DEUXIÈME SÉRIE
Il était une fois un homme très savant et de beaucoup d'esprit, qui s'appelait Charles Perrault. Il avait été élevé par sa mère et il aimait les enfants. Bon bourgeois de Paris, il sortait d'une famille où l'on avait l'esprit curieux et souple. Son frère Claude, d'abord médecin, étudia l'architecture et excella bientôt dans cet art, au point d'y marquer par des chefs-d'œuvre, dont le plus admiré est la colonnade du Louvre. Lui-même, après avoir complété sans maîtres son éducation, entra dans les bureaux du ministre Colbert et, devenu son premier commis dans la surintendance des bâtiments du roi Louis XIV,
l'ut, comme l'on dirait aujourd'hui, directeur des beaux-arts au grand siècle.
Dans ces fonctions, il se distingua par l'étendue de ses connaissances, la largeur de son goût et la fécondité de ses idées. Il écrivit des ouvrages fort divers de sujets et où se marque le même jugement libre et vif. Les lettrés les lisent encore avec plaisir et profit; ils y trouvent des vues qui devancent leur temps. Entre Descartes et Fontenelle, leur auteur illumine par des éclairs de génie les sujets les plus divers. Il tint tête à Boileau et défendit contre lui les femmes, attaquées dans une satire violente par ce vieux garçon, accablé d'infirmités et qui n'avait pas connu sa mère. Il fut membre de l'Académie française et de l'Académie des inscriptions et belleslettres.
Entre ces mérites et ces titres, il en est un qui emporte tous les autres et assure l'immortalité à Charles Perrault. Aussi longtemps qu'il y aura une littérature française, son nom sera aussi populaire que celui de nos plus grands écrivains. Tous les petits enfants de France lisent Perrault, dès qu'ils savent leurs lettres. Il est l'auteur des Contes de fées.
Charles Perrault avait toujours aimé les enfants. Lorsque Colbert eut fait replanter le jardin des Tuileries, il songeait à le fermer aux habitants de Paris, pour le réserver au roi et à sa cour. « Il y vient, lui fit
observer Perrault, des personnes qui relèvent de maladie pour y prendre l'air; on y vient parler d'affaires, de mariages et de toutes choses qui se traitent plus convenablement dans un jardin que dans une église, où il faudra, à l'avenir, se donner rendezvous. Je suis persuadé, continua-t-il, que les jardins des rois ne sont si grands et si spacieux, qu'afin que tous leurs enfants puissent s'y promener. C'était parler non seulement en homme d'esprit, mais en brave homme, en vrai Français et en bourgeois de Paris. La famille française songe avant tout aux enfants et le Parisien, enfermé dans la grande ville, sait le prix d'un beau jardin, où l'on va se promener seul ou retrouver ses amis, mais surtout où l'on conduit les enfants dès le maillot, où le premier rayon de soleil les voit arriver, quittant les appartements étroits et sombres, pour jouer au sable et à la balle, courir, se remplir la poitrine de grand air, en attendant que, jeunes hommes, ils y reviennent rêver et, s'ils sont poètes, rimer leurs premiers vers.
Perrault était poète ou, du moins, il a fait des vers. Sur la fin de ses classes, il avait passé de longues heures au Luxembourg, à feuilleter les vieux auteurs. Retiré des fonctions publiques et arrivant au déclin de l'âge, bon mari et bon père, il s'était installé dans le quartier Saint-Jacques, près du beau jardin qui avait vu ses premières années. C'est là qu'il a écrit ses contes. A y voir jouer ses enfants, il a songé non seulement à eux, mais à tous les enfants ; il a fixé pour eux le souvenir des récits que lui faisait sa mère-grand; il a voulu procurer
i PETITS PORTRAITS ET NOTES d'aRT.
aux petits le plaisir que, petit, il avait éprouvé luimême.
Ces contes sont bien vieux; ils datent des premiers temps du monde, des premiers hommes dont l'histoire ait gardé le souvenir; ils viennent du fond de l'Asie, du berceau de la civilisation. Ils ont conservé les premières fictions imaginées par les pasteurs de Ghaldée et de Syrie, au temps des patriarches, lorsqu'ils gardaient leurs troupeaux, sous le ciel étoilé, dans les solitudes où Abraham et Moïse entendaient la voix de Dieu. Par ces fictions, les premiers homme? essayaient d'expliquer la nature, de prolonger la vie par l'imagination, de représenter la lutte éternelle du bien et du mal, de la faiblesse et de la force. Telles d'entre elles, comme le Petit Poucet, ne sont rien moins qu'une explication primitive delà Grande- Ourse. Toutes sont nées du même besoin de l'esprit humain qui a produit tant de fables gracieuses ou terribles, toute la mythologie des Hindous, des Chinois, des Grecs et des Romains.
