'aube n'a pas six fois aux cioux tendu son aile, '^ Le soleil ne s'est point six fois, non plus, enfui, ** Depuis que Gabriel, des trappeurs avec lui, '^ S'est assis sur la natte oh. la vierge est assise. ** Pour se rendre à mes vœux, d'une voix indécise '^ Il me dit longuement son lamentable sort, ** Puis il continua sa course vers le Nord."

La voix de ce pasteur et ut bien onctueuse ; C'était vraiment l'écho d'une âmo vertueuse Qui sait rendre léger le fjirdeau du devoir j Mais pour la vierge, hélas ! c'était le désespoir j Et chaque mot tombait dans son âme tremblante. Comme, durant l'hiver, la neige ruisselante Tombe dans le nid d'oii l'oiseau s'est envolé.

yGoogk

94 ÉVANGÊLINE

— ** Il VI clriasor bien loin dans un lieu désolé. Continu i le prêtre, *' à la saison prochaine, " Avec nom il vii'niliM prier sous le grand chêne. *• Eî<pér«)iis (j'ie le ciel protégera ses pas."

Evangélint* «lit. : *' Ne le voudrait-il pas?

'* Permettez d«»nc qu'ici, mon père je demeure

** Pour iititMidie l'époux ou bien ma dernière heure."

Le bon missiojinaire, accédant à ses vœux.

Lui répondit : Restez, mon enfant, je le veux,"

Le lendemain matin, revêtu de son aube, Le prêtre dit la messe à la cl irté de l'aube ; Et quand fut consommé l'holocauste divin, Basile fie seller son coursier mexicain Et partit. Il allait regagner ses rivages.

N'ayant plus avec lui que les guides sauvages.

Les jours se succédaient lentement, lentement, Et partout le maïs (pii semblait seulement Un verdoyant duvet répandu sur la terre, Quand la vierge aniva dans le bourg solitaire, Balançait anjonrd'hui, comme des flots mouvants. Ses longues tiges d'or au caprice des vents.

On éplucliMit déjà, dans l'amour et la joie, Les épis couronnés d'une aigrette de soie.

Les tilles du hameau rougissaient si leur main Développaient alors des graines de carmin, Les filles rougissaient et cachaient leur visage, En riant en secret de l'amoureux présage;

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Mais elles se moquaient du pauvre épi tortu, L'appelaient un brigand, un épi sans vtrtn, Qui ne méritait point sa place «lans la tressi^. Auprès d'Evangéline étrangère à Pivresnt^ Alors nul blond épi ifamena Gabriel.

Lie prêtre lui disait : *^ Laisse faire le ciel Et le ciel à la fin entendra ta prière.

Dans le cbamp du Seigneur sois fidèle ouvrière. Il est; dans nos déserts, mon enfanf, une Heur Petite, sans orgueil et san.s vive couleur ; Vers le n<»rd en tout temps son calice s'incline. C'est une fleur que Dieu «lans sa bouté divine Sènïe, de place eji place, en ces prés étendus Pour diriger les pas des voyageurs p4*rdus.

Semblable à cette plante est la Foi dans notre âme. Les fleurs des passions ont bien plus de dictame. Plus de vives couleurs, pluH de pompeux éclats ; iVLais soyons défiants, elles trompent nos pas Et leur baume suave est, hélas I bien funeste. Seule ici-bas la Foi, cette plante céleste, Est le guide éclairé de nos pas chancelants : Ensuite elle orne, au ciel, nos froiits étincelants.

Ainsi venaient déjà les beaux jours de Tantomne.

Ils passèrent pourtant ! Les fruits de leur couronne

Tombèrent, un p.ar un, sur le guéret durci.

Gabriel ne vint pas ! l'hiver s'enfuit aussi ;

Le printemps embaumé s'ouvrit comme nnerose 5

L'abeille butina la fleur nouvel-éclose ;

Dans le calme des airs, sur les feailles des bois,

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L'oiseau bleu fit pleuvoir les accords de sa voix. Gabriel ne vint pas ! Cependant sur son aile La brise de l'été portait une nouvelle Plus douce que l'arôme et l'éclat des bouquets, Lo murmure des eaux, la fraîcheur des bosquets. Cette nouvelle al hait combler plus d'une attente : " Gabriel le chasseur avait planté sa tente, Disait-on dans le bourg, depuis bientôt un an, Près de la Saginaw au fond du Michigan.

Ëvangéline, enfin rendue à l'espérance, Oubliant sa faiblesse, oubliant sa souffrance, Et tout ce qu'a d'amer une déception.

