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ROME L'ÉTÉ

Si Paris est vide au mois d'août, Rome est déserte. Peut-être, cependant, la saison d'été, pour Rome comme pour Paris, permet-elle de mieux sentir le charme intime et secret de la ville. Il n'y a plus l'animation de la Cour et de la politique, Faffluence des étrangers, les promenades traditionnelles au Corso et au Pincio. C'est tant mieux. Il semble, dans la solitude et le silence, que Rome soit redevenue la ville de l'histoire et des Papes. Vingthuit années de son existence sont abolies. N'étaient les traces horribles par lesquelles un modernisme hâtif a déshonoré quelques quartiers — ainsi les bâtisses inachevées de la villa Ludovisi et des Prati di Castello, Fendiguement géométrique du Tibre et le pont de fer, avec ses gigantesques écrans, qui,

parallèle au pont Saint-Ange odieusement restauré, semble cacher de parti pris la perspective du Vatican, — on pourrait croire que Tunité de la jeune Italie a respecté le patrimoine de Saint Pierre.

De juillet à octobre, la noble ville éprouve comme une rémission de la fièvre qui la dévore depuis que, de métropole d'une vieille religion, elle s'est transformée en capitale d'un État moderne. Elle respire encore l'âme mélancolique et paisible que les artistes et les poètes aimaient en elle, avant qu'elle fût devenue la proie des politiciens. Je ne suis pas de ceux qui souhaitent pour elle un retour impossible au passé. J'estime que Rome-capitale était une nécessité d'existence pour l'Italie et que le risorgimento est la plus belle page de l'histoire européenne depuis la Révolution française. Je crois que la Papauté a autant gagné que les Romains à la fin du pouvoir temporel. Mais Rome-musée a grandement soufiert de Rome-capitale. Une part des insultes qu'a subies son aspect vénérable pouvait lui être épargnée. La torpeur de la canicule est comme un sommeil annuel qui calme ses ardeurs de blessée, et, sous son fard récent, reparaît l'auguste beauté de ses rides.

En été, la vie romaine est courte. Elle se borne aux heures du matin et du soir. Le milieu du jour appartient à la sieste, volets clos, tandis que le ciel passe de l'azur au blanc laiteux et que fume le Tibre

jaune. Même le matin, il n'y a guère d'animation que dans les quartiers populaires, au Trastevere et aux environs du théâtre de Marcellus, dans les rues étroites où grouillent les enfants et les femmes, autour des fontaines et des marchands de pastèques. Quelques voitures sans clients stationnent sur la place d'Espagne. Le majestueux escalier de la Trinité-des-Monts déroule vers la Villa Médicis sa perspective déserte. Il n'y a pas un touriste sur l'esplanade de San-Pietro-in-Montorio pour contempler la ville enveloppée d'une splendeur de lumière aveuglante. Dans les jardins de la villa Pamphili, sous lès gigantesques pins-parasols, aucun couple amoureux ne marche à pas lents. Les mendiants euxmêmes sont rares à la porte des églises.

C'est l'heure où il faut monter au Palatin. Ses ruines et ses arbres, les allées ménagées entre les grands murs, les quatre faces isolées de la colline distribuent l'ombre et le frais aux rares promeneurs. On y trouve quelques Anglais et pas un Allemand. L'Anglais est, de la tête aux pieds, l'antithèse complète de l'Italien et du Romain ; par son costume et son aspect, par son tour d'esprit et son langage, il forme une opposition violente avec tout ce que l'on voit ici. Pourtant, il ne choque pas. Bien plus, vieille habitude ou loi de contraste, souvenirs de Fra Diavolo ou mystère d'esthétique, il fait bien au milieu des ruines latines. Il y est décoratif, comme les petits personnages Louis XV avec lesquels Piranesi animait ses vues de monuments romains. La correction virile des hommes et l'élégance sèche des

femmes relèvent d'une note ferme le laisser aller de la rue et la tristesse des ruines.

Au contraire — et je jure que les souvenirs de 1871 n'y sont pour rien — la vue de l'Allemand à Rome est choquante comme une dissonance. Ces lourdes carrures, ces barbes jaunes, ces lunettes, cet orgueil sans aisance, je ne sais quoi de rogue et de maussade, même dans le mutisme, gâtent les spectacles romains. Je sais gré à la canicule de desserrer un moment les liens par lesquels la Triplice a mis l'Italie dans la main de l'Allemagne, pour le tourisme comme pour la politique.