Venus en Europe, de bouche en bouche, de générations en générations, des mères aux enfants et des grand'mères aux petits-enfants, ces contes se sont modifiés suivant le génie et les mœurs de chaque peuple. En France, ils ont revêtu un tour naïf et gracieux. Ils ont donné le premier rôle à ces fées, méchantes ou bienfaisantes, qui peuplaient, croyaiton, nos grands bois et nos vieux châteaux, dansaient au bord des étangs dans un rayon de lune, se ménageaient un palais dans la corolle d'une fleur et, par la vertu de leur baguette, persécutaient et délivraient.
Beaucoup de paysans croient aux fées ; tous les enfants ont commencé par y croire. On raconte toujours les contes de fées aux veillées d'hiver dans les chaumières et, dans les villes, près des berceaux. Ils nous ont effrayés et ravis dans notre jeune âge; devenus vieux, ils nous attendrissent par le souvenir et nous regrettons le temps où nous voyions, « comme si nous y étions )),le Petit Chaperon rouge avec sa galette et son petit pot de beurre, la famille de Barbe-Bleue au sommet de la tour, le Chat Botté enrichissant son maître, Cendrillon au coin du feu, le Petit Poucet guidant ses frères à travers la forêt.
Le théâtre s'est emparé des contes de fées et, naturellement, il en a fait des féeries, la grande fête, longtemps promise pour le carnaval aux enfants bien sages. Il les leur a montrés, vêtus de drap d'or et illuminés de lumière électrique. Il les a fait trembler de peur, en entendant gronder dans la coulisse l'ogre, qui arrive. Il les a fait rire de leur rire frais, lorsque le grand Pierrot, si benêt, près de son petit frère, si éveillé, ouvre sa grande bouche et demande du pain, que son père ne peut pas lui donner.
Il n'est pas un de nous qui n'ait un souvenir de jeunesse inspiré par les contes de fées. Un jour, revenant de Fontainebleau, je me trouvais en chemin de fer à côté d'une petite fille de trois ans et de son père. Il était six heures, le soleil baissait sur l'hori-
zon et Fenfant silencieuse, de ses grands yeux, regardait la forêt violette, où montaient les brumes du soir. Tout à coup, elle dit à son père : « Papa, si le loup rencontrait une petite fille dans la foret, que lui ferait-il? — Il la mangerait, mon enfant. — Et si la petite fille lui disait : Monsieur le loup, je vais chercher du bois pour ma mère qui est malade. — Il la mangerait tout de même. — Même si c'était vrai, papa? — Même si c'était vrai, ma fille. — Mais si la petite fille était avec son père? — Alors le père tuerait le loup. » Et la petite fille fut rassurée.
Dans la plus belle époque de la langue française, Perrault a recueilli et fixé les contes qui font ainsi rêver et parler les petits enfants. Il les a écrits tels que sa mère les lui avait contés, tels qu'il les avait contés lui-même à ses fils. Il s'est refait, sur ses vieux jours, une âme d'enfant pour conserver leur fraîcheur primitive. Cet homme de lettres a évité de faire œuvre littéraire ; il a su conserver la saveur du vieux langage, la naïveté des nourrices, la tendresse des mères-grands. Il a cueilli sur les lèvres des fées de France la fleur de poésie d'où s'exhale encore le doux et fin parfum du vieux temps. Il a comme embaumé ces contes de jeunesse. Sans y songer, il a écrit un chef-d'œuvre pour toutes les générations à venir.
Aussi, chacune d'elles veut-elle avoir ses contes de Perrault. De vingt en vingt ans ils sont réédités
avec luxe et illustrés par l'élite de nos artistes. En voici une édition nouvelle pour les petits Français de 1898*. Elle égale toutes celles qui l'ont précédée et elle a ce mérite de variété originale que l'illustration de chaque conte est l'œuvre d'un artiste diflerent. Elle est comme le résultat d'un concours ouvert entre des maîtres pour charmer les petits enfants.
Je laisse ce bel album aux petites mains impatientes qui vont le feuilleter, mais non sans avoir remercié l'éditeur qui, en me confiant le soin de le présenter au public, m'a donné l'occasion de lire une fois de plus ces histoires merveilleuses et, à travers ces pages, d'entendre le son lointain de voix aimées, qui ne parlent plus et de revoir de chers visages, tels qu'ils étaient à leurs premiers sourires.
Décembre 1897.
1. Les Contes de Perrault, édités avec illustrations nouvelles par la librairie Henri Laurens.