LE REVENANT
Il y avait naguère encore, sur les hauteurs de Montmartre, un petit clos de huit à dix mille mètres, tout autant^ que le soleil éclairait de ses premiers feux^ et qui dominait la ville entière. La position était charmante, à tel point qu'elle ne convenait qu'à des artistes, à des poètes, à des rêveurs, aux bonnes gens retirés du monde et contents de l'heure présente. Il fallait monter longtemps pour atteindre le clos Champenois. C'était le nom de notre oasis, toute remplie d'un vignoble comparable aux meilleures positions de Suresnes et d'Argenteuil. On eût fait volontiers, dans le clos Champenois, bon an mal an, une pièce de vin qui ne demandait qu'à pétiller dans les verres ; mais les fillettes et les rapins^ race affamée et malfaisante, y mettaient bon ordre, et dis-
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putaient régulièrement aux moineaux du voisinage une si belle vendange. Ah ! c'était un bel endroit de travail, de plaisir, de fête et de chansons! Il appartenait, au moment où commence cette histoire, à l'un des jeunes gens les plus heureux de son siècle. Il avait tout au plus vingt-cinq ans; les yeux noirs, les cheveux noirs, le teint mat, il était beau de cette beauté sombre et voisine du rom^an qui ne déplaît ni à la grisette ni à la marquise. Enfin, pour tout dire, un véritable artiste, et mieux encore^ dans i'estime et dans Tétonnement du bourgeois de Paris, il était le propriétaire sans hypothèques du clos Champenois, qu'il avait eu à fort bon marché. Lui-méme, à ses frais, il s'était construit un vaste atelier à la double exposition du nord et du midi. L'an passé, il avait obtenu la médaille d'or; il n'y avait pas six mois qu'il était chevalier de la Légion d'honneur. A chaque exposition, ses tableaux étaient enlevés par un acheteur mystérieux, qui les payait sans marchander. Sa dernière œuvre, à la façon turbulente du Casanova des batailles, représentait un vrai massacre, un péle-m.éle affreux de Polonais égorgés par les Russes, d'enfants tués à coups de hache, de jeunes femmes traitées à feu et à sang, pendant que les jeunes filles tendent en vain à la mort une main suppliante.
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La foule, avide et curieuse du spectacle gratis, s'était portée à ce mélodrame abominable qui sanglotait tout le long du jour dans le grand salon du Louvre; mais les gens de goût, tout en reconnaissant la fièvre et la main d'un maître sur cette toile abondante en lamentations :
a Ma foi, se disaient ils, c'est peut-être une belle œuvre, elle n'ira pas dans nos maisons. Nous n'avons pas besoin d'être attristés. »
Ils disaient vrai. Tel tableau qui convient à quelque immense galerie est déplacé dans une maison bourgeoise^ amie attentive des douces et calmes émotions; il appartient aux musées. Une grande bataille, à la bonne heure; un sujet champêtre, un frais paysage; une idylle en jupon court où l'on ne voit que des bergers; un goûter sur l'herbe, où la vive Aglaé présente à son cousin Myrtile un beau fruit que l'on dirait cueilli dans les jardins d'Alcinoùs..., pour peu que le peintre ait la main habile et l'outil léger, voilà les vrais plaisirs d'un honnête toit domestique. Eh bien, chose étrange ! ce tableau très-bien traité de la critique et malmené par les connaisseurs, dont le gouvernement n'avait pas voulu , parce que les gouvernements comme les hommes ont leurs jours de sensibilité, l'intrépide amateur de chaque année en avait offert deux mille écus. Pensez donc si ce
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bel argent, très-inattendu, fut accepté avec reconnaissance î Obéir à ses plus violents instincts, donner les plus terribles leçons aux despotes du Nord, appuyer la vengeance des peuples, te défendre et t'aimer à ciel ouvert, ô Pologne outragée! et marcher sans que rien vous gêne à travers des sentiers pleins de vengeance, représente une grande fête ; et quand la chose est accomplie au gré de nos passions, vendre à bon prix ce livre ou ce tableau que nous-méme nous pensions invendables, voilà ce qui s'appelle une heureuse action , un grand bonheur. Quoi de plus juste ! On n'a pas reculé devant le goût public, on n'a rien cédé à la petite maîtresse, aux beaux petits messieurs, au bourgeois, la bête noire! et cependant le succès arrive, et la popularité vous berce. Alors, content de vousmême et content des autres, vous touchez aux étoiles.
Cependant la leçon avait profité. Plus le jeune homme avait redouté l'ennui de reprendre et de remporter son tableau dans un coin de son atelier, mieux il comprit qu'il était imprudent de s'exposer trop souvent à ces misères, et il revint à son heureux naturel. D'ailleurs c'est la grâce et le bonheur des talents sérieux : passer d'une idée à l'idée opposée; aujourd'hui en pleine histoire, et le lendemain dans le roman champêtre. Et rien qui les
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gène ou les attriste. Ils vont librement dans le libre espace aussitôt qu'ils se sentent suivis , écoutés^ approuvés. Notre heureux peintre unissait à ce talent très-rare une belle âme, un cœur tendre; il obéissait volontiers à toutes les inspirations de la jeunesse. Il avait déjà, si jeune encore, pour l'aimer', pour l'entourer, pour lui plaire enfin , deux enfants adoptifs qui vivaient de sa vie et n'en connaissaient pas d'autres : son élève et son filleul, Zacharie, autrement dit rapin Toiras, qu'il avait trouvé jouant, tout petit, dans le jardin, et sa fille adoptive Edith, que lui avait apportée un beau jour l'un de ses confrères de l'école de Rome, un certain Malvoisin, talent méconnu, a qui rien n'avait réussi.
a Je te la donne, avait-il dit à son camarade, parce qu'elle est orpheline, parce qu'elle est charmante et que je suis incapable de l'élever. C'est une véritable Romaine, une Transteverine, une de ces têtes devant lesquelles s'arrêtait M. Ingres^ notre illustre maître, et qu'il regardait tout rêveur. C'est une artiste en fleur. Plus d'une fois je l'ai surprise à tenir un crayon de sa main légère ; ah! comme alors je regrettais d'être un peintre impuissant, un bohème abandonné à tous les hasards! Crois-tu donc cependant que je t'aurais choisi pour te confier ce précieux dépôt si je t'en
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savais moins digne? Ce n'est pas en vain que nous t'appelions, dans l'atelier de Paul Delaroche : Nicolas le Sage, du nom du Poussin, ton vrai maître. Plus jeune que nous, tu nous donnais l'exemple assidu des meilleures mœurs. Un bon mot te faisait rougir. A peine osais-tu regarder en face un modèle qui représentait Flore ou Vénus. Que de bennes charges nous avons faites avec ton innocence! Et maintenant le plus cruel des persécuteurs de ta vertu s'incline humblement devant elle, et dépose à ses pieds ce pâle et doux fardeau. La pauvre enfant a perdu sa mère, ou du moins elle est errante et vagabonde, loin d'un vagabond tel que moi. Si le père ne vaut pas grand'chose, la mère vaut beaucoup moins encore , et le plus grand bonheur qui puisse arriver à cette aimableenfantj c'est qu'elle soit préservée à la fois de son père et de sa mère. Adieu donc ! Je retourne à Rome, où vivent si facilement les Raphaëls de peu de talent, de beaucoup de loisir. »
Sur quoi il partit les yeux pleins de larmes faciles à sécher. Il n'était pas au pied de la montagne que déjà il avait oublié ses bonnes résolutions ^ sa tristesse et son repentir. Tels étaient les trois habitants du clos Champenois. Il y faut ajouter, pour être au grand complet, une excellente ménagère, qui remplissait de son mieux la double fonction
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de portière et de mère-grand; elle veillait sur les deux enfants, ne ménageant pas les taloches au rapin et les caresses à la fillette. Elle avait aussi grand soin d'arroser le jardin^ rapin Toiras restant chargé de tailler les arbres , et la jeune Edith de veiller sur les fleurs. Cette grande bonté qu'il avait, non moins que son talent, avaient attiré au maître de céans toutes sortes d'écoliers, dont il exigeait bien rarement la redevance, en souvenir aussi bien qu'en exemple de son premier maître. Et non-seulement il les aidait de ses conseils, mais encore de sa bourse. On citait déjà plus d'un Corot des deux sexes dont il avait arrêté la faillite pour des sommes qui variaient de quatre à cinq louis. Si donc il avait des jaloux hors de son enclos, il ne voyait dans son atelier, dans son jardin , que des visages heureux, de bons ouvriers en belle peinture, qui ne s'épargnaient pas la louange et l'admiration. Il n'entendait que chansons, gaietés et bonheur de vivre à l'ombre heureuse du doux vignoble. On irait bien loin pour rencontrer en si petit espace un si grand contentement.
Nous n'avons pas dit encore-le nom de cet heureux jeune homme, et lui-même il ne le disait pas volontiers. Il s'appelait, non pas Nicolas Poussin, qui était son surnom des beaux jours , mais tout bêtement Nicaise de Kinseton. Le hasard, bien
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plus que le bonheur de sa naissance, en avait fait un baron : baron Nicaise de Kinseton. Nicaise et baron tout à la fois, deux bons motifs pour se voir exposé à toutes les railleries de messieurs les rapins ses frères, quand il n'était encore qu'un simple aspirant aux honneurs de la peinture. Avaiton ri au nez de sa baronnie! Avait-on fait la charge de M . de Kinseton et de ses châteaux! C'est très-vrai; le collège et l'atelier, l'étude et le stage, tous représentent la pleine égalité. Je ne crois pas qu'un lieutenant se soit jamais appelé M. le baron un tel ; on n'a jamais vu de comte ou de marquis sur une affiche de théâtre. Attendez, jeunes gens, que l'heure soit venue; alors, si cela vous plaît, vous vous appellerez tout à votre aise le baron Dupuytren , le baron Gros, le baron Gérard ^ le baron Cuvier, le baron de Sacy, et vous n'en serez ni plus grands ni moindres. Le talent, voilà le vrai titre, et les gens bien élevés se garderaient bien d'appeler M'"^Spontini la comtesse de San-Andrea. Au demeurant, notre artiste, après les premières brimades, sentit s'alléger peu à peu tous ces petits chagrins. D'abord, il y mit bon ordre. Sur le livret du salon de chaque année et dans le monde il s'appelait tout simplement M. Kinseton. Le nom était agréable aux artistes, il convenait au bourgeois, surtout quand on ajoutait :
« Vous savez bien, M. Kinseton , qui s'est bâti un si bel atelier dans le clos Champenois »
A l'instant même oii commence l'histoire que nous allons vous raconter, avril joyeux se balançait dans l'amandier en fleur; les tableaux nouvellement éclos brillaient dans les salles de l'exposition. Ainsi l'heure était pleine d'espérances, et chacun des exposants^ race alerte et ne doutant de rien^ s'achetait^ tout bas, ses propres œuvres à des prix fabuleux, et se décorait de la grande médaille d'or. Chacun de ces grands artistes méconnus allait et venait dans ces vastes galeries , épiant les regards les plus indifférents, écoutant les moindres paroles. Seul peut-être en ce moment, M. Kinseton appartenait tout entier à l'inspiration naturelle d'une si belle matinée. Oublieux de l'œuvre exposée, il ne songeait qu'à l'œuvre à venir, et cherchait à se reconnaître dans les premiers apprêts de l'ébauche. Elle a tant de charme et d'autorité, l'ébauche! Aux yeux des connaisseurs, elle est si bien l'œuvre entière; et quand elle est belle et grande, en pleine lumière, le maître est si content de son entreprise! En ce vaste atelier tout était spectacle, intérêt, curiosité. Une lumière égale et douce tombait du plafond sur tant de choses qui brillaient pour le plaisir des yeux! Çà et là, de belles œuvres des anciens et des modernes :
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Allemands, Hollandais, Flamands^ Français surtout, étaient accrochés sans ordre, et non pas sans goût, au milieu de cette éclatante confusion. Étoffes d'Orient, armures d'Espagne, fragments empruntés aux hasards de tous les siècles, étaient posés sur tous les meubles de toutes les époques. Les divers habitants de cette maison , si calme au dehors, laborieuse au dedans, s'étaient réunis dans cette commune joie, et. véritablement, chacun en avait sa bonne part. Sur un tapis persan qui tenait la moitié du parquet, le chat et le chien, deux amis, attendant le déjeuner, jouaient ensemble à qui saisirait au passage un rayon de soleil. Le merle au bec doré sifflait dans la cage entr'ouverte. Une fillette aux cheveux blonds, les cheveux de son père . avec les yeux noirs de sa mère, était assise, ou, pour mieux dire, à demi couchée, en un vaste fauteuil brodé au tambour par quelque duchesse de Versailles. Elle gravait sur le bois, d'une manière nonchalante, un léger dessin qu'elle avait copié sur les rosiers d'alentour. Appuyé sur le fauteuil, un joyeux rapin, leste et fluet, grêle encore et plus laid que beau, regardait tour à tour dessiner la jeune fille et travailler le maître. Il cherchait tout ensemble à deviner le rêve de ces beaux yeux et à comprendre quelques-uns des mystères de ce grand art de'
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la peinture, pour lequel il avait plus de passion que de talent. Posé, sous le plus beau jour, devant son chevalet chargé d'une toile de médiocre dimension^ le jeune peintre était tout entier à son œuvre bien commencée; il ne voyait que son tableau , tout le reste était pour lui ténèbre et confusion. Son âme et son esprit appartenaient à ridée; il n'était plus un homme, il était un grand artiste. Ainsi la chose allait bien, claire et nette, et profonde; et quiconque eût regardé ce vaste conflit de la lumière et de l'ombre, en eût vu surgir beauté, jeunesse, amour, toutes les grâces du printemps qui vient d'éclore, et le drame ingénu que contiennent ces regards de quinze ans. Dans cette ébauche excellente, l'idylle apparaissait en sa fleur; le sourire éclatait dans sa grâce; on voyait confusément les formes, les beautés, le rêve. Un rien faisait briller le regard; un fond lumineux éclairait ce front charmant. Le peintre allait ainsi , dans l'idéal, réalisant les visions entrevues dans la chambre obscure de son cerveau. MaiSj si parfois il s'arrêtait indécis , comme un voyageur qui perd la trace au milieu des sentiers qui se croisent, alors il prenait son point de repère, et d'un coup d'oeil rapide sur la fillette aux cheveux blonds il revenait tout de suite à son modèle. Il la regardait sans la voir. Elle, cepen-
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dant, émue et charme'e, et devinant qu'elle entrait à son insu dans ce programme enchanté, elle restait immobile aussi longtemps qu'elle se sentait re^rdée. Alors , à son tour, elle avait un regard pour le jeune maître. Il eût^ d'ailleurs, attiré l'attention d'une moins clairvoyante. Il portait le plus beau linge; il était vêtu d'un justaucorps de velours noir passementé de rouge. Il était chaussé d'une paire de babouches brodées d'or; ses belles mains tenaient sa palette et la brosse. Un léger duvet estompait sa lèvre éloquente. Ombre et rayon se disputaient son front superbe ; oublieux de tout le reste, il ne songeait qu"à cette idéale perfection qui fuit toujours. Certes,' le moment était solennel ; chacun faisait silence autour de et travail , qu'un sauvage ou même un oisif de la Maison-d'Or eût respecté^ sans comprendre d'où lui venaient tous ces respects. Le chat même et le chien ne jouaient plus; ils regardaient le jeune homme en contemplation devant sa toile , et le merle avait cessé de ciianter. Ainsi tous ces regards, toutes ces âmes d'hommes et de bétes, étaient arrêtés sur ce point lumineux : l'artiste et son œuvre. O puissance ineffable et sainte de l'inspiration !
