‹ Petits portraits et notes d'artChapitre 25 sur 25 · L'AME ITALIENNE · texte numérisé non relu

L'AME ITALIENNE

Je prends ce titre, faute d'un autre, plus clair et aussi court. L'âme italienne est si complexe que la formule de sa définition est encore à trouver. Ce n'est pas faute de l'avoir cherchée. Depuis le seizième siècle, où deux poètes français, l'Angevin Joachim Du Bellay et le Quercynois Olivier de Magny, restaient bouche bée devant les mœurs romaines, jusqu'au xviii^ siècle, avec un Bourguignon salé, le président de Brosses, jusqu'au nôtre, avec un Lorrain fort avisé, M. Emile Gebhart, nombre de Français ont fait de cette énigme leur étude de prédilection. Des romanciers, comme M. Paul Bourget, des érudits, comme M, Eugène Mûntz, des lettrés, comme MM. René Bazin et Pierre de Nolhac, ont soulevé un coin du voile. Sur ce sujet inépuisable, l'étranger nous offre une page de génie, avec le début de Vessai sur Machiavel^ par Macaulay. Mais, après tout cela, il restera matière à discuter, analyser et décrire, tant qu'il y aura des Italiens.

Gomme toute chose humaine, l'âme italienne est un mélange de bien et de mal, mais, chez elle, le

^contraste inévitable est particulièrement tranché. Macaulay y voyait « un ensemble impossible de contradictions, un fantôme aussi monstrueux que la portière de Tenfer de Milton, moitié divinité, moitié serpent, majestueux et beau dans les parties supérieures, rampant et venimeux par le bas ». Les qualités morales que la majorité des hommes met au plus haut prix manqueraient à Tltalien, comme la franchise, le désintéressement, la reconnaissance, le courage chevaleresque. Il aurait, en revanche, et à un rare degré, toutes celles qui tiennent à l'intelligence : esprit pratique, finesse, souplesse. Il serait, entre les hommes civilisés, celui qui sent le plus vivement la beauté et pour qui l'exercice abstrait de la pensée pure a le plus d'attrait. Nul homme ne se plairait davantage à savourer, chaud ou froid, le plat de la vengeance » et ne se montrerait plus impitoyable lorsque son intérêt ou son amour-propre ont été blessés. Enfin, suprême contraste, une bonhomie très réelle et une fraîcheur d'impressions allant jusqu'à la naïveté envelopperaient le tout.

Ces qualités et ces défauts, l'Italien les applique à un sentiment général, où ils se retrouvent, aussi nets qu'amplifiés, le patriotisme. En aucun pays du monde, celui-ci n'est plus fort que chez ce peuple si longtemps morcelé par le fédéralisme et l'asservissement à des maîtres divers. Il a provoqué une série ininterrompue d'actes héroïques ; comprimé par des moyens savants ou féroces, il a montré une ténacité indomptable. D'autre part, il laisse bien loin, dans ses prétentions, la morgue anglaise, la vanité fran-

çaise, la suffisance allemande, l'orgueil castillan. De là viennent les sentiments opposés qu'il inspire, l'admiration et la raillerie. De là vient aussi qu'il n'a jamais excité de sympathies plus vives que lorsqu'il luttait pour l'existence, car, alors, ses qualités [^surtout étaient en jeu, tandis que, depuis sa victoire, ce sont plutôt ses défauts qu'il a manifestés.

La dernière en date des grandes puissances européennes, l'Italie avait à peine installé sa capitale à Rome qu'elle prétendait obtenir tous les avantages que des siècles de formation et d'action avaient valus aux autres pays. Cette prétention s'appuyait sur deux postulata également contestables, le sentiment de la supériorité intellectuelle et l'orgueil historique. En faisant la part de la satire, le fond du patriotisme italien était sûrement touché par un propos que rapportait Edmond About en 1860 et une caricature autrichienne qu'Auguste Brachet citait en 1882. Deux boutiquiers romains, un droguiste et un relieur ferment leur devanture : « Avec tout ça, dit le relieur, nous sommes Romains, les premiers du monde ». Un vieux peintre râpé est assis sur les marches du Capitole et dit sentencieusement : « Quelle faute d'avoir perdu l'empire du monde! »

Au point de vue historique, cette prétention à l'empire du monde, au primato^ s'appuie sur des souvenirs assez mêlés : l'empire romain, la Papauté,

la Renaissance. Le malheur est que, de plus en plus, Taristocratie historique cède au mérite personnel, pour les peuples comme pour les individus. On juge les uns et les autres non sur ce que furent leurs ancêtres, mais sur ce qu'ils sont eux-mêmes. En admettant le prestige historique invoqué par les Italiens, les éléments de ce prestige sont de valeur bien inégale. L'empire romain, dans l'histoire universelle, n'est qu'une étape de la civilisation et le monde ne le reverra plus. Il est allé rejoindre ceux de Sésostris, de Cyrus, d'Alexandre, de Charlemagne et de Napoléon. Les prétentions de la Papauté sont odieuses ou indifférentes aux pays hétérodoxes comme l'Angleterre, l'Allemagne et la Russie. La Renaissance fut un grand bienfait, mais elle n'est plus Tunique modèle de la pensée et de l'art.

