L'ARMÉE DE LA DÉFENSE NATIONALE
La correction de la tenue, même en campagne, est une des vertus militaires. Édouard Détaille pense, à ce sujet, comme le maréchal de Castellane. Le vrai soldat, du plus bas au plus haut de la hiérarchie, doit suivre l'ordonnance, car il importe, pour avoir de bonnes troupes et qui se battent bien, que leur armement, leur équipement, leur habillement n'abandonnent rien au laisser aller, n'accordent rien à la fantaisie. Par cela seul qu'il est « troupier dans l'âme », le peintre de l'armée française aime le soldat astiqué, brossé et sanglé, sous les armes brillantes. Méthodique et correct dans son caractère comme dans son talent, il suit une préférence instinctive en représentant les soldats tels qu'ils doivent être et tels qu'ils sont, en temps de guerre comme en temps de paix, lorsque le vent de la défaite ne souffle pas sur les troupes, comme la bise d'automjie
'iiO PETITS PORTRAITS ET NOTES d'aRT.
sur les feuillages mourants. Ses Cuirassiers de Morshronn mènent leur charge désespérée dans une tenue aussi correcte que les petits tapins de la Halte de tambours^ son tableau de début.
Mais il s'en faut de beaucoup que même les armées les plus solides aient toujours observé cette correction de tenue. Sous le premier Empire, sans parler de la campagne de Russie, il arrivait, en Espagne, par exemple, que, loin de leurs magasins, nombre de corps fussent à peu près en guenilles; plusieurs régiments de dragons durent remplacer leurs habits verts par du drap brun trouvé dans les couvents. En partant pour la campagne de 1815, même dans la Garde impériale, une partie des régiments présentait une étrange bigarrure. Le capitaine de Mauduit les a décrits dans une page peu connue :
Les L' et 2^ régiments de grenadiers et de chasseurs, et une partie des o*" régiments de ces deux armes étaient seuls à peu près complètement habillés, équipés et armés, au moment de leur départ pour les frontières; mais les 4° régiments de grenadiers et de chasseurs avaient, par la bizarrerie de leur tenue, quelques rapports avec la garde nationale de la banlieue, moins les bizets.
Les uns, en quittant Paris, emportèrent une capote, un habit ou un pantalon coupés, mais qu'ils durent coudre ou faire coudre en arrivant à la première étape ; d'autres avaient des gibernes, suspendues à des ficelles, à défaut de fourniment; ceux-ci avaient conservé leur coiffure de la ligne, bien que revêtus d'une capote ou d'un habit de la garde; ceux-là avaient un bonnet à poil hors de service, quelques-uns des chapeaux : en un mot, il ne se trouvait peut-être pas vingt hommes par
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compagnie, dans ces deux derniers régiments, qui eussent une tenue complètement uniforme'.
Il y a un élément pittoresque dans cette bigarrure, et nos peintres militaires de 1870 ont su le voir. Ils nous ont conservé l'aspect des mobiles se défendant contre le froid par tous les moyens en leur pouvoir, le mouchoir de couleur noué sous le képi et la peau de mouton sur les épaules. Sur le fond de l'armée régulière, les corps francs piquaient des notes originales ou ridicules, martiales ou grotesques. A ce point de vue, les armées de province, surtout, offraient un aspect tout spécial. Celles de Paris, malgré leurs contingents de gardes nationaux et de corps fantaisistes, étaient moins variées.
Edouard Détaille servait dans celles-ci, comme attaché à Tétat-major du général Pajol, puis du général Appert. Peintre réaliste, il a peint les soldats de l'année terrible, comme dans son fameux tableau de Champigny, sous des uniformes réguliers et relativement corrects. Cependant, il suffît de parcourir son œuvre pour reconnaître qu'il a bien vu dans ces soldats le laisser aller des armées improvisées, ou même des vieilles troupes, lorsque le désarroi des guerres malheureuses se complique par la nécessité de se défendre contre les rigueurs du froid. Le catalogue dressé par M. Marins Vachon dans le beau livre qu'il consacrait naguère à notre peintre, relève aussi nombre d'études individuelles où se marque ce
1. Capitaine P. de Mauduit, Histoire des derniers jours de la Grande armée, 1854, t. I, chap. xvui, p. 551.
souci de vérité : ainsi les Gendarmes en tenue de guerre, le Caporal de mobilisés et les Clairons de garde mobile.