Il y a deux heures délicieuses, entre huit et dix, à passer sur la colline où dort l'histoire de la Rome républicaine et impériale. Prenez le chemin qui la contourne, sous les murs de Romulus et la grotte où la louve allaita les deux jumeaux. Vous atteignez, en longeant le Grand Cirque, la base du palais d'Auguste et, par une large brèche au flanc d'un mur énorme, vous pénétrez dans le stade récemment déblayé de Domitien. Ici, la solitude est complète. Entre les bases des colonnes qui dominent la piste, les lézards se baignent, sans être dérangés, dans le feu du soleil. Aucun bruit ne sort des deux couvents, la villa Mills et Saint-Bonaventure, qui semblent suspendus sur le stade, au faîte de ses vieux murs. Plus haut, de la terrasse que forme le soubassement de la loge impériale sur le Grand Cirque, vous verrez la voie Appienne fuir toute droite jusqu'à la tour colossale qui fut le tombeau de Cécilia Métella.

Revenez ensuite par le plateau vers la face qui

regarde le Forum. Au centre, la petite maison de Livie surgit, comme du fond d'un puits. Au milieu des ruines grandioses de palais et de temples, avec ses fresques et sa distribution encore distinctes, elle met un coin de vie intime et comme un morceau de Pompéi bourgeois. Plus loin, vers le Forum, c'est un reste de la Rome papale et princière qui subsiste avec un petit palais, le villino Farnèse.

Pour retrouver la Rome d'autrefois, descendez dans la galerie souterraine où Caligula fut assassiné, et quelques lignes de Suétone vous feront entendre les hurlements de bête égorgée que poussait l'Empereur sous l'épée de Chéréas. Enfin, remonté au jour, après un coup d'œil jeté sur la ville, où les coupoles du Panthéon et de Saint-Pierre passent, sous le soleil qui monte, du vermeil au gris d'argent, vous verrez le Forum, blanc et doré, s'allonger de l'arc de Septime Sévère au Colisée. En deux heures, vous aurez parcouru deux mille cinq cents ans d'histoire et contemplé ce que le plus haut degré de grandeur humaine peut laisser de trace dans la poussière des morts et sous le manteau de la nature éternelle.

Saint-Pierre concentre, pour ainsi dire, la solitude estivale de Rome. Il la rend plus visible et plus frappante, car un champ de ruines a le droit d'être désert, tandis qu'une église, métropole du catholi-

cisme, devrait en tout temps être pleine de fidèles. Je n'y ai vu que deux bersagliers. Le chapeau à grandes plumes sous le bras, ils allaient à petits pas dans l'immense vaisseau, médusés d'admiration et silencieux. Ils regardaient longuement les papes de marbre assis sur leurs tombeaux, entre les animaux symboliques, et la crypte bordée de lampes où le Pie VI de Canova prie devant la Confession de saint Pierre. Leurs pas sonnaient sous la haute nef, où rien, ni chaises ni tentures, n'arrête le son. Tel est la crainte du Romain, pour les heures chaudes du jour que, dans une ville pieuse entre toutes, deux soldats et un étranger étaient les seuls visiteurs de Saint-Pierre. Le catholicisme, avec la fraîcheur de ses églises, a beau, comme dit Stendhal, être par excellence « une religion d'été », le vrai Romain n'affrontera jamais la pluie d'argent fondu qui, vers quatre heures, tombe du ciel entre les colonnades du Bernin.

Il attend, pour se risquer dehors, que le soleil soit très bas sur le dôme de Saint-Pierre. Alors les rues s'animent un peu, au moment où Y Ave Maria sonne à toutes les églises de Rome, aussi nombreuses que les jours de l'année. Il faut, à ce moment, être hors la ville, soit au Pincio, sous les chênes verts, soit sur l'Aventin, par exemple dans cette trattoria rustique, dont la terrasse couverte de treilles s'avance comme un cap sur le Grand Cirque, et où Ton mange en toute simplicité la vraie cuisine d'Italie. Tandis que les clochers, tout noirs sur le rouge du couchant, versaient sur la ville et la campagne un

déluge de sons graves ou argentins, j'ai passé là une soirée délicieuse en compagnie d'un peintre français pour qui Rome est une seconde patrie et d'un diplomate qui, romain d'adoption, unit la finesse d'un cardinal à l'esprit d'un parisien.

