‹ Petits portraits et notes d'artChapitre 18 sur 25 · I. Marius y achon, Détaille · texte numérisé non relu

I. Marius y achon, Détaille

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ait troublé les esprits, pour que le lumineux et vaste spectacle que nous offre le peintre soit salutaire et reposant.

Détaille a représenté l'armée de son temps, la nôtre. S'il a fait de vivants tableaux d'histoire rétrospective et si, dans sa belle publication de r Avinée française, il a groupé les soldats du siècle autour de ceux d'aujourd'hui, cette part de son œuvre n'est pas la plus considérable. Il est, par définition, le peintre de ce qu'il voit.

Or, il se trouve que, depuis l'origine des armées permanentes, la période militaire qui va de 1871 à nos jours a vu le plus profond changement dans leur organisation. Avant 1789, la France avait une armée d'enrôlés plus ou moins volontaires. De 1789 à 1871, elle eut une armée populaire, c'est-à-dire réduite, par le remplacement et les exemptions, à prendre ses éléments parmi les paysans et les ouvriers. Depuis 1871, elle a une armée nationale. Même sous la Révolution et l'Empire, lorsque, par libre patriotisme ou contrainte despotique, toutes les classes portaient les armes, un régiment n'était pas, au même degré qu'aujourd'hui, l'image du pays entier. A cette heure, par un progrès constant de logique et de nécessité, le principe du service personnel et obligatoire fait passer dans les rangs toute la population virile de la France.

Ce changement radical devait amener une révolution semblable dans l'art. A la justice dans la loi militaire allait répondre la vérité dans la représentation du soldat. Lorsque l'armée n'était qu'un ins-

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irument que rois et généraux faisaient servir à leur propre gloire, le peintre donnait le premier plan aux états-majors. Van der Meulen représentait un LouisXIV gigantesque assistant de la rive au passage du Rhin par ses soldats, tout petits. Gros, dans les Pestiférés (le Jaffa et la Bataille d'Eylau, groupait les malades et les morts, à l'état de comparses, autour de Bonaparte héroïque et de Napoléon humain. Il y a déjà beaucoup plus de vérité, s'il y a moins d'art, dans Horace Vernet, mais il s'en faut que la convention de l'aristocratie militaire ait disparu de la Barrière CUchij : c'est le chef, le maréchal Moncey, qui règle toute la composition, avec le même geste, exactement, que Louis XIV au bord du Rhin.

Du jour où les peintres ont commencé à parcourir les rangs, ils ont vu du premier coup le soldat français tel qu'il est, simple, brave et gai. Mais, si Raffet, dans le Réveil et la Bemie, consacrait deux pages d'épopée à l'humble foule des soldats, Charlet, avec ses grognards, prenait le contre-pied de l'ancienne peinture et, par cela même, ne montrait qu'une part de la vérité. Ces grognards sont du peuple et lui ressemblent. Ils en ont l'esprit gaulois et chauvin, le goût de la gaudriole et du cabaret. Il y a du Déranger dans Charlet, et réciproquement. L'âme militaire de la France n'est pas au complet dans le peintre, pas plus que son génie poétique n'est tout entier dans le chantre de Lisette, du Dieu des bonnes gens et du Vieux Sergent.

Le réalisme, cure nécessaire de l'esprit français après les débauches du romantisme, préparait à la

peinture militaire un retour vers la vérité complète, par l'élargissement des sujets et la ruine des conventions. De 1850 à 1870, Protais et Pils serraient de plus près et avec plus de sérieux la représentation du soldat. Mais il restait de la « romance » dans les chasseurs à pied de Protais et le^ artilleurs de Pils passaient l'Aima dans une tenue bien correcte.

Meissonier a fait faire un pas décisif au réalisme militaire par le goût de la précision qui le poussait lui-même de l'histoire ancienne à l'histoire contemporaine, des soldats de Louis XIII à ceux de Napoléon. C'est encore un état-major que sa Bataille de Solférino^ mais représenté avec un scrupule de vérité sans précédent. Tout l'œuvre du peintre est une leçon de vérité individuelle. Il n'a formé qu'un élève direct, Edouard Détaille, mais tous ceux qui, dans la peinture contemporaine, ont serré la vérité de près, ont suivi l'exemple énergique de Meissonier. Lorsque éclatèrent les événements de 1870, nos peintres étaient bien préparés à représenter une guerre qui, de notre côté, fut surtout une guerre de soldats. Alphonse de Neuville et Édouard Détaille prirent la tête d'une école de peintres militaires dont la vérité individuelle fut le principe constant.

L'esprit français a toujours oscillé de la grandeur à la simplicité. Le prétentieux et le trivial sont ses deux écueils, en littérature et en art. Il passe du

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précieux au burlesque, de l'académique au débraillé. Nos plus grands écrivains et nos plus grands artistes sont ceux qui ont su concilier ces deux tendances, .le me garderai bien de donner du « grand » à un de nos contemporains dont j'ai le plaisir et l'honneur d'être l'ami. La postérité seule a le droit de conférer cette épithète. Mais j'ai le droit de dire qu'Edouard Détaille est de cette famille équilibrée, à un degré que l'avenir précisera, mais singulièrement visible pour nous.