Malgré cela, les Italiens estiment encore que les services rendus au monde par leurs ancêtres méritent une reconnaissance éternelle et, de cette reconnaissance, ils attendent les effets. Lorsque le monde la marchande, ils s'étonnent et réclament. Quelques mois après Solferino, Cavour écrivait : « L'Angleterre n'a encore rien fait pour l'Italie; c'est à son tour maintenant. » Cavour ne péchait point par excès de naïveté, mais sa conviction du droit de l'Italie était si tranquille qu'il présentait ce titre chimérique au plus positif des peuples.

L'argument historique réduit à son importance, que devient, dans la civilisation contemporaine, l'apport de l'Italie? Elle n'est guère qu'un merveilleux musée. La visite de ce musée est le rêve de tout

homme cultivé. Le souvenir ou l'espérance d'un voyage en Italie est renchantement de quiconque aime le beau. Mais ce musée n'est plus le seul. L'artiste qui, aujourd'hui, n'étudierait que les Italiens serait un attardé. De plus, en ce qui concerne le temps présent, l'infériorité de l'Italie est notoire. Reine des arts plastiques jusqu'au milieu du xviii^ siècle, elle a aujourd'hui plus de praticiens que d'artistes. En musique, elle a eu Rossini et elle a encore Verdi, deux grands noms, mais le développement de l'opéra et de l'opéra-comique en Europe s'est fort éloigné de ces vieux maîtres. Le monde musical appartient à Wagner et à son école. Les musiciens qui résistent à l'influence allemande sont nationalistes et non italianisants.

En littérature, la décadence des lettres a commencé en Italie avec le xvii^ siècle et, malgré des efforts souvent vigoureux vers une renaissance, malgré quelques grands noms, les écrivains italiens sont de second ordre en comparaison de ceux de France, d'Angleterre et d'Allemagne. L'Italie ne peut comparer personne à Byron et à Macaulay, à Lamartine et à Victor Hugo, à Gœthe et à Schiller. Depuis cinq ou six ans, elle apprend à l'Europe quelques noms de romanciers, mais, la part faite à la politesse et à la mode, la renaissance latine n'est encore qu'une aube.

La science, à cette heure, règne sur le monde et la valeur des peuples, en toutes choses, se mesure à la part qui leur revient dans cette royauté. Dans le domaine scientifique, l'Italie traA^aille avec ardeur

à rattraper Tavance, mais il y aurait quelque malice à lui demander comment s'appellent les émules italiens de Darwin et de Pasteur.

En attendant que l'indépendance et la liberté produisent chez elle une floraison d'artistes, de poètes et de savants, l'Italie a voulu se donner au plus tôt une armée et une flotte. Elle a eu raison, et elle y a réussi. Mais, appuyée sur ces indispensables éléments d'existence, a-t-elle fait de bonne politique?

Depuis des siècles, depuis le temps des Guelfes et des Gibelins, elle avait une ennemie acharnée, qui la tenait dans l'esclavage le plus égoïste, toutes les fois que la France ne desserrait pas ce joug, en attendant de l'appeler, avec la Révolution, à l'indépendance et à la liberté. Cette ennemie était l'Allemagne. Après la défaite de l'Autriche par la Prusse en 1866, l'Italie consacrait quelques années aux premières nécessités de sa réorganisation, puis, brusquement, surmontant une antipathie de race et d'histoire, elle se jetait dans les bras de la Prusse et de l'Autriche alliées, cela parce que la France, sa libératrice, faisait obstacle au primato dans le bassin de la Méditerranée.

A/la rigueur, la jeune Italie consentait à différer longtemps les antiques droits de Rome sur la Germanie et la Grande-Bretagne, mais elle entendait reprendre au plus tôt l'hégémonie des pays latins.

L'Espagne n'était pas un obstacle; la France en était un d'autant plus gênant qu'elle avait hérité non seulement d'Athènes, mais de Rome; que, vieille puissance militaire et maritime, elle voulait bien partager avec l'Allemagne et l'Angleterre, aussi puissantes qu'elle, la suprématie en Europe, mais que, dans le bassin de la Méditerranée, elle entendait garder son rang.