Mais je souhaiterais surtout à un Français de finir la journée à la Villa Médicis, chez l'éminent sculpteur M. Eugène Guillaume, qui représente à Rome la France artistique avec tant de dignité, en gouvernant avec un tact délicat sa colonie de pensionnaires. Du balcon qui domine l'entrée du Pincio ou, plus haut encore, du hosco de chênes verts qui couronne le jardin, il verrait le soleil se coucher sur les sept collines, et il serait en France. La somptueuse habitation du cardinal Alexandre de Médi cis et des grands-ducs de Toscane offre partout la marque grandiose de notre pays. Le buste de Napoléon domine l'entrée, et dans la bibliothèque se dresse la statue de Louis XIV. De vieux gobelins décorent les murs; des inscriptions racontent cette protection des arts et cette fraternité artistique de la France et de l'Italie, qui sont une part de notre tradition nationale, périodiquement et violemment attaquées, tantôt avec une éloquence de brasserie, tantôt avec des raisonnements d'archéologie sectaire. Si l'Académie de France à Rome n'existait pas, il faudrait la créer, au risque d'indigner Montmartre et même l'école des Chartes. Tous nos artistes n'en viennent pas, mais, parmi les plus éminents, beaucoup y ont passé et ils déclarent à l'envi leur reconnaissance pour elle.

On sait, d'autre part, quelle a toujours été son importance politique. Or, jamais il ne fut plus nécessaire à la France de faire bonne figure en Italie. Je crois que rien n'est plus factice et passager que la haine savamment soufflée entre les deux nations par ceux qui ont ou croient avoir un intérêt à l'entretenir. Cette haine, du reste, est unilatérale. Quoi qu'en pensent les Italiens, personne chez nous ne leur veut du mal, en dehors d'un parti politicoreligieux, état-major sans armée, qui n'a plus et, je crois, n'aura plus jamais aucune action politique. Chez eux, cette haine est faite d'ingratitude humiliée, d'ambition déçue et de jalousie exaspérée. Elle ne pardonne pas à la France l'aide incomplète et décisive de Magenta et de Solférino, la tutelle tracassière du second Empire, la longue défense d'entrer k Rome, l'occupation de la Tunisie, où fut Carthage, et surtout la pauvreté italienne en regard de notre richesse. Elle fait platement sa cour à Fempire d'Allemagne.

Elle s'exprime à Rome par quatre ou cinq journaux, très bien faits, dont j'ai pu, durant une semaine, savourer chaque soir la rage froide et la savante perfidie. On ne les lit pas en France, et par là ils manquent en partie leur but, qui n'est pas seulement de nous faire détester, mais aussi de nous être très désagréables. Grands, toutefois, sont leur

adresse à peser sur les plaies sensibles, leur art à commenter le vrai et surtout l'effronterie de leurs inventions. Au moment où la musique militaire commençait sur la place Golonna, au coup de neuf heures, les feuilles empoisonnées arrivaient, criées à pleins poumons. Copieuses dépêches et longs articles tendaient tous au même but : déshonorer la France avec Faffaire Dreyfus. Un officier faussaire, le crime en grosses épaulettes, quelle aubaine pour les misogallistes! Et ils discouraient sur des thèmes dont voici quelques-uns : la Russie s'écarte de la France par dégoût ; l'armée de la revanche se dissout dans le déshonneur; l'Europe songe à boycotter l'Exposition universelle par l'abstention. Ils dissertaient sur le toast de l'empereur Guillaume à l'Angleterre et à Waterloo, sans songer que Waterloo prolongea de quarante-cinq ans la servitude italienne et retarda d'autant le travail d'unité, commencé à sa manière par le grand Empereur.