Fit ses derniers adieux à l'humble mission.

Cherchant à fuir ses maux, sa triste destinée, Avec elle partit la fidèle Shawnée.

Après avoir longtemps erré dans le désert ; Après avoir, hélas ! plus d'une fois souffert D'une cruelle faim et d'une soif acerbe j Après avoir couché, sans nul abri, sur l'herbe, Elle atteignit des bois éloignés vers le Nord Et de la Saginaw suivit longtemps le bord.

Un soir elle aperçut, au fond d'une ravine, La tente du chasseur. . . . Elle était eu ruine ! . . .

Sur les ailes du temps s'envolaient les saisons. La pauvre Ëvangéline, :uix loiiitiiiis horizons, Ne voyait pas en cor le boiiheur apparaître.

Un profond désespoir consumait tout son être. Sous les feux des étés, les frimas des hivers. Elle traîna sa peine en bien des lieux divers. Tantôt on la voyait, aux missions moraves.

Priaot Dieu de briser ses terrestres entraves;

Sur un champ de bataille aax malheureux blessés

Tantôt elle portait des secours empressés;

Elle entrait aujourd'hui dans une grande ville

Et demain se cachait dans un hameau tranquille.

Comme un pâle fantôme on la voyait venir,

Et souvent de sa fuite on n'avait souvenir.

Quand elle commença sa coui'Me longue et value

Elle était jeune et belle, et soji âme était pleine

De suaves espoirs, de tendres passions :

Sa courte s'achevait dans les déceptions !

Elle avait bien vieilli ; sa joue était fanée ;

Sa beauté s'en allait I Chaque nouvelle année

Dérobait quelque charme à sou regard st*rein,

Et traçait sur sou front les rides du chagrin.

On découvrait déjà, sur sa tête flétrie,

Quelques cheveux d'argent, aube d'une autre vie,

Aurore dont l'éclat mystérieux et doux

Nous dit qu'un nouveau jour va se lever pour nous ;

Comme, au premier rayon dont le ciel s'illumine,

Sous le voile des nuits le matin se devine.

Dans cette heureuse terre oii de flots azurés Le Delaware arrose, et les vais et les prés.

Il R'élève une ville et populeuse et fière Qui baigDe tout gaiement ses pieds dans la rivière Et garde avec amour, dans son bois enchanteur, Le vénérable nom de Penn, son fondateur.

Là l'air est imprégné d'une douceur extrême Et la pêche est vraiment de la beauté l'emblème j Là, comme un doux écho, chaque rue a sa voix Qui répète les noms des arbres d'autrefois.

Comme pour apaiser les plaintives Dryades Dont on a démoli les vertes colonnades.

C'est là qu'Evangéline avait enfin goûté, Après tant de tourmenta, quelque tranquillité. Et c'est là qu'était mort Leblanc, le vieux notaire. De ses cent petits-fi!s, quand il quitta la terre. Un seul était venu s'asseoir à son chevet.

C'est dans cette cité que la vierge trouvait Le plus de souvenirs de sa terre natale.

Elle aimait des Quakers l'existence frugale Et l'usage charmant qu'ils ont de tutoyer :

Cela lui rappelait quelque peu son foyer.

Et l'Acadie où, dans la joie et les misères.

Les habitants unis se trairaient tous en frères. Quand d'espérer en vain son cœur fut enfin las. Par un divin instinct, ses pensers et ses pas, Comme certaine fleur se tourne à la lumière.

Se tournèrent alors vers cette ville altière. ' Quand la brise s'élève au réveil du matin Et chasse les brouillards jusque dans le lointain, Le voyjigeur aîssis sur le flanc des montagnes Voit naître, sous ses pieds, à travers les campagnes. De longs ruisseaux d'argent tout frangés de rameaux. Des landes et des lacs, des bois et des hameaux ;

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Ainsi, quand les bioaillards s'enfuirent de sou âme,

Bien loin, aa-dessoas d'elle, en des sentiers de âainnie.

Elle vit graviter le monde étin celant ;

Et les sentiers ardus que d'un pas chancelant

Elle avait remontés avec tant de constance

Semblaient courts maintenant, et brillaient à distance.

Cependant Gabriel n'était pas délaissé :

La vierge, dans son cœur sous le deuil aflEaissé, Gardait fidèlement sou image bénie, Mais elle la gardait charmante, rajeunie, Comme en ce jour heureux o\x, la dernière fois, Assise à ses côtés, elle entendit sa voix!

