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SOLDATS ET MARINS

Tout Français, écrivait quelque part Edmond About, s'aperçoit à la première occasion qu'il était né avec un petit pantalon rouge et que tous les autres habits qu'il a portés n'étaient que des déguisements. Même à l'étranger, il suit volontiers « le régiment qui passe ». Voilà pourquoi, cette fois comme à mes précédents voyages, j'ai beaucoup regardé les soldats italiens.

A cet attrait vers l'uniforme se mêle, en Italie comme en Allemagne, un sentiment plus sérieux que le plaisir du spectacle. Le soldat allemand est pour nous l'ennemi d'hier et de demain ; le soldat italien fut notre allié et il se pose en adversaire. Dans nos souvenirs d'enfance, les uniformes piémontais sont inséparables de nos dernières victoires. Il est pénible de penser qu'un jour ces jolis bersagliers, aux grands chapeaux ombragés de plumes, et ces pittoresques lanciers, aux casques timbrés de la croix de Savoie, pourraient avoir à se mesurer avec nos zouaves et nos dragons, qui eurent en eux de solides frères d'armes et les tirèrent de quelques mauvais pas. .

Partout dans les villes italiennes, le soldat et l'officier abondent. C'est peut-être que le soldat a plus de loisirs que chez nous, et certainement parce que l'officier quitte plus rarement l'uniforme. Le soldat est propre et ses vêtements lui vont bien. L'élégance de l'officier est vraiment militaire, malgré le collant exagéré de la tenue et les moustaches de ténor.

Il est visible que la population et Tarmée vivent en très bonne intelligence — malgré l'énergie avec laquelle, en toute circonstance, à Milan comme à Palerme, l'armée a réprimé les troubles de la rue. Le civil est fier de l'armée et le soldat de son métier. Tous deux ont raison. L'unité italienne serait encore un rêve de conspirateurs et de poètes, si le Piémont n'avait mis une armée solide au service des aspirations patriotiques de l'Italie. Autour de ce noyau se sont vite agglomérés les contingents de l'Italie unifiée. Malheureusement, les populations de l'Italie sont fort inégales comme aptitudes militaires.. En Piémont, le service est resté en grand honneur, et dans bien des familles nobles ou bourgeoises, trois ou quatre garçons sont officiers. Le goût de l'uniforme diminue à mesure que l'on descend de l'entonnoir vers le fond de la botte. Non que le courage manque, même dans le pays où se recrutaient les soldats du Pape, et ceux du roi de Naples, le roi Bomba ^ qui disait à son ministre de la guerre :

« Habillez-les de vert, de rouge ou de jaune, ils f...icheront toujours le camp. » Ils ont prouvé, au temps de la conquête française, que s'ils ne tenaient guère en rase campagne, ils étaient redoutables en partisans. Mais service militaire veut dire discipline et travail. Or, si le Napolitain est turbulent et le Romain indolent, tous deux aiment également le farniente.

Aussi, malgré la même « théorie », y a-t-il une différence frappante entre le soldat qui foule d'un pied allègre les rues dallées de Turin et celui qui flâne lentement, à Naples, sur le quai de la Chiaja. Les petits pelotons qui s'exercent à l'école de compagnie sur les glacis de Gênes, et ceux qui, à Messine, suent avec résignation à l'ombre des vieux forts, ont beau porter la même casquette à deux pointes et le même complet de toile jaune, il semble, des uns aux autres, que l'on ait changé de pays.

C'est que, à l'exemple de l'Allemagne et de la France, l'Italie s'est crue obligée d'adopter le recrutement régional, sauf pour quelques troupes d'élite. La cohésion de sa jeune armée y perd beaucoup, et aussi l'intérêt national. L'armée, de 1860 à 1880, a été le creuset où se fondaient en nation les éléments divers d'un pays longtemps morcelé. Cette unité est de trop fraîche date pour que cette fusion puisse se subordonner sans danger au désir de mettre en ligne de gros bataillons.

De là, des spectacles militaires qui changent de ville en ville, et aussi des qualités et des défauts qui reflètent dans l'armée le caractère national.

