M. GEORGES HUGO
Au temps présent, être le fils ou le petit-fils de quelqu'un ne procure pas toujours un avantage, surtout dans la littérature et Fart. Lorsqu'un jeune homme, porteur d'un grand nom, vient y ajouter sa part d'honneur, au lieu de le traiter aussitôt de « fils à papa », on devrait lui savoir gré d'avoir cette ambition. Il lui faut double énergie pour soulever le pesant fardeau de la gloire familiale.
S'appeler Hugo ou Daudet peut même, aux premiers pas dans la vie, causer des ennuis inconnus à des origines plus modestes. Le fils de médecin ou de notaire qui, le soir, fait du tapage sur le boulevard Saint-Michel, n'est pas, le lendemain, imprimé tout vif. En pareil cas, le jeune homme en gaieté qui éveille, sans y songer, l'écho du nom paternel, provoque un petit scandale, et, rouge ou blanche, la presse lui dit son fait.
Zi2 PETITS l'OUTUAlTS ET NOTES D ART.
Pourtant, à cette heure, la tête pleine à éclater de faits et d'idées, Léon Daudet nous a donné, en cinq ou six volumes, sur l'ûme de sa génération, un témoignage dun singulier intérêt, et ceux même que sa franchise inquiète ou choque doivent reconnaître son originalité. Voici que son ami Georges Hugo débute, à son tour, dans les lettres par une confession. 11 nous offre les Souvenirs d'un malelol.
Je voudrais apprécier ce livre en lui-même, sans m'inquiéter de la signature, que je ne le pourrais pas. Le génie mis à part, il y a ici un atavisme qui saute aux yeux. Les Souvenirs d'un matelot sont les petits-fils de Choses vues. C'est le même genre de vision et de notation, mais où le grand-père, de son œil cyclopéen, voyait énorme et par masses, le petit-fils voit fin et nuancé. Le second, en revanche, a reçu du premier linstinct classique qui définit et ordonne. Cet art français qui, après la veine de Malherbe et de Boileau, canalisée avec une économie attentive, règle chez Victor Hugo le cours d'un génie vaste comme l'Océan d'Homère, l'Océan père des fleuves, cet art se retrouve dans la manière vigoureuse et sobre du jeune auteur, qui n'a pas craint, après les Travailleurs de la mer^ d'interroger à son tour le dieu Glaucus.
Je dirai tout à l'heure ce que vaut, à mon sens,
la pensée du livre. La forme est dun artiste déjà maître de son outil. Voyez, par exemple, ce croquis : « La machine gronde, monotone, brutale; un gros flot de fumée, aux épaisses masses mouvantes, noirâtres, mousse et feutre de poussière, sort des cheminées énormes, s'étale derrière nous en frôlant la mer, si opaque qu'elle la noircit de son ombre. » Et celui-ci : « Tout à coup, nous avons vu venir à nous une énorme lame, une vraie montagne remuante, vivante, qui courait comme une bête après sa proie, avec un bruit sourd, un mugissement de géant. Et, brutalement, elle s'est écrasée sur le gaillard. » Cela n'est pas du Loti; c'est autre chose et aussi bien.
Georges Hugo fait aussi le tableau, peint en pleine pâte. Ainsi le coup de vent, la chute mortelle du gabier, les hommes à la mer, le tir au canon, la mort du bœuf, Rhodes traversée en courant, et la bordée de matelots dans les rues de Smyrne. Il a le sens dramatique; il compose et file la scène qui pénètre le secret d'une âme ou dégage la poésie d'une aventure. Ainsi la fête douloureuse que se donne, à fond de cale, le magasinier Tanguy, pleurant, jouant du biniou et dansant, à la pensée de la noce bretonne que l'on célèbre sans lui, à Lannion; ainsi l'aventure de Laurent, l'élève musicien, qui vole et déserte pour une fille de la rue Traverse- Lirette, à Toulon. Si l'innocente bonne fortune du mécanicien Renouard avec une cigarière de Bastia rappelle, dans la note douce, l'aventure de Carmen et de José, elle est charmante, malgré ce petit air involontaire de ressemblance. Il y a des pages qui
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laissent voir du factice et du voulu, quelque application littéraire, mais celles que je viens de dire respirent une exquise fraîcheur de vérité.
L'auteur doit ce livre à son temps de service comme matelot; pourtant il ne témoigne à ce temps que rancune et colère. Du premier jour au dernier, il a eu des sentiments de prisonnier. Toute la pensée du livre se résume dans ces questions furieuses et ces cris de révolte : « Quelle est donc la si grande cause qui nous force à subir cette vie d'abnégation? Au nom de quel droit supérieur exige-t-on ce sacrifice de nous-méme?... Camarades, camarades, ne venez pas ici! Restez aux champs, courez la mer sur vos bonnes barques. Mais ne venez pas ici, où vous connaîtrez l'humiliation, où vous comprendrez la haine! »
Il est, vraiment, trop facile de répondre. La cause qui demande au soldat et au marin une part de sa vie, c'est la nécessité qui s'impose aux hommes de se grouper en nations, pour résister à leur égoïsme et à leur méchanceté naturels ; d'être prêts à la guerre pour se défendre, eux, leur terre, leurs souvenirs, leurs intérêts et leur honneur, contre les autres nations. Tant qu'il y aura des hommes, cette double loi d'attaque et de défense subsistera, car l'homme n'est pas naturellement bon, et il conserve toujours un fonds de férocité. S'emporter contre
elle est aussi inutile que de maudire la maladie, la souffrance et la mort.
Mais, objecte le jeune matelot, à bord des navires de guerre, il n'est jamais question de guerre; on ne s'inquiète même pas de donner cette raison à la servitude du marin. C'est que trop en parler serait démontrer l'évidence. La pensée du combat est partout entre ces murailles de fer. Elle s'exprime à chaque instant par la vie du bord. Ces canons accroupis sur le pont, ces blockhaus épais, ces mâts disposés pour l'attaque, autant de leçons permanentes. Les mots inscrits sur la dunette exposent sans cesse aux yeux du matelot la formule de son devoir. Les couleurs, arborées et amenées devant la garde, avec le soleil levant et couchant, lui rappellent, deux fois par jour, pour quelle cause il donne une part de sa vie et, à chaque instant, l'expose tout entière.
Georges Hugo, au cours de ses relâches, a-t-il rencontré des navires de guerre étrangers? Tandis que les visites de politesse s'échangent, les marins de chaque nation regardent, très sérieux, l'ennemi d'hier ou de demain. Ils songent que de ces navires, maintenant silencieux, peut partir bientôt un signal de guerre. L'été dernier, je lisais cette pensée sur des visages français, au Maroc, en rade de Tanger. Un de nos croiseurs y trouvait, en arrivant, trois divisions — anglaise, allemande, italienne — et leur réunion indiquait déjà l'accord qui, l'année d'après, allait consacrer notre éviction de l'Egypte. Tout se passa dans les règles, avec une correction froide.
