JANVIER
Il y a aujourd'hui vingt-cinq ans, le 28 janvier 1871, Jules Favre signait à Versailles un armistice avec M. de Bismarck. Le même jour et à la même heure — six heures du soir, — le général Pourcet tirait devant Blois les derniers coups de canon de la guerre. Ces coups de canon, je les ai entendus.
Je revois, avec la précision aiguë de ces sortes de souvenirs , le petit cimetière de village près duquel ma compagnie avait pris position. Devant nous, entre quatre arbres qui l'encadraient comme les cierges d'un catafalque, gisait le cadavre d'un chasseur hessois, abattu par nos premières balles, au début de l'action. Tout jeune et imberbe, couché sur le dos, la tête rejetée en arrière par la saillie du sac, il regardait le ciel de ses yeux vitreux. Il appartenait à un bataillon amené en hâte de Tours par le chemin de fer. A la sortie du wagon, il était venu en courant occuper ce poste et, à peine
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placé, il était tombé, le dernier jour de la guerre. A notre gauche, les batteries françaises tiraient sur le faubourg de Vienne et le pont de la Loire, avec le bruit strident que les pièces de bronze font sur la terre gelée. La ville et le fleuve répercutaient les détonations, et, en haut de l'amphithéâtre, le château des Valois regardait.
Vers cinq heures et demie, les troupes françaises abordaient le faubourg. En tête, un régiment de mobilisés piétinait sur place, tiraillant au hasard, tandis qu'un colonel à tournure de gentilhomme l'exhortait en phrases saccadées, sans parvenir à l'enlever sur la barricade qui fermait la route. Descendus de cheval, deux généraux se concertaient. L'un, maigre et sec, était le général Pourcet; l'autre, gros et court, le général de Chabron. Organisateur du seizième corps, au début de la campagne, Pourcet venait de former le vingt-cinquième, avec le même dévouement, puis, à force d'énergie, il l'avait conduit de Bourges à Blois. Cette marche, à elle seule, était déjà un grand effort et l'attaque de Blois une opération hardie : dans ce corps, l'infanterie ne savait pas manier ses armes, la cavalerie ne tenait pas à cheval et l'artillerie était servie par des mobiles. Avec ces éléments, il s'agissait d'enlever de front une position covnerte par un grand fleuve et défendue par des troupes aguerries.
Les deux généraux appartenaient à la vieille armée ; l'un était l'ancien chef d'état-major du maréchal Niel, l'autre l'ancien colonel des zouaves de Palestro. Ils regardaient avec une colère triste leurs soldats
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d'occasion. Enfin, tous deux, menaçant et priant, invoquant l'honneur et jurant, parvenaient à former une colonne, plaçaient en tète une solide compagnie de chasseurs et conduisaient eux-mêmes l'assaut de la barricade. Ce fut court et beau. En quelques minutes, l'ennemi abandonnait la position et fuyait vers la Loire, la baïonnette dans les reins. Au moment oii la tête de colonne française atteignait le pont, une explosion formidable l'arrêtait et la couvrait de débris : les Prussiens venaient de faire sauter une passerelle établie sur les premières arches, précédemment coupées. Il était six heures, et, à ce moment, Jules Favre et M. de Bismarck échangeaient leurs signatures.
C'était une victoire, toute petite, mais enfin une victoire, la première sur la Loire depuis Coulmiers, la dernière de la campagne. Il est bon de la rappeler aujourd'hui, d'autant plus que, dans la stupeur du désastre final, elle passa inaperçue. Les historiens de la guerre n'en parlent pas et Pourcet lui-même n'en a guère recueilli l'honneur. Sa mémoire reste attachée à un autre souvenir, éclatant et triste, tout à fait digne de cet homme de devoir, de ce soldat énergique et pessimiste. C'est le général Pourcet qui, trois ans plus tard, requérait contre Bazaine et prononçait cette admirable péroraison, que semble rythmer la sonnerie lente et grave, majestueuse comme une prière, qui s'étend sur les troupes au moment où le drapeau prend sa place dans les rangs : « Le drapeau parle à tous un langage ferme et limpide, entendu des plus humbles
comme des plus grands; il faut le suivre tant qu'il avance, et, s'il tombe, le relever pour le porter plus loin : cela est simple et cela suffit. » Ce qu'il disait là, Pourcet l'avait fait. Ce drapeau tombé, il l'avait relevé et porté de Bourges à Blois ' !
Cependant, la nuit était venue. Sur l'autre rive de la Loire, joyeux d'avoir échappé à la poursuite française, les Prussiens poussaient des hourras et leurs clairons sonnaient la retraite, à l'endroit où les touristes pour Chambord montent aujourd'hui en voiture, sans plus songer à la guerre de 1870 qu'à la bataille de Pavie. De notre côté, on faisait la chasse aux prisonniers que la rupture du pont laissait entre nos mains. Ils se groupaient, résignés et mornes, le long du faubourg. De temps en temps, à la lueur de l'incendie qui achevait de détruire la passerelle, on en voyait quelques-uns filer comme des lièvres vers la campagne, et les sentinelles tiraient sur eux, par acquit de conscience.