A Vintimille et à Bardonnèche, les deux portes de l'Italie sur la France, les premiers soldats que l'on aperçoit sont des bersagliers et des chasseurs alpins. Les bersagliers de Vintimille manœuvrent au bord de la Roja. Ils sont superbes, avec leurs plumes de coq qui frissonnent au vent, leur uniforme bleu foncé, sans autre ornement qu'une fourragère verte, et surtout leur maigreur nerveuse et leur teint hâlé. Après la manœuvre, précise et leste, le bataillon reprend le chemin de la ville, au son d'une fanfare un peu trop dansante. Il accélère l'allure à mesure qu'il approche des premières maisons, et il entre en ville au pas quasi gymnastique. Il y a là quelque cabotinage. Les alpins de Bardonnèche sortent des casernes qui surveillent le tunnel du mont Cenis, l'alpenstock à la main et le fusil à l'épaule. Ils seraient d'aussi belle mine que les bersagliers, sans leur chapeau d'opéra-comique, flanqué d'une plume d'aigle qui poignarde le ciel. On croit qu'ils vont se gargariser de vocalises suraiguës.

Le bersaglier est de vieille formation piémontaise; l'alpin est une création de la jeune Italie. Mais le recrutement régional a tourné au profit de l'un et au détriment de l'autre. Tandis que l'alpin reste dans

le pays où ses aptitudes naturelles trouvent leur emploi, le bersaglier vient de tous les points du territoire. L'entraînement spécial de la frontière conserve à ce dernier Faspect martial d'autrefois, mais il y a quelque différence entre celui qui tient garnison à Rome et celui qui veille en face de Nice.

Du reste, le soldat italien travaille partout et, dans chaque ville de garnison, du point du jour aux premières heures chaudes, il est sur le terrain de manœuvre. C'est là qu'il faut le voir pour le bien juger. Au retour, il est moins à son avantage.

A Vérone, une batterie d'artillerie regagne sa caserne par la porte Vescovo et un bataillon d'infanterie longe le rempart. Tout à l'heure, artilleurs et fantassins travaillaient avec un entrain remarquable, malgré la médiocrité des attelages et la fatigue des hommes. Maintenant le laisser aller de la marche est surprenant. Pièces et caissons se suivent à distances fort irrégulières ; les fantassins, eux, n'ont plus de rangs et leur colonne, étroite ici, large là-bas, ondule au gré du terrain.

A Parme, je suis à peu près seul dans l'ancien jardin ducal, ce délicieux jardin, dessiné à la française, d'après un goût de noble géométrie, mais égayée par le rococo italien — un petit parc de Versailles, avec des coins de Trianon — sur la terrasse d'où se découvre toute la ligne des Alpes. Au loin, derrière les saules et les mûriers qui découpent la plaine, une fanfare sonne avec une douceur singulière dans la splendeur vermeille de ce frais matin. Elle se rapproclie et bientôt je vois des lances briller

et des banderoles flotter entre les arbres. Un régiment de cavalerie paraît et défile à travers le jardin. La fanfare a repris et sous les voûtes de feuillage, qui renvoient l'écho, elle se complaît aux fioritures délicates. Elle était agréable de loin; de près, elle n'a pas la force et la simplicité qui conviendraient au front d'une troupe en armes.

A Florence, la garnison est assemblée pour reconnaître son général. Les soldats sont en grande tenue ; les officiers portent les grosses épaulettes d'argent. Ce sont de jolies troupes, plus jolies que belles. Trop de couleurs claires et de fanfares dansantes. Pour l'infanterie surtout, l'arme sévère, de simples tambours et clairons seraient d'un autre effet. Or, l'armée italienne n'a pas de tambours, et ses clairons, aux notes perlées et fines, sont des cornets à pistons. Devant cette parade élégante, je songe aux bataillons rouge garance et bleu foncé; j'entends les marches qui les précèdent et qui donneraient des ailes à un podagre. Je me souviens aussi des sombres régiments, précédés de tambours plats et de fifres aigus, qui montent la garde sur le Rhin. Cette esthétique militaire plairait plus au dieu Mars que celle de l'Italie.