Seuls, les Anglais y mettaient quelque bonne grâce, à la fois caressante et pointilleuse. A peine Tancre jetée, ils envoyaient un officier saluer le commandant français, et, au moment du départ, ils jouaient la Marseillaise. Une pensée commune devant l'Anglais donnait une seule âme à nos matelots. Pour eux, c'était Fennomi séculaire. Lorsque le commandant allemand vint à leur bord, ils regardaient, avec une attention aiguë nager vers eux le canot sur lequel flottait le pavillon impérial, avec la date de 1871 brodée à la corne. Le matelot allemand tenant la gaffe d'accostage et le matelot français présentant les bouts du tire-veille se trouvèrent face à face, au bas de l'échelle. Chacun d'eux, les traits tendus, regardait au loin, vers le large. Ils étaient là pour s'aider, et c'était la paix, mais tous deux pensaient à la guerre.
Outre le rappel de la lutte pour la vie, le service obligatoire est la plus claire affirmation d'une autre loi naturelle : l'égalité des hommes. Dans la vie civile, cette loi est atténuée par les différences de naissance, de fortune ou d'éducation. Avec l'uniforme, elle reparaît et c'est un bien. Le progrès de l'humanité vers la justice détruit lentement, à travers des milliers d'années, l'esclavage, le servage et les privilèges. Il tend à établir entre tous les hommes l'égalité des droits et des devoirs. En attendant que
cette égalité règne dans la société civile, elle règle la hiérarchie militaire. Pour les cadres et Tétat-major, Tégalité c'est le devoir sous les mêmes règles, dans la diversité des fonctions. L'autorité des chefs a pour but, non pas la vanité ou le plaisir de quelques-uns, mais le bien du service. Elle a ses petitesses, ses duretés, voire ses ridicules, puisqu'elle est humaine. Mais ces imperfections ne détruisent pas la raison d'être du commandement. La majesté épiscopale de l'amiral qui reprend à son compte la réflexion niaise d'un courtisan de l'ancien régime, ou l'abus de pouvoir du jeune officier qui maltraite inutilement un vieux maître, « ce sont vices unis à l'humaine nature ».
Il n'est pas juste de dire que « l'envie, la jalousie et la haine » régnent seules à bord ; que « la bonté et la fraternité » y sont inconnues. Entre les officiers et leurs hommes, il existe une solidarité très forte et très noble. Ils mettent en commun un courage et un dévouement dont la quantité à produire augmente avec le grade. L'envie et la jalousie ne durent pas dans le danger ; la bonté et la fraternité s'y montrent. Georges Hugo n'a pu s'empêcher de remarquer la grandeur singulière de la silhouette du chef surgissant sur la passerelle, en pleine tempête, et jetant ses ordres au moment où un coup de mer vient d'enlever une grappe d'hommes; il a suivi de l'œil, avec une émotion poignante, la lutte du canot de sauvetage contre la mer démontée et le sacrifice de dix hommes valides risquant leur vie pour sauver un blessé.
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11 est bon que le civilisé supérieur, que le fils de famille, dont Fàme est plus délicale el l'épiderme plus fin, entre à la caserne ou monte sur le navire pour se rapprocher de la nature et apprendre la loi d'égalité. Dans la vie civile, son bien-être et sa culture résultaient de beaucoup d'injustices. Chacun de ses plaisirs représentait une exploitation. Au champ de manœuvre et sur le pont, il redevient un homme primitif. Il a des mouvements de mépris pour ses officiers s'efTorçant d'atteindre une élégance ridicule, avec des « frétillements de muscadin >), ou rentrant à bord le visage fripé par une nuit de fête. Il peut juger par là ce que valent, dans les villes, les plaisirs du jeune fêtard; il devine les sentiments qu'inspirent les fils de famille aux témoins ou aux instruments de leurs plaisirs; au cocher, au garçon, à la fille, à l'ouvrier rencontré au petit jour, en sortant d'un restaurant de nuit.
Jeunes gens formés par la culture de notre siècle, héritiers de grands noms ou de grandes fortunes, habitués à l'élégance et à la douceur de la vie parisienne, le jour où le service militaire vous rappelle que les déshérités, les humbles et les ignorants sont vos égaux; lorsqu'un peu de danger vous apprend ce que valent les vertus simples et qu'un peu de souffrance vous ramène à la loi commune, remerciez celte épreuve et ne répondez pas à un si grand
service par des plaintes et de la colère. Un des vôtres vient de prouver que cette épreuve est salutaire. Elle lui a révélé son talent et lui a procuré un beau livre, un livre triste et fort, qu'il n'aurait pas écrit sans elle. Pour la première fois, la vie du matelot est racontée par un matelot. Le témoignage est sincère, s'il est partial, comme toute déposition sur soi-même. Il ajoute quelque chose à la littérature française et au nom dont il est signé.
21 mai 1896.
Entre tous les livres que produit une génération, il est rare qu'il n'y en ait pas un de typique. Ce n'est pas toujours le meilleur, mais il suffit, pour son intérêt, qu'il ofiVe un témoignage probant sur la façon de penser et de sentir, « l'état d'âme », comme on dit aujourd'hui , des hommes nés à la même date. Ce que furent, en 1883, les Essais de psychologie contemporaine de Paul Bourget, en voici, je ne dis pas l'équivalent, mais le pendant, avec un recueil de fantaisies au titre bizarre, les Nuiis^ les ennuis et les âmes de nos plus notoires contemporains^ par M. Ernest La Jeunesse.
J'ai cru d'abord que ce nom était un pseudonyme, voire un symbole, et que l'auteur, jeune et voulant faire parler la Jeunesse, marquait par là son intention. Je me trompais. Par une rencontre curieuse, il se trouve que le porte-parole de la Jeunesse s'appelle vraiment comme elle. M. Ernest La Jeunesse existe. J'ai lu de son écriture, signée de son nom,
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et, si je ne l'ai pas vu lui-même, j'ai sous les yeux son portrait, que nous donne la Revue blanche. Yon^ y verrez une figure rasée, un sourcil relevé par la curiosité, un œil très vif sous le lorgnon, une bouche aux lèvres gourmandes. C'est une tète de bachelier, bachelier de Paris, sceptique et précoce, qui aborde la vie en se moquant d'elle, avec un appétit goulu et dédaigneux. C'est Gavroche élevé à Condorcet '.
Rappelez-vous maintenant la tète mélancolique de Paul Bourget à i rente ans. Celle-là dénotait l'amour de la pensée et de la vie, échaufîé par l'enthousiasme, affiné par le goût de l'élégance, réglé par le sérieux, attendri par le besoin du sentiment, et aussi le dégoût des charlatanismes et des grossièretés, la défiance des programmes menteurs et le mépris des promesses non tenues. Après l'artiste bohème de Miirger et l'étudiant politicien du second Empire, elle synthétisait la génération qui venait de traverser la guerre et la Commune, plus désireuse de vie morale que d'action, et chez qui le sérieux de la pensée atténuait jusqu'à la joie de vivre.
Avec Ernest La Jeunesse apparaît une troisième couche de jeunes hommes. Cette jeunesse-là fréquente les brasseries littéraires, rédige les revues jeunes, suit les spectacles de l'OEuvre, admire les dessins de Forain et les pastels de Chéret, pro-
l. La vérité vraie, que m'apprend M. La Jeunesse, c'est qu'il est licencié et ancien boursier d'agrégation en province. Gela prouve que les Parisiens peuvent naître et se former sur tous lés points de la France.
mène des demoiselles embéguinées de bandeaux à la Botticelli, mène les snobismes de littérature et d'art, comprend beaucoup et admire peu. Cela, bien entendu, avec toutes les réserves de détail qu'admet un portrait général et sommaire.