L'Italie avait tâté le terrain de notre côté et, partout, elle avait constaté avec impatience que, malgré notre défaite en 1870, il continuait d'être gardé. Elle n'hésita guère. Ses intérêts devenant les mêmes que les nôtres — c'est-à-dire radicalement opposés, — elle se mit à faire une guerre sourde aux intérêts français, tandis que tout son enseignement national était dirigé contre les idées françaises. La France, elle, confiante dans les souvenirs de 1859, croyait à la reconnaissance, à l'amitié, à la communauté de race et de civilisation. Il fallut, pour l'éclairer, le livre d'Auguste Brachet, VItalie qu'on voit et VItalie qicon ne voit pas, La France détrompée poussa un cri de stupeur. L'Italie essaya de nier, quoique le livre fut uniquement composé de citations italiennes.

Préparé depuis longtemps, le livre de Brachet avait paru au moment où la France mettait la main sur la Tunisie. Nous apprîmes à ce moment, par l'éclat de la colère italienne et la lumière tout à coup jetée sur le rôle de nos voisins en Tunisie depuis 1870, à quel point leur orgueil et leur intérêt se croyaient blessés. C'est alors que l'Italie entrait dans l'alliance de l'Allemagne et de l'Autriche. De 1881 à

1887, avec M. Crispi, la mégalomanie impatiente prenait la tête de l'opinion, puis arrivait au pouvoir. L'Italie se posait nettement en rivale de la France, dénonçait les traités de commerce, se donnait le plaisir sans danger de nous taquiner par des rodomontades dédaigneusement reçues et envoyait son prince héritier à Metz.

On sait le reste. Les embarras financiers arrivaient par l'accroissement sans mesure des armements et, en 1896, la politique crispinienne s'effondrait par le désastre d'Adoua. La France, elle, voyait avec une peine sincère ces souffrances et ces humiliations. Tandis que la presse crispinienne saisissait avec empressement toutes les occasions d'aviver le misogallisme, tous ceux de nos journaux qui ont du sérieux et de l'autorité exprimaient leur regret de voir l'Italie engagée dans une voie doublement dangereuse. C'est que, dans la politique nous mettons toujours du sentiment, et que les Italiens n'y ont jamais mis que de l'intérêt.

Les choses en sont là. M. Crispi est tombé, trop tard, mais l'ItaUe a renouvelé son traité avec la Triplice. Quelque détente a amélioré nos rapports officiels avec nos voisins, mais une grande partie de la presse italienne continue l'œuvre misogalliste.

En France, les amis de l'Italie, c'est-à-dire la grande majorité de l'opinion, souhaitent passion-

nément qu'après une trop longue période d'erreurs, elle songe moins au passé et davantage à Tavenir, qu'avec la fierté légitime de ses origines elle ne rêve plus de refaire en vingt ans ce qui est mort depuis quatorze siècles, et qu'elle prenne son rang parmi les vieilles puissances de l'Europe, avec la notion nette de ce qu'elle peut légitimement espérer.

Certes, son antagonisme d'intérêts avec la France ne cessera pas de sitôt, mais la finesse de son esprit politique aurait dû lui faire comprendre qu'une brouille avec nous serait la pire des maladresses. Elle avait éprouvé notre générosité de sentiments; elle pouvait d'autant plus compter sur elle que la France ne cessera jamais, pour son malheur, de faire au sentiment une part dans la politique. Quoi qu'en pensent nos voisins, la France ne détient aucune parcelle de terre italienne, car Nice et la Savoie sont aussi françaises que la Provence et le Dauphiné, tandis que Vltalia irredenfa, l'Italie non délivrée, est autrichienne, c'est-à-dire allemande.

Continuer avec la France une politique de méfiance et de mauvaise humeur serait une impasse pour l'Italie. La France ne veut rien entreprendre au détriment de l'Italie, même le rétablissement du pouvoir temporel. L'Italie a besoin d'échanger avec la France, au propre et au figuré. Cela est pour elle d'un intérêt plus immédiat que la chimère du primato. Il importe, pour la prospérité des deux pays, qu'il y ait entre eux un commerce constant, non seulement de produits naturels ou manufacturés, mais d'idées. Il importe à l'Europe qu'un grand

peuple de plus contribue à Toeuvre commune de la civilisation, sans gaspiller sa force et en prenant sa place dans son groupe naturel.

Pour cela, il faudrait entre l'Italie et la France des rapports non seulement pacifiques, mais amicaux. Le temps, qui les montre nécessaires, travaille à les établir, et aussi la dure expérience de ces dernières années. Jointe à la nature des choses et à la communauté des intérêts moraux, parfois supérieurs aux intérêts matériels, cette nécessité est plus forte que le misogallisme, la mégalomanie et même qu'une presse trop bien stylée.

14 novembre 1898.

Page 1