L'armée italienne a eu ses jours d'héroïsme ; elle attend encore la victoire. Avec son noyau piémontais, sous Charles-Albert, elle n'a connu que les succès partiels et les défaites totales ; sous Victor- Emmanuel, elle n'a fait que partager la gloire d'une armée alliée. Devenue l'armée nationale, elle a continué de perdre les grandes parties. Contrairement

à l'usage, la diplomatie l'a plus aidée qu'elle n'a aidé la diplomatie.

Au loin, elle n'a pas été plus heureuse que dans son pays et Adoua fait le triste pendant de Custozza. Son mérite est supérieur à sa fortune et, dans une guerre européenne, n'importe quelle armée trouverait en elle un adversaire sérieux. Mais, pour comble de malchance, alors que, dans le passé, la politique venait à son aide, depuis 1880 elle n'a pu que couvrir par son abnégation les erreurs d'une politique aussi orgueilleuse que maladroite. Elle a dû, enfin, sur la mer Rouge, payer les fautes de M. Crispi.

Non seulement elle méritait mieux, mais surtout elle pouvait faire œuvre plus utile. A défaut de la vieille histoire dont l'auréole flotte autour des drapeaux, en attendant les batailles nécessaires et longuement préparées, elle pouvait continuer dans la paix un travail urgent et éminemment utile. Moins nombreuse, elle eût continué à pétrir l'unité nationale, et pour tout Italien, elle fût demeurée une école de patriotisme. Se développant avec la richesse du pays, elle n'aurait pas obéré pour longtemps ses finances. Elle eût été toujours prête pour des devoirs et des dangers qui ne lui viendront sans doute pas du côté où la politique les lui montrait.

J'ai eu des impressions du même genre en face de l'escadre italienne, mouillée devant l'île d'Elbe, dans

la rade de Porto-Ferrajo, avec cette différence qu'un vaisseau de guerre dans son extrême complication laisse une idée moins nette qu'un régiment, surtout à un profane. Ses navires sont bien tenus; ils sont copieusement hérissés d'énormes canons ; ils offrent cet aspect de bêtes apocalyptiques, de léviathans monstrueux et difformes, qui est aujourd'hui la beauté des vaisseaux de guerre. Le temps est passé des frégates, dont les blanches ailes planaient sur la mer et qui ressemblaient à de grands frères, créés par l'homme, des mouettes et des goélands.

Les matelots que l'on voit à terre semblent bien entraînés. Ils ont cette gaieté bon enfant et ce clair regard du vrai marin en tout pays. Leur costume est un des plus seyants que j'aie vus, et, en tout pays, le costume du marin a une beauté spéciale, qu'aucune commission d'habillement n'a pu gâter.

Comme l'armée de terre, cette armée de mer est une fierté de la jeune Italie, et, comme elle, sans journées heureuses, elle a beaucoup fait pour l'unité. Une immense étendue de côtes lui fournissait un excellent recrutement. Elle habituait les marins de Ligurie et d'Apulie à se connaître sous le même pavillon. Encore plus choyée que l'armée de terre, elle a reçu longtemps des moyens de développement, énormes pour les finances du pays. Elle a lancé quelques-uns des plus beaux types de la marine militaire. Encore plus que sur l'armée de terre, la nation formait sur elle dévastes espérances.

Malheureusement, l'Italie n'a guère d'industrie, faute de houille, et dans notre siècle de machines, la

marine demande à l'industrie des perfectionnements incessants. De sorte que, toute modification de son matériel naval, acheté très cher à l'étranger, est un appauvrissement pour le pays.

Puis, si cette marine n'a point rencontré un nouveau Lissa, elle aussi a été victime de la mégalomanie. Il lui était donné, comme programme, d'égaler ou même de primer la marine française. Parce que, jadis, les Romains avaient conquis Carthage, l'Italie se croyait un droit sur Tunis. Mais la France, à cheval sur deux mers, plus industrielle et plus riche, avait plus de ports et d'arsenaux ; elle entendait rester la seconde puissance maritime de l'Europe; elle augmentait et renouvelait aisément son matériel naval. Quant à la Tunisie, prolongement nécessaire de l'Algérie, elle n'eût jamais permis qu'une autre qu'elle y mît la main. Alger, réduit après un demisiècle de guerre acharnée, lui créait d'autres droits que des souvenirs historiques. Et un beau jour, avec une colère un peu comique, l'Italie voyait le drapeau tricolore flotter sur le Bardo.