Le faubourg regoi'geait d'hommes et de chevaux. Il n'y avait bientôt plus ni un lit, ni une botte de paille, ni un morceau de pain. Vers sept heures,
1. Comme la plupart de nos généraux, Pourcel a raconté lui-même la part qu'il a prise à la guerre. Voir son livre : Campagne sur la Loire {1810-1871). Les Débuts du 16" corps; le 25" corps, 18'Ï4. C'est un récit de vérité, simple et franc, et là, comme dans le réquisitoire contre Bazaine, l'homme de guerre s'est affirmé remarquable écrivain.
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par un froid noir, courbant le dos sous la bise et cherchant un gîte, deux petits soldats, tout jeunes, erraient de porte en porte. A chaque nouvelle tentative, ils étaient accueillis par des grognements furieux. Les occupants opposaient aux nouveaux venus une barrière insurmontable de bras et de jambes, de sacs et de couvertures. Les deux camarades arrivaient ainsi, comme des chiens perdus, à la lisière des champs. Recrus de fatigue, ils s'asseyaient contre une porte cochère, sans même y frapper, croyant cette maison pleine comme les autres, et résignés à passer la nuit, le ventre vide, sous l'abri qui les préservait un peu du vent glacé. Ils étaient du même pays et ils parlaient de leur village, avec ce mélange de plaisanterie, de résignation et d'espérance qui est la philosophie française. Tout à coup, ils tombaient à la renverse, les jambes en l'air : la porte s'était ouverte derrière eux. Tandis qu'ils se relevaient, un paysan à grosse moustache les regardait, ahuri, une lanterne à la main. Derrière lui, une femme et deux jeunes fdles se serraient en tas, saisies de peur et de curiosité. On s'expliqua vite. Le paysan et sa famille savaient la victoire des Français, mais l'éloignement les avait préservés de leur visite. Toute la soirée, les femmes étaient restées dans la cave, sursautant et criant à chaque coup de canon, tandis que l'homme, devant sa porte, regardait en connaisseur l'attaque du faubourg : il avait servi et ne craignait pas la poudre. La famille allait se coucher, lorsqu'elle avait entendu rire et se plaindre dans la nuit.
Souvent, au cours des derniers mois, de pareilles aventures n'avaient montré aux deux soldats, chez les paysans tourangeaux, berrichons ou blaisois, que mauvaise humeur et mine revêche. Cette fois, cela tournait mieux. En quelques minutes, ils étaient introduits dans la maison, débarrassés de leurs armes, installés devant un feu de sarments et munis d'une écuelle fumante. Le père allait chercher une bouteille de vouvray échappée aux recherches prussiennes, et l'ancien soldat buvait à la France avec ses hôtes, tout en leur racontant la bataille de l'Aima et l'héroïsme de Saint-Arnaud. On leur donnait ensuite un bon lit, où ils dormaient mal, car ils avaient perdu l'habitude d'être couchés au chaud et sur le doux. Cet accueil ne s'expliquait pas seulement par le patriotisme et la solidarité militaire : le fils de la maison servait dans les mobiles de Chanzy.
Le lendemain matin, nouvelle soupe, nouveau coup de vouvray, et en route! Pendant la nuit, la nouvelle de l'armistice était arrivée, et, par la faute de Jules Favre, ici comme dans l'Est, avec des circonstances moins tragiques, mais aussi humiliantes, il fallait abandonner le terrain conquis et, vainqueurs, battre en retraite. Les deux soldats et leur ancien pleurèrent ensemble : c'était la fin, Paris avait capitulé et la France déposait les armes. Tant d'efforts, de souffrances et d'illusions pour en venir là! Les trois femmes pleuraient aussi, mais de joie, car le fils et le frère allait revenir.
Des deux soldats ainsi recueillis, j'étais l'un. Mon
camarade d'alors a quitté la France : il enseigne le français et les mathématiques à Buenos-Ayres. Si le Figaro t'apporte ce souvenir, cher compagnon des mauvais jours, entends le merci que je t'adresse pour l'aide fraternelle que j'ai reçue de toi, depuis le moment où nous avions quitté le collège pour l'armée, jusqu'à celui où nous nous séparions, à Mehun-sur-Yèvre, pour ne plus nous revoir. Je vous l'adresse aussi, bonnes gens du faubourg de Vienne. Devenus des hommes, les deux enfants que vous avez préservés un soir du froid et de la faim n'ont pas oublié votre accueil. Vingt-cinq ans! Aujourd'hui, les jeunes filles d'alors sont des mères et leurs fils sont des soldats. Leur ont-elles parlé de l'année terrible et dit que leur grand-père buvait à la revanche, le matin du 29 janvier?