Suivez maintenant cette antithèse des apparences extérieures dans les deux livres où se confesse chacune de ces deux générations.
Au cours d'une série d'essais, dont les qualités promettaient un grand critique, mais bientôt accaparées par le roman, Paul Bourget passait en revue une dizaine d'écrivains, de Baudelaire à Amiel, moins pour apprécier leur valeur propre que pour rechercher l'influence de chacun d'eux sur la jeunesse contemporaine. Il estimait que, pour l'élite de cette jeunesse, l'éducation intellectuelle et morale se fait autant par les livres que par la vie, et que môme pour ceux qui lisent peu, les livres exercent indirectement une action confuse et profonde.
Il conduisait cette enquête sous une forme désireuse de la justesse et respectueuse de la tenue. Il avait ses préférences ; il approuvait ou blâmait, mais toujours il parlait avec sympathie et reconnaissance de ces maîtres intellectuels. Il n'y avait trace chez lui de mépris ou d'ironie.
Ouvrez maintenant le livre d'Ernest La Jeunesse. Le titre déjà se moque de l'auteur et du lecteur. Et
toutes ses pages confirment cette première impression. L'auteur n'éprouve pas de haine ni de colère. Surtout, il n'est aucunement respectueux. Il a eu devant les yeux un spectacle qui lui a semblé drôle, celui de la littérature contemporaine. Plus sensible aux ridicules qu'aux mérites, quoique de goût vif et fin, il s'est amusé de ce spectacle.
Et le spectateur est aussi amusant que son objet. Il a, dès la préface, des aveux d'une réjouissante drôlerie. Il se propose de faire pénitence de ses erreurs intellectuelles et morales sur le dos d'autrui. Et l'originalité gamine de ce procédé l'enchante : « J'aurais pu, dit-il, donner simplement mon avis sur chacun des êtres qu'on va voir apparaître : c'est par pudeur que je ne l'ai pas fait... Ce que j'aime en eux, ce sont leurs faiblesses, c'est leur misère, et je me plais à m'humilier en eux, à me flageller en eux, à me couronner de leurs épines, à mulcérer de leurs plaies. Et j'éprouve cette suprême volupté, de goûter, en ces pures tortures, le châtiment de leurs fautes, sans avoir eu la fatigue de commettre ces fautes. »
Bourget se posait en disciple. La Jeunesse voudrait plutôt « composer un traité de la Liberté, se délivrer, délivrer les jeunes hommes de cette époque de maîtres délicieusement tyranniques, et les obliger doucement, en dépouillant de leurs prestiges leurs idoles — ou en les faisant cesser d'être odieuses — à devenir eux-mêmes, à se révéler à eux-mêmes »1 Donc, il secoue des chaînes intellectuelles et s'émancipe de la tutelle des maîtres.
Ce jeune homme a prodigieusement lu; il a déjà avalé une bibliothèque. Tous nos « contemporains notoires » ne sont pas dans son livre. Je n'y vois pas MM. Brunetière, Melchior de Vogiié, Jules Lemaître, Maurice Barres, Henri Lavedan, Théodor de Wyzewa, d'autres encore qui exercent une action plus ou moins profonde sur les idées et les sentiments de notre époque. Sans doute, l'auteur les réserve pour plus tard, mais je suis sur qu'il les connaît. En attendant, il montre qu'il tient bien ceux dont il parle, fond et forme, depuis les chefs de fde jusqu'aux menus hommes de talent.
Il ne les analyse pas; il les peint en les parodiant. Il fait du Zola, du Loti et du France avec cette justesse dans l'outrance d'où résultent les caricatures ressemblantes. Alors un talent de singe? Ah! que non! La première originalité d'Ernest La Jeunesse, c'est la verve, une verve débordante et touffue, comme l'épanouissement soudain des fleurs et des feuilles au printemps; un flux de mots s'épanchant comme une source qui crèverait ses conduits. Ces mots s'appellent les uns les autres, éveillés par la consonance, et, sur ces sonorités, ils rebondissent en se multipliant. Ce sont les arabesques de style, les préciosités, les mignardises, l'euphuisme des époques entêtées de recherches. Puis, tout à coup, des expressions ramassées, des formules pleines, des coins de phrase où la lumière se joue comme sur les facettes d'un diamant.
A travers ce fouillis et ce flux, ces broderies et ces paillettes, la pensée court alerte, espiègle et bouf-
fonne. Elle se montre et se cache; parfois elle disparaît. Mais ces éclipses soudaines, souvent prolongées, procurent un sourire plus brillant au retour de la lumière. L'idée n'est jamais bien loin; perdue de vue, elle se devine encore. On croit voir un faune qui gambade, ivre de sa souplesse et de sa gaieté, traversant les clairières et faisant claquer ses sabots dans le lointain des fourrés.
Cette pensée est faite d'intelligence et surtout d'ironie. En pénétrant tout, elle n'est dupe de rien. Parfois, ses plaisanteries donnent une impression de force cruelle. Ce gamin cingle et fait saigner; il semble même que, de ces mains amusées, deux ou trois auteurs sortent blessés à mort. 11 arrive qu'un clown, montrant des animaux savants, leur casse les reins. Cela semblait un jeu, et voilà que la bête apparaît, tête et jambes pendantes. « Ah mon Dieu! fait le spectateur, il l'a tué! »
Il faut que tout cela s'apaise et se maîtrise. Il y a dans ce livre trop de pages vides, où les mots ronflent comme des toupies et rebondissent comme des ballons, des pages qui font songer à la Chimère de Rabelais, bombicinant dans le vide. Mais, ce qui domine, c'est le don des mots au service d'une pensée très personnelle. Depuis les débuts de M. Maurice Barrés, aussi concentré et maître de lui-même que M. La .leunesse est débordant et emporté par sa verve, je n'en vois guère qui promettent davantage.
Mais, puisque ce livre est documentaire, voici, ce me semble, le renseignement qu'il apporte, autant que Ton puisse résumer de façon sérieuse une suite de plaisanteries.
D'abord, il y a là une nouvelle forme de critique, qui consiste à caractériser par l'imitation parodiste, critique exacte et instructive à sa façon. Le genre si sérieusement traité de Villemain à M. Brunetière, déjà détendu par l'impressionnisme de M. Jules Lemaître, achève ici de s'égayer. M. Maurice Barrés en avait donné un premier exemple dans ses Huit jours chez M. Renan. La Jeunesse le reprend, l'élargit, l'emplit de son humeur. Et le genre reste de la critique, puisque, somme toute, il juge.
Car ce nouveau venu juge, lui aussi, et plus sévèrement qu'aucun de ses devanciers. L'impression de son livre est négative, voire nihiliste. Dans aucun des écrivains qu'il passe en revue, il ne reconnaît des maîtres dont il ait à cœur de continuer l'œuvre. Il ne leur demande qu'un plaisir d'esprit; de son âme, il ne leur livre rien. Bien plus, il voit en eux des coupables, comme il le dit, des adversaires dont il débarrasse le champ littéraire, en montrant le vice intellectuel ou moral, l'aberration d'orgueil, surtout, qui se cachent chez eux derrière les prestiges de fond ou de forme.