Dès lors, une dépression s'est produite. Dans sa lutte d'armements maritimes avec la France, l'Italie s'est arrêtée, mais en gardant la plus cuisante blessure à son ambition et à son orgueil. Le même programme que pour l'armée de terre eût mieux convenu à la flotte italienne. Elle aussi pouvait travailler pacifiquement à l'unité et, en attendant de rendre l'Italie redoutable, lui assurer le respect. Une ambition trop pressée a lourdement grevé son présent et compromis son avenir. Gomme consé-

queiice de ces mécomptes, et par l'exaspération, d'un amour-propre mal entendu, l'Italie s'est jetée dans les bras de l'Allemagne. La voilà de nouveau vassale, après tant de farà da se,

10 octobre 1898.

J'ai à peine besoin de dire que tous ces « croquis italiens » ont été soigneusement lus et longuement commentés en Italie par la presse, comme tout ce qui s'écrit chez nous sur nos voisins, et aussi qu'ils ont beaucoup froissé par leur sincérité l'amoar-propre national le plus irritable qu'il y ait en Europe. Le plus critiqué a été celui qui précède, parce qu'il touchait à l'armée, l'objet des plus légitimes préoccupations et de la plus chatouilleuse fierté.

Je me suis vu reprocher surtout d'avoir attribué à l'armée italienne un recrutement régional, alors qu'elle aurait un recrutement national et j'ai été raillé d'avoir constaté entre les garnisons de Turin et celles de Messine, en passant par Rome et Naples, une différence qui n'existerait pas.

A ce dernier point de vue, je suis d'autant plus obligé de maintenir l'exactitude de mes impressions, qu'un nouveau voyage en Italie, au mois de septembre 1899, les a confirmées de tout point. Quant au recrutement de l'armée, je précise mes dires, après avoir consulté le plus exact et le plus récent des ouvrages publiés en France sur les armées étrangères, celui du commandant Lauth, VÉtat militaire des principales puissances étrangères en 1900, Itcdie, p. 460 à 540.

Le système italien de recrutement et de mobilisation a été adopté après une longue série d'expériences administratives et de discussions parlementaires. «Au moment de la fondation du royaume d'Italie, écrit le commandant Lauth (p. 478), on avait jugé nécessaire d'amener une fusion des différentes races qui le com-

posaient et, dans ce but, on avait crée trois grandes zones, Haute, Moyenne et Basse-Italie. Les régiments se recrutaient parallèlement dans les trois zones, c'est-àdire qu'ils recevaient annuellement un tiers de leur contingent de recrues de chacune des trois zones ». Mais, les changements de garnison étant fréquents pour le même motif, il pouvait arriver, comme chez nous en 1870, qu'au moment de la mobilisation un réserviste domicilié à Port-Maurice dût rejoindre son régiment à Tarente. Peu à peu, l'organisation militaire s'est modifiée dans le sens d'un système dii mixte, fixé par la loi du 6 août 1888 et qui consiste en ceci : « 1** incorporation dans les régiments de recrues tirées d'un point du territoire souvent assez éloigné, c'est-àdire recrutement national] 2*^ affectation des réservistes à un régiment en garnison dans la région de leur domicile, c'est-à-dire mobilisation territoriale, » (/ri., p. 477.)

Ajoutons que « les dépôts des régiments d'infanterie sont à peu près tous stationnaires dans la localité siège du district qui doit leur fournir leurs réservistes. » (M., ibicL),

Ajoutons aussi que, « au moment des changements de garnison des régiments (changements qui s'opèrent en Italie de manière régulière), on a soin d'envoyer les brigades tenir garnison sur le territoire de l'un des groupes de districts dont il a tiré ses recrues pendant les années précédentes. » {Ici., p. 476).

On ne s'étonnera plus, d'après ces renseignements, que, du nord au midi, la physionomie des troupes italiennes présente des différences notables, et je n'ai pas dit autre chose.

Enfin, sur l'aspect et l'esprit de l'armée italienne dans son ensemble, on pourra consulter le livre, tout récent aussi, du commandant Émile Manceau, Armées étrangères : essais de psychologie militaire, 1900. J'ai eu plaisir à trouver chez un professionnel la confirmation de mes simples impressions.

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