Les ans n'avaient point pu changer cette figure Qu'elle vit autrefois si placide et si pure ! Pour elle son amant n'avait jamais vieilli :

L'absence et le malheur l'avaient même embelli Il était comme mort, mort à la fleur de l'âge. Dans toute sa beauté, sa force et son courage.

En son exil lointain, sous un ciel étranger, Evangéline apprit bien vite à partager L'angoisse du chagrin, les pleurs de l'indigence. Elle savait user envers tous d'indulgence, Priait également pour tous. Sa charité Ne perdait jamais rien de son intensité ; Et rappelait alors ces fleurs dont les calices, Sans perdre de parfums, sans perdre de délices, Répandent dans les airs leurs suaves odeurs.

Sou cœur brûlait souvent de divines ardeurs;

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100 ÊVANGÉLINE

Elle ne formait pas alors d'autre espérance Que de suivre Jésus avec persévérance.

Elle entra dans un cloître et coupa ses cheveux, Puis au pied des autels prononça do saints vœux.

On la vit bien souvent dans les coins de la ville

Où, comme un noir essaim, grouille un peuple servile^

Où, pour cacher ses pleurs, sa faim, sa nudité,

L'indigence se plonge avec avidité,

Oh la femme malade est sans p.iin et travaille

Pour nourrir ses enfants qui gisent sur la paille }

Bien souvent on la vit, dans ces coins isolés.

Porter un doux espoir sous les toits désolés.

Fiorsqne la foule était tout à fait disparue.

Que tout dormait, le guet qui longeait chaque rue.

Criant dans la rafale et dans l'obscurité

Que tout était tranquille au sein de la cité,

Le guet voyait toujours dans quelqu' humble mansarde

S'éveiller les reflets de sa lampe blaf.irde.

Avant qu'à son sommeil l'heureux fut arraché,

L'Allemand matinal qui venait au marché

Avec fleurs et fruits mûrs dans sa lourde charette,

La rencontrait souvent qui gagnait sa retraite.

Sans effroi, tout seule, eu priant, en pleurant,

Après avoir veillé près du lit d'un mourant.

Sur la cité de Penn une peste maligne

Vint fondre un jour. Hélas, plus d'un funeste signe

En avait averti Torgueilleux citadin.

Des sauvages pigeons avaient paru soudain :

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ÉVANGÉLINB 101

Ils sortaient des foiêts où pour toute pâture Ils n'avaient pu trouver qu'une noix sèche et dure. Leur vol pendant longtemps avait terni le jour. Les fauves, les oiseaux avaient fui leur séjour.

Ainsi que dans les mois d'avril et de septembre,

Sur les cliîinips tout fleuris et tout parfumés d'ambre,

L'océan pousse un flot qui monte, monte encor.

Jusqu'à ce que le pré soit lui-même un lac d'or j

De même, franchissant sa borne îiccoutumée,

L'océan de la mort sur la i»laino embaumée

Oii fleurissait la vie, où rayonnait l'azur,

Avec un h)ng sanglot jeta son flot impur.

Le riche, par ses biens, la beauté, par ses charmes.

L'enfant, par ses soupirs, la mère par ses larmes

Ne purent désaimer le terrible oppresseur ;

Et le frère mourait dans les bras de sa sœur.

L'enfant, vu s'endormant sur le sein de sa mère,

L'épbuse, à son réveil d'une joie éphémère !

L'indigent, délaissé dans ce moment fatal.

Sans amis, sans parents, frappait a l'hôpital,

La demeure de ceux qui n'ont point de demeure j

C'est là qu'il attendait, hélas ! sa dernière heure.

En ce temps l'hôpital s'élevait retiré,

En dehors de la ville, au coin d'un large pré:

Aujourd'liui, cependant, la cité l'environne,

Et ses murs lézardés, le toit qui le couronne

Semblent être un écho qui répète aux lieureux

Ces mots que Jésus dit chez Simon le lépreux :

— " Des pauvres sont toujours au milieu de vous autres.''

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102 ÉVANGÉLINB

Nuit et jour, à l'hospice, avec de saints apôtres,

Ou voyait accourir la sœur de charité.

Et quand elle parlait de la félicité

Que Dieu réserve, au ciel, à ceux qui sur la terre

L'ont tendrement aiuié comme on aime un bon père,

Le mourant souriait et retrouvait l'espoir.

Sur le Iront de la vierge il croyait entrevoir

Une vive auréole, une lueur divine,

Comme au front de ses dieux un artiste en dessine,

Ou comme de bien loin, pendant l'obscurité,

On en voit resplendir au front d'une cité.

