LE CARDINAL DE UICHELIEU. S
contre le romantisme, l'école du bon sens se devait à elle-même de présenter un Richelieu moins sinistre et de faire luire un rayon de beauté morale sur un personnage autour duquel le drame avait épaissi la noirceur des troisièmes rôles. Dès 1852, Emile Augier, dans sa Bkine, montrait Richelieu très noble devant Louis XIII et d'une clémence grandiose. Malheureusement, il parlait en de médiocres vers. Plus près de nous, un petit indice que Richelieu gagnait dans la littérature, c'est l'à-propos Corneille et Richelieu, de M. Emile Moreau, que la Comédie- Française représentait en 1883 pour l'anniversaire de Corneille. Dans cette ingénieuse et jolie pièce, qui demeura plusieurs années au répertoire, contrairement à l'usage, le poète et le cardinal étaient présentés au public sous un aspect presque aussi favorable pour le second que pour le premier. Vingt ans avant, il eût fallu sacrifier le cardinal au poète. II était temps que cette injustice envers la mémoire de Richelieu prît fin. Ses causes étaient mesquines et sa persistance serait devenue fâcheuse pour un pays qui doit au ministre de Louis XIII une part considérable de sa force et de sa gloire. Richelieu appartient à la race des plus grands hommes. Il est le premier de nos hommes d'Etat parmi ceux qui n'ont pas régné.
Le trait dominant de sa nature, c'est l'ambition, une ambition haute et noble, qui plie son. égoïsme à un grand dessein dintérèt général. Ce dessein, on le connaît assez, et il l'a défini lui-même avec la concision souveraine qu'il trouvait quand il fallait : « Je promis à Votre Majesté, écrivait-il à Louis XIII, d'employer toute mon industrie et toute l'autorité qu'il lui plaisoit de me donner pour ruiner le parti huguenot, rabaisser l'orgueil des grands, et relever son nom dans les nations étrangères au point où il devoit être. » Cette promesse, il l'a tenue, et, chose rare pour les hommes d'État, l'histoire a homologué les termes mêmes de son programme. A son lit de mort, il avait le droit de répondre à la question : « Pardonnezvous à vos ennemis? — Je n'en ai jamais eu d'autres que ceux de l'État. »
Centralisateur, il avait vu nettement ce qu'exigeait l'intérêt de la France, ce que lui imposaient ses origines, sa tradition, son caractère, sa situation géographique. En préparant l'apogée de l'ancien régime avec Louis XIV, il faisait pour la royauté ce que la Convention fera un siècle et demi plus tard pour la démocratie. Prêtre, il avait la foi et ne rabaissait pas la pourpre romaine aux bas usages auxquels Mazarin l'avilira. Il disait : « Je vais droit à mon but, je fauche tout et couvre tout de ma