C'est donc que La Jeunesse aime les jeunes
d'aujourd'hui ou de demain, ceux du dernier bateau? Non, car il les traite avec plus de sévérité que les vieux; il les cingle en face. Ecoutez-le : « Mais ce sont les jeunes qui sont effroyables! Lourds, avec des faces de bouchers sournois ou de garçons coiffeurs féroces et des yeux durs, des yeux qui reprochent à tout le monde leur hideur et leur faiblesse, des yeux qui deviennent farouches de ne rien voir, de ne rien trouver et de ne pouvoir contempler, lorsqu'ils regardent en dedans, que de l'impuissance et de la torpeur sans talent. Ils vont, ils vont, les jeunes, en troupes — et ce seront de beaux jours pour bientôt. Et pour eux les lettres sont un métier et leurs yeux sont sans flamme — et quand, par hasard, ils meurent de faim, ce n'est pas leur faute. Où es-tu, vertu, et toi, héroïsme, et toi, poésie? Ah! ces enfants de dix-huit ans, qui marchent, secs et glacés, et qui ne chantent pas, qui ne lancent pas au ciel des plaintes rythmées et des hymnes et qui ne pleurent pas aux étoiles, mais qui, de-ci, de-là, tirent en silence un carnet de leur poche et notent un mot et une épithète et marchent, les coudes en dehors, vers le petit hôtel ou vers le Palais-Bourbon ! »
Alors, tout se vaut, au temps présent, jeunesse et vieillesse, c'est-à-dire que tout ne vaut rien? Et notre critique, anarchiste et solitaire, détruit pour
détruire, sans l'espoir de construire sur les ruines un édifice neuf de justice et de vérité? Ce jeune homme serait un misanthrope, l'âme pleine d'orgueil, de mépris et de désespoir?
Pas tout à fait, car, entre les jeunes et les vieux, il y a par la ville quelqu'un qui a une belle âme, et ce quelqu'un, c'est lui-même : « J'ai, dit-il, une belle âme pour moi tout seul. » Il ne faut pas désespérer de celui qui garde fièrement la tendresse sous la gaieté. Mais, parmi les jeunes hommes de vingt ans qui lisent et pensent, celui-ci est-il seul de son espèce, et peut-il se suffire à lui-même, dans le mépris d'autrui et le contentement de soi?
Jadis, la jeunesse formait des groupes. Aujourd'hui, par amour de l'individualisme, elle arrive à l'émiettement. Jadis, elle avait des chefs; elle n'en veut plus. Jadis, elle était gaie; à cette heure elle est triste. Dans cet égoïsme et cette tristesse, il y a de sa faute : elle attend trop de la vie et elle manque de patience. Mais n'y a-t-il pas aussi de la nôtre? Quoi qu'en pense la jeunesse d'aujourd'hui, une génération est toujours solidaire de celle qui la précède; la réciproque est vraie. Nous n'avons pas donné à ces jeunes gens que de bons exemples et de bons conseils.
Il faudraic, des deux côtés, plus de bonne volonté et de franchise. Les anciens faisaient du dilettantisme; les jeunes sont égoïstes. Deux erreurs, nées l'une de l'autre. Tâchons de croire en quelque chose, idéal divin ou terrestre, si nous voulons que ces jeunes gens croient en nous. Car leur égoïsme
n'est pas complet et leur sécheresse n'est qu'apparente. Sous cette couche dure, il y a la source profonde, qui demande à jaillir.
La Jeunesse le confesse; mais il devrait compléter sa confession. Après nous avoir dit ce qu'il n'aime pas, il lui reste à dire ce qu'il aime; il devrait donner le livre de foi, après le livre de négation.
Car vous remarquerez que l'aveu de sa « belle âme » vient à la fin de son livre, sans détail ni preuve. La jeunesse se plaint de nous; c'est son droit. Mais, après avoir biffé notre programme, elle devrait bien indiquer le sien.
9 juillet 1896.
Chaque année, dans la première semaine d'août, par toute la France, des personnages notables et mûrs tiennent des discours aux collégiens. Hommes de pensée ou d'action, ils se piquent souvent de leur offrir, sous cette forme oratoire, le meilleur de leur expérience, et les journaux ne dédaignent pasd'offrir au grand public tout ou partie de leurs harangues. Il arrive que la lecture de ces journaux, à l'époque de l'année où nous sommes, doive à ces extraits une part de son intérêt. La plupart de ces harangues sont, par essence, des morceaux de circonstance, des banalités dites sans conviction, entendues avec distraction . Quelquefois , cependant , elles sont dignes de durée, et, après avoir ému leur auditoire, elles portent plus loin et entrent dans la littérature. De grands écrivains n'ont pas dédaigné ce genre modeste et en ont tiré de belles pages. Jamais Renan n'a parlé avec plus de charme et
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d'élévation qu'en indiquant à de jeunes auditeurs le sens de la vie.
Je dirai même que la moyenne de ces discours a cet intérêt d'oflVir, dans son ensemble, le sentiment de la génération présente sur son propre rôle, et d'exprimer l'espérance ou la crainte que lui inspire la génération de demain. L'homme à qui vient l'honneur de présider une distribution de prix n'en est pas plus fier et, souvent, il l'accueille avec quelque ennui. Pourtant, il fait de son mieux. Ce lui est une occasion de réfléchir, et, si détaché ou supérieur qu'il soit ou s'efforce d'être, il éprouve quelque trouble devant le sphinx aux mille têtes, mystérieux, redoutable et charmant, qu'est la jeunesse. Tandis qu'il écoute la Marseillaise officielle et l'appel des lauréats, il y a de la tristesse au fond de sa rêverie.
En effet, général aux trois étoiles, homme politique, académicien ou haut fonctionnaire, il se répète mentalement ce que Jouffroy disait à son auditoire de Charlemagne : « Le sommet de la vie vous en dérobe le déclin. De ses deux pentes, vous n'en connaissez qu'une : celle que vous montez. Elle est riante, elle est belle, elle est parfumée comme le printemps. Il ne vous est pas donné, comme à nous, de contempler l'autre avec son aspect mélancolique, le pale soleil qui l'éclairé, le rivage glacé qui la termine. Si nous avons le front triste, c'est que nous la voyons. » L'homme qui parlait ainsi était comblé d'honneurs et il avait tout juste dépassé la quarantaine. C'était, il est vrai, un mélancolique et un inquiet, trop délicat pour les
rudesses de la vie. Pourtant, ce qu'il disait avec cet éclat poétique, quiconque préside, dans un collège, une fête de fin d'année le pense avec plus ou moins
d'originalité.
Tout s'accorde à mettre l'orateur dans cet état d'esprit. La désignation ministérielle lui est venue, généralement, parce qu'il a quelque lien personnel avec le lycée où il est envoyé : il y a été élève ou maître. Aussi les souvenirs se lèvent-ils en foule dans sa mémoire. Il revoit l'étude, la classe, la cour d'où il est sorti à dix-sept ans, la chaire où il est monté devant ses premiers élèves. De ses camarades, combien sont morts ou ont manqué leur vie, et, parmi ses élèves, de combien il a connu la détresse ou les fautes!
Mais enfin, puisque la vie est un combat, dans toute bataille il y a des vaincus. Lui-même n'est-il pas un vainqueur? Oui, mais que de déceptions et de tristesses dans sa victoire! Et il repasse, profits et pertes, ce que sa carrière représente d'expérience.
