EDOUARD DAMAN
ment injuste. Telle était sa conscience d'observation et sa justesse d'exécution que chacune de ces toiles est nouvelle. Dans toutes, le choix du motif et de l'heure, l'harmonie diiï'érente des tons, les jeux de la lumière et de l'ombre, tantôt la délicatesse des blancs et des gris, tantôt l'énergie des couleurs vives mettent une poésie et une vérité différentes.
Vérité et poésie, il les trouvait dans tout ce qu'il voyait. Il traitait le plein air avec autant de justesse que le clair-obscur, ici plus délicat, là plus vigoureux. Il représentait des maçons construisant une serre sous le jour éclatant qui baigne la colline de Montretout; de forts chevaux hissant un fardier le long de la côte qui aboutit devant sa porte ; des effets d'hiver et d'été. Il descendait à l'hôpital de Saint- Gloud et, dans le cabinet du médecin, vieil ami de sa famille, il peignait sa Consultation à trois personnages : la malade, une petite ouvrière dévorée de phtisie, le docteur qui l'ausculte avec une attention triste et la sœur de Saint-Vincent, impassible et douce, qui va la soigner.
A mesure qu'il avançait dans la vie, la tendresse rêveuse gagnait dans son âme sur la gaieté ironique. Il commençait à souffrir d'une des maladies qui portent le plus à la tristesse, une affection de l'estomac. Il avait perdu sa mère, puis il avait trouvé dans son mariage et la naissance de ses enfants un bonheur ressenti d'autant plus vivement qu'il crai-
^ir>0 PETITS PORTRAITS ET NOTES d'aRT.
gnail de ne pas le voir durer. Dès lors, regret du passé, joies du présent, appréhensions de lavenir se reflètent et se mêlent dans son œuvre. 11 allait chercher dans les jardins de Trianon, au moment où l'automne étend sur les grands arbres sa première c ouche d'or bruni, devant le temple de TAmour, le motif de ces Adieux, où une jeune femme en amazone et un cavalier en habit rouge terminent leur roman. Rappelez-A ous les vers délicieux de Verlaine :
Dans le vieux parc solitaire et glacé....
Cela, c'était le passé, le souvenir des amours de jeunesse. Le présent, c'était la Toilette, une jeune mère, toute fière de son bel enfant. Le passé et l'avenir, c'était V Aïeule, la grand'mère paralytique, réchauffant ses derniers jours au soleil et regardant son petit-fils, qui joue sur le gazon.
Il avait peint V Aïeule en Normandie, près de Villerville, dont il aimait le site, où il passait ses étés et où une mort tragique les attendait, sa femme et lui. Un des premiers tableaux avec lesquels il ait attiré l'attention est un Enterre uient (V enfant à Villervllle. (Vest là aussi qu'il a trouvé le sujet du Veuf, un marin rentrant le soir dans la petite maison où ses enfants sont restés seuls tout le jour, car la mère est morte; toile charmante et poignante, qui fait songer aujourd'hui à ses enfants à lui, les pauvres enfants que ses amis ont ramenés de là-bas, avec les corps brisés du père et de la mère.
Entre temps, il peignait des portraits. Il ne les
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rocherchail pas, car, pouvant travailler à son heure et à son idée, il préférait choisir ses sujets et ses modèles. S'il Teut voulu, il se fût fait par là une répulation et une fortune. Il avait la délicatesse qui convient aux visages féminins et la vigueur que réclament les figures mâles. Les portraits qu'il a peinis pour ses amis sont de premier ordre, par le sens de la vie, le don du caractère, l'arrangement qui définit une existence.
Un amateur éclairé, fervent de la Comédie-Française, M. Edouard Pasteur, formait une collection avec les portraits des sociétaires. Il en avait confié plusieurs à Dantan et il avait eu l'idée d'y joindre un EntrfictG de première, où seraient groupées les physionomies les plus connues du « Tout-Paris ». On se rappelle le succès de curiosité que la toile obtint au Salon. Le peintre Ta offerte à la Comédie. Toutes ces tètes, massées sur le fond rouge du grand rideau, sous la clarté jaunissante du gaz, sont pleines de vie et arrangées avec beaucoup d'adresse. Il y a là un précieux document pour l'avenir. Conduit par M. Pasteur, Dantan était allé, pendant des semaines et des mois, dessiner chacun de ses modèles chez eux, au fusain, dans une manière large et précise.
Une toile du môme genre, mais beaucoup plus considérable, lui fut commandée, en 1888, par la direction des beaux-arts, pour représenter l'inauguration de la Faculté de médecine de Bordeaux. Il procéda comme pour VEntractc et commença par réunir un grand nombre de portraits, peints avec
scrupule sur petits panneaux. Ici, le cadre d'architecture, l'éclat des uniformes, les vives couleurs des robes universitaires, l'animation d'une fête lui permettaient de donner à sa composition une ampleur et une vie dont il n'avait pas encore offert l'exemple. Il y réussit pleinement. Il conservait ses qualités de coloriste délicat et il rendait avec une franchise vigoureuse une scène largement éclairée par les reflets blancs d'une tente et d'une haute colonnade. La toile terminée, il ne songeait même pas à s'en faire honneur. Il l'expédiait à Bordeaux, où elle était attendue avec impatience, sans demander le temps de l'exposer à Paris.
Puis il revenait à ses sujets habituels, les scènes de genre, exprimant une idée gracieuse ou touchante, sans tomber dans l'anecdote et l'esprit facile. On a d'autant moins oublié les derniers qu'il renouvelait la curiosité de ses confrères et du public en abordant le pastel, et, du premier coup, il y révélait une nouvelle maîtrise.
Tel fut cet artiste, connu et apprécié, mais supérieur encore à sa réputation. Patiemment, par une formation lente, à force de conscience et de sincérité, il était arrivé à Fexcellent. Prononcé devant ses confrères, son nom éveillait aussitôt une estime sérieuse et cordiale. J'ai appris sa lamentable fin, loin de Paris, au fond d'une vallée des Alpes, où je me trouvais avec deux maîtres de l'école française,
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Léon Bonnat et Édouard Détaille. La manière dont je les ai entendus apprécier Tœuvre de Dantan est le plus grand honneur que puisse obtenir une mémoire d'artiste. C'est une consolation, dans une telle catastrophe, pour ceux qui aimaient Thomme, et qui ne le reverront plus.
Édouard Dantan était de sa race et de son pays. Vigoureux et délicat, spirituel et ému, il restait fidèle au dessin précis et à la couleur juste. Nous avons aujourd'hui beaucoup de peintres, et fort habiles, qui violentent le succès au détriment de ces vieilles qualités. Ils sont Italiens, Anglais, Scandinaves, etc. Dantan était un Français et un Parisien. A ce degré, l'espèce devient rare.
21 juillet 1897.