LE CARDINAL DE RICHELIEL
d'un temps qui fondait le nouveau et adorait la liberté; il incarnait Fàge mûr et la raison aux prises avec la jeunesse et l'amour; il réunissait en sa personne tout ce que n'aimait pas le lyrisme romantique, et notamment le sacrifice de l'individu à l'État. En outre, chacun de ceux qui, de 1826 à 1860, l'ont fait agir dans la fiction ou la réalité avait contre lui des motifs personnels d'animosité ou d'injustice. Victor Hugo, après sa jeunesse légitimiste, quittait la cause des rois pour celle du peuple. Vigny, gentilhomme, se devait à lui-même de venger la noblesse sur celui qui avait abattu l'orgueil des grands. Pour Dumas, Richelieu n'avait rien d'un personnage de roman : il était moins « sympathique » qu'un cadet de Gascogne ou mémo qu'Anne d'Autriche, reine amoureuse et faible femme. Pour Michelet, Armand du Plessis, cardinal-duc de Richelieu, était un noble et un prêtre, un homme qui avait écrit : « Tous les politiques sont d'accord que, si les peuples étoient trop à leur aise, il seroit impossible de les contenir dans les règles de leur devoir. » Aux yeux de tous, il avait des torts envers la littérature, car s'il avait protégé et pensionné des poètes, voire honoré Chapelain, il était le persécuteur du Ciel et de Corneille.
La reconnaissance due à RicheHeu par les hommes de lettres ne s'était donc guère marquée
4 PETITS POUTIIAITS ET NOTES D'AKT.
pendant deux siècles que par des compliments de pure convenance dans les discours prononcés à l'Académie française. Et voilà que, peu à peu, la justice a commencé pour lui. A mesure que le romantisme perdait ses illusions et que l'histoire prenait conscience de ses méthodes, ce lent travail tournait au profit du grand cardinal. Plus de justice rétrospective pour l'ancienne France, une idée plus nette des dons et du labeur qui font les hommes d'État, la connaissance des pièces originales, lui préparaient une réparation. A cette heure il est populaire parmi les écrivains, et un monument de vérité s'élève en son honneur. Alexandre Dumas fils, entrant à l'Académie française, en 1873, prenait parti pour Richelieu contre Corneille, dans un paradoxe qui contient une grande part de vérité. En 1879, Renan se donnait le plaisir piquant de renouer à son sujet la tradition académique et de commencer son discours de réception par : « Ce grand cardinal de Richelieu... » En 1894, M. Brunetière saisissait avec bonheur l'occasion « de ramener dans un discours académique l'éloge autrefois obligatoire ». En ce moment, un ministre qui s'est préparé par l'histoire à la politique, M. Hanotaux, poursuit une Histoire du cardinal de Jiichelieu, solide et pleine, d'une élégance forte et sobre, digne de son double objet, Richelieu et la France.
Le théâtre, qui ne précède jamais les mouvements d'opinion, mais qui les suit et les accélère, ne pouvait manquer de se régler en cette affaire sur la littérature générale. Ne fût-ce que par réaction