Je possède une aquarelle de Détaille, représentant un Franc-tireur de F Armée de la Loire, qui, sans amour-propre de propriétaire, me paraît capitale à ce point de vue. Ce soldat d'occasion est en sentinelle à la lisière d'un bois, au sommet d'un talus qui domine un chemin creux. Le sol est couvert de neige, mais le franc-tireur, pour n'être pas embarrassé dans sa faction, a roulé sa pèlerine sur son sac. Il n'a guère plus de dix-sept ans et le peintre a imprimé une énergie précoce sur ce visage juvénile, à la moustache naissante et aux joues rondes. Son uniforme, simple et pratique, rappelle celui des chasseurs à pied : vareuse bleu foncé à retroussis vert sombre, cor de chasse au collet, boutons de métal bruni, pantalon gris de fer à liséré vert, ceinture de laine verte, fortes guêtres de cuir. L'armement est une carabine Spencer, à répétition, de fabrique américaine. Le soldat a la cartouchière sur le ventre, mais, en outre, il porte en sautoir, dans un étui long, de cuir noir, la réserve de cartouches disposées par chapelets. Un revolver belge est passé dans le ceinturon. Ainsi, ce soldat de France, se sert d'armes étrangères, achetées à grand'peine.
Rien de plus mêlé que ces compagnies de francstireurs. Il y en avait d'excellentes, il y en avait de détestables. Celles-ci ont fait du tort à celles-là. Aussi, de même que j'empruntais plus haut le témoignage d'un grenadier de Waterloo, je transcris ce
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passage cFun court rapport, sur le combat de Yarize, en 1870, que le général Chanzy n'a pas dédaigné d'insérer dans son histoire de La Deuxième armée de la Loire^.
... A neuf heures du matin, nous, les tirailleurs girondins, nous nous trouvions attaqués par tous les Bavarois (une brigade) et une batterie. Après trois heures et demie de combat et deux charges à la baïonnette, acculée dans un petit marais, la compagnie, décimée, sans cartouches, fut obligée de se rendre à l'ennemi, qui ne put croire qu'un si petit nombre d'hommes (110 de notre compagnie et quelques francstireurs de Paris) eût pu les tenir en échec aussi longtemps et leur faire éprouver des pertes aussi sérieuses. Ils ont avoué 450 hommes, tués ou blessés, et 11 officiers. Nos pertes, quoique très cruelles à cause de notre faible effectif, furent comparativement bien inférieures aux leurs : nous eûmes 10 morts et 37 blessés, dont 18 grièvement.
Signé : Dubois, ex-enseigne de vaisseau.
Il y a maintenant à Paris une rue de Varize. Je lisais naguère dans un journal les doléances d'un confrère qui se plaignait, à son sujet, que le Conseil municipal donnât souvent aux rues des noms sans signification connue. Celui-ci, du moins, est bien mérité et il est bon de rappeler son origine, puisque nombre de Parisiens l'ignorent. Le souvenir du combat où furent détruits les tirailleurs girondins élait pour beaucoup dans la barbarie, née de la peur et de la rancune, avec laquelle les Prussiens traitaient
1. Général Chanzy, La Deuxième armée de la Loire, 4871, appendices, livre I, note 5, p. 458.
les francs- tireurs de la Loire. Celui de ces soldats qu'a peint Détaille appartenait à une compagnie recrutée dans la même région que Théroïque troupe de Varize. Il est bon que, sinon celle-ci, du moins une troupe sœur ait sa place dans son œuvre.
A côté de ces types individuels, les pages fixant le souvenir des grandes journées de 1870 et 1871 sont capitales dans l'œuvre de Détaille. Avec son ami Alphonse de Neuville, il est le peintre de la défense nationale, au moins autant que celui de Farinée du second Empire et de la troisième République, que l'exact évocateur des armées d'autrefois. J'aurais plaisir à dire ce qu'il y a de vérité et de poésie, d'observation et d'invention, de sincérité et d'habileté, de dramatique sobre et vigoureux, dans sa Charge du 9^ cuirassiers à Morsbronn et son Panorama de Rezonville — dont l'une des parties, l'étatmajor du maréchal Canrobert, arrêté au pied d'une croix de pierre, dont le soleil couchant dore le faîte, est un morceau de maîtrise et laisse une impression inoubliable.