Même au dehors de l'atelier se faisait sentir ce charme imposant du travail. On eût dit que les
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passants se taisaient; les écoliers longeaient la muraille en silence; assise sur le pa^ de sa porte, et maugréant de son déjeuner retardé, M™^ Robert, la portière, attendait le bon plaisir du maître.
« Je voudrais parler, lui dit un nouveau venu , à M. Kinseton le paysagiste.
— Il est chez lui, monsieur, dit la concierge. Mais il travaille encore, et toute la montagne est habituée à respecter le travail de Monsieur. Mais attendez, s'il vous plaît; je ne crois pas que vous en avez pour bien longtemps. Le merle est au milieu du gazon, voici le chat sur la fenêtre, et j'entends Zémire aboyer. Et tenez, voilà le rapin qui m'appelle :
— A déjeuner! à déjeuner!
— On y va! on y val Maintenant, monsieur, vous pouvez entrer. Je vais servir le déjeuner. »
Pendant qu'elle posait sur la table en ardoise une serviette blanche , un bol de lait chaud pour M''^ Edith, et je ne sais combien de côtelettes et de pommes de terre pour le maître et son rapin , le visiteur se présenta lui-même à M. Kinseton. Le nouveau venu était jeune encore et de belle prestance. Il portait, sur un habit de campagne en drap gris de fer, le ruban de la Légion d'honneur. TouJe son apparence était empreinte d'une élégance rustique; une intelligente bonté se lisait
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sur tous ses traits. Rien qu'à la façon dont il regarda les tableaux de l'atelier, le peintre comprit que cet homme était un connaisseur, et cette découverte ajouta à ses bonnes dispositions pour Pinconnu.
ce Monsieur, lui dit M. Kinseton, vous arrivez au bon moment. Nous avons fait ce matin d'assez bonne besogne, et maintenant nous allons déjeuner. Si le cœur vous en dit, soyez des nôtres, on vous donnera des œufs de nos poules, et, s'il vous plaît, vous aurez du lait de notre vache.
— Avec des pommes de terre de notre jardin, reprit rapin Toiras.
— Mieux encore, monsieur, reprit l'artiste, vous donnerez la main à M"" Edith.... que voici.... Et maintenant, au jardin! »
L'homme à l'habit gris ne fit pas grandes façons; il semblait tout charmé de cette aimable invitation. La marche et la bonne humeur l'avaient mis en appétit-, il mangea presque autant que rapin Toiras; il vanta le lait de la vache et les œufs de la poule. Il applaudit toutes choses en homme heureux. Seulement, averti par la couleur de ce petit vin^ il porta le verre à ses lèvres avec une certaine hésitation.
« Voilà comme nous sommes tous, dit-il d'un air joyeux . avec une intention qui n'avait rien de
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flatteur, nous autres propriétaires de vignobles! Nous ne trouvons rien de mieux que le vin de notre cru. »
Et de rire.
ce On voit bien que monsieur n'a jamais bu du nôtre, répondit rapin Toiras. Ce petit Beaugency est du clos Vougeot,, comparé au clos Champenois.
— C'est ma faute, reprit le visiteur; je m'en accuse, et désormais, monsieur rapin Toiras, je vous enverrai, chaque année, quatre belles mâconnaises, de l'âge de mademoiselle^ ou peu s'en faut. Oui, reprit-il, c'est ma faute 1 » Et comme il voyait l'étonnement sur les trois visages : « Mon ami^ dit-il à Kinseton en lui tendant la main^ vous me voyez pour la première fois^ et cependant nous sommes d'anciennes connaissances. Voici déjà longtemps que je vous aime. Et, d'abord, nous portons le même nom; moi aussi, je suis N. Kinseton.
— Mais, reprit le rapin, N. n'est pas un nom; êtes-vous Nicaise Kinseton? êtes -vous, comme nous, le baron Nicaise de Kinseton?
— Hélas! non, reprit le nouveau Kinseton. Je suis N. Kinseton, comme vous êtes N. Kinseton sur le livret. Et si peu que cela pourtant a fait si bien dans mon cœur et dans mon esprit, que je vous ai suivi dans votre carrière comme un frère
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suivrait son propre frère. A chacun de vos succès j'applaudissais de toutes mes forces; à tout prix il me fallait tous les ans le tableau de N. Kinseton. Vous étiez ma famille . et vous étiez mon orgueil.
— Ainsi , s'écria le jeune peintre, ainsi, monsieur, vous êtes l'acheteur constant, dévoué, paternel que j'ai rencontré depuis tantôt dix années , indulgent, généreux? Soyez le bienvenu chez moi.,, chez vous! sovez le bien remercié. Mais que vous avez fait de tristes affaires avec moi. et que je suis honteux quand je songe que vous avez acheté mon Œdipe!
— Oui, maître, et, dix ans après, j'achetais votre charmant tableau Daphnis et Chloé ^ quand la jeune Chloé danse, en riant, la danse du cyclope.
— Ah! c'est donc vous qui possédez VŒdipe et la Chloé, et le Templier Brian de Bois-Giiilbert? s'écriait le rapin Toiras. C'est donc vous qui possédez toutes nos œuvres?. Que je serais donc content de les revoir! Vous aussi, ô Mécène! notre Amaryllis, une fille de Virgile, et notre Galatée^ une nymphe de Théocrite? Ah î que vous êtes bien un véritable ami. un vrai Kinseton !
— Donc la connaissance est faite enfin, reprit le visiteur. Je reviens du salon, où j'ai vu ..
— Nos Bohémiens de Béranger?
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— J'ai vu aussi, d'un certain rapin Toiras, élève de Kinseton , la Tortue et la Bergère^ et je viens demander à M. Toiras s'il voudrait me céder tortue et bergère pour cinquante beaux louis d'or? Je placerai son tableau non loin des Bohémiens et de Brian de Bois-Guilbért.
— A moi cinquante louis d'or? s'écria rapin Toiras. Y pensez-vous, monsieur le chevalier? cinquante louis d'or! Il est vrai que la bergère est assez semblable à quelqu'un que je connais. C'est pourquoi je veux acheter à ce quelqu'un-là une belle robe toute 'neuve, une jupe en dentelle et des souliers couleur du soleil. »
Le peintre , à ces mots, souriait à la fillette , qui le lui rendait bien. Et les trois amis, le repas étant achevé, gagnèrent la terrasse de Montmartre. On dit qu'au sommet de cette terrasse , le diable ayant emporté Notre-Seigneur, il lui montra ce grand Paris, traversé par ce beau fleuve, et tout rempli de l'esprit de Voltaire, en lui disant : « Si tu te prosternes, le Paris est à toi!... » Notre-Seigneur résista à la tentation. Il est vrai que le tentateur ne pouvait lui montrer que le Paris d'il y a 1867 ans. La tentation serait presque irrésistible aujourd'hui.
Quand ils eurent allumé leurs pipes et qu'ils se furent bien reconnus , à des signes certains , pour
de très-honnêtes gens, le Kinseton peintre raconta au Kinseton vigneron qu'il était originaire du Midi, d'une ancienne famille, et le dernier de sa maison. Il avait perdu sa mère qu'il était encore enfant; son père, un vieux soldat de l'Empire, avait un profond mépris pour quiconque était peintre, musicien, poëte , écrivain. Il ne connaissait que le sabre ; il n'aimait que la bataille ; après la bataille, il n'aimait rien tant que le bon vin, son compatriote; et , quand son fils le quitta pour s'en aller aux écoles de peinture, ce père indigné lui donna sa malédiction. Il laissa cependant, après sa mort, quelque petit bien que son fils avait échangé contre ces terrains pleins d'avenir au sommet de Montmartre.
« Et voilà, mon cher Kinseton. tout ce que je sais de ma famille. A votre tour, dites-moi ce que vous savez de la vôtre , et tâchons du moins , portant le même nom, de rester deux cousins. »
A son tour, M. Kinseton le vigneron raconta, non pas sans une certaine émotion , qu'il était orphelin de père et de mère, et qu'on l'avait ramassé, à demi mort, sur un rivage de la Bretagne. Il se souvenait confusément du naufrage et de la tempête, et d'une femme qui pleurait en l'embrassant. Un contrebandier de Roscoff l'avait ramassé à demi mort, et l'avait rapporté à sa Bretonne. On
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avait trouvé sur lui cinquante louis d'or dans un étui d'ivoire, et voilà avec quel argent il fut élevé. On lui apprit le français , les mathématiques et le bas breton ; on lui apprit surtout le courage et la persévérance, à croire en Dieu, à ne jamais désespérer de la Providence. Q^uand il fut en âge de voir le monde, il étudia la minéralogie et les meilleures façons d'employer la houille à faire du gaz, et plus tard à donner l'âme aux machines sur les chemins de fer. Voilà comment il avait fait, assez vite, une assez belle fortune, et s'était retiré de bonne heure dans le repos très-occupé de l'agriculture. Il avait été l'un des députés qui virent tomber le trône de Charles X, et le remords de son injuste opposition au meilleur de tous les princes l'avait ramené pour jamais dans ses vignobles. Quant à ce nom de N. Kinseton, il l'avait trouvé gravé sur l'étui en ivoire, qui sans doute servait de cachet aux parents qu'il avait perdus. Mais ces armoiries étaient, comme on dit, des armes parlantes : une bêche en sautoir avec deux avirons. Voilà tout ce qu'il savait de lui-même. Et maintenant, il demandait au jeune peintre indulgence , amitié , bonté fraternelle. A dater de ce jour, il fut tout à fait l'ami et le commensal du clos Champenois. Ils se plaisaient, l'un l'autre, de s'appeler de leur nom propre. Le peintre avait un grand talent,
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mais l'amateur a\'ait le sens net et droit de la belle peinture. Il avait visité tous les grands musées, et de ce beau voyage à travers les diverses écoles il était revenu très-épris de l'école française. Ainsi, très-vite, il fut adopté par les aimables habitants de ce riant petit coin de terre, incessamment ouvert aux honnêtes impressions. Il fit durer plus de six mois cette fête de l'amitié. Le maître de céans^ la fillette et le rapin , le rapin surtout, raffolaient de ce vigneron qui recueillait de si belles pêches, de cet amateur de tableaux qui faisait venir de si bon raisin.
« Je ferai ton portrait , disait parfois rapin Toiras au bonhomme, et tu posséderas un véritable Vélasquez. »
En attendant, il faisait sa charge, et comme elle avait réussi par l'ironie et la bonne humeur, on la retrouvait sur toutes les murailles d'alentour. Kinseton le peintre accomplit la promesse de son rapin :
(( Mon cher ami, dit-il à son ami le vigneron, vous poserez pour moi : c'est un bon moyen de se voir. Je ne vous retiendrais que huit jours, ce serait autant de gagné. »
En effet, le peintre eut bientôt représenté le vigneron; de son côté le vigneron voulut avoir le portrait du peintre; ils firent ainsi le plus aimable
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échange, et presque à la même heure le baron N. de Kinseton décorait le château de N. Kinseton son ami. Cependant les adieux furent douloureux de part et d'autre.
« Hélas! disait celui-ci à celui-là, la vie est à vous avec l'espérance. Vous avez presque un fils dans rapin Toiras, et vous aurez, je l'espère, une aimable épouse, le jour où la fille aux yeux bleus vous donnera sa belle main pleine d'éclairs autant que son regard. Soyez cependant le bien remercié, mon hôte et mon ami. Comptez sur moi comme un jour je conipterai sur vous, car jam.ais vous n'oublierez, j'imagine, que vous et moi nous portons un nom tout pareil, et de même que je réclame une part dans votre gloire, vous auriez, malgré vous, une part dans ma honte. »
Ainsi parlant , ce brave homme roulait dans ses yeux de grosse larmes ; son cœur était plein de présages. Et lorsqu'il prit congés définitivement, du clos Champenois, de l'atelier, de rapin Toiras, de son ami et de la jeune Edith, on voyait qu'il avait grand'peine à quitter ces beaux lieux et ces bonnes gens. Il fit à rapin Toiras une grande commande; il offrit à la jeune Edith un bracelet pour les jours de sa robe rose, et deux boucles en diamants pour ses deux souliers couleur du soleil.
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et Quant à toi, mon cher Nicaise, ô mon frère cadet, que j"ai perdu et retrouvé, je te laisse ma pipe et ma canne, et ce petit chien de ma chère Zerbine. Il est né à Paris, il ne connaît pas d'autre domaine que le clos Champenois. Adieu tous 1 Je vais rentrer dans mes vignobles, dont une seule grappe vaut dix fois toutes vos vendanges , et cependant voilà que je pleure. Adieu! Je retiens toutes vos œuvres: je les veux toutes; et celui-là serait bien riche, en effet, qui voudrait usurper sur notre marché. Encore une fois, adieu ! et n'oubliez pas, dans vos jours sombres, que là-bas, sur les bords paisibles d'un fleuve enchanté, aux penchants de ces coteaux pleins d'ivresse et de joie, au bruit des flûtes du dieu Pan et du tambourin de la nymphe errante^ vous trouverez une maison, fraîche en été, tiède en hiver, la maison du chevalier de N. Kinseton. »
A peine arrivé dans son vignoble, le chevalier Kinseton écrivit une aimable lettre à ses trois amis du clos Champenois, dans laquelle il réclamait le tableau de la prochaine exposition, puis un petit tableau de rapin Toiras représentant V Aigle et l'Escarbot, en pendant à la Tortue. En même temps, il envoyait, selon sa promesse, à son ami rapin Toiras, deux belles bourguignonnes de bel âge et de bonne condition, dans
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un habit tout neuf, avec Ja façon de s'en servir.
(c Qu'elles soient les bienvenues , s'écriait le rapin! Nous voilà donc enfin déguignonnés du vin de Bordeaux d'Argenteuil et du Clos-Vougeot de Suresnes! »
Et lorsqu'il se vit propriétaire de six cents bouteilles cachetées de rouge, il tira de leur niche une demi-douzaine de beaux verres gravés par les verriers du roi Louis XV aux armes de la maison de Bourbon. Ce vieux vin, auquel tous les amis de l'atelier étaient généreusement conviés, ajouta, on l'eût dit, une gaieté inattendue à toutes les prospérités que contenait ce clos des Hespérides :
«Ah! fi, l'ivrogne! » s'écriait l'indolente Edith.