Malgré cela, je répète que rien n'est plus superficiel et plus factice que ces vilains sentiments. Ils n'ont aucune racine dans le peuple. Même la lecture de la Tribuna est impuissante à gâter pour les Français un séjour en Italie. Dès que l'on a levé les yeux de ces vilenies, le charme de Rome est le plus fort. Pour peu que l'on parcoure l'Italie, le souffle de cette terre vénérable et charmante chasse la malaria de la presse.

28 septembre 1898.

Qu'un Anglais, un Allemand, un Français et un Italien se trouvent dans le même compartiment de chemin de fer, on peut être certain qu'à la fin du voyage l'Anglais et l'Allemand seront restés muets comme des carpes, et que le Français et l'Italien auront lié conversation. Ce n'est pas, malheureusement, qu'entre ces forestieri le Français soit le plus polyglotte, mais, à connaissance égale de la langue italienne, l'Anglais et l'Allemand ne s'en servent que pour les stricts besoins du voyage. Le Français a des idées communes avec l'Italien et tous deux ne demandent qu'à les échanger.

Par un accord tacite, il est rare qu'ils parlent de politique contemporaine. Si, par exception, ils se risquent sur Crispi et Tunis, la Triplice et les traités de commerce, ils s'accordent à reconnaître que c'est là une situation transitoire et fâcheuse pour les deux parties. En revanche, l'histoire leur fournit une matière inépuisable, d'où naît une sympathie aisément cordiale et fière. Nous sommes trop portés à mettre en avant Magenta et Solférino, mais les Italiens n'hésitent jamais à reconnaître l'immensité

du service rendu à leur pays par la France de Napoléon III.

Il m'est arrivé de trouver que, dans les innombrables monuments par lesquels les villes d'Italie représentent les hommes et les faits du risorgimento^ la part de leurs alliés de 1859 n'était pas suffisamment marquée. Je n'avais pas bien vu, ou c'est que, peu à peu, la lacune se comble. Si le monument de l'entrée à Milan après Magenta reste toujours enfoui dans une cour déserte et fermée, parce que Napoléon III en est la figure principale, les statues de Victor-Emmanuel montrent souvent, sur les basreliefs de leurs piédestaux, les zouaves de Palestro, parmi lesquels il se battit en soldat.

J'ai regardé longuement, à Sienne, dans la salle monumentale du Palais public, les belles fresques qui représentent les principaux épisodes de la vie du « roi galant homme », depuis la triste entrevue où il annonçait, après Novare, au vieux maréchal autrichien Radetzki l'abdication de son père vaincu et son propre avènement comme roi de Sardaigne, jusqu'aux funérailles qui conduisaient au Panthéon le roi d'Italie, mort dans Rome-capitale. Palestro y tient tout un pan de muraille, avec force zouaves, mêlés aux bersagliers, et la mâle figure de Canrobert marche au premier rang dans le cortège funèbre. Sur les champs de bataille de 1859, les tombes et les ossuaires sont entretenus avec soin. A Milan, à Brescia, dans d'autres villes de Lombardie, se sont fondées des associations italo-françaises pour commémorer les anniversaires de 1859. La statue de

Mac-Mahon se dresse depuis quatre ans à Magenta. Il y a dans ces souvenirs un lien indissoluble, qui résiste aux revues de l'armée italienne passées par l'empereur d'Allemagne.

Mais le sujet où Français et Italiens éprouvent le plus vivement la fierté d'un même sang et d'une même histoire, c'est lorsqu'ils parlent de Napoléon P'.

En France, la théorie de Taine, d'après laquelle l'Empereur aurait été essentiellement un condottiere italien, n'a pas fait fortune et, lorsque nous entendons les Italiens le réclamer comme un compatriote, nous éprouvons quelque étonnement. Nous persistons à croire que l'éducation, le commandement et l'empire ont agi assez fortement sur le Corse, et, surtout, que ses moyens d'action furent assez français pour que, nouveau venu dans le milieu ethnique, composé d'éléments si divers, qu'est la nation française, il ait été aussi Français que Kléber et Ney, d'origine alsacienne, et dont, malgré 1815 et 1870, les Allemands sont bien obligés de nous laisser la gloire. Cependant, les Italiens sont excusables de voir en lui le premier roi d'Italie et, tout au moins, un proche parent qui fait honneur à la vieille souche toscane d'où le rameau des Bonaparte s'est détaché.