Pour rester dans les bornes de mon sujet, je me contente de rappeler deux toiles qui, avec le Panorama de Champigny, sont le centre et le nerf de la partie de son œuvre consacrée à la défense nationale, à Paris et en province. Elles embrassent au complot
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cette partie de la guerre et la symbolisent par deux scènes typiques.
La première est La Reconnaissance. Je vois encore, au Salon de 1876, la foule sans cesse renouvelée qui se pressait devant ce tableau. Le peintre avait déjà donné la Charge de Morsbronn, apothéose de l'armée impériale, et le Régiment qui passe, première apparition martiale et confiante de Farmée reconstituée par la République. La Reconnaissance remplissait l'intervalle de ces deux époques. La scène se passe dans un village de la Beauce ou du Vendômois. La route, formant la grand'rue, traverse en tournant une double rangée de maisons basses et de murs clôturant des jardins. On est au milieu de novembre et l'armée de la Loire marche sur Paris. Entre les batailles de Coulmiers, Loigny, Vendôme, le Mans, les combats d'avant-garde étaient continuels. Voici le prélude d'un de ces petits engagements. Au premier plan, sont couchés les cadavres d'un uhlan et de son cheval; en arrière, un autre uhlan, démonté et assis sur le sol, soutient, avec la main droite, son bras gauche cassé. En face, un gendarme blessé à mort est adossé contre un mur et des villageois s'empressent à le secourir. Un petit peloton, commandé par un sous-lieutenant, est arrêté et examine au loin la direction par laquelle arrive le corps ennemi, dont ces uhlans formaient la pointe d'avant-garde. En arrière, par la grand'rue et deux rues latérales, débouchent les têtes de colonnes d'un bataillon de chasseurs à pied et d'un régiment de mobiles.
C'est bien ainsi que les choses se passaient et tous
ceux qui les ont vues attesteraient la faculté évocatrice du peintre. Il n'y a pas un détail du tableau où l'invention réfléchie, appuyée sur la connaissance générale de la guerre et l'étude approfondie de cette guerre spéciale, n'ait pas ressucité l'exacte et complète vérité. Chaque trait exprime et explique quelque chose de typique. La tête du gendarme qui agonise, le bourgeois de campagne et le jardinier qui l'assistent, la femme qui apparaît dans l'embrasure d'une porte, les enfants qui se glissent le long du mur, le petit paysan qui sert de guide à l'officier et lui montre la direction de l'ennemi, les sept têtes de soldats, anciens et nouveaux, chasseurs barbus et mobiles imberbes, composant le premier peloton, celle de l'officier, retenant de la main un de ses hommes qui apprête son arme, sont autant de morceaux achevés pleins de pensée et de sens, dans la forte unité de la composition.
Et, tout en avant de la toile, il y a comme un trophée dans les deux armes tombées sur le sol et encore dirigées l'une vers l'autre, la lance du uhlan et le sabre du gendarme.
Nous voici maintenant, avec La Division Faron à Chnmpigny^ dans la banlieue de Paris, au commencement de décembre 1870. Le champ de l'action est l'intérieur d'un de ces parcs qui s'étendent le long de la Marne. La maison d'habitation, élégante villa de style Louis XVI, occupe le fond de la scène; le mur du parc, percé d'une grande porte, la ferme à gauche. On va s'égorger, au milieu de ce séjour d'été, si tranquille et si riant quelques mois avant, à
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présent dépouillé par l'hiver, dévasté par la guerre et grouillant de soldats. Une section du génie est en train de pratiquer des embrasures et des meurtrières à travers le mur. Déjà, près de la porte, une pièce est en batterie et dans Fair glacé vient de tirer ses premiers coups, dont la fumée blanche monte vers le ciel gris. Au premier plan, une compagnie d'infanterie est au repos, les deux officiers debout, les hommes assis, accroupis ou à genoux, les clairons attendant Tordre de sonner. Sur le balcon de la villa, des tirailleurs ont engagé le feu avec l'ennemi et des soldats s'agitent sur le perron. Les sapeurs du génie déménagent la maison et fortifient la porte du parc avec des entassements de barriques, de tables et de chaises. Les châssis vitrés de la serre gisent sur le sol, parmi les cloches à melon renversées.