Son regard lui semblait un layon, un dictanie

De ce ciel où bientôt allait monter son âme.

Un dimanche matin, tout reposait encor Et l'orient jetait à peine un reflet d'or, Elle sortit songeant à ses pauvres malades.

Dans l'air chaud de l'été, sous ses vertes arcades, Le jardin balançait mille odorantes fleurs.

Elle choisit alors celles dont les couleurs Pouvaient rendre, peut-être, un sourire à la bouche Des patients cloués sur leur funèbre couche ; Elle flt un bouquet, puis ensuite monta.

La brise, au même instant, sur son aile apporta Les sons mélodieux d'une cloche lointaine.

Des accents cadencés flottèrent dans la plaine Et parurent s'unir aux murmures des bois :

C'était, au temple aimé, le chant des Suédois. Aussi doux que le bruit d'une aile qui se ferme Le calme descendait. Le deuil avait un terme. La vierge pressentit que sa peine achevait.

ÉYÀNGÊLINE 103

Dans le sombre hôpital, près d« chaque chevet

Se tient un serviteur qu'iiD zèle saint anime.

A l'acge de la mort disputant sa victime,

Sous le regard de Dieu, loin du monde et du bruit,

Il prodigne ses soins et veille jour et nuit.

Sur le front tout brûlant, sur la lèvre qui sèche

Il fait souvent couler quelques gouttes d'eau fraîche ;

Et, quand tout est fini pour ces pauvres humains,

Sur leur poitrine froide il leur croise les mains,

Il leur ferme les yeux et d'un voile les couvre.

Au moment oh la porte en gémissant s'entr'oavre

Plus d'un malade semble enfin se réveiller,

Se tourne lentement sur son triste oreiller

Et fixe sur la vierge un œil plein de souffrance.

Sa présence était douce et rendait Pespérance :

C'était comme, le soir, les feux de l'horizon

Qui vont illuminer les murs d'une prison.

En portant ses regards sur les lits autour d'elle

Elle vit que la mort travaillait avec zèle.

En effet, dans la nuit, plusieurs pestiférés

Que, la Teille, elle avait de ses soins entourés.

Etaient enfin partis de cette pauvre terre ;

Mais d'autres occupaient leurs couches de misère!

Soudain elle s'arrête, et ses pas étonnés Par la crainte et l'effroi semblent être enchaînés. Sa lèvre est entr'ouverte et tout son corps frissonne ; Sous sa morne paupière un vif éclair rayonne ; Sti main laisse tomber son frais bouquet de fleurs } Elle jette un sanglot, s'affaisse et fond en pleura

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104 ÊVANGÉLINE

Les malades, sarpiis. par an effort suprême

Sur leurs chauds oreillers soulèvent leur frout blême.

Près d'elle, sur un lit où tombait son regard, Les servitears venaient de porter un vieillard. Il s'en allait mourant. Sa j.oue était bien creuse j Des cheveux gris tombaient sur sa tempe fiévreuse. Mais dans le même instant un reflet de soleil, En luisant sur son front le renilnit tout vermeil, Paraissait effacer les rides du vieil âge Et rendre la jeunesse à ce pâle visago.

Il était là, cet homme, immobile et sans voix, Le regard attaché sur la petite croix Qu'on avait suspendue au mûr près de ea couche. La fièvre d'un trait rouge environnait sa bouche. On eût dit que la vie, à Pinsfcar dtis Hébreux, Avait rais sur sa porte nn sang tout généreux Pour que l'ange de mort retint encor son glaive. 11 râlait. Ses pensers se perdaient dans un rêve. Il était, je l'ai dit, immobile et muet j Sous le râle, pourtant, sa gorge remuait.

Ses yeux étaient couverts de nuages funèbres ; Ses esprits se plongeaient en de lourdes ténèbre», Ténèbres d'agonie et ténèbres de mort.

Au sanglot que jeta la vierge en son transport,

Il parut secouer pourtant sa léthargie

Et retrouver encor quelque reste de vie.

Il tressaillit j il crut entendre un chant du ciel,

Un chant qui lui disait : " Gabriel ! Oabriel!

" Je te retrouve enfin, et nous mourons ensemble ! "

ÉVANGÉLÏNE 108

Et ce chîint résonnait comme Tairain qui tremble.

DanvS un songe^ aussitôt, il voit, comme aatrefois,

La terre d'Acadie et ses lacs et ses bois ;

Il voit ses préS; ses monts, ses ruisseaux, ses villages,

Et le toit (le son père au milieu dits feuillages,

Et son Evangéline allatit à son côté,

Dans toute Sii jeunesse et toute sa beauté,

Sur la prairie en fieuis, ou le long des rivières!...