Puis, moitié riante et moitié fâchée, elle touchait de sa lèvre épanouie au verre du jeune homme, et celui-ci le vidait, rubis sur l'ongle, à la santé de la terre et du ciel. Rendus à eux-mêmes, ils étaient rentrés dans toute leur habitude, seulement la belle Edith était très-éveillée et très-atj;entive à tout ce qui se passait autour d'elle. Elle était, dans les heures nonchalantes, toute semblable à quelque passion endormie; et qui l'eût vue en ces grands silences, ses beaux yeux baissés, ombrageant ce fier visage, eût dit à coup sûr : Voilà une enfant! Sitôt qu'elle était réveillée, on devinait la jeune fille. Elle-même, elle disait avec une certaine fierté:
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(( Mon baptême en a menti, je dois avoir plus de quinze ans. »
Elle avait, en effet, la taille et le port, les épaules et tout le reste d'une beauté doucement épanouie au souffle de ses dix-huit printemps. Elle avait mieux encore : elle avait l'intelligence et le talent, avec tous les dons d'une nature exquise; et quand elle daignait parler, sourire, écouter, interroger, répondre, les plus beaux esprits et les plus intelligents restaient pour ainsi dire épouvantés de l'éloquence et des mérites de cette enfant de quinze ans. Mais, elle écoutait peu et répondait rarement. Elle vivait d'une vie intime et discrète. Elle se savait aimée, honorée, entourée; elle en était contente et ne l'exprimait pas.
Rapin Toiras, grand amateur de bric-à-brac, avait acheté la veille, en longeant le quai Voltaire, une élégante mandoline au long manche, qui portait les armes en relief de la princesse des Ursins. C'était un bel instrument, mêlé d'ivoire et d'ébène, avec une belle table d'harmonie où les doigts légers d'autrefois avaient laissé leur trace légère. Or, rapin Toiras, qui savait tout, avait rendu au luth négligé ses quatre cordes en laiton , et l'accord un peu long de ces notes aiguës impatientait évidemment la belle Transteverine. A la fin, n'y tenant plus, elle arracha l'instrument des mains du jeune
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homme. Les cordes furent d'accord en un clin d'œil, et voilà ces deux mains charmantes qui rendent à l'instrument réjoui la vie et la chanson. Depuis combien de temps ce luth sonore était-il enfoui dans le grenier des brocanteurs? quel chemin il avait fait pour venir de Madrid à Versailles, et quelles chansons pédantes il avait accompagnées sous les mains de sa première maîtresse, plutôt faite pour porter le sceptre que pour tenir un luth amoureux? Certes, voilà le problème auquel ne songeait M. de Kinseton, non plus que rapin Toiras. Toutefois, l'un et l'autre, ils restaient stupéfaits sous ce déluge énergique et tendre à la fois des notes les plus alertes et les plus vives. En ce moment, la vaillante Edith avait oublié que ses deux amis récoutaient, et, toute charméeelle-méme de ces cantilènes longtemps oubliées, soudain retrouvées, elle s'abandonnait à la joie, au bonheur de les entendre. A son tour, le docile instrument obéissait à cette inspiration souveraine; et lorsqu'enfin il eut donné tous les sons qu'il pouvait contenir, et qu'il lui fut impossible, absolument, d'aller plus loin, la belle voix de la jeune fille ajouta ses vibrations puissantes aux sonorités de l'instrument vaincu. Elle chantait, le luth accompagnait, obéissant, cesmerveilleuses chansons d'un autre âge et d'un pays lointain . jusqu'au moment
où, vaincue à son tour, à bout du souffle et de l'inspiration, elle rendit l'instrument au rapin épouvanté.
« Mazetto , lui disait-elle, voilà comme on se fait obéir d'un vieil instrument qui vous tombe sous la main. Tu ne seras jamais un musicien, Mazetto. Et maintenant, remets cette guimbarde à son clou. >.
Il obéit sans répondre. Il était honteux^ humilié, charmé; il regardait le maître; et celui-ci, qui savait que la demoiselle ne voulait pas éire admirée, avait déjà repris brosses et palette, mais on pouvait voir qu'il ne travaillait guère :
Souvent, j'écoute encor, quand le chant a cessé!...
Edith profita de ce grand silence pour faire le tour de l'atelier et du jardin. En sa qualité de mystère, elle éprouvait quelque gène à cette révélation qui la faisait passer grande musicienne, quand à peine on lui accordait le petit talent de dessiner et de graver sur le bois des vignettes pour les livres illustrés. Il était très-vrai que l'admiration la gênait. Un regard trop persistant sur son incontestable beauté la mettait mal à l'aise. Elle aimait le silence et l'ombre, et maintenant qu'elle avait chanté, comment faire pour résister à ceux qui lui diront : Chantez- nous! chantez encore?
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te Ah! maladroite et sotte que je suis! » se disaitelle.
Ainsi mécontente, elle rentra dans 1 atelier, où le maître et le rapin avaient enfin trouvé une contenance. M. de Kinseton semblait tout occupé à donner une leçon à l'effaré rapin Toiras sur une belle feuille un peu grenue et faite exprès pour un dessin aux trois crayons. Certes, ce n'était pas la première fois que le disciple avait dessiné sous les yeux du maître : un Diomède, une Niobé^ un Persée ou la Vénus, voire un Laocoon. Mais, cette fois^ soit qu'il eût la conscience de son peu de talent, soit qu'il fût troublé parla découverte inespérée de tout à l'heure, ou qu'il entendît l'instrument retentir encore sous la pression de ces doigts pleins de fièvre, il faut dire que rapin Toiras hési ■ tait. Il avait déjà, à deux reprises, commencé, etfacé on ne savait quelle image incertaine dans les visions de son esprit, quand la Romaine, qui le regardait faire :
ce O maladetto ! dit-elle^ il ne sera pas plus dessinateur que musicien! Donne! »
Et prenant le fusain de cette main tremblante elle se mit, ô miracle! à dessiner à grands traits la propre image du jeune maître interdit. En quatre ou cinq coups de crayon^ c'était déjà lui. C'était bien la tête innocente , au regard éveillé, au fin
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sourire, avec la malice du faune des bois. On a souvent rencontré cette image aux oreilles pointues, et le poète Horace l'a chantée.
Voilà donc la lèvre aux deux coins relevée d'agaceries, et la joue, où la fossette est une ironie, et ces yeux ronds qui pétillent d'une malice innocente. En certains moments^ elle oubliait le modèle, et se rappelait quelque divinité des Métamorphoses. Vous êtes resté dans ces âmes romaines, dieu charmant de l'idylle amoureuse, que Virgile empruntait au bon Théocrite, et rien ne peut effacer votre heureux souvenir. Voilà comment l'Italienne, ici, présente, retournait sans le savoir sur les bords de l'Arno, et s'enivrait du bruit charmant des cascatelles de Tivoli. Elle copiait, tout simplement, le doux profil de Mélibée ou de Tytire ; elle mêlait de la plus originale façon l'homme et le demi-dieu, le rapin et le berger, la grâce et l'enivrement. Tant qu'elle fut à son œuvre, elle entendit le bruit des flûtes, et respira la suave odeur des belles coupes taillées dans le hêtre et passées à la cire odorante. Ça charmait, ça vivait, ça brillait. C'était agreste et splendide à la fois. Un beau ciel bleu , le ciel du mois de juin^ compléta cette image empruntée aux rives du Galèse, aux eaux mordantes du Liris, aux vignes de Formies. Ah ! le chef-d'œuvre ! Il y avait déjà longtemps que
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notre ami Kinseton le contemplait, retenant son souffle enthousiaste. 11 tremblait que la vision ne se dissipât dans cet air transparent comme le cristal. Puis, quand la jeune fille eut achevé cette improvisation de génie, il s'agenouilla devant elle, et de ses deux mains jointes il porta jusqu'à ses lèvres ce dessin merveilleux. Très-ébahi, et comprenant peu de choses à l'œuvre ainsi qu'à l'ouvrier, rapin Toiras n'osait se reconnaître et se cherchait confusément dans ce tableau qu'il avait à peine entrevu dans l'œuvre excellente des maîtres italiens. Epuisée, et presque honteuse, la jeune fille était retombée sur son siège. Haletante, elle fermait les yeux.
Un grand coup frappé à la porte de la rue annonça des visiteurs qui avaient le droit d'entrer. En effet, c'étaient deux marchands de tableaux, grands coureurs d'aventures chez les peintres dont la renommée était faite, et chez les artistes dont la renommée était à faire encore. L'un de ces marchands, chose étrange, se connaissait en belles peintures, et quand sur un tableau, ancien ou moderne, il mettait le nom d'un maître, on pouvait affirmer qu'il ne se trompait guère. Il aimait la peinture, il l'honorait, et très-souvent il achetait des tableaux pour son plaisir. C'est pourquoi, sans doute, il avait déjà dépensé deux fortunes à
satisfaire sa passion. L'autre était beaucoup plus jeune^ et, fort heureusement pour lui, parfaitement iiînorant des choses de son commerce. Il s'était trompé cent fois, mais toujours à son avantage. Il avait déclaré chefs-d'œuvre un tas d'à peu près qui avaient rencontré des acheteurs; il avait déclaré détestables de belles œuvres qu'il avait fini par payer bien au-dessous de leur valeur. Tout rivaux qu'ils étaient, ils vivaient bons amis, et comme ils n'avaient pas le même goût, la chose est facile à comprendre. Cette fois^ s'ils se rencontraient chez M. de Kinseton^ ce n'était pas le hasard qui les avait conduits, c'était une commande qui leur avait été faite par l'un des plus grands seigneurs de l'Angleterre, accablé de tableaux, et n'aimant plus, dans l'heure présente, que les dessins des maîtres. 11 disait que le dessin était plus sincère et plus vrai que la peinture; qu'on y voyait davantage l'empreinte excellente de l'artiste, et que l'œuvre, toute nue, avait un charme ineffable. C'était donc justement pour obtenir du célèbre artiste quelques-unes de ses compositions primitives, que ces messieurs se rendaient dans son atelier.
ce Nous y sommes, disait M. de Kinseton à rapin Toiras, et qu'ils soient les bienvenus. Voici tantôt quinze jours que nous sommes sans argent, »
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A peine le rapin eut le temps de déployer le paravent derrière lequel la Transteverine avait coutume de se cacher. Là, elle était absente; son corps était présent, mais son âme était autre part.
A peine entrés, et sans dire au peintre ce qu'ils venaient chercher chez lui, les deux hommes tombèrent justement en arrêt, pour ainsi dire, devant ce crayon que le jeune Kinseton était en train d'adorer. Telle est l'autorité d'une belle œuvre: elle éclate et brille au premier abord. Un coup d'œil suffit pour en saisir l'ensemble et le détail. Le plus ignorant dans ces mystères de la forme et de la couleur a bientôt cédé à cette divine magie. 11 regarde; il admire; il contemple. Ainsi ces quatre hommes, avant qu'un mot fut prononcé, se trouvèrent arrêtés devant cette œuvre encore palpitante des tressaillements de la création. A la fin, le marchand connaisseur rompant le silence :
« Ah! dit- il, voilà ce qui s'appelle une belle chose! et jusqu'à ce jour, monsieur, vous en conviendrez volontiers, rien de si parfait n'est sorti de vos mains.
— Euh! euh! reprenait l'autre marchandj le mauvais connaisseur, au premier abord on ne saurait nier l'effet de cette image, et j'en suis frappé comme vous. Mais, que de peine et d'effort' Comme tout cela est tendu, trop viril, et beaucoup trop
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achevé. Mais enfin, tel qu'il est, je le prendrais volontiers pour cent écus!
— Y pensez-vous? reprit l'autre. A vingt-cinq louis, ce gringalet de petit faune ne-serait pas payé, et j'en offre un billet de mille francs!
— Vous gâtez le métier^ répondit le sceptique; avec mille francs bien employés vous auriez un petit tableau....
— C'est vrai, reprit l'enthousiaste, mais je n'aurais pas ce que je veux : un dessin. »
Ils en étaient là de leur contemplation, quand survint, en personne, le grand seigneur dont nous avons parlé. C'était un de ces connaisseurs blasés sur les beaux-arts comme sur tout le reste; il leur faut quelque œuvre à part, qu'ils n'aient jamais entrevue^ et qui les frappe. Ces gens-là, fatigués de tout posséder, dorment sur leurs tableaux, sans les voir; sur leur argent, sans y toucher. Aussitôt que ceci est à eux^ soudain s'en vont le charme et l'attrait. A peine si leur regard, voilé d'ennui, s'allume au feu des enchères. Ce seigneur se sentit réveillé par l'appétit d'une chose inconnue, et, tout de suite, il en offrit mille écus, pour le plaisir de l'enfouir dans son album. Trois mille francs! c'était beaucoup pour un travail de trois heures, mais Kinseton ne le trouvait pas assez payé. Il ne l'eût donné pour rien au monde.... Un regard furtif
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qu'il jeta derrière le paravent le mit tout à fait à son aise :
(( Hélas! milord, dit-il, j'en suis fâché pour Votre Seigneurie j mais cette image n'est pas à vendre, et ce n'est pas moi qui l'ai faite. Elle me vient d'une telle main , que je ne me consolerais point, si par malheur je venais à perdre une si parfaite composition. »
A ces mots^ il y avait dans son accent une si grande conviction, que ces trois hommes se retirèrent sans insister davantage. Il y eut, ce même jour , grande fête au clos Champenois, entre le peintre et son rapin.
« Ah! maître, disait celui-ci à celui-là, que vous avez bien fait, et quel ornement précieux pour notre heureuse maison. »
Cachée au fond de son logis^ la fière Edith se faisait toute petite, et se repentait de s'être ainsi livrée à l'admiration de ses deux camarades.