Car il unit le goût du grand à celui du simple. C'est un Parisien ironique et un Français cocardier. Il aime l'héroïsme, qui est rare, et la familiarité, qui est de tous les jours. Il va de l'un à l'autre, les alternant et les mêlant avec le sentiment de la vérité pour guide. Son biographe, M. Vachon, le suit pas à pas dans les étapes de sa carrière et le développement de son talent. Il l'a beaucoup fait parler et il a fidèlement recueilli ses confidences. Pas plus qu'on ne peut demander à un contemporain de fixer le rang définitif d'un artiste, on ne peut exiger d'un critique collaborant avec son auteur de le juger avec une indépendance complète. Mais si la méthode a des inconvénients, elle a de grands avantages. Détaille voit clair en lui-même, et cette lumière passe dans les propos recueillis par son biographe. Il résulte de cette narration attentive que Détaille a eu toute sa vie le culte de la vérité vraie. Mais dans la vérité il choisit et, à l'aide de la vérité, il invente, car, sans choix et sans invention, il n'y a point d'art. Il pense et rêve, car la peinture sans idées ne montre que

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l'extérieur des choses et n'en pénètre pas l'âme.

Cette dualité de nature lui a permis de nous donner une image complète de l'armée contemporaine, telle que l'ont faite notre évolution sociale et notre tempérament national. lia vu la guerre de 1870 et il a pris dans ses souvenirs deux toiles typiques : En reconnaissance et les Cuirassiers de Morshronn^ c'està-dire l'incident de chaque jour et l'action héroïque. Il a suivi pas à pas la reconstitution de l'armée et, en 1875, avec le Régiment qui passe, il nous a montré l'armée nouvelle, un matin de printemps, sur un boulevard de Paris, à l'une de ces heures changeantes où le nuage vient de disparaître et où le soleil va revenir, au milieu de la foule vibrante. Quelle plénitude de sens dans cette toile d'une vérité si simple! Notre armée reparaissait, solide et fîère, après les grands malheurs. Quelle joie douloureuse à la revoir, escortée par cette foule, d'où elle était sortie et qui, tout entière, lui tenait par quelque lien! Paris et la France faisaient cortège à ce régiment. Dessinateur ferme et coloriste juste, animant les formes exactes par une pensée profonde, spirituel et ému, le peintre avait fixé l'image complète de la patrie.

Classez et groupez de la sorte toute la production de Détaille, vous y trouverez la même diversité d'éléments, arrivant à la vérité complète. Dans Mon ancien régiment comme dans le Rêve, dans la Sortie cVHuningue, comme dans les Funérailles de Pasteur, une pensée maîtresse se réalise. Le peintre voit l'armée d'aujourd'hui et pénètre son âme, faite de sou-

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venir et d'espérance. Le paysan qui fut dragon salue le drapeau neuf, le drapeau d'étamine, autour duquel se rangea l'armée nouvelle, en attendant le drapeau de soie brodée. Pendant les grandes manœuvres, couchés au pied des faisceaux, nos jeunes soldats voient passer à travers leur sommeil les assauts vainqueurs et les marches triomphales de leurs pères. Les deux tambours d'Huningue, le vieux et le jeune, ces tambours de la vieille armée, où se mêlaient les vétérans et les enfants, rythment vers l'avenir la marche de l'armée nouvelle.

Puis c'est la foule innombrable des petits tableaux, des types individuels, des aquarelles, des croquis exprimant l'aspect multiple du soldat français, avec une touche souple et ferme, facile et surveillée, dans le môme esprit de vérité. J'en ai beaucoup vu et je ne les connais pas tous. Détaille ne s'étonnera pas si je marque une prédilection pour un franctireur de la Loire, en sentinelle dans la neige, et un dragon du second Empire, en habit vert et plastron rouge, attendant au soleil levant la sonnerie : A cheval! Je ne puis songer sans rire à certains petits soldats de la division Berthezène, qui prit Alger en 1850, regardant, avec la tranquillité supérieure qui sied à des vainqueurs et l'ahurissement contenu des paysans français, une danse d'odalisques dans une cour mauresque. Je revois, en enviant l'heureux propriétaire, une scène de jalousie faite par une négresse de Saint-Domingue à un fantassin de Leclerc, et un gigantesque carabinier de 1812 prenant congé d'une mignonne modiste.

Les illustrations semées à travers le livre de M. Vachon offrent tout le développement de cette carrière artistique et, lorsqu'on le ferme, l'image une et multiple qu'a voulu tracer l'artiste, son modèle idéal et permanent, surgit devant la pensée. Cette image est celle de l'armée contemporaine, formée de 4871 à 1897, aujourd'hui consciente de sa force, à la hauteur de son rôle et prête à tous ses devoirs. Et cette armée est la France elle-même, la France passant tout entière sous les drapeaux. Nos peintres n'avaient pas encore eu pareil modèle sous les yeux. Celui qui en a fait son étude constante l'a représentée au complet.

Nous sommes aussi prompts à nous dénigrer qu'à nous exalter. Tantôt nous exerçons sur nous-mêmes une sévérité acharnée, tantôt nous exigeons l'éloge sans réserve. Il en est de l'armée nouvelle comme de la France contemporaine. Notre effort depuis vingtsix ans a été colossal. L'armée est le plus admirable de ces résultats. Elle subit parfois le contre-coup de nos fièvres. C'est inévitable, puisqu'elle est nousmêmes. L'amour que nous lui portons est passionné, comme l'espérance que nous avons en elle. L'énorme émotion qu'a soulevée l'affaire d'hier n'aura fait qu'attester encore ce double sentiment.

Je l'ai ravivé, pour ma part, en feuilletant le livre qui rassemble les titres artistiques d'Edouard De-

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taille et en revenant, par la même occasion, à cette Armée françaue, où il a raconté son histoire pendant lin siècle. Il y a, certes, des malheurs et des fautes dans cette histoire, comme dans toutes celles dont les hommes sont l'objet, mais son peintre Ta bien montrée telle qu'elle est, une école constante d'honneur et de confiance.

9 décembre 1897.

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