La vie de collège, même l'internat avec tous ses défauts, lui avait donné plusieurs qualités morales : le besoin de l'amitié, le sentiment de la justice, le respect du mérite, la haine de la délation. Tout cela enveloppé de brutalité et de mauvaises manières, mais sain et franc. Il est donc entré dans la
vie avec la conviction que, là comme au collège, l'amitié était solide, que les premiers rangs appartenaient aux plus dignes, et que le mouchard, celui qui dénonce et ment, était méprisé et honni. Bien vite, il a dû en rabattre et une philosophie nouvelle s'est formée dans son esprit, sous la leçon journalière des faits.
Elle lui a montré, celte leçon, que de tous les sentiments humains l'amitié est le moins sûr, et que, plus que l'amour lui-même, il est traversé par l'égoïsme, que la justice est chaque jour violée, que souvent le mérite est un danger et la délation un moyen très employé de parvenir. Il compte les jalousies féroces et les haines basses qu'il a soulevées. Il se souvient des services qu'on ne lui a pas pardonnes et des circonstances où ses qualités lui ont nui. Les rancœurs amassées lui remontent aux lèvres comme un flot de fiel. Pour peu qu'il ait de courage devant sa pensée, il se fait sa large part dans tout le mal qu'il passe en revue. Il se dit qu"il n'a pas toujours été fidèle, juste et vrai, que, parfois, il n"a pas retenu sur ses lèvres ou sous sa plume le mot injuste ou faux qui pouvait blesser et nuire. Et pourtant, il est parmi les heureux!
Cependant, il faut écrire ce qu'il dira, sous le costume officiel, entre deux fanfares, sur l'estrade où le buste de la République se dresse au milieu des drapeaux. Il prend la plume et songe à son auditoire. Et voilà que, peu à peu, son amertume se dissipe et la mélancolie de sa pensée s'éclaircit. Pour parler à des jeunes gens, il se refait une âme
jeune. Il ne trouve rien de mieux que de reprendre ses idées d'autrefois, celles qu'il avait dans le vieux collège où il a grandi. Il affirme sa foi dans l'espérance et le courage, la justice et le bonheur.
C'est donc qu'il se ment à lui-même? Non : il avait raison tout à l'heure et il a raison maintenant. Il ne dit pas à ces jeunes gens toute la vérité, mais il en dit une part. Puisque tout se définit par son contraire, le bien existe, comme le mal, et il est permis d'affirmer que, dans la lutte qui les met aux prises, les seules victoires vraies sont celles qu'il remporte, que ses défaites ne sont qu'apparentes et que, toujours, la raison finit par avoir raison.
Chaque homme apporte en naissant des germes de franchise et de courage que l'éducation fait lever et grandir. A vingt ans, ils sont formés. Dès lors, chacun de nous possède un trésor d'énergie, abondant ou médiocre, qu'il dépense au jour le jour. Diminuer cette somme de bien amassée au cœur de la jeunesse, flétrir par imprudence ou par envie la fleur de son espérance, lui cacher la part de vérité qui pousse à l'action et lui dévoiler celle qui décourage, cela serait un crime. Peu d'hommes sont capables de le commettre. Lorsqu'ils parlent de la vie devant la jeunesse, ils taisent leurs déceptions. En pareil cas, les plus désabusés parlent de confiance et les plus égoïstes de dévouement.
Jamais ce parti pris ne fut plus nécessaire qu'au temps présent. La génération qui arrive ne pèche point par excès de candeur. Plus libre et moins surveillée, elle voit de près, dès le collège, le train de la vie. A chaque instant, elle est lâchée dans la rue, et, même dans la famille, elle ne trouve plus guère ce respect et cette réserve que la sagesse antique recommandait devant l'enfant. Journaux et images, spectacles et conversations, tout lui enseigne de bonne heure le scepticisme, le laisser-aller et pis.
A ces dissolvants, l'éducation du collège oppose, tout le long de l'année, les exemples de vertu, de beauté et de vérité que les hommes d'autrefois ont laissés dans l'histoire et les livres. Quand vient le dernier jour, un hôte de marque prend place au milieu des maîtres habituels et s'elTorce dajouter quelque chose à ce qu'ils ont enseigné. Lorsque sa parole est persuasive, c'est un grand bien dont l'efîet est souvent profond et durable. Il remplit vraiment, ce jour-là, un service public. Voilà pourquoi, chaque année, le ministre de l'instruction publique trouve sans peine plusieurs centaines d'hommes de bonne volonté pour prendre part, de la sorte, à l'enseignement national.
Je citais tout à l'heure Jouffroy; c'est que, désigné pour Charlemagne, je viens de feuilleter les vieux palmarès du lycée, et j'y ai retrouvé cette admirable
page sur la destinée humaine qui fut le testament du philosophe , en même temps que son chefdœuvre. Joufîroy était un psychologue pénétrant, un moraliste délicat et un penseur tourmenté par le scrupule du vrai; mais, deux fois dans sa vie, il fut un grand écrivain. La première, lorsqu'il raconta le drame dont son âme avait été le théâtre à l'École normale, ce duel tragique qui mit aux prises, une nuit d'hiver, son cœur et sa raison. Cette fois-là, il rencontrait le souvenir de Descartes et supportait à son honneur cette comparaison écrasante. La seconde, lorsqu'il disait aux lycéens de Charlemagne ce que la vie semble promettre et ce qu'elle tient. Il traçait alors un portrait de la jeunesse qui rappelait une page sublime de Bossuet. Les murs qui ont entendu de telles paroles en restent ennoblis pour toujours.
Plus près de nous, je rencontrais deux noms célèbres, l'un d'hier, l'autre d'avijourd'hui, ceux d'Edmond About et de Jules Lemaître. Eux aus.si ont parlé à des jeunes gens un langage digne de tels orateurs.
Romancier et journaliste, About continuait le xviii" siècle et aimait son temps. 11 entretenait ce foyer de vive lumière et de claire raison qu'alluma Voltaire; il parait d'une langue étincelante son instinct gaulois, son patriotisme, sa passion pour la liberté. C'était un ravissement de voir sous sa main le feu d'artifice s'allumer et lancer la flamme. Il en a tiré un à Charlemagne. Il y a fait l'histoire de sa génération, et, pour chacun de ses
camarades, il a trouvé le mot juste ou inattendu, malicieux ou flatteur, le trait qui caresse ou pique. Jamais il n'eut plus de verve et de bonne grâce ; jamais il n'écrivit d'article plus amusant; jamais aussi il ne fut plus ému. Il n'avait pas le cœur sec, bien s'en faut. Il aimait plusieurs choses d'un grand amour : je viens de nommer la patrie et la liberté ; il y faut joindre la famille et le pays natal. Son pays, à lui, était la Lorraine et il était devenu Alsacien. Mais enfin, la plume à la main, l'excès de sensibilité n'était pas son défaut. Pour son vieux Charlemagne, il eut des accents de tendresse. Il savait le prix de l'amitié et il rappela qu'il l'avait appris au collège ; il fit en quatre lignes un portrait charmant de Francisque Sarcey, dont le nom restera inséparable du sien dans la profession où ils ont excellé tous deux. Puis, c'était Jules Lemaître qui s'asseyait dans le fauteuil doré. Le souple critique ne ressemble pas précisément au journaliste passionné qu'était About. Ils offrent , cependant , un trait commun . Jules Lemaître a, lui aussi, ce mérite assez rare d'aimer son temps. En l'aimant, il le comprend, et, en lui disant la vérité, il le charme. Sincère avec luimême comme avec ses lecteurs, il les confesse en faisant son propre examen de conscience ; il leur montre leur image , fidèle et amusante. Il leur apprend le prix de ce qu'il aime tant, de ce qui est peut-être le meilleur dans l'esprit du siècle, la tolérance intellectuelle. Il a défini cette tolérance devant ses auditeurs de Charlemagne et il s'est défini par la même occasion. Il leur a recommandé la volonté
de sentir par soi-même, la bonté sans duperie et l'ironie sans sécheresse, l'aversion pour les modes prétentieuses et les dogmatismes insolents. Tout cela, dans un français ondoyant et coulant, doux et léger, comme le fleuve et l'air de son pays.