« Être aimée et prendre humblement les leçons du maître, c'était toute ma gloire! se disait-elle. Et que deviendrai-je, à présent qu'ils m'admirent à leur tour? »
Sur l'entrefaite^ M. de Kinseton fut chargé de peindre une chapelle en l'honneur de la Vierge noire, dans l'une des vieilles églises de Paris. On lui demandait seulement d'apporter ses cartons et
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de les faire approuver par l'autorité ecclésiastique. Le voilà donc saisi par la tièvre des grandes compositions. Il y rêvait la nuit, il y pensait tout le jour. Il savait la légende et l'histoire de la Vierge noire, et, tout de suite, il se mit à chercher son modèle. A la fin, il rencontra aux abords du théâtre Montmartre^ au milieu des comédiens oisifs qui se chauffaient au soleil de septembre, une fille d'Abyssinie^ étrange à voir, mais dont un peintre habile pouvait tirer bon parti. Il n'était pas très- difficile de présenter sa requête à cette femme exposée à tous les hasards du théâtre et de latelier. Elle n'avait pas d'autre ambition que de vivre et de se parer. Justement, elle devait danser dans un ballet composé à son intention sur la musique d'un élève du Conservatoire. Bref, tout ce qu'il V avait de plus infime aux bas-fonds de l'art dramatique ; et cependant il n'avait rien trouvé de mieux en dépit de toutes ses recherches. Le voilà donc attiré par cette danseuse olivâtre, et cherchant sur ce visage hébété par la faim et la soif les traits radieux d'une fille du ciel. Et tant il chercha dans ces abîmes de la vanité et du haillon, qu'il finit, l'imprudent! par se prendre à ces pièges misérables. Pas une explication, pas une excuse. A force d'étudier ce corps inerte, il se prit à le trouver aimable: en relevant tout cet affaissement
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jusqu'à la dignité d'une œuvre, ornement de l'autelj le malheureux devint la dupe et la victime de son propre ouvrage. 11 traita ce modèle fangeux, comme Pygmalion sa statue; il appela la Vierge noire une Abyssinienne apportée au marché des esclaves! Lui-même, il ne se cachait point pour obéir à son triste penchant. 11 lui semblait que sa passion était la conséquence de la tâche entreprise. A ce compte, il ne vit pas la profonde horreur de la jeune Edith pour ces amours de la rue, et quand le rapin voulut fermer la porte à celle qu'il appelait : la Négresse ! le malheureux se fâcha à faire trembler tout l'atelier ! Force alors fut d'obéir ; et que la négresse arrivât par la grande cour ou par le couloir donnant sur la rue, elle trouvait portes ouvertes. Elle se doutait aussi peu que son peintre que l'on pût rien reprendre à sa conduite. En ces heures sombres, le peintre était à sa toile, et le rapin allait avec ses amis, dans Paris, la grande ville. Seule en ce logis , où elle avait passé de si belles heures d'innocence et d'orgueil, dont sa voix remplissait naguère lécho joyeux, où son moindre désir était un ordre, Edith supportait fièrement cette épreuve. Au fait, elle habitait, dans un coin du clos Champenois, un ancien moulin de Montmartre, que le jeune peintre avait réparé à l'usage de sa pupille. Aussitôt qu'elle avait franchi le seuil
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abrupt de ce lieu d'asile, elle était vraiment chez elle, sous la garde bienveillante de M'"^ Robert. Tantôt elle lisait dans les beaux livres de sa patrie italienne^ Arioste ou Tasse, et plus souvent le vieux Dante. Ou bien, elle chantaità voix basse. Elle dessinait, elle rêvait; elle entendait surgir de ces lointaines vapeurs le vice et l'agitation de la grande cité, semblable à ces lacs d'un feu sombre, où l'incendie est endormi.
Cependant^ cette inquiétante année, dont les commencements avaient été si paisibles, le milieu si tendre, et dont les derniers jours cachaient tant d'orages, se dissipait pour la triste Edith dans un découragement mortel. En si peu de temps, l'espérance avait fait place au désespoir, l'ombre à la nuit, le travail à l'abattement. Uniquement parce que cette heureuse maison avait recueilli cette Égyptienne, cette tille de la mer Morte, et qu'elle venait , chaque jour , représenter des grâces et des vertus dont elle ne savait pas le premier mot , le clcs Champenois ressemblait à un lieu de désolation. Rien ne vivait plus, rien ne chantait plus. Le merle oubliait de jaser; la linotte et le pinson n'avaient plus rien à se dire. Il n'y avait de joyeux que l'orfraie et son ami le tiercelet^ qui remplissaient l'espace de leurs cris de furie et de meurtre. En même temps décembre, ameutant ses furies,
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amoncelait la neige et le brouillard sur ses hauteurs misérables. Tout gelait, tout se confondait. L'atelier craquait et se lamentait d'une façon sauvage. La pluie, à l'infini, tombait de l'urne inépuisable. Ah ! c'est beau Montmartre au lever du soleil radieux, au vaste aspect du midi flamboyant! Ou bien, le soir^ quoi de plus charmant que la lumière à l'état décroissant, fluide et blanche, à travers les nuages légers tout remplis de caprice et de fantaisie! On se sent vivre, et le cœur palpite à ces impressions charmantes: la montagne en éveil, réveillant la plaine endormie, ou bien la plaine, aux premiers zéphyrs du matin^ poussant son voile à travers l'espace adouci. Charmant concert de tous les bruits, de tous les silences; écho radieux de tous les ravissements de la terre et du ciel !
Mais sitôt que l'heure est sombre et que l'espace est sévère; au milieu des obstacles qui surgissent d'en bas^ et dans l'épouvante des abîmes d'en haut; quand le désordre est roi , que le tumulte arrive entassant les aquilons sur les tempêtes ; quand il n'y a plus que solitude et bruit, menace et frisson, rien ne saurait, pour la tristesse et pour l'ennui, se comparer à ces demeures de lamentations. L'homme oisif, qui d'en bas les regarde, en est à se demander si vraiment elles sont habitées par des créatures raisonnables. Pour revenir à notre
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histoire, depuis tantôt quinze grands jours la terre était inondée. Une incessante infiltration s'étendait sous cette craie à l'aspect solide. Il y avait parfois des coups de vent terribles, avec des mugissements sans pitié, qui faisaient trembler les moulins en pierres de taille. Tout gémissait, pleurait et se lamentait dans ce nuage et dans ce désert, et Dieu sait si la jeune Romaine avait froid dans sa retraite voisine de l'ouragan 1
Ce fut donc Tun des derniers jours du mois de décembre^ et la veille de Noël, qu'après bien des répétitions inutiles l'Abyssinienne^ enfin, fut affichés au milieu de son ballet. Elle jouait le grand rôle dans un de ces poëmes-ballets-opéras qui ne sont ni danse, ni comédie, ni chanson. Cependant, la foule était grande, attirée autant par la messe de minuit q-^e par l'attrait de la danseuse noire. A peine la salle était ouverte^ que M.deKinseton^ poussé par le double intérêt du peintre et de l'amour, était à son poste. Tantôt il se cachait, honteux de lui-même, et tantôt, hors de sa loge, il contemplait en peintre ce modèle étrange, plein dhorreur et de beauté ! On eût dit que le public partageait le charme et les répulsions du peintre. Il applaudissait avec rage, il sifïlait avec acharnement. Cette femme était pour ce peuple un mystère inexplicable; il eût fait volontiers comme Né-
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ron pour sa maîtresse : « Je la veux, disait-il, appliquer à la torture, afin qu'elle me dise au moins pourquoi je l'aime. » Elle parlait comme on glapit; elledansait...ce n'était pas une danse, mais un bondissement. Dans ce bondissement il y avait une certaine ivresse assez voisine de l'extase. Cette sauvage avait vraiment la beauté plastique, et le peintre était bien dans son droit de la regarder jusqu'au délire. Une musique monotone et des chansons de l'autre monde accompagnaient dignement ce ballet lugubre, où l'on eût dit que la danseuse avait déteint sur son entourage. Au dehors, la pluie tombait à torrents, le vent sifflait, les arbres se lamentaient.
Tout à coup le théâtre entier trembla sur ses fondements, et les spectateurs, réveillés dans ce pénible sursaut, restaient épouvantés de ce coup de théâtre. Un bruit formidable chargeait l'écho des plus épouvantables menaces, et bientôt le silence avait repris son autorité sur la montagne ébranlée. En ce moment, par la profonde intuition de son malheur, le jeune peintre, abandonnant sa déesse, éperdu, épouvanté, se précipite appelant à lui tous les vagabonds d'alentour, les mendiants couchés dans les ruines, les voleurs endormis sur les fours à chaux, tout le Paris sans pain, sans asile et sans peur. « A l'aide! au secours! » criait-il.
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Et dans sa course échevelée il voyait sortir ces ombres, ces spectres^ j:^s vieillards sans mœurs, ces femmes sans lois, sans enfants, sans Dieu. Ils avaient compris, au premier bruit, qu'ils étaient convoqués pour une ruine immense, qu'ils en auraient leurpart, et, rampant dans Fombre, ils obéissaient, pâles et silencieux, à cette misère qui les appelait. Et pensez donc à l'étoimement de ces larves, se voyant invoqués comme s'ils eussent été la lumière et l'espérance! Ainsi, sans autre mot d'ordre, ils étaient réunis au bas de la colline^ où la fortune et Tatelier de ce malheureux s'étaient dévalés. HicjacentI
Et rendons toute justice à l'artiste; il ne songeait pas à son œuvre enfouie, il ne pleurait pas sur sa maison dévastée . il n'avait point souci de tant de belles choses entassées à si grands frais. Non ! non ! sa peine et son désordre, en ce moment, lui venaient de son jeune élève enfoui sous ces ruines
c( Mon cher enfant! mon ami! rapin, mon petit rapin. où es-tu? réponds-moi ! »
■' Il le cherchait à la clarté des torches, et ce fut à grand'peine si ces mêmes bandits accourus à son appel l'arrachèrent au plus épais de la ruine où il s'était jeté. Enfin, Dieu soit loué! il retrouva le pauvre enfant à demi brisé sur sa couche. Il vivait encore, il respirait encore.
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ce O mes amis! disait Kinseton, j'ai mon bien! à vous tout le reste »
Et la troupe envahissante emporta le tout , les piliers, les débris, toutes les choses brisées, souillées , qui représentaient naguère tant de joie et tant de bonheur. Au point du jour, la place était nette; on n'eût pas dit que la beauté, le génie et la jeunesse avaient passé par là.
Ce grand bruit, ces plaintes sinistres, cet orage éperdu dans la montagne, avaient arraché la vaillante Edith à un sommeil plein de torpeur. Nous avons dit qu'elle habitait seule ^ avec §a servante, le corps de logis dont la vieille M^"^ Robert était la concierge; mais ce soir-là la gardienne, trop peu surveillée, avait quitté son poste, et, tranquillisée par la porte fermée , elle s'était rendue à la messe de minuit. C'est pourquoi la jeune fille, témoin muet de ce grand cataclysme^ restait immobile à sa fenêtre, appelant, mais en vain, à son aide. Elle avait deviné, plutôt qu'elle ne l'avait vu, ce grand désastre. Elle n'y pouvait rien comprendre. Elle se croyait le jouet d'un mauvais rêve. Elle se demandait le sens infernal de cette masse et de ce bruit sombre. Ah ! quand elle entendit les grands cris de M. de Kinseton appelant le jeune homme, et le demandant à la pluie , à l'orage , à la ruine ; et quand elle vit accourir de toutes leurs cavernes
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ces espèces de sauvages, qui suffiraient, en vingtquatre heures, à démolir le palais de Versailles, elle comprit toute cette misère. A son tour elle appelait : « A l'aide ! au secours ! » Pendant plus d'une heure, elle écouta ses gémissements et ses larmes, jusqu'au moment où, la porte étant ouverte, elle se précipita dans son habit de nuit près du jeune homme arraché, au milieu de tant de périls, à ce toit croulant. Pendant que les rôdeurs de nuit, au bruit du rappel qui battait réveillant les gardiens de la cité, rentraient dans leurs trous, comme on voit la cendre du papier brûlé dévorer peu à peu les flammèches invisibles^ le pauvre enfant, victime innocente de sa fidélité pour le logis où vivait la jeune fille er pour l'atelier où travaillait son jeune maître était transporté dans le vieux moulin. Le vieux moulin était resté debout; il avait affronté depuis deux cents ans toutes les tempêtes! Ce fut comme un convoi plein de sanglots et de larmes, que chacun voulait retenir.
Rapin, transporté dans ce lieu sûr, reconnut à son chevet, penchés sur son agonie, tout ce qu'il aimait en ce bas monde, Edith et M. de Kinseton. Il les reconnut par un sourire. A la fin. rappelant à lui toutes ses forces , il prit leurs deux mains dans s;i main mourante, et, les touchant de ses lèvres, il expira. La jeune hlle et le jeune maître
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restèrent silencieux et muets^ clierchant un reste de vie.... Il était mort.
« Je l'aimais! » dit Edith en regardant M. de Kinseton.
Kt celui-ci se sentit percé jusqu'au fond du cœur.
Quand vint le jour, tout ce désastre apparut dans sa formidable magnificence. Une part du clos Champenois était tombée et s'était précipitée en avalanche à travers ces terrains noyés dans la pluie. Il n'y avait plus aucun vestige de cet ateh'er qui , la veille encore , était rempli d'espérance et de travail. En si peu d'instants, le malheureux possesseur de tant de biens, qui faisaient sa joie et son orgueil, avait tout perdu Son fils adoptif, ses brosses, ses pinceaux, sa palette, et toutes ces toiles dont chacune, inachevée, était un sujet d'étude, une force, un souvenir. Il avait perdu ces études précieuses que l'artiste ne fait qu'une fois dans ses voyages à travers les musées. L'orage avait réduit à rien ces albums, ces esquisses^ ces rêves, ces fumées, ces souvenirs que le crayon confie à l'album du voyageur. La ruine avait fait table rase. A peine s'il se souvenait de tant de travaux commencés ou rêvés dans ce frêle e.=pace aujourd'hui tout couvert de boue et de limon. Mais le véritable objet de sa peine et le sujet de ses larmes, son inconsolable affliction, c'étaient ces deux mots
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de la jeune Edith: a Je l'aimais! » Alors, il revoyait très-clairement les gaietés de ces deux natures si peu semblables l'une à l'autre au premier abord. Il entendait le rire étincelant du jeune homme; il retrouvait le moindre accent des moqueries de la jeune fille en belle humeur. Il eût donné tout au monde pour avoir sauvé l'image du petit faune, un chef-d'œuvre qu'elle avait fait à main levée. En ce désespoir sans forme^ il revoyait toute chose à sa place, avec l'accent, avec le regard et tout l'enchantement d'autrefois II comprenait maintenant toute sa faute, et comment cette Edith qu'il avait négligée^ et qu'il traitait comme une âme dont il ne doutait pas, avait fini par s'éprendre en secret de cet innocent Rapin-Toiras. Et toujours il entendait cette parole à son oreille déchirée : « Je l'aimais ! »
Edith, cependant, cette enfant endormie à demi, la languissante Edith, voyant le péril de la situa- , tion et l'abattement infini de son jeune maître, s'était soudain réveillée. Un seul instant avait fait de la jeune fille une dame absolue, une volonté présidant à toutes choses. Elle avait suivi dans le cimetière voisin le cercueil de rapin Toiras, porté par six jeunes amis de l'atelier. Elle-même, elle avait dessiné le tombeau; et quand elle reçut de son ami le vigneron cent louis pour cette bonne
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œuvre, elle en ressentit tant de reconnaissance, que rien, désormais, ne pouvait lui faire oublier un pareil bienfait. Ces obsèques étaient à peine achevées, M. de Kinseton reçut de la ville un ordre absolu. Sous vingt-quatre heures, il fallait quitter son dernier abri, cette maison chancelante, et chercher fortune autre part. Le coup fut rude encore: il se proposait de s'établir dans ces murailles et de refaire un jardin dans ce bouleversement. Toutefois il obéit sans mot dire, et, descendant de ces hauteurs où ils avaient été si paisibles, Edith et lui se logèrent tout au bas de la montagne, dans une maison neuve et mal bâtie, à l'ombre. Ces ruines d'artistes et de rois vont très-vite. Plus vous sembliez grand dans la prospérité, plus le malheur vous accable. Edith et Kinseton, sans en convenir encore, sentaient, peu à peu, la nécessité s'appesantir sur leurs têtes innocentes. Edith avait la fièvre; elle était restée si longtemps exposée à l'orage, et vraiment la force lui manquait d'aller plus loin.