Des pleurs d'enivrement coulent de ses paupières...

Il entr'ouvre les yeux, les porte autour de lui :

Li douce vision, hélas ! a déjà fui!

Mais atiprès de sa coiiclie, humble et mélancoliqae,

Il voit, ngenouillée, une forme angélique,

Et c'est Ev«angéline !... Il veut dire son nom,

Mais sa langue ne peut murmurer qu'un vain son.

Dans un dernier transport, sur elle avec ivresse

Il attache un regard tout chargé de tendresse.

Il veut lever la tête et lui tendre la main.

Aussitôt il retombe et tout effort est valu !

Seulement, un sourire éclaire sa figure

Quand de la vierge aimée il sent la lèvre pure

Sur sa lèvre de feu longuement se poser,

Son regard se ranime à ce dernier baiser.

Mais ce n'est qu'un éclair ! On le voit se déteindre :

C'est la lampe qui brille au moment de s'éteindre»

L ' flambeau consumé que réveille un vent frais.

Il pâlit, il se voile, il se ferme à jamais !

Et tout étiiit fini : l'amour et ses délices,

La crainte et les espoirs, la joie et les supplices.

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ËvaDgéliue en pleurs resta pieusement Près des restes sacres de son fidèle amant.

Une dernière fois, dfins Pangoisse abimée, Elle prit dans ses mains la tête inanimée, Doucement la pressa contre son cœur transi Et dit, penchant son front : mon Jésus, merci !

Adieu ! vieille forêt ! Noyés dans la pénombre

Et drapés fièrement dans leur feuillage sombre,

Tes sapins résineux et tes cèdres altiers

Se balancent encor sur le bord des sentiers ;

Mais loin de leur ombrage et de leurs vertes ailes,

Dans le même tombeau, les deux amants fidèles

Dont les afflictions et les maux sont finis.

Reposent, côte à côte, à jamais réunis !

Ils dorment sous les murs d'un temple catholique I

Leurs noms sont ignorés ; la croix simple et ru-îtiquc

Qui disait au passant le lieu de leur repos

Ne se retrouve plus 1 Comme d'immenses flots

Roulent, avec fracas, vers une calme live,

Auprès de leur tombeau, pressée, ardente, active.

S'agite chaque jour la foule de» humains.

Combien de cœurs blessés et remplis de cliMgiins

Soupirent dans l'ennui, dans la sollicitude,

En ces lieux où leurs cœurs trouvent la quiétude !

Combien de fronts pensifs s'inclinent tristement

En ces lieux où leurs fronts n'ont plus aucun tourment!

Combien de bras nerveux travaillent sans relâche

En ces lieux oii leurs bras ont achevé leur tâche I

Combien de pieds actifs se succèdent sans fin

En ces lieux où leur pieds se reposent enfin !

Adiea ! vieille forêt ! Noyés dans la pénombre

Et drapés fièrement dans leur feuillage sombre,

Tes sapins résinenx et tes cèdres al tiers

Se balancent encor sur le bord des sentiers ;

Mais sous leur frais ombrage et sous leur vaste dôme

Ou entend murmurer un étrange idiome,

On voit jouer, hélas! les fils d^m étran;>er !....

Seulement^ sur les rocs que le flot vient ronger,

Et sur les bords déserts du sonore Atlantique

On voit, de place en place, un paysan rustique.

C'est un Acadien dont le plaintif aïeul

Ne voulut pas avoir, pour sépulcre ou linceul,

La terre de Pexil si lourde et si fatale,

Et qui revint mourir à sa rive natale I

Cet homme, il est pécheur: il vit de son filet. Sa fille porte encore élégant mantelet.

Jupon de droguet bleu, chapeau de Normandie.

Elle a de beaux yeux noirs, une épaule arrondie. Sa femme, tout le jour, tourne son gai fuseau ; Ses garçons, comme lui, se complaisent sur l'eau. Dans les veilles d'hiver, quand l'étoile s'allume, Assis au coin de l'âtre où le bois se consume, D'Evangéline on conte, en répandant des pleurs, Aux enfants bien soumis, l'histoire et les malheurs. Et l'Océan plaintif dans ses antres de roche Au loin frémit encore. Il s'agite, il s'approche. Et de profonds Boupirs s'élèvent de ses flots Comme pour se mêler à leurs tristes sanglots.

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