Le genre qui produit de telles pages n'est donc pas stérile ; il peut être une forme utile et belle de l'éloquence. Les Jouffroy, les About et les Lemaître sont rares, mais quiconque a vécu et pensé se fait entendre avec profit par des jeunes gens, s'il leur dit sincèrement ce que l'expérience lui a appris : que la vie a un but , que l'égoïsme est chose non seulement vilaine, mais maladroite, et que, pour être heureux, le plus sûr moyen, si le bonheur existe, c'est de servir la justice et de chercher la vérité.
3 août 18%.
Le bonnet à poil dont parlait un jour François Coppée, ce bonnet qu'il a dans le cœur et qui se hérisse de satisfaction quand paraît un livre bien militaire, surtout un livre à images, va s'ébouriffer de plus belle, car, cette fois, il s'agit de tout un musée. Je reçois d'Edouard Détaille une lettre vibrante comme un bulletin de victoire : « Le Musée de l'Armée est fondé. Le décret va paraître. C'est au grand état-major général qu'il sera rattaché. Il sera installé aux Invalides, en face du Musée d'Artillerie. C'est un gros événement, qui va réjouir la Sabretache. Nous serions bien reconnaissants au Figaro et à vous si vous faisiez un bel article pour célébrer cette fondation. » Je m'empresse de le faire, l'article, et de dire aux lecteurs du Figaro ce qu'est la Sabretache et ce que va être le Musée de l'Armée.
A l'exposition de 1889, il n'y avait pas de section plus visitée que celle du ministère de la guerre et,
dans cette section, la partie rétrospective. Le public défilait avec stupeur devant les énormes canons qui allongeaient leurs volées sur les piles d'obus monstres, dernier mot de la science appliquée à la guerre, mais il s'arrêtait longuement devant les vitrines où brillaient d'un éclat pâli les uniformes et les armes d'autrefois : sabres d'honneur de la République, cuirasses trouées de l'Empire, décorations du maréchal Bessières, casquette du père Bugeaud. Au milieu, les propres reliques du dieu de la guerre : le petit chapeau de l'Empereur, prêté par Gérôme ', et le harnachement de son cheval, prêté par Meissonier,
La plupart de ces objets appartenaient à des particuliers, qui les reprenaient l'exposition close. Ravis de leur réunion, les « bonnets à poil » furent navrés de leur dispersion. Cet ensemble offrait un vif intérêt pour l'histoire et pour l'art; il donnait une leçon
1. M. Gérôme a bien voulu me donner les renseignements suivants sur l'histoire de ce chapeau et la destination qu'il lui réserve : « Après la mort de l'Empereur, il est échu en partage à la reine Caroline, femme du roi Murât, qui l'a envoyé, avec une lettre que j'ai entre les mains, à M. de Mercey, à titre de souvenir, pour le remercier des services qu'il lui avait rendus. II est devenu la propriété de M. de Mercey fils, qui a été directeur des Beaux-Arts sous le second Empire. A sa mort, il appartenait de droit au petit-fils, de qui je l'ai acquis. Il est donc venu de Sainte-Hélène dans la maison de M. de Mercey, jusqu'au jour oii il est passé dans la mienne. Comme ce chapeau est un des plus intéressants, puisqu'il est le dernier, je n'ai pas voulu que cette relique du plus grand homme de notre pays fût galvaudée après moi et tombât dans des mains indignes. A cet efTet, je l'ai légué à l'Institut, pour qu'il soit placé dans les collections de Chantilly, après avoir, bien entendu, demandé l'autorisation à M. le duc d'Aumale. »
permanente de courage et de patriotisme. Était-il possible de le reconstituer de façon définitive? Meissonier se donna tout entier à ce projet.
Le grand peintre avait toute autorité pour le faire aboutir. Il avait montré par des chefs-d'œuvre quelle énergie saisissante l'étude des documents originaux procure à l'évocation historique. Il avait suscité le mouvement qui, très vite, a renouvelé la peinture militaire par le réalisme. D'un casque, d'une poignée' de sabre, de la couleur d'un habit il avait fait jaillir des visions d'épopée. Ainsi les artistes continuaient, par leurs moyens propres, l'œuvre de vérité dont Stendhal avait donné l'exemple à la littérature, en racontant la bataille de Waterloo avec les impressions d'un volontaire , d'une cantinière et d'un caporal.
Meissonier gagnait à son idée un groupe d'officiers, d'artistes et d'écrivains. Il donnait pour but à cette réunion de créer, avec le concours du ministère de la guerre, un musée de l'armée et la baptisait la Sabretache. Ce titre était vaillant et charmant; il bravait le ridicule et rappelait un des accessoires les plus expressifs de l'ancien uniforme. Battante et volante au flanc du cheval, la sabretache avait été l'insigne et le symbole de la cavalerie légère, de ce courage en tourbillon qui enlevait les hussards et les chasseurs de Lasalle et de Brack. Les autres corps la jalousaient et la disaient gênante. A quoi les cavaliers légers répondaient : « Elle ne gène que ceux qui ne la portent pas. » Ils avaient raison : utile et coquette, elle était devenue glorieuse.
:iU4 PETITS PORTRAITS ET NOTES DAKT.
Meissonicr ne présida pas longtemps la Sabretache. Il mourait en 1891. Mais il avait eu le temps d'intéresser le ministère de la guerre à son idée. Fort d'une illustration dont il avait pleine conscience, il avait mis le siège devant le ministère. Avec ses yeux de feu et sa barbe de dieu marin, ce petit homme était un terrible solliciteur. Neptune intimidait Mars. A la mort de son président, la Sabretache avait des promesses officielles. Elle avait aussi un commencement de collections et de bibliothèque, quelque argent produit par la cotisation de ses membres et une revue mensuelle, sur la couverture de laquelle figuraient ses armes parlantes, une sabretache couronnée de chêne et de laurier.
Meissonier aurait voulu, selon son habitude, emporter de haute lutte la création projetée. Il avait compté sans la sage lenteur des bureaux, aggravée par l'instabilité ministérielle. La diplomatie patiente, qui use l'obstacle par la continuité de TefTort, eût mieux valu. A Meissonier la Sabretache donnait pour successeur Edouard Détaille, son élève et son ami, le chef désormais de notre école de peintres militaires. En même temps, le ministre de la guerre, le général Loizillon, allant de l'avant, en bon cavalier, désignait, pour préparer la création du musée, un officier général en retraite, le général Vanson.