Autre embarras : le jeune artiste avait fait des dettes. Le moyen de n'en pas faire à l'âge heureux des tentations, quand l'argent est si facile à gagnei, et que les amateurs s'arrachent vos œuvres à peine commencées? A soi-même, on se dit : « .Je suis le roi du monde! » On trouve une excuse à toutes
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ses fantaisies. Avec ce grand mot : « Artiste 1 » on va de passion en passion ; on achète , à son gré, tout ce qui plaît aux regards; la curiosité devient une seconde nature , et, tout hautj l'on se félicite de tant aimer les belles choses. Ajoutez que le crédit est si grand pour le peintre adopté du public. Il est vrai qu'au moindre accident le crédit s'en va, souvent pour ne jamais revenir. Les marchands et les brocanteurs de Paris ne s'étaient pas inquiétés aussi longtemps qu'ils avaient vu leurs tableaux, leurs marbres et leurs porcelaines entassés dans le riche atelier et répondant pour leur propriétaire; mais quand ils apprirent la ruine entière et la perte irréparable de tant de richesses, qu'ils regardaient comme leur gage, ils se hâtèrent de présenter leurs mémoires.
« Pour cette fois , disait la jeune Édith, voilà, cher maître, un bon motif de vous remettre au travail. Courage! oubliez, un instant, la peine et le chagrin pour la nécessité présente, et, quand le public aura retrouvé son peintre ordinaire, aussitôt que vous aurez montré une belle toile, et que les marchands reviendront, empressés comme autrefois, vous calmerez d'un mot toutes ces inquiétudes. Alors, ces hommes qui vous pressent seront à vos pieds. Prenez, cependant, cet argent que j'ai gagné à graver ces petits bois qui ne sont
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pas trop indignes de la publicité. La jeune ombre de notre ami rapin Toiras sera toute réjouie à nous voir profiter des fruits de ce travail, qui était autant le sien que le mien. Que de fois il abrégea ma tâche, et qu'il était heureux lorsqu'à mon réveil je ne trouvais plus à faire que les traits fins et légers, tout le reste étant enlevé parce pauvre ami que j'ai si souvent découragé !
— Vous avez raison, répondait M. de Kinseton, ma chère et courageuse Edith. Le temps n'est plus où je pouvais m'enivrer du rêve et prêter l'oreille au chant de l'alouette matinale. Nous entrons dans la vie austère, et le travail peut seul nous sauver. Patientons! laissons revenir l'inspiration. En ce moment, une force insurmontable m'arrête et me retient. Enfin, voyez donc, je n'ai pas même une toile, à peine une palette et des couleurs. Celui qui faisait ma palette est là-haut 1
— S'il vous plaît^ reprit Edith, je la ferai moimême. On a tout prévu, monsieur l'artiste. Or, voici la toile et la brosse, et les crayons. J'avais conservé. Dieu merci ! la première esquisse du tableau qui s'est perdu. La voici. Copiez-la. Ce sera de la peine de moins, et vous aurez bientôt retrouvé les ombres, les clartés, la grâce et le paysage, et ce charmant lointain, et le rayon sur les eaux ridées par le souffi^ matinal. »
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Pariant ainsi, elfe était très-engageante^ elle était irrésistible. Elle s'asseyait sur un mauvais fauteuil, sans trop songer au fauteuil de Trianon. Vaincu par tant l'e prières, et surtout par ce regard mouillé de larmes qui l'encourageait, le jeune artiste prit enfin le crayon que lui présentait cette belle main. Il revoyait déjà, dans cette cn">bre errante, l'idylle si bien commencée. Use disait qu'il allait retrouver son beau modèle, et que le modèle, comprenant la nécessité du succès, reprendrait la calme assurance et l'attitude heureuse du dernier avril. Alors le voilà, tremblant d'une ineffable émotion, qui veut jeter sur la toile un premier aspect du tableau destiné à relever sa fortune et son courage.... O misère! ô douleur! sa main tremblait, elle tremble encore. En vain il l'appuie avec effort sur le bâton du peintre.... Ah ! voilà le dernier coup, la dernière peine! Il a perdu la sûreté de sa main ; elle n'obéit plus à son coup d'œil; elle va plus loin que sa pensée ou bien elle est en retard. Jugez de la stupeur du malheureux jeune homme, et comprenez-vous son épouvante^ à cet irrésistible tressaillement de ses nerfs? C'était donc vrai ?
Depuis son grand désastre, il avait le pressentiment de cette nouvelle misère. Alors, courbant la tête sous l'implacable nécessité, il couvrit
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ses deux yeux de sa main frappée, et il la sentit frémissante sur ses yeux qui pleuraient.
Il y eut ici entre Edith et le jeune homme un profond silence. Elle cherchait, mais en vain, une consolation; il cherchait, sans la trouver, une lueur d'espérance. Il était bien décidément perdu. Désormais, que faire ei que devenir? Donc, jamais peine à la lois plus grande et plus complète.
« O ma chère Edith ! lui dit - il la voyant en proie à la fièvre qui ne la quittait pas, j'ai bien peur de vous perdre; et cependant je voudrais vous survivre. Où trouveriez-vous une tendresse égale à la mienne? une adoption plus franche? Et si parfois j'ai négligé les soins de ma tutelle , hélas! ce triste oubli venait justement du grand bonheur qui nous entourait. Maintenant, vous voilà malade, et c'est heureux pour ma gloire. Je vous connais, vous travailleriez à ma place. Hélas! la p^ine et le travail sont faits pour les bien portants que nous étions , vous et. moi , il y a six semaines. Dieu soit loué! votre jeunesse aura bientôt pris le dessus. La grande artisteque vous laissez dans l'ombre, et qui s'est révélée une seule fois avec tant d'éclat, reparaîtra dans toute sa force Ah 1 que vous aviez fait une belle image, et que j'en aurais été jaloux, si je ne vous avais préférée à toute chose ! »
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Il espéra longtemps que cette crise était passagère. Impatient de travail, il attendait chaque matin qi:e cette main , si longtemps vaillante , eût retrouvé l'énergie avec la justesse. Hélas! vain espoir! Si le coup d'œil était juste et net, la main tremblait, toujours : l'image indécise allait, çà et là, pleine de caprices et de hasard. Q uel malheur, quand le crayon manque au dessin, l'outil à la volonté, la forme à la couleur 1
Dans cette lutte énergique, et dont lui seul il savait toutes les douleurs, le malheureux artiste sentait se consumer les derniers jours de sa jeunesse. Il cacha, tant qu'il le put, toute sa misère; mais les amateurs, sans cesse et sans fin repoussés sous divers prétextes , renoncèrent à leurs demandes. Les uns disaient : « Il est hypocondre!
— Il est fou ! » disaient les autres.
Les plus méchants prétendaient qu'il avait perdu la meilleure part de son talent en perdant rapin Toiras. Ln matin, comme il se promenait au soleil, il put lire, écrit sur la muraille, en belles majuscules : Kixseton , crétin ! Malheur aux vaincus! Deux fois malheur aux vaincus! Toujours le mot sans pitié de notre aïeul Brennus, qu'il s'applique au peintre, au poëte, à l'amoureux, au capitaine, à l'homme d'Etat.
En ce temps-là toute la peinture était occupée à
saluer les deux nouveaux venus , les deux maîtres delà couleur : Marilhat, l'orientaliste, et Decamps, qui s'en revenait tout chargé de butin de notre conquête d'Alger. Il y avait aussi pour tenir le monde attentif à ses exploits une espèce de héros qui s'appelait Eugène Delacroix, tout rempli du naissant orgueil des Massacres de Scio. Puis, dans le lointain, un bel esprit, qui était devenu en vingt-quatre heures, et pour cette fois seulement, un très-grand peintre... il s'appelait Gharlet. Ce Charlet des batailles , des soldats et des enfants, montrait dans une toile émue , au peuple attentif, la bataille et les héros que chantait Béranger. Voilà donc le sombre oubli , l'oubli suprême, qui tombait comme un crêpe au-dessus de ta renommée, ô malheureux Kinseton ! Plein de force et de vie, et d'une imagination puissante, il assistait désarmé à la plus grande lutte ;, et la plus généreuse, des talents nouveaux de la peinture française. Et plus il contemplait ces merveilles , plus il se rendait cette justice à lui-même que peut-être il n'était pas indigne d'entrer dans cette arène illustre. Enfin, malheureux jusqu'au délire, il ne s€ consolait pas d'être arrêté par cet accident sans nom : un nerf qui se dérange, un doigt qui ne va plus. Le talent à son apogée, et l'impuissance aussi!
54 Le Revenant.
Certes, la courageuse Edith prenait sa part de ces misères sans nom. Elle se sentait indispensable à ce malheureux qu'elle avait vu dans une si belle fortune; elle sentait qu'il vivait de sa vie, et par une espèce de piété filiale elle résolut de sauver le jeune homme à qui son père l'avait confiée. Elle a raconté, plus tard, qu'elle n'avait jamais perdu l'espérance. Elle fit bien. D'abord elle acquit la certitude qu'elle et lui ils pourraient vivre, à la rigueur, de leur travail. Il apprit assez vite à dessiner, à graver de la main gauche. Il arriva à produire des eaux -fortes qui furent acceptées tout de suite. Il les signait du nom d'Edith, qui souriait à cette gloire inattendue. Edith, de son côté, avec la maestria du fusain, composait de grands dessins, tout remplis de génie et d'imperfection, qu'elle signait fièrement : E. de Kinseton. Jamais plus innocente supercherie. Il eut ainsi sa seconde manière , mais les connaisseurs regrettaient le peintre original. Ils achetaient les dessins en réclamant des tableaux. Peu à peu, leurs affaires se rétablirent et, grâce à des commandes nombreuses, l'humble ménage entrevit des jours meilleurs. Gomme un bonheur ne vient pas seul, un secours leur vint, sur lequel ils ne comptaient plus; ils étaient de la race orgueilleuse et laborieuse qui ne sait pas tendre la main. Cependant
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ils ne furent pas très-étonnés quand ils reçurent la seconde lettre de Kinseton le vigneron.
« Ami, disait-il à son homonyme^ est-il vrai que vous ne faites plus rien? Les uns disent que vous êtes devenu fou; les autres disent, ce qui est pire, que vous n'avez plus de talent, que vous l'avez perdu en perdant rapin Toiras, le véritable auteur de vos plus belles œuvres. En vain, depuis tantôt dix-huit mois, j'ai demandé le nouveau tableau de M. de Kinseton... Tout ce qu'on a pu faire, c'est de m'envoyer une suite de beaux dessins à l'eau-forte de votre élève Edith, et vraiment elle représente, à s'y méprendre, un des caractères de votre ancien talent : la poésie et l'idéal. Dans ce fouillis, où l'on retrouve à la fois la main virile et le talent d'une jeune Muse, on sent la vie et le mouvement, la plainte errante et la chanson lointaine, le murmure des eaux fraîches, le bourdonnement des grandes herbes, le bruissement des bois. Tout et rien ! Mais le vulgaire est rebelle à ces beautés inachevées. Edith et vous, vous aurez peine à vivre , aussitôt que la première ferveur de ces métamorphoses sera passée. Enfin j'ai peur, même en voyant certains dessins signés de vous, que vous ne soyez bientôt lassés. J'ai donc ramassé, à votre intention, tout mon argent comp-
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tant.C'est peu de chose. Acceptez-le avec autant de cœur que je vous l'offre, et. désormais, ne comptez plus sur moi. Jai perdu, misérablement, ma liberté. Depuis le jour où je vous ai quittés, le cœur tout rempli de vos tendresses, une passion mauvaise a pris ma vie entière, et désormais j'ai perdu le droit d'ouvrir ma maison au courage, à l'innocence, à la vertu. A dater de ce moment, cher Kinseton. je ne suis plus votre cousin. Je n'aurai pas Ihonneur et le bonheur d'appeler la belle et fière Edith : ma cousine ! Elle ne viendra pas sous mon toit déshonoré. Je suis perdu pour elle et pour vous. Ne me remerciez pas ; vous attireriez sur ma tête un grand orage. Ne m'écrivez plus, je ne lis plus que des lettres déchirées et souillées. Priez pour moi! Pleurez pour moi! « Le malheureux N. de Kinseton. »
Quand ils eurent épelé cette horrible lettre, Edith et son ami se regardèrent en silence; ils tâchèrent de comprendre, et l'effort même redoublait le nuage. A cette lettre était jointe une somme au moins égale à toutes les dettes qu'ils avaient encore :
» Obéissons, disait Edith, à la volonté de ce mourant Payons nos dettes ; sovons libres, et puis nous penserons à venir en aide à cet ami qui n'a
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pas oublié Thonneur du pauvre et le repos du mort. Aussi vrai qu'il y a un Dieu dans le ciel, si vous voulez me laisser faire, mon jeune maître, je sauverai M. de Kinseton. »
Parlant ainsi, son regard était plein d'espoir; l'auréole était à son front. Celui-là eût été un coupable, un insensé, qui n'eût pas cru à l'inspiration de ce bon génie.
« Et moi donc, s'écriait l'artiste enivré d'espérance, et moi donc, ma chère Edith, m'oublierezvous dans vos miracles?
— Non, non, s'écriait-elle, on te sauvera, toi aussi! »
Le lendemain, comme il achevait de sa main gauche un pan du ciel :
« Vous n'avez pas remarqué, lui dit-elle, et cependant la chose en valait la peine, le cachet de la lettre de notre ami le vigneron ?
— C'est vrai, reprit l'artiste, mais à quoi bon?
— A quoi bon? dites-vous. Mais ce cachet est toute une révélation. Les armes sont les mêmes que les vôtres, et proviennent, j'en suis sûre, de l'étui armorié trouvé sur l'enfant après son naufrage. Il n'est pas besoin de les comparer plus longtemps pour s'assurer de la ressemblance, et l'identité étant claire et nette, pour peu que vous soyez un galant homme, ami de la justice et re-
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connaissant d'un bienfait, nous partirons, sur-lechamp pour Aiguec-Morres, votrj patrie, afin de nous renseigner sur cet enfant perdu qui doit appartenir à votre famille.
— Eh bien! reprit M. de Kinseton. supposons qu'en effet je retrouve un Kinseton qui se serait oublié dans ces sables, et qui me donne une explication suffisante à établir ma pare:, té avec ce bienfaiteur qui nous est tombé du ciel, qu'adviendra-t-il?