Ils lui savent gré, d'abord, malgré le traité de Gampo-Formio qui laissait Venise aux Autrichiens,

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d'avoir arraché le nord de l'Italie à la domination la plus odieuse que l'étranger ait jamais imposée à un peuple asservi. A ce point de vue, les sentiments de tout Italien cultivé, sur le joug subi de 1815 à 1859, sont encore ceux que Stendhal expose au début de la Chartreuse de Parme. Le gouvernement de Napoléon eut beau peser aussi lourdement sur l'Italie que sur la France et l'épuiser d'hommes, l'Italie lui doit, comme la France, les codes de la Révolution. Il avait frappé de mort le fédéralisme de petites républiques et de petits duchés qui empêchait l'Italie de devenir une nation. Il avait donné au royaume d'Italie le drapeau vert, blanc et rouge, que la maison de Savoie eut le bon esprit de reprendre, comme celui de l'unité italienne.

Napoléon est donc le premier ouvrier de l'œuvre qu'ont menée à bien par l'héroïsme et la diplomatie, par les conspirations, les révolutions et les livres, Charles-Albert et Victor-Emmanuel, Cavour et La Marmora, Manin et Garibaldi, Mazzini et Massimo d'Azeglio, Silvio Pellico et Manzoni. En Italie comme en France, il est l'objet d'une étude incessante. Les historiens italiens suivent l'Empereur dans toute sa carrière avec une curiosité et un souci d'information des plus pénétrants. Ils ont leurs Henry Houssaye et leurs Frédéric Masson, L'étude la plus complète qui existe sur la campagne de 1815, après celle du colonel Charras, est d'un Italien, M. Bustelli^ Le blocus continental a trouvé dans

1. Cav. Prof. Giuseppe Bustelli, VEnigma di Ligny e di Waterloo, 3 vol. 1889-1897.

l'infatigable baron Albert Lumbroso un historien d'une vaste information. Le même écrivain poursuit une bibliographie de l'époque napoléonienne, tout en écrivant une série de livres et de brochures qui, à eux seuls, forment déjà une petite bibliothèque ^

Ces études s'étendent au prince Eugène, le viceroi d'Italie, et à Murât, qui, dans ses sept années de royauté napolitaine, pétrit si fortement à la française la monarchie bourbonienne de Ferdinand IV, que les parties essentielles de son œuvre lui survécurent après 1815, et que, dans l'Italie du Sud comme dans l'Italie du Nord, les lois et les institutions, l'armée et les écoles demeurèrent « jacobines » sous les rois de droit divin. Ainsi la révolution de 1860 était en germe dans la conquête de 1806 et Murât fut le précurseur de Garibaldi. Ce qu'un descendant du roi de Naples, le comte Joachim Murât, a fait pour l'histoire de son aïeul en Espagne, dans un livre probant et neuf, Murât lieutenant de VEmpereur^ le baron Lumbroso va le faire pour le roi de Naples, avec Murât et sa Cour.

Aussi, depuis que les Italiens de Garibaldi et de Victor-Emmanuel sont entrés à Naples, la statue du roi Murât figure-t-elle à son rang parmi les souverains normands, allemands et espagnols, devant le palais royal qu'habite aujourd'hui l'héritier pré-

1. Alberto Lumbroso, Saggio di una bibliografia ragionala per servire alla storia delU epoca napoleonica, cinq séries, lettres A-B, 1804-1896; Miscellanea napoleonica, six séries, 1895- 1899; Napoleo7ie e l' [nghilterra, 1897; Muratiana^ 1898; Correspondance de Joachim Murai (1791-1808), 1899.

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somptif de la couronne d'Italie. A cette heure, les Italiens sont en train de rechercher les restes de Murât dans le caveau banal où ils furent jetés, au Pizzo, après l'exécution sauvage du 13 octobre 1815, pour leur donner enfin une sépulture digne d'eux.