Avec ces deux hommes, l'œuvre devait aboutir.
Je voudrais, pour une fois, être un peu moins Tami d'Edouard Détaille afin de dire avec plus d'autorité ce que valent en lui Thomme et l'artiste. II est, par essence, un Français et un Parisien. Vivant et gai, il a l'esprit fin et le cœur chaud. Il manie avec une verve gamine cette plaisanterie où l'atelier, le boulevard et le salon mêlent leur franchise et leur ironie. Mais il prend nombre de choses au sérieux. D'abord son art, auquel il applique la précision et l'énergie, la science de la composition et la mesure, qualités nationales qu'il élève à un degré rare. Il a vu la guerre et elle lui a laissé une émotion profonde. Il a fait passer son propre frémissement dans les toiles où il raconte Reichshoffen et Champigny, l'élan furieux des premiers jours et la rage froide des derniers. Il a mis le sourire de Paris dans le spectacle martial du régiment qui passe.
Avec son front sonore où battent vingt tambours,
et son cortège de gamins et de badauds. Un gentleman correct et avisé complète cet artiste et ce soldat. Détaille dirige avec tact et négocie avec souplesse. Il préside la Sabretache comme la Société des artistes français.
Pour M. le général Vanson, je suis plus à l'aise. Je le connais seulement comme lecteur du « Carnet de la Sabretache ». Je puis donc le juger avec toute l'indépendance du critique, et, au temps présent, elle n'a plus de limites. J'en profite pour lui dire tout net que ses courts articles, signés de simples initiales, sont des modèles de concision et de justesse.
Et aussi que j admire la patience infatigable el Tespérance obstinée qui lui ont permis de supporter une longue série de déceptions sans un moment de doute sur le succès final.
A cette heure, le général touche au but et il est dans la joie, une joie réfléchie, qui se possède et raisonne. Jugez-en par cette lettre, qu'une heureuse indiscrétion me communique, car il ne l'écrivait ni pour le public ni pour moi. En voici la partie essentielle :
II importe de disposer favorablement la presse et le public, en leur disant ce que nous désirons créer, c'està-dire un musée véritablement liistorique et non pas seulement pittoresque.
Deux salles du rez-de-chaussée présenteront d'ensemble fliistoire de nos différentes armées depuis Henri IV. Quatre salles au premier étage exposeront les uniformes successifs de chaque arme, par régiments. Tout cela avec beaucoup de portraits et de légendes explicatives.
Tel est le programme sommaire qui sera soumis au chef d'état-major général et à la Commission d'organisation.
Un détail, déjà tîxé, et qui a son prix : tandis que le service, au Musée d'Artillerie, est fait par des canonniers, il sera fait, au Musée de l'Armée, par des invalides. Leur présence marquera le caractère du musée, en reliant la grande inspiration de Louis XIV au culte contemporain de nos vieilles traditions militaires.
Nous, la Sabretache, nous offrons dès à présent le legs Meissonier, la précieuse collection que le grand peintre, notre fondateur, avait réunie avec tant de soin et d'où il a tiré une part de ses chefs-d'œuvre. Le Dépôt de la guerre y joindra les peintures, dessins et esquisses de ses collections, c'est-à-dire une suite de documents historiques au premier chef.
Mais nous comptons ingénument sur le concours de tous les bons Français pour doter notre musée. Il ne peut se faire en un jour, parce que nous voulons le faire sérieux. Nous n'aurons l'argent et le reste que peu à peu. Il est impossible que des donateurs généreux et patriotes ne répondent pas à notre appel.
Nous chercherons beaucoup plus à réveiller nos grands souvenirs, pmir entretenir l'esprit militaire de la nation, qu'à amuser le public par une exhibition de costumes et de bibelots. Mais, si l'on veut qu'il vienne et surtout qu'il nous aide, ir faudra tâcher non seulement de l'édiiier, mais de l'intéresser.
L'affaire principale est de commencer. Nous allons dessiner, pour ainsi dire, la trame du musée. Restera le soin de broder l'étoffe et d'y piquer des joyaux. Qu'on nous en donne!
Le général me pardonnera de livrer sa pensée au public, en petite tenue. Elle expose le but de l'œuvre avec plus de netteté que je n'aurais pu faire. En face du Musée d'Artillerie, qui raconte l'histoire de la féodalité et de la chevalerie, le Musée de l'Armée racontera l'histoire des armées nationales.
L'appel des organisateurs sera entendu. Que de reliques glorieuses et belles se perdent peu à peu ! L'État seul peut les recueillir et les sauver. Les plus nombreuses familles disparaissent au bout de quelques générations; la France dure depuis des siècles. Le seul moyen de conserver les titres des ancêtres est de les confier à la garde de l'être abstrait qui fait la gloire de tous avec celle de chacun. Une pancarte de quelques lignes sera une récompense suffisante pour les donateurs.
De tout temps et chez tous les peuples, l'art s'est ingénié à orner les armes et les vêtements de guerre. L'équipement militaire n'a pas cessé d'aA'oir une esthétique depuis qu'il est devenu de plus en plus sobre. Encore aujourd'hui, le fantassin et le cavalier, l'Artilleur et le marin offrent à l'art une profusion d'images éclatantes.
Le Musée d'Artillerie est le plus riche de l'Europe. On trouve ailleurs des pièces aussi parfaites, ou même supérieures, ainsi à VArmeria real de Madrid, mais nulle part de séries aussi complètes et un ensemble aussi méthodique. Le Musée de l'Armée peut devenir aussi riche; la seule crainte est qu'il le soit trop. En effet, l'armée française a toujours été fort capricieuse dans le choix de ses ajustements. Depuis l'institution des armées permanentes, l'humeur mobile des ministres, traduisant celle de la nation, s'est copieusement exercée sur le costume militaire. On connaît la boutade du grand Frédéric. Il avait formé une galerie de mannequins représentant les types des armées européennes ; celui de Karmée française restait nu : le roi attendait, pour l'habiller, le choix d'un uniforme définitif ou, tout au moins, durable.
Il y aura donc de très nombreux mannequins au Musée de l'Armée. Mais, si nombreux qu'ils soient, il sera facile d'en dégager quelques vues, fort simples et fort instructives, d'histoire et d'art.
Aux diverses époques, l'habit de guerre a la même forme générale que l'habit de paix, avec un caractère pluspratique et, aussi, des ornements d'un caractère symbolique. L'homme de guerre continue d'appliquer la vieille loi d'après laquelle, dans les civilisations avancées comme aux époques primitives, le combattant cherche à s'inspirer la confiance à lui-même et à eflVayer l'ennemi. Il veut attester aux yeux sa force et son courage. De là les aigrettes et les panaches, les méduses et les dragons. En même temps, il ne lui suffit pas de l'éclat naturel que donne à ses armes, offensives ou défensives, le métal dont elles sont faites, fer ou cuivre. Il les veut ornées, pour agir sur l'œil et sur l'esprit. Le vêtement et l'armement des armées contemporaines, tout simplifiés qu'ils sont, traduisent le même besoin moral que le harnachement compliqué du guerrier grec des temps héroïques, du tigre chinois et de l'Indien des prairies.