— Ce qu'il adviendra 1 s'écriait Edith d'une voix indignée, à peine aurons-nous les preuves d'une origine commune et de ces droits que les parents ont les uns sur les autres par la loi naturelle et par la loi des hommes, vous pourrez dire à cet abandonné qui court après une famille comme le cerf après l'eau des fontaines : «Me voilà, je t'appartiens, tu es à moi. nous portons le même nom, nous venons de la même origine, et c'est mon devoir comme c'est le tien de veiller à l'honneur commun. » Ce qu'il adviendra? c'est que nous aurons le droit de frapper a la porte qui nous est fermée et d'en chasser le tyran qui nous opprime. Ainsi, malade ou bien portant , riche ou pauvre , heureux ou malheureux, sitôt que cet ami est reconnu pour un Kinseton de votre race, il devient pour vous un objet de sollicitude. C'est pourquoi.
Le Revenant. 5q
s'il vous plaît, nous partirons tout de suite I »
Et la voilà qui se met à commander toute chose pour le départ. Elle-même elle voulut emballer la palette et la boîte à couleurs.
<.( C'est donc vrai, disait l'artiste, vous me rameneriez guéri, chère Edith ?
— Oui, guéri, reprit-elle, avec une famille et plus de talent qu'autrefois. »
Le peintre allait s'abandonner à toute sa joie..., il s'arrêta quand il vit la jeune fille mêler à ses plus belles robes le costume du jeune rapin Toiras, son habit du dimanche, à telle enseigne que la boutonnière portait encore un brin de serpolet qui parfumait le jardin anéanti.
Trois jours après, le jeune peintre, Edith, la vieille servante et jusqu'au chien fidèle, montaient gravement dans la diligence du Midi. On n'allait pas très-vite encore , en ce temps-là. Les chemins de fer achevaient péniblement leurs tronçons, et les diligences jouaient de leur reste. Edith, à peine installée à côté de son compagnon de voyage, poussa un grand soupir d'allégresse.
« Ah ! disait-elle, enfin je vais me reposer! Convenez, mon cher ami, que depuis bientôt toute une année, Edith a fait tout le travail? Neme vantez pas; souffrez que je me loue : Edith a gardé le courage et l'espcrancc. O ces hommes! ils se pcr-
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draiènt dans les sentiers de Meudon. ils se noieraient dans la pièce d'eau des Suisses ! Pour quelques tableaux perdus dans un atelier fondé sur le sable et la terre crayeuse , j'en connais un qui serait mort de de'sespoir. Pour un tressaillement de sa main .droite, il ne dort plus, et tout bas il se lamente. Ainsi, croyez-moi. toutes ces douleurs sont peu de chose, il n'y a que notre infortuné compagnon qui mérite qu'on le regrette. Mais, quel bonheur 1 nous voilà partis: Bon voyage! et laissez-moi dormir tout a mon aisç, ou regarder le paysage tout en rêvant. C'est si beau, regarder! C'est si charmant, fermer les yeux et ramener à soi le paysage évanoui! Ne rien faire; être emportée dans les espaces ; aller à son but, sans peine et sans effort. Déjà je respire, et je vais bien! »
Pendant tout le premier jour, ils furent à peu près seuls dans la diligence. Il y avait des voyageurs d'une ville à l'autre, et cette succession même de différents visages était encore un plaisir. Tantôt une vieille dame et sa fillette causaient à cœur ouvert; tantôt quelque gros marchand calculait sur son carnet son bénétice à venir. Le commis voyageur, race éteinte aujourd'hui, s'emparait de la table d'hôte et déployait toutes ses grâces aux yeux de la belle Edith. Chaque village, au relais, accouraitpour voir... desgens qui passent. M""® Ko-
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bert et son chien faisaient les délices du cabriolet. Il y eut même un instant où le vis-à-vis d'Edith et de M. de 'Kinseton se composa d'une fillette et d'un jeune cousin que poursuivait, lentement, le télégraphe aux longs bras. Ce vieux télégraphe était un bonhomme ami des amoureux qui se sauvaient; si par hasard il était près de les atteindre , il détournait son bon visage et terminait sa délation par cette parole bienveillante : interrompu par le brouillard. Le brouillard était son complice. Ah ! que de têtes innocentes le vieux télégraphe et le brouillard ont sauvées,! Aujourd'hui, pauvres amoureux, plus d'espérance! Une machine impitoyable et que rien n'arrête; une incessante délation aux petits cris stridents qui prévient chaque gendarme, et marche aussi rapide que le vent pour surprendre^ à l'arrivée, le jeune Desgrieux et la belle Manon Lescaut.
Q uand on eut dépassé Lyon, à la montée, au moment où le Midi se fait pressentir, un voyageur jeune encore, m.ais plein de gravité^ et portant cravate blanche, monta dans le lourd carrosse, et se plaça, sans mot dire, à côté de M. de Kinseton. Ce nouveau venu était^ évidemment, très -impatient de rentrer dans sa maison, et déjà il regardait dans le lointain comme s'il eût dû l'apercevoir. A la côte d'Ampuy, au relais de la Croix
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<i'or, se tenait, son bréviaire à la main, M. le curé de quelque village voisin ^ qui venait de dîner au presbytère, si Ton en jugeait par ses yeux un peu plus vifs que d'habitude, et par les dernières paroles que lui disait M. le curé, son hôte.
(( Adieu, mon cher doyen, au plaisir de vous revoir. Attendez-moi avant quinze jours d'ici.
— J'y compte, disait le voyageur. Adieu, mon cher curé ; merci, Brigitte. »
Il prit des mains de Brigitte sa petite valise, et, fouette cocher, encore une fois nous voilà partis.
Pas un de ces petits détails n'échappait aux regards curieux de la jeune Edith; mais, sitôt que ce drame errant des grands chemins disparaissait, la jeune fille, que deux jours de voyage avaient fatiguée, rentrait dans son coin et dans son repos. Alors, l'artiste la couvrait de son manteau et, les stores baissés, il l'écoutait dormir, veillant sur elle avec un souci tout paternel. La plupart du temps, les voyageurs commençaient par respecter ce sommeil pendant quatre ou cinq minutes, tout le temps que met une fille à s'endormir. Mais, cette fois, le curé, à peine assis :
« C'est donc vous, s'écria-t-il , mon cher notaire? Hé, que je suis content de vous revoir! D'où venez-vous? qu'avez-vous fait? J'ai quitté la ville
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ce matin même, et je puis vous en donner de bonnes nouvelles. Tout va bien. Madame votre femme était à la fenêtre et messieurs vos clercs semblaient très-occupés de leurs écritures, quand je suis passé devant votre maison. »
A ces paroles de son curé, le notaire prêtait une grande attention. Il était tout charmé de ces bonnes nouvelles de sa femme et de son étude, et comme il n'avait point parlé depuis le matin, il mit à profit l'occasion.
(c Monsieur le curé^ je viens de Paris, où j''ai porté une somme d'argent au compte d'un client qui m'avait chargé de lui rapporter un tableau que je n'ai pas trouvé. J'en suis fâché, car ce brave homme est bien triste, et nous ne savons plus comment le réjouir.
— Je sais de qui vous parlez, reprit le curé, votre client est l'une de mes ouailles, et je le trouve bien malade. On raconte, à son propos , de terribles aventures ; mais vous les savez mieux que moi^ et puisque aussi bien nous sommes presque seuls, que la route est unie et que les chevaux marchent d'un pas égal, racontez-moi donc, s'il vous plaît, les grands changements qui ont fait de cette maison paisible un enfer, de ce chrétien un sceptique, et de cet homme bienveillant, ami de la joie et des bonnes œuvres, un véritable loup-
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gàrou? Vous savez, mon cher ami, que si je vous interroge, il y a beaucoup moins de curiosité que de sympathie et de charité dans ma question. »
Ici, le regard du notaire se porta da côté de la voiture où la jeune Edith s'était endormie sous le regard de son gardien. L'artiste semblait tout occupé de la fille endormie. Ainsi rassuré, Tofficier ministériel commença son récit d'une voix prudente; il est vrai que la voix s'élevait à mesure que grandissait l'intérêt de cette histoire. Un serrement de main apprit à M. de Kinseton qu'il n'était pas seul à écouter.
(( Vous savez , monsieur le curé, qu'il y aura bientôt une dizaine d'années qu'un étranger, qui n'était pas de chez nous^ se fit adjuger, au prix d'un demi-million, les belles vignes et le manoir de la côte Saint-Gilles. Il paya son acquisition argent comptant; il fit rajeunir la maison délabrée; il remplaça dans son vignoble tout le bois mort. Il fut bon aux pauvres^ facile aux vignerons, et bientôt chacun l'adopta parce qu'il vendait sa récolte au prix bourgeois, sans finesse et sans cachotterie. Il disait son prix à tout le monde, et chacun le pouvait croire. Il eût ro.igit de cette habileté vulgaire qui consiste à dire à ses voisins un prix fictif. S'il gardait sa récolte, il ne s'en cachait pas. Au demeurant, on put voir tout de
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suite qu'il était un bon vigneron , qu'il se connaissait en vendanges^ et qu'il savait comment on la traite, en père de famille, en digne et bon commerçant.
— C'est vraij tout cela, reprit le curé, et je puis ajouter que ce brave homme accomplissait dignement ses devoirs de chrétien. Jamais il n'a manqué de célébrer avec nous les bonnes fêtes ; il rendaitle pain bénit un peu plus souvent qu'à son tour. S'il me voyait passer sur ma jument blanche, allant et venant^ du riche au pauvre , ici donnant, demandant plus loin, il se mettait sur le pas de sa porte, et m'adressant un beau salut : « Monsieur le curé, me disait-il, le manoir de Saint-Gilles n'aura-t-il pas l'honneur de votre visite aujourd'hui? » J'entrais sans me faire prier. Qui dédaigne une hospitalité bienveillante décourage celui qui la fait. Que de fois, sous la treille épaisse et par les chaleurs du mois de juin, ai-je goûté le petit vin blanc de cette côte Saint-Gilles qui n'a pas toute la célébrité qu'elle mérite! Et puis les beaux fruits, les belles pêches, le raisin muscat qu'il me fallait emporter au petit trot de ma Blanche bien reposée, et qui savait le goût de Tavoine des champs de Saint-Gilles ! Maintenant tout est sombre et fermé. Pas un trou à la haie où puisse un enfant se glisser pour mordre à belles dents. La porte charre-
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tière est doublée de fer. Les vignerons ont cessé de chanter. Le pauvre est négligent de ce domaine où il était le bienvenu. A peine, enfin, si parfois, le jour de Pâques, nous avons entrevu ce fidèle que j'avais nommé, in petto., marguillier de Saint-Dizier, notre paroisse.
« Jusqu'à présent le mal est sans remède, et le danger semble augmenter chaque jour. Ce que c'est que de nousl Cet esprit joyeux, ce bonhomme, entouré de toutes les grâces de la vie, il semblait que rien de malheureux ne pouvait l'atteindre. Il était riche, aimé, honoré; chacun savait que sa fortune était bien gagnée , et gagnée avec peine au fond des entrailles de la terre; et que plus longtemps il avait habité les ténèbres, plus il aimait la vie au grand air, au grand soleil. Le charbon qu'il avait exploité lui doublait le prix de la vendange; à l'aspect d'un espalier tout chargé des fruits de l'automne, il parlait toujours de ses frères les mineurs. Il bénissait la houille, elle avait fait sa fortune; il la maudissait en songeant aux malheureuses créatures qui vivaient dans ces abîmes, à la pâle lueur des lampes fétides, sous la menace du feu grisou. Tout était bienveillance en ce noble cœur. Il eût volontiers salué ses cousines les alouettes et ses amis les rossignols. Son unique chagrin était de n'avoir pas d'autre famille... et
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pourtant, il avait fini par trouver un célèbre artiste qui portait son nom, son prénom même; et, par une espérance infinie^ il s'était attaché à ce peintre excellent. 11 achetait ses œuvres chaque année; il en faisait l'ornement de son manoir. Il nous parlait de sa fille adoptive, belle comme un ange et fière comme une reine. Il achetait même les tableaux du rapin, un espiègle, et m'en faisait présent. Vous avez pu les voir dans mon salon, le portrait de ma femme au milieu. Un malheureux voyage qu'il a fait à Paris a tout perdu. Il y était resté près de six mois^ et s'en revenait très-content des jours qu'il avait passés dans ce milieu sympathique; il se rappelait tant de bons rires et de bons contes, les regards joyeux de la jeune personne, et les gamineries du rapin. Il avait recueilli plusieurs indications qui devaient le conduire à retrouver sa famille... Hélas 1 son malheur voulut qu'il posât le pied sur la barque qui va de Lyon à Mâcon :... au bout d'un heure, il était perdu. Une femme était là, moitié dame et moitié servante. Un tablier de toile écrue recouvrait une robe à falbalas; elle avait des mitaines et des souliers de duchesse, un jupon de marinière et un chapeau de paille d'Italie. Elle était insolente et câline. Elle attirait les uns par sa courtoisie; elle éloignait les autres par sa rudesse.