Les souvenirs italiens de l'époque napoléonienne se concentrent à l'île d'Elbe. J'ai voulu voir le coin de terre où le géant se laisse, en quelque sorte, tenir sous le microscope. J'ai parcouru en tous sens les quelques kilomètres carrés où le premier empereur d'Occident, depuis Charlemagne, sembla se contenter, pendant quelques mois, d'une royauté à la Sancho Pança. J'ai logé à l'hôtel delC Api, ainsi nommé en souvenir des abeilles impériales. J'ai visité la Palazzina dei Mulini, où Napoléon admettait au « cercle » de sa Cour les épicières de l'île, à défaut de duchesses. Je suis allé de San Martino, la maison de campagne que ses grognards appelaient (( Saint-Cloud i), à cet ermitage de Marciana, juché sur la plus haute cime de l'île, où il reçut la visite de la comtesse Walewska. Aujourd'hui, San Martino, où le prince Demidoff avait établi un musée, n'est plus que la maison de campagne d'un bourgeois florentin, et à Marciana un ménage d'ermites couche dans le lit de l'Empereur et mange son pain noir sur la table où il écrivait.

J'avais comme guide et cocher un jeune Elbois,

qui retenait du service militaire. Il conduisait au galop, parles chemins en zigzag de la montagne, un de ces petits chevaux du pays dont le pied est si sûr et qui dansent si gentiment dans les brancards. Il était napoleonico fervent. J'ai dû lui faire un cours d'histoire impériale. En revanche, il me racontait la tradition elboise et me mettait sur la piste des documents locaux. Un soir, à l'auberge de Marciana- Marina, tandis que je notais mes impressions de la journée, il s'asseyait à côté de moi, sous la lampe, et, tirant de sa poche un cahier qu'il venait d'acheter à la cartoleria du village, il se mettait à écrire ce que je lui avais raconté sur l'Empereur.

A Parme, après les longues visites au Corrège, j'ai cherché les traces de Marie-Louise. Cette Gretchen qui fut, bien malgré elle, impératrice des Français, gouvernait avec douceur, sous la tutelle de son Neipperg, le petit duché dç Parme, Plaisance et Guastalla Les Parmesans ne lui en gardent aucune reconnaissance. Ils se font à leur manière les justiciers de l'histoire, en oubliant que leur souveraine leur donna quelque bien-être et en rappelant que, femme indigne de l'Empereur, elle fut la mauvaise mère du Roi de Rome.

Elle est enterrée à Vienne, tandis que le Neipperg est resté à Parme. Un tombeau lui a été élevé par les soins de l'archiduchesse, avec une inscription où

la plus inavouable reconnaissance se dissimule sous Temphase officielle. Dans l'église de la Steccata, un monument rappelle la mémoire de Marie-Louise. C'est une Pielà. Par une effronterie ou une inconscience inouïes, la Vierge de douleur, tenant le Christ mort sur ses genoux, a été chargée de représenter la mère qui sacrifia son fils à un amant et à un duché. D'autre part, au milieu de la grande salle du musée, figure une statue de Marie-Louise en matrone romaine, par Canova. Dans ces principautés minuscules, l'adulation monarchique arrivait vraiment au degré de sottise et d'abjection qui amusait si fort Stendhal.

Mon guide, à Parme, est un facchino, à grosse moustache grise, que j'ai pris à la gare sur sa mine de brave homme. Il était à Solferino, me dit-il. J'ai eu le tort de lui laisser deviner quelque incrédulité. Aussi, après la course du matin, en revenant me prendre à l'hôtel de la Croce bianca, tout grouillant d'officiers et retentissant de sabres qui traînent, il a tiré de sa poche la médaille de 1859 et me l'a montrée.

Je l'avais chargé d'échanger un « napoléon », comme on dit encore en Italie, un vrai, à l'effigie impériale, contre du papier-monnaie. Il tenait encore la pièce d'or dans sa main tandis que je regardais le tombeau de Neipperg. Il a eu un sourire d'un mépris indicible en désignant du doigt, d'abord le pompeux sarcophage, puis la pièce au profil césarien, avec deux questo successifs d'une singulière éloquence :

Le ton dont il le dit, je ne puis pas le dire.

Depuis le savant baron Lumbroso jusqu'au simple portefaix à moustache militaire, toutes les fois que j'ai pu causer histoire avec des Italiens, j'ai retrouvé les [mêmes sentiments de solidarité. La politique n'a rien à voir ici et il ne s'agit pas de bonapartisme. Si le présent sépare les deux peuples, ils se retrouvent dès qu'ils remontent dans le passé.

4 octobre 1898.

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