Ici encore, vous pouvez examiner attentivement toutes ces figures. Qu'elles soient précisées ou indiquées, chacune d'elles exprime quelque chose ; chacune est typique dans l'unité générale d'une composition simple et forte, depuis les soldats du premier plan, si calmes, car ils sont aguerris par trois mois de combats, jusqu'à l'agitation lointaine du fond, depuis les deux officiers debout sur le front de leur troupe, depuis le général interrogeant le jardinier, au milieu de ses aides de camp, jusqu'à l'officier d'artillerie observant l'ennemi à la lorgnette, pardessus le mur.
Cette manière de représenter la guerre est aussi originale que vraie. Vous n'en trouveriez l'équivalent chez aucun de nos peintres militaires, anciens ou nouveaux.
En effet, il reste de la convention académique chez ceux du premier Empire ; Meissonier, maître et chef de la nouvelle école, donne encore une place dominante aux états-majors ; Alphonse de Neuville s'occupe surtout de l'ensemble et vise à produire Feffet dramatique par le mouvement. Détaille arrive à la vérité générale par la vérité individuelle. Chez lui, chaque détail a sa valeur, tout en se subordonnant à la composition. Ses tableaux s'expliquent et produisent leur effet d'un coup d'œil ; ils demandent à être longuement étudiés, plan par plan, figure par figure. Mais ceci conduit à essayer de définir son esthétique.
On peut le faire d'un mot : c'est le réalisme. Avant tout Détaille veut faire vrai. Comme tous les artistes dignes de ce nom, il sait que, seule, l'imagination a le pouvoir de créer, mais, chez lui, l'imagination s'appuie toujours, et de près, sur l'observation, directe et scrupuleuse.
Cette union des deux facultés maîtresses de l'artiste est ici particulièrement étroite. Il n'y a pas un tableau de Détaille qui ne procède d'une idée, mais il ne fait pas le niorceau pour le morceau ; les études
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de détail ne sont pour lui que des éléments observés (jui doivent concourir à un ensemble créé. D'autre part, nul moins que lui ne croit pouvoir s'affranchir de l'étude attentive qui, dans une scène inventée, n'admet que des détails réels. Toutes différences gardées entre deux domaines distincts, comme aussi réserve faite de la différence des talents, il fait en peinture ce que Mérimée et Flaubert ont fait dans le roman. Ceux-ci procédaient du mouvement dont Stendhal fut le lointain initiateur, par delà le romantisme. Le chapitre de la Chartreuse de Parme, où l'on voit un soldat d'occasion , le petit Fabrice, prendre part à la bataille de Waterloo, sans se douter qu'il y assiste et que c'est, comme il le dit, « une vraie bataille », est le premier modèle d'un procédé tout nouveau en littérature. Nos peintres militaires devaient l'appliquer à l'art.
Non pas qu'il y ait eu de la part de ceux-ci reprise directe et voulue. Depuis plus de vingt ans le roman français poursuivait son évolution réaliste lorsque Détaille débuta. Mais, outre que la littérature et l'art suivent un même mouvement, celui des sentiments et des idées, et que tout, de 1850 à 1870, était au réalisme, depuis la peinture de Meissonier jusqu'au théâtre d'Alexandre Dumas fils, il y avait un accord singulièrement heureux entre la nature du nouveau venu et la tendance générale de son temps, plus nette et plus forte à cette date de 1867, où il exposait son premier tableau, qu'elle n'avait jamais été.