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Certes, M. le préfet n'est pas homme à se rebuter d'un refus; chacun sait qu'il a dompté les plus rebelles, et sa prière est un ordre... elle le traita comme un va-nu-pieds. Mais à peine elle eut vu le maître et seigneur da manoir de Saint-Gilles, elle devina qu'elle venait de trouver un esclave, et, comme il cherchait une place pour s'asseoir, elle lui tit place à ses côtés. Elle était vraiment jeune et belle, avec les regards de la race féline : un geste insolent, une humble attitude. Elle raconta ce qu'elle voulut à cet homme enivré de sa présence. Il ne lutta pas un seul instant; il obéit au charme; il la suivit les yeux ouverts, et jugez de la stupeur universelle, quand la ville (elle assiste assez volontiers à l'arrivée et au départ de son bateau) vit cet homme, honoré de tous, donner le bras, chapeau bas^ à cette étrangère dont il portait le sac de nuit. Toutes nos dames, accourues sur la jetée, et les autres, plus sérieuses, qui s'appuyaient sur les parapets du quai , restèrent les témoins muets de ce scandale, et les demoiselles à marier, les jeunes veuves, fermèrent les yeux en pleurant sur leurs châteaux renversés. Ils disparurentj elle et lui, au milieu de l'étonnement, disons mieux, du mépris universel.
a Notre histoire s'arrête là. Nous n'avons plus que des conjectures. Nous savons seulement que
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la fidèle servante du manoir, la brave Alison, fut impitoyablement chassée au bout de huit jours. Tous les serviteurs anciens se virent remplacés par des laquais sans place, accourus des faubourgs de Vèze. La mégère a tout envahi de sa domination sans contrôle. Elle commande, il faut obéir. On dit que plus d'une fois elle a frappé son esclave; et si par hasard le malheureux se révolte, il revient l'instant d'après implorer son pardon à deux genoux. Vous pouvez m'en croire, monsieur le curé, il est bien malheureux ! Il a renoncé à toutes les joies; il a chassé tous ses amis. Les dames qu'il aimait et qu'il visitait, ces Bourguignonnes de bonne humeur et dont la maison lui était ouverte, il les évite. Ces tableaux qu'il achetait par gloire, et dont l'aspect réjouissait ses regards charmés, la mégère les enferme. Aux heures sombres où le captif va peut-être échapper à sa gardienne, elle pleure à son tour, elle se lamente, elle invoque, à grands cris, son dévouement, et^ comme elle est très-belle, elle reste écoutée et victorieuse. Ainsi, ce supplice est de tous les jours, cette peine est de toutes les heures. L'isolement et l'abandon ont posé dans ces demeures, si contentes naguère, leurs tabernacles Que faire et que devenir? Comment sauver ce pauvre homme et l'arracher à lui-même? Il est au bout de ses forces; au
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bout de son crédit. Ses celliers sont vides^ ses foudres sont épuisés. Il a déjà vendu deux beaux enclos, l'honneur de son domaine. Encore s'il avait pour le défendre un parent, un ami, quelqu'un qui le protège... il n'a personne! Un instant^ j'ai pensé qu'il avait conservé dans Paris même une famille... Vain espoir. Il aime, il est vrai^ un pauvre diable d'artiste dont il achetait les œuvres autrefois, mais il paraît que ce brave jeune homme a perdu son talent, et qu'il n'est plus bon à grand chose. Ainsi, de ce côté-là encore, pas d'espoir. » Comme il achevait son discours ^ le notaire entrevit, sur la route, une jeune femme et deux beaux enfants qui l'attendaient, un bouquet à la main, le sourire à la lèvre, avec des cris joyeux. Il descendit le premier, et quand le curé prit congé de lui :
« Maître Honoré, lui dit-il, vous avez raison^ prions Dieu pour cet infortuné, car Dieu seul peut le sauver. »
Naturellement, ces paroles, dont le sens ne pouvait leur échapper, donnèrent à réfléchir à nos deux voyageurs. Elles éclairaient d'une lueur soudaine un mystère inexpliqué. Voilà donc pourquoi, au moment où ils s'attendaient à le voir accourir en aide à leur misère, leur ami le vigneron avait à peine donné signe de vie. Ils com-
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prenaient tout maintenant, et Dieu sait s'ils ressentaient pour ce maliieureux la pitié la plus profonde.
« Hélas! disait le jeune peintre la rougeur au visage, il a rencontré lui aussi la vierge noire, et, plus à plaindre^ il n'a pas trouvé l'ange q^ii devait chasser le démon. »
Tout le reste de la route ne fut plus que silence et méditation. Le lendemain, de la façon la plus modeste, il entrait dans cette ville de Nîmes, où la civilisation romaine a laissé tant de chefs-d'œuvre à demi croulants. A peine à Nîmes, on eût dit qu'Edith la Romaine avait retrouvé sa patrie. Elle traversa, contente et superbe, ce pont du Gard, fait pour porter, tour à tour^ des armées ou des oiseaux, tant l'œuvre est forte et légère. Elle parcourt le grand cirque, où tant de générations avaient passé, dans la gloire et dans le plaisir, des heures pleines de licence, mangeant le pain de ses maîtres, et prêtant l'oreille aux rugissements de ces lions et de ces tigres. Elle admira le bain des dames romaines, le cristal enchâssé dans le marbre, et, prêtant l'oreille, il lui sembla que Délie et Lcsbie, et Lalagé, plongées dans ces eaux fraîches, applaudissaient les élégies de Properce ou les chansons d'Horace. Edith était vraiment la hlle de l'antiquité, et longtemps elle fût restée en ces
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extases sans le souvenir de leur ami le vigneron. De Nimes à Montpellier, un chemin de traverse, au delà d'une pleine fertile^ les conduisit sur une ligne crénelée de remparts surmontés par une tour gigantesque. Il fallut traverser le Vidourle, une petite rivière qui sert de limite entre le département de l'Hérault et celui du Gard. Plus on avance^ et plus la terre est aride et sablonneuse. Encore un pas. vous rencontrez de vastes marais couverts de roseaux; à peine si quelques oiseaux de mer ^traversent parfois ces solitudes. Vous découvrez enfin, dans ces marécages, une longue chaussée que semble défendre une tour carrée ouverte en arceaux. Voici la tour, voici la chaussée et voilà les anciens remparts d'Aigues-Mortes. Tout est mort, en effet, dans ce lieu de désolation. Les eaux font silence^ les marais sont inertes^ le territoire est brûlé , les créneaux sont tombés. Vous diriez un désert de l'Afrique ou du nouveau monde. A peine , çà et là , des bouquets de sapins sauvages, entrecoupés de lisières de sable et de bandes humides. Ronces et broussailles, joncs et roseaux, salicornes et tamaris, voilà toute la végétation de ces régions douloureuses. Le sol est infesté de reptiles, des nuées d'insectes altérés de sang tourbillonnent dans Ls airs. Des taureaux sauvages parcourent furieux ces maquis, et sem-
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blent menacer le voyageur assez hardi pour les attendre. Des chevaux sans maîtres cherchent leur vie à travers l'herbe salée des marécages. Les feux du tropique font resplendir au loin les sables de ces déserts, semblables aux nappes d'eau du mirage égyptien. De longues salines signalent seules le passage et le travail de l'homme en ces lieux redoutés. Ces lieux ont pourtant une histoire. Il en est parlé dans la vie de Marsius et dans la vie de César. Les Sarrasins, battus par Charles- Martel, ont traversé, dans leur fuite, ces marécages. Une abbaye avait remplacé toutes ces forces passagères. Un jour vint qui vit le roi Louis IX creuser le portd'Aigues-Mortesets'embarquer pour la croisade, après avoir rasé le donjon féodal de Roger du Glorège. Il allait, précédé de l'oriflamme, et dominant de sa haute taille les chevaliers qui formaient son cortège : Hugues de Saint-Pol , Geoffroy de Sargines , Gaston de Goûtant- Dervic , Roland de Cossé , Gaucher de Ghâtillon , poète et soldat; Roger, comte de Foix; Gaston de Béarn ; Guyet-Philippede Montfort, Pons de Villeneuve, Olivier de Termes, Trencavel , vicomte de Béziers; les sires de Turnon, de Crussol, de Mailly; le vicomte de Polignac; le chevalier de Montlaur, le chevalier de Kinseton. A ce nom de Kinseton, glorieusement mêlé aux plus grands noms des
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croisades , Edith et son compagnon de voyage eurent un moment de joie et d'espérance. Evidemment, le jeune peintre était de race guerrière; il appartenait à ce pays féodal qui avait contenu tant de milliers de soldats dont les armes et les boucliers resplendissaient au soleil , tant de vaisseaux venus de Gènes et de Venise. Ici l'oriflamme avait déployé toutes ses splendeurs , m.élée aux étendards des barons et des chevaliers, pendant qu'au Veni creator Spiritus ^ s'élevait jusqu'au ciel le bruit des fanfares. Spectacle d'un jour, souvenir immortel!
Les deux premiers jours de leur arrivée, Edith et le jeune peintre les passèrent à chercher leur voie, à s'informer, et surtout à s'établir convenablement dans ces ruines. Ils finirent par rencontrer, à l'abri du Grau-Louis, qui est un rocher formidable, une humble maison, composée, au rez-de-chaussée, d'une chambre et d'une ancienne boutique de barbier; le premier étage était partagé en deux chambres bien distinctes, qui semblaient faites pour loger la maîtresse et la servante. Là, ils s'établirent, très-contents de se voir à l'ombre, à l'abri, et pressentant que leur voyage ne serait pas inutile. Kinseton savait déjà que son nom appartenait à la noblesse de la cité; il sut bientôt qu'une de ses parentes, la révérende abbesse Marie de Kin-
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seton, vivait très-retirée, et plongée dans la plus extrême dévotion, dans le couvent des dames de la Visitation d'Aigues-Mortes, et l'on ajoutait qu'il serait bien difficile de pénétrer dans le couvent. Le jeune homme était prudent ; il ne voulait rien brusquer, il savait attendre et favoriser l'occasion. Enfin, il lui répugnait de se montrer à sa parente, non pas comme il était naguère, un grand artiste, entoure de tous les honneurs de la peinture et maître absolu de son talent, mais comme un maître inhabile et vaincu, dont le nom déjà était presque oublié. Enfin, le dirai-jc? il avait foi dans la parole de sa vaillante pupille, et sitôt qu'ils furent installés :
« Voici le moment^ lui dit-il, ma chère Edith, de me rendre enfin la force et la sécurité que j'ai perdues, ou que je sache au moins si vraiment il n'y a plus d'espoir? »
A cet appel suprême, Edith répondit par un sourire. Elle fit apporter dans l'appartement d'en bas une terre convenable au sculpteur. « Et maintenant, cher maître, ayez confiance! Affermissez dans cet argile n^otre main tremblante encore, et vous aurez bientôt retrouvé assez d'énergie et de puissance pour commander à ces nerfs qui vous inquiètent, ou, tout au moins, ne pouvant plus être un grand peintre^ aurez-vous Thonneur de
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devenir un grand sculpteur. » Kinseton fut tout d'abord persuadé que le remède à son mal était trouvé Ce n'était pas la première fois qu'il était entré dans les domaines du sculpteur; il avait produit, en se jouant dans la glaise^ plus d'une image que Pradier eût signée volontiers. C'est le jeu des peintres de jouer à la sculpture, et le jeu plus dangereux des sculpteurs de tenter les hasards de la grande peinture; il est très-vrai d'ajouter que bien peu ont excellé dans les deux arts.
Mais le jeune peintre n'était pas en position d'être si difficile. Il adopta, plein de furie, un projet qui devait le sauver. A l'aspect de cette terre obéissante , il sentit l'inspiration lui venir, et pas un instant il ne fut en doute du succès de son entreprise.
A ce degré de puissance et d'inspirations, peintre et sculpteur, c'est la même chose. Il y faut le même génie, et le même modèle peut servir. Après le premier travail, déjà le peintre ne tremblait guère. Il tenait son crayon d'une main plus ferme^ et, pour que son œuvre fût complète, il posa sur son chevalet la toile qu'il avait essayée, mais en vain , de couvrir d'une vie inespérée. « O mon Dieu ! disait-il, soyez béni, me voilà peintre et sculpteur. •» Mais toujours, par reconnaissance, il revenait à sa terre, a Edith, disait-il , posez-vous là, devant moi^ que
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je commence par réaliser mon plus beau rêve ! » Et la jeune fille, sous sa couronne élégante d'acanthe et de pampres verts, représentait la belle déesse de la Jeunesse au banquet des immortels. Vraiment l'artiste était ravi le premier de cette apparition qui sortait, souriante et rêveuse, de ce bloc inanimé.
Cependant^ la porte des Visitandines était rebelle à la volontaire Edith. La dame qu'elle cherchait n'était rien moins que Tabbesse elle-même, et son ordre était absolu. Toutefois, comme on célébrait une fête de la Vierge, au milieu des fleurs et des cantiques, Edith, s'étant confiée au vieil organiste, chanta d'une voix si touchante, et dans le véritable accent des élèves de Porpora^ le cantique de Stradella, quand le musicien fugitif d'un père irrité fait tomber le poignard des assassins qui le cherchent, et qui l'ont suivi jusque dans l'église. Alors, cette fois encore, émue par cette voix pleine de larmes^ l'abbesse des Visitandines appela près d'elle la chanteuse inconnue, et^ quand elle la vit à ses pieds, la contemplant d'un regard si tendre : « Chère enfant, dit-elle enfin, qu'as- tu donc ? quelle peine? et que veux-tu? »
Alors Edith s'expliqua en toute franchise, disant que son père était un vagabond qui l'avait confiée à un artiste de ses amis. Bien qu'elle fût sûre d'être
une fille légitime, elle n'avait jamais connu sa mère. Elle n'avait pas eu d'autre abri de ses premières années que la villa Médicis, un palais de Rome où la France envoie, à ses frais^ chaque année, les maîtres peintres, musiciens et sculpteurs. Son père avait été l'un de ceux-là; son talent, disait-on, était plein d'avenir; mais, emporté par ses passions, il avait brisé palette et pinceaux, et s'était mis à courir le monde, oublieux de sa femme et de son enfant. Les Français de Rome, et surtout les hôtes de la villa Médicis^ parlent encore aujourd'hui de cette histoire; et voilà commentj adoptée par l'un des amis de son père, elle avait trouvé dans la maison de ce jeune homme une adoption toute paternelle^ au milieu des respects les plus dévoués.
Ici, la jeune fille s'arrêta, tremblant d'en trop dire ; et la vieille, attentive à ce touchant récit :
« Pourquoi, ma fille, t'arréter en si beau chemin? lui dit-elle.
— Hélas! madame, répondit Edith, c'est que voici l'heure où notre destinée, incertaine encore, se dessine et se décide au fond de votre esprit. Voilà pourquoi j'hésite. Enhn, ma dernière espérance est morte, si vous restez indifférente au nom que je vais vous dire, au nom de mon père adoptif, le jeune peintre Nicaise de Kinseton. »
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La dame, à ce noirij resta silencieuse. Une rougeur légère envahit ce visage pâli par la prière.
« Et pourquoi, dit-elle d'une voix très-nette, refuserais-je de reconnaître un enfant de ma maison? Celui que tu appelles ton père adoptif était le propre fils d'un homme dont j'étais la grand' tante, et je suis tout heureuse et fière de le savoir honnête homme, intelligent, et respectant la fille de son adoption. Ce n'est donc pas là ce qui t'inquiète. Allons! courage et pas de demi-confidences.
— C'est que, voyez-vous, madame^ il ne s'agit pas seulement de Kinseton le peintre : sa vie est faite ; il a subi, pour un artiste tel que lui, la plus douloureuse épreuve, il vient de s'en tirer à sa gloire. Il s'agit d'un autre Nicaise de Kinseton, notre ami, s'il n'est pas notre parent, très-brave homme et très-malheureux, malheureux sans rémission peut-être, à moins qu'il ne retrouve une famille qu'il a perdue^ et pour laquelle il n'a pas d'autre indication que le nom et le prénom qui lui ont servi à nous répondre. Ainsi, mon père adoptif et moi, nous vous prions en grâce, aideznous à retrouver les preuves d'une filiation qui nous échappe. Il est du nord, ce Kinseton sans famille, et les vrais Kinseton appartiennent au midi.