. L'uniforme imposé à toute l'armée et réglementé dans le détail date du temps de Louvois, c'est-àdire de la première armée permanente dont le nombre ait imposé la nécessité de la règle et de l'économie. Plus l'habillement d'une armée reproduit un petit nombre de modèles, moins il est coûteux. Plus, aussi, la troupe est vêtue et tenue selon les mêmes ordonnances, mieux elle est dans la main d'un chef suprême. Voilà pourquoi le premier uniforme apparaît en France avec la première troupe vraiment réglée, ces archers de la grand'garde de Charles VII, qui sont représentés dans une des pré-
cieuses miniatures du livre d'heures que Jehan Fouquet peignit en 1-453 pour messire Eslicnne Chevalier, trésorier général de France, et que M. le duc d'Aumale acquérait récemment pour le Musée de Chantilly. Comme aussi, les troupes aux costumes les plus riches et les plus réguliers étaient celles de la maison du roi.
Le costume militaire, sous Henri IV, relient encore beaucoup du harnais chevaleresque : sur le buffle, les pièces de fer brillent et protègent. Il se débarrasse peu à peu de celles-ci, à mesure que le progrès des armes à feu les rend moins utiles. Sous Louis XIII , le casque et la cuirasse sont eux-mêmes délaissés, malgré les efforts du roi pour maintenir l'armure complète. A cette époque, rhabit de guerre est sombre et semble refléter l'humeur triste de celui qui règle la mode. Seules, les dentelles noires et le jais brillant y mettent quelque lumière. Ajusté et solide, il conserve la marque d'un temps où les chevauchées et les rencontres étaient la vie normale. Sous Louis XIV, la guerre est déjà l'exception pour une société tranquille; de civile et journalière, elle est devenue étrangère et passagère. L'habit de guerre n'est que l'habit de cour ou de ville, complété par de larges bottes; comme à la chasse, le gentilhomme en campagne monte à cheval en descendant des carrosses où les dames suivent l'armée; la prise des villes fortes est ordonnée comme un hallali. Tout est ample et luxueux dans ce siècle, habits et perruques, chapeaux et hauts-de-chausse; le costume
militaire a l'ampleur brodée et enrubannée du costume civil. Sous Louis XV, le goût s'affine; il renonce à la noblesse pour Félégance; de sérieux, il devient frivole. Les uniformes sont de couleurs claires et tendres; un corps de troupes est diapré comme un jardin, et une bataille ressemble à un ballet. L'influence du sérieux prussien, mis à la mode par le grand Frédéric, amortit l'éclat de celte gamme, et, aux approches de 1789, l'armée française a repris quelque sévérité d'aspect, malgré le « papillonnement » des corps spéciaux.
Avec la Révolution, les trois couleurs passent de la cocarde sur l'uniforme. Pour des armées toujours en campagne, les costumes deviennent nécessairement simples et pratiques. Quelques corps de cavalerie sont les seuls à conserver un habillement de coupe, de couleur et de décoration voyantes; ainsi les hussards et les dragons. Ces exceptions sont traditionnelles et symboliques; le hussard doit une part de sa valeur à sa pelisse, le dragon à son casque enturbanné de peau tigrée et à crinière flottante. L'Empire, fondé sur la guerre et la gloire, a besoin d'élever le luxe militaire à son plus haut degré; les uniformes doivent être, pour l'œil et pour l'esprit, l'étalage éloquent de la force et de la splendeur impériales. Ce temps voit comme l'apothéose de l'uniforme. Avec les bonnets à poil et les
hautes guêtres, les buffleteries croisées et les panaches énormes, les pelisses fourrées et les dolmans chamarrés, les soldats se battent dans un arc-en-ciel de couleurs et un flamboiement d'éclairs, mais tout, dans ces uniformes brillants, a la solidité et le sérieux de ces soldats.
Après Waterloo, des temps nouveaux commencent pour les rois, les peuples et les armées. Le prestige monarchique va s'aftaiblissant et avec lui la pompe dont il s'entourait. L'armée, de plus en plus nationale malgré les étiquettes changeantes, prend l'esprit pratique de la nation. L'uniforme s'allège et se simplifie; son esthétique évolue lentement vers une sobriété toujours plus marquée, à travers la Restauration, la monarchie de Juillet et le second Empire.
L'armée de 1870 est la dernière armée française où soit restée une trace de l'ancien luxe. Depuis la guerre fatale, l'uniforme ne reçoit plus que les ornements indispensables, ceux qui servent à distinguer les armes et les grades. Avec une armée recevant toute la population valide du pays, l'idéal de l'uniforme est l'économie. D'autant plus que, le costume civil se simplifiant lui aussi, le costume militaire suit, comme toujours, ses coupes et ses formes : tandis que le civil remplaçait l'habit par la redingote et la redingote par le veston, le soldat quittait le frac pour la tunique et la tunique pour la vareuse; le shako suivait la décadence du chapeau à haute forme. Les couleurs nationales persistent, mais foncées. Dans la guerre nouvelle,
il faut se dissimuler pour surprendre et donner peu de prise. Les ornements inutiles achèvent de disparaître et l'uniforme ne porte plus que des « dislinctives ». Les restes de luxe superflu et d'ornement inutile n'en ont plus pour longtemps.
Telle est, dans ses grandes lignes, l'histoire que le Musée de l'Armée doit raconter en détail. Elle est une part de l'histoire générale et un chapitre d'esthétique. Outre l'.enseignement que ce musée donnera pour tous à ce double point de vue, il faut qu'il soit une leçon pour ceux qui habillent l'armée contemporaine. Ils n'ont pas encore une notion bien nette des nécessités nouvelles ; ils hésitent et cherchent. Il y a du trop et du pas assez dans la coiffure, le vêtement et la chaussure de l'armée nouvelle.
Il se pourrait que le nouveau musée fût quelque peu raillé. On voit le thème : cette ferraille et cette friperie, des objets d'art! Puis les sophismes distingués ou brutaux, jeux d'esprit ou fureurs de sectaire, contre le militarisme.
J'ai essayé de montrer quel genre de beauté réalisait le costume de guerre. Aux ennemis de l'esprit militaire, il suffit de répondre que, tant qu'il y aura des hommes, la rivalité de leurs intérêts et de leurs passions fera de la guerre une loi fatale. L'exercice de cette loi s'adoucit, mais il ne cessera jamais. Pour vivre et se défendre, les hommes se groupent
314 l'EÏITS PORTRAITS ET NOTES D'ART.
en nations. Les nations ne se forment et durent que par la guerre.
En formulant à sa manière l'antinomie irréductible du bien et du mal, la guerre produit ce qu'il y a de plus noble dans la nature humaine : Tabnégation, le culte de l'honneur, le mépris de la mort. Les passementeries du costume militaire sont le signe visible de ces abstractions. Dans ces galons et ces épaulettes, il n'y a pas un fil qui ne soit trempé de sang.
Ce n'est donc pas la peine de s'émouvoir lorsque quelques esprits trop distingués invectivent ou raillent la guerre et l'uniforme, au nom de la philosophie ou de l'art. Ce sont les mêmes qui méditent des cravates capables d'exprimer le raffinement de leurs âmes et mettent une esthétique dans la coupe de leurs redingotes. Ils sont une infime minorité, et c'est un grand bonheur. Au temps où nous vivons et dans l'Europe dont nous sommes, avec les jalousies et les haines qui nous entourent, la vitalité de la France se mesurera longtemps encore à l'intensité de son esprit militaire.
24 septembre 1896.