Je viens de nommer Meissonier. Il a été le seul maître de Détaille. Or, faisant en art ce que Mérimée
faisait en littérature, Meissonier avait beau traiter des sujets anciens, dans le Corps de Garde et \s.Rixe, comme Mérimée dans la Chronique de Charles IX et les Ames du Purgatoire^ l'étude directe des documents originaux et leur reproduction scrupuleuse étaient la règle constante du peintre comme du romancier. Meissonier plia son élève à l'observation patiente, et ce que son maître appliquait au passé, celui-ci s'en servit pour représenter le présent. Sauf exceptions assez rares, Détaille ne devait pas sortir de notre siècle. Son premier tableau, La Halte de tambours^ représente l'armée de 1868; son dernier, Les Funérailles de Pasteur^ celle de 1897. L'armée qu'il a ressuscitée, celle du premier Empire, est encore assez voisine de nous pour qu'il lui soit facile de reconstituer, sur documents authentiques, son aspect et son esprit, son corps et son âme.
La guerre de 1870 précipitait cette tendance. Non seulement Détaille la vit, mais il y prit part; l'homme et l'artiste en reçurent une impression également profonde. Il a complété cette première expérience par une étude constante des hommes et des uniformes, des terrains et du ciel. Toute son œuvre est d'égale valeur par ce que j'appellerais volontiers la probité de l'exécution, mais je ne crois pas que l'on puisse pousser plus loin qu'il ne Ta fait une enquête directe sur un point spécial d'histoire. Alphonse de Neuville est plus dramatique; Détaille est plus vrai. S'ils doivent rester tous deux les peintres de l'Année terrible, la postérité demandera surtout au premier de lui rendre la fièvre de ce temps, au second de le lui
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raconter dans la manière ferme et sobre de Tliistorien.
Dès le baptême sanglant de 1870, Détaille avait pris conscience de son âme d'artiste. Il conserva la religion du vrai. S'il est le peintre de l'armée française, dans la plénitude de ce beau titre, il est surtout le peintre de cette armée au moment le plus dramatique de son histoire depuis 1815.
Quant à la manière dont se traduit une tendance de nature doublement fortifiée par l'éducation et les circonstances, Détaille l'a définie lui-même avec autant de simplicité que de précision. J'emprunte au livre de M. Marins Vachon cette profession d'esthétique personnelle, dont rien ne donnerait l'équivalent :
Je compose un tableau dans ma tète comme un musicien compose, sans piano.... Tel tableau demande des mois entiers de réflexion intérieure; il en est d'autres qui ont germé dans mon cerveau pendant des années. C'est seulement quand je l'ai vue intérieurement que je jette sur le papier ma vision, qui apparaît alors complète et que je modifie rarement.... Donc, je compose par la pensée et même les choses les plus compliquées, qu'il faut voir par grandes masses. Alors commence le travail de mise au net de ma pensée, travail que je ne laisse pas au hasard, car je fais toujours d'après nature ces premières indications sommaires ; je déteste les barbouillages où le hasard joue le plus grand rôle. Si je fais un grand tableau, mon esquisse est très arrêtée et très mûrie, sans être pour cela ce qui s'appelle exécutée.... J'ai beaucoup de mal à peindre d'après des études. Je perds tout mon entrain en me copiant; et c'est toujours directement d'après nature que j'exécute
un morceau. Ce n'est pas toujours commode; mais l'exécution est bien plus franche et plus vivante au contact direct de la naturel
Ainsi, deux opérations successives dans la créalion de Fœuvre d'art : d'abord l'imagination qui conçoit et ordonne, puis l'observation qui choisit et exécute. Sans jamais céder à la poursuite du sujet pour le sujet, laquelle aboutit si souvent à l'anecdote, cet écueil de la peinture française. Détaille veut toujours réaliser une idée. Chacun de ses tableaux a un sens et produit chez le spectateur une secousse de l'esprit analogue à celle qu'a ressentie l'artiste. Le peintre émeut parce qu'il est ému. Son émotion est réfléchie, mâle et sainte. Elle n'est jamais factice ni déclamatoire ; elle ne demande rien au chauvinisme ni à la sensiblerie.
Cet historien comprend autant qu'il sent; ce patriote raisonne l'amour ,qu'il a de son pays ; il sait pourquoi il l'aime; ce peintre des soldats a leur âme et leurs qualités morales. On devine, à travers cet art loyal et franc, le génie clair, courageux et spirituel de notre race; ce génie, toujours le même, sous des apparences diverses, dans nos armées, notre littérature et notre art.