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Il est le fils du naufrage et de la tempête^ et nous sommes nés ici, dans les salles du roi saint Louis. Il est seul et, malheureusement^ sans dépendance. Il faut le sauver en lui donnant une famille. »
Edith cessa de parler; la vieille dame, après un silence :
« Maintenant, que l'âge austère et le sévère aspect des choses humaines m'ont guérie de tout orgueil, il ne m'en coûtera pas davantage, dit-elle, pour reconnaître en ce Nicaise de Kinseton le fils perdu de M. de Kinseton et d'une servante bretonne, dont la mésalliance a jeté parmi nous autant de honte que de chagrin. Nous étions, dans ce temps-là, mon enfant, une famille implacable, et Dieu, qui fait bien tout ce qu'il a fait, nous a justement imposé les plus formidables épreuves. Tous ces nobles, si fiers de leur fortune et de leur noblesse, ont été soumis à la nécessité. Leurs terres vendues, leurs châteaux rasés, leurs têtes coupées, leurs noms détruits, ou tout au moins le baron devenu peintre, ou le marquis musicien ': voilà notre histoire, et notre injustice est de n'avoir pas compris ces leçons sévères. Il est vrai que, cet aîné des Kinseton ayant disparu dans un naufrage sur les côtes de la Bretagne, nous avons cru que son enfant était mort avec lui; mais il faudra s'en rapporter aux preuves que vous avez recueillies, à ma
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déclaration j aux papiers que j'ai gardés. La Terreur a brisé tout le reste. Et maintenant que nous avons parlé sérieusement, va-t'en me chercher mon petit-fils que Dieu me ramène, et que je le serre entre mes bras avant de mourir. »
La jeune Edith, en toute hâte, ouvrit la porte qui donnait dans le sanctuaire, et, prenant par la main son compagnon, qui l'attendait en regardant une statue du gothique flamboyant, elle le conduisit dans le parloir, où la sainte femme^ impatiente, les attendait pour les bénir. Ils restèrent jusqu'au soir, et ils emportèrent, tout à la fois, les archives de la maison de Kinseton et la bénédiction de la vieille dame.
Ils revenaient tout charmés et tout pensifs de cette aventure accomplie. On entendait au loin les dernières gronderies du Rhône, et le flot flottant de la Méditerranée éclatante de tous les feux d'un ciel radieux. La soirée était pleine, à la fois, de prière et de parfum. C'était l'heure où Lamartine, un poëte inconnu, chantait à l'étoile un cantique mystérieux. Tout à coup, comme ils approchaient vers leur demeure, Edith et son tuteur entendirent un bruit charmant de voix jeunes et sympathiques, mêlées à l'accompagnement strident des luths et des guitares. On chantait comme on chante à Venise, à l'heure où l'Adriatique est
libre, ou, comme à Vérone, à l'heure de Juliette attendant l'amoureux qui va venir. Edith et M. de Kinseton s'arrêtèrent sans rien comprendre. Enfin ils découvrirent que la nocturne sérénade et l'enchantement de ces belles voix s'adressaient, par la fenêtre ouverte, à la tête à peine éclose sous la main ferme et légère de l'artiste N. de Kinseton. Elle était si vivante et si charmante! Une fille aux yeux baissés, un front voisin de l'étoile, un sein qui vient de naître^ et la lune à travers la couronne de pampres brisant ses rayons si calmes et si doux. Quels regards bienveillants avaient découvert ce chef-d'œuvre, et quelles mains dévouées l'avaient posé sur ce piédestal tout couvert des fleurs de la saison nouvelle? Il y eut bien vite une explication à ce grand mystère. Une dizaine d'artistes et de compagnons, dignes enfants de l'Italie, avaient entrepris leur tour de France, et venaient de débarquer sur la plage d'Aigues-Mortes, au lieu même où débarquèrent au mois d'août i25o Alphonse^ comte de Poitiers, frère du roi^ Jeanne de Toulouse, sa femme, et sa belle-sœur Mathilde de Brabant, comtesse d'Artois. Cette fois, la compagnie était moins brillante, mais elle faisait, pour le moins, autant de tapage. Ces croisés delà poésie et des beaux-arts, porteurs des noms les plus vulgaires, mais dont plusieurs seront célèbres, allaient
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pauvres mais inspirés, chantant, regardant, admirant. Pour ces enthousiastes de vingt ans, le chemin était facile; à leur aspect s'ouvraient toutes les portes; il n'était pas de musée assez intime qui échappât à leur recherche, à leur admiration. Comme ils traversaient la place où logeaient nos deux jeunes gens, ils découvrirent, par la porte entr'ouverte, ce merveilleux buste à peine achevé, et, l'ayant admiré tout le jour, ils avaient résolu de le chanter tout le soir. Voilà d'où venait le concert. Edith et son sculpteur en furent tout charmés.
« Amis et compagnons^ disaient-ils, la maison est trop petite pour vous contenir, mais nos voisins vous dresseront des tables dans la rue, et vous boirez jusqu'à demain à la santé de Nicaise de Kinseton. »
Ce nom seul réveilla toutes les sympathies et lit racler de nouveau les guitares. Le chef de cet orchestre ambulant était un bon vivant, d'un beau visage éclairé de grands yeux noirs, plus âgé de moitié que tous les autres. Sous ses cheveux grisonnants, l'inspiration vivait encore. A ce nom de Kinseton, on put voir que ce gai bohémien était saisi d'un attendrissement inexplicable.
« Ah ! c'est bien toi, s'écria-t-il en l'étreignant de SCS deux bras nerveux, toi, Kinseton^ le grand
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peintre, le grand sculpteur; double miracle! Et moi qui ne t'avais pas reconnu ! O grâce et beauté! reprenait le vagabond s'adressant à la tête angélique, et moi dont le cœur a battu si fort te retrouvant dans ce coin du monde, sous la couronne des bergers de Virgile, ô ma fille! ô mon enfant abandonnée et retrouvée ! il faudra bien que tu pardonnes à ton père en faveur de son repentir ! »
Cet homme, en effet, demi-poëte, à demi musicien^ peintre et sculpteur tout ensemble, était le père de la jeune Edith. Il riait, il pleurait :
« Mon enfant! mon enfant! disait- il. J'étais parti justement pour te rejoindre et te revoir! »
Quelle scène heureuse et quelle aimable confusion!
Le lendemain était un dimanche, et nos chanteurs d'Italie, envahissant l'autel, apportèrent à la dame abbesse, en façon d'offrande et d'ex-voto, le buste de la jeune Edith, orné de cette inscription : Sancta Maria, or a pro nobis.
En recevant ce chef-d'œuvre au nom de Nicaise de Kinseton, à l'aspect de cette admirable téte^ empreinte à la fois d'innocence et de jeunesse, la vieille et sainte abbesse éprouva plus de contentement qu'elle n'en avait ressenti dans toute sa vie. Elle comprit toute la grandeur, j'ai presque dit la majesté du grand art, et que l'artiste est pour le
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moins l'égal des fils de saint Louis. Ainsi fut dissipé le dernier nuage en cet esprit superbe. Elle se glorifia de son nom glorifié.
« Mes enfants, disait-elle à ces peintres barbus que le soleil avait brûlés, permettez que je vous remercie. «
Et comme elle était restée en son humilité, sous ses voiles^ une dame noble, elle donna à ces bandits cent louis pour boire à la santé de la mère supérieure des Visitandines : Marie, baronne de Kinseton.
La bande Joyeuse eut bientôt fait de se dissiper, chacun retournant à ses besognes, à Rome, à Bologne, à Florence. En toute hâte, aussitôt qu'ils eurent respiré l'air natal , les artistes parisiens poussèrent vers Paris,, où les attirait, par son charme invincible et tout-puissant, le Louvre immense et radieux. Le Louvre! après le soleil^ il n'y a rien de plus grand pour les âmes amoureuses de l'idéal ; une suite immense de révélations remplit ces voûtes sublimes ^ chaque pas fait surgir un chef-d'œuvre. Alors, quoi d'étonnant que le miracle, un instant oublié pour d'autres miracles, ait soudain repris toute sa puissance et reconquis toutes ces âmes vagabondes? Voilà comment, les adieux étant faits, nos voyageurs se retrouvèrent seuls, renforcés par ce charmant bohémien qui
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reconnaissait la jeune Edith pour sa fille. Il arrivait à la bonne heure, on avait besoin de son aide. Tous les trois ils prirent place en quelqu'une de ces grandes barques, traînées par des chevaux vigoureux, qui remontaient le Rhône en ce tempslà, jusqu'au moment où la Saône, à son tour, prenait les voyageurs sur des barques plus légères. C'était le dernier moment des longs voyages pleins de contidences et de loisirs. On avait le temps de se reconnaître et de se raconter ses histoires. Le bon Cervantes le savait bien, lorsqu'il donne pour monture à ses héros Rossinante et le Grison, son camarade. Ils allaient au pas, forcément, dans le pays des fictions, cherchant et retrouvant les aventures. Inventez un chemin de fer à travers les EspagneSj ou même entrez dans les sentiers de la Sierra-Morena au galop de deux chevaux anglais, soudain disparaît l'enchantement du voyage. Il n'y a plus d'hôtellerie, et sur le seuil joyeux, plus de seigneur hôtelier. Les revenants disparaissent de ces sentiers frayés. La Dorothée aux pieds blancs, qu'elle baigne au fil de l'eau, n'attend plus le jeune Stenio, quel'am.our a rendu fou. Lui-même, Ginès de Pasamont, tombe en vingt-quatre heures dans les mains de l'alguasil. Le monde ancien allait lentement; l'ancienne fable aimait l'amble, ou mieux encore le voyage à pied. Ces douces rivières,
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ces beaux chemins qui marchaient tout seuls, portaient d'un monde à l'autre une suite d'histoires qui ne seront pas remplacées. A peine aujourd'hui si les plus beaux fleuves, brillants de mille feuxà travers les coteaux couverts de pampres^ servent à transporter la houille et la pierre de taille. Ils ont oublié les chansons du voyageur, les gais sourires de la fillette errante, et les joyeux jurons du soldat qui •revient de la guerre ou qui s'en va la chercher au milieu du tonnerre et des éclairs.
Donc nos voyageurs, remontant l'eau profonde, se racontèrent à loisir toutes les choses qu'ils devaient savoir : comment la jeune Edith était la fille légitime du peintre Malvoisin et d'une jeune Transtéverine; comment, à peine unis, et leur enfant à peine au monde, ces d^ux mariés de mauvaise humeur et de mauvaise volonté s'étaient séparés pour ne plus se rejoindre ; comment elle avait délaissé même sa fille, et s'était enfuie on ne savait dans quels abîmes.
a Ma fiU: , en ce temps-là j'étais bien jeune , j'avais à peine dix-huit ans de plus que toi^ je n'étais bon qu'aux choses inutiles. Si je t'ai tout de suite aimée et tout de suite adoptée , eh bien ! c'était par hasard. Et maintenant, je suis tout disposé , si tu le veux, à t'aimer sérieusement. Je suis un bon homme, et. s'il plaît à Dieu , je fini-
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rai par me corriger de ma jeunesse éternelle. »
Il mit deux jours à faire cette confidence, et dans ces deux premiers jours on ne lui en demanda pas davantage. Ils étaient plongés les uns et les autres dans une ineffable contemplation: la jeune fille en songeant aux heureux qu'elle allait faire; M. de Kinseton plein de gloire à l'aspect de sa main droite obéissante et légère autant qu'autrefois; Malvoisin regardant tour à tour sa fille et le paysage.
« Ah! qu'elle est belle! disait-il. et que voilà de riches coteaux, tout chargés de la vendange empourprée aux feux du jour! »
En même temps , il suivait d'un œil ravi le dessin de son confrère , ou bien . prenant sa guitare , il chantait à l'écho des cantilènes de sa composition. Il avait fait les paroles, il avait fait la musique, et vraiment , dans ces petites'^choses que le vent emporte et ne ramène point, il était un homme de talent.
Une fois , qu'il semblait perdu dans son extase et dans ses souvenirs. Edith l'arrêta au beau milieu de son discours.
«C'est bel et bien, disait la jeune fille, mais tout ce roman ne nous explique pas, mon cher père, l'abandon de votre fille, et que vous ayez été si longtemps sans la revoir. i>
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— Je le voulais tous les jours , reprit Malvoisin, je songeais à ma fille et je songeais à mon ami Kinseton, Je rencontrais à chaque instant des Gallo-Romains qui me donnaient de vosnouvelles. Je faisais des tableaux dont j'attendais fortune et renommée, et je me voyais déposant sur le front de ma fille bien-aimée une couronne d'or. Songes et tableaux inachevés ! D'autres fois , je voulais vous rejoindre et partir tout de suite , et vivre à vos dépens en faisant les ciels dans lesquels j'excelle, avec les meubles et les manteaux , tout l'accessoire. Oui-dà I je ne suis pas maladroit. Mais ces têtes inconstantes et malades, on dirait l'aile agitée à tous les vents. Enfin , l'Italie a tant de charmes, et Rome est si naturellement l'asile auguste des talents médiocres et des musiciens de ma force î Rome est remplie de connaisseurs qui ne s'y connaissent pas. Là se rencontrent des Russes . des Anglais , des Allemands , qui ne se gênent pas pour acheter des Raphaël et des Titien de la deuxième phalange. Eux-mêmes, en dépit de toute leur prétention , messieurs les Italiens , ne sont pas de très-grands connaisseurs, et quiconque en a peur les honore au delà de leurs mérites.
a En vingt-quatre heures on arrange un livret à leur taille, en six semaines on en fait la musique; une fois l'opéra bâclé, on le joue en quatre
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ou cinq villes principales, pendant tout le carnaval , après quoi les tréteaux s'en emparent^ et l'on recommence aux premiers jours d'avril. Rien n'est plus simple. On est, là-bas, un grand homme à bon marché. On y rencontre un tas de petits princes qui vous donnent, à foison, les croix de chevaliers , les clefs de chambellan, parfois même un diamant de cent écus ou quelque tabatière à leurs armes. Voulez-vous être un baron? Vous l'êtes; mais les droits du sceau y feront obstacle. Enfin , que vous dirais-je? Il y a l'imprévu , là-baF, pendant que chez nous tout est arrangé, coordonné et fait d'avance.
« Au bout du compte , ma chère Edith , pourquoi grondez-vous? Me voilà. Je vous cherchais quand je vous ai rencontrée, et Dieu sait que je vous ai reconnue à votre sourire, o
Ainsi le père et la fille, à force de s'expliquer, finirent par découvrir que la conduite de Malvoisin était la plus naturelle du monde. Pas une seule fois le nom de la mère et de l'épouse ne fut prononcé dans ce double épanchement. Le nuage et le mystère était là; nulle autre part. C'était comme un abîme infranchissable. Edith soupirait, son père souriait.
Cependant nos voyageurs se hâtaient. Edith et Kinseton se sentaient attirés par leur ami le vigne-
ron ; il leur semblait parfois qu'ils entendaient sa plainte:
«Oh! mes amis, venez à mon aide! Accourez! je meurs! Ramenez avec vous 'e calme et la paix de mes beaux jours ! »
Et voilà comme, en toute hâte, à peine arrivés à Lyon, ils repartirent le lendemain pour Châlons , portés par un flot plus paisible. En ce