Ce ne sont plus les soldats de 1870 qui prendront cette revanche. Les plus jeunes d'entre eux ont dépassé la quarantaine, et, parmi leurs chefs, la plupart sont morts, comme Pourcet et Chabron. Encore quelques années, du demi-million d'hommes qui porta les armes en 1871, aucun ne sera plus en état de paraître virilement sur un champ de bataille. Les souvenirs qui font partie de leur être moral ne seront plus que de l'histoire pour l'armée de demain. Histoire toujours brûlante, mais enfin de l'histoire, c'est-à-dire chose impersonnelle et lointaine. Leurs
armes n'auront pas à venger une injure directe, mais celle de leurs pères, et ceux-ci songent avec tristesse à ce que le siècle nous a déjà montré : les Français et les Anglais alliés devant Sébastopol quarante ans après Waterloo, et les Russes accueillis avec enthousiasme par ce Paris qui avait vu les chevaux des Cosaques boire dans la Seine.
Mais non! Il n'y a ici rien de semblable et la question d'Alsace-Lorraine n'est pas de celles qui se terminent de la sorte. Les Anglais et les Russes n'occupent pas des provinces françaises. Aucun cri de reproche ne s'élevait en français le jour où nos soldats et nos marins fraternisaient avec les fils de nos anciens vainqueurs. La France plie toute sa population virile au métier des armes, parce qu'elle veut rester une grande nation, et, pour cela, elle doit se souvenir. L'armée nouvelle a le passé pour raison d'être.
Si l'âme française pouvait s'ouvrir à l'oubli, le partenaire de 1870 se chargerait de raviver sa mémoire. Il n'oublie rien, luil En célébrant toutes ses victoires, le vainqueur rappelle aux vaincus toutes leurs défaites. Nos jeunes soldats ont entendu les hourras qui leur arrivaient par-dessus les Vosges. Ils notent tous ces anniversaires. Un seul les laisse indifférents, celui qui va venir le 10 mai prochain : la paix de Francfort n'a rien pacifié.
Historiens, poètes et artistes, tous ceux qui ont la charge du souvenir, n'ont pas failli à leur devoir. Les artistes surtout. Peintres et sculpteurs, ils entretiennent la flamme sacrée par leurs moyens à
eux, les plus clairs et les plus éloquents. Une fois vues, leurs œuvres ne peuvent plus s'oublier. Les tableaux d'Alphonse de Neuville et d'Edouard Détaille, les figures de Mercié, de Chapu, de Barrias et de Falguière, les médailles de Chaplain rappellent à tous les Français le devoir d'hier et celui de demain.
Entre toutes ces images, il n'en est pas de. plus belles ni de plus significatives que les médailles. C'est ici un art sobre et juste comme le génie français. Il n'admet rien d'inutile ou d'inexpressif. Au cours de ces derniers mois, j'ai souvent regardé la Défense de Paris, de Chaplain. Elle parlait, car elle ne se tait jamais. Ces jours-ci, j'en recevais une de Roty. L'artiste entendait, lui aussi, le bruit incessant de fanfares que nous renvoyaient les échos d'Allemagne. Il a voulu leur répondre à sa manière et il s'est mis au travail. Le résultat, c'est une figure d'une indicible beauté : une tête de femme, aux traits énergiques et doux, couronnée de lauriers que recouvre un voile de deuil, et, de son œil clair, laissant tomber une larme. C'est la face, et comme devise, ces mots : Patria non immemor. Au revers, sous la date 1895, le coq gaulois chante à pleine gorge au soleil levant, au grand soleil qui remplit l'horizon et rayonne sur la plaine où la charrue va reprendre le sillon journalier. Il salue la terre de France, féconde en moissons et en hommes. Et les vers de Virgile célébrant son Italie remontent à la mémoire : Salve, magna parens frugum, magna virum.
Ni l'État, ni une ville, ni un particulier n'ont
commandé celle médaille à Tarliste. II Ta i'aite pour lui-même et quelques amis. Je crois môme savoir qu'il a pris ses mesures pour qu'elle ne tombe pas dans le commerce sous sa forme première. Il veut lui conserver son caractère d'hommage personnel à la patrie. J'estime qu'une telle commémoration remplace les fêtes que nous ne pouvons pas célébrer.
Après des milliers d'années, lorsque les musées de l'avenir recueilleront les témoignages artistiques de ce qui aura été la France et l'Allemagne, comme les musées d'aujourd'hui conservent les images votives d'Athènes et de Rome, je ne sais comment s'attestera l'orgueil allemand, mais je suis sûr que la médaille de Roty portera bon témoignage du souvenir français. Le peuple dont le génie a traduit de la sorte une pensée obstinée n'est pas en décadence : Patria non immemor.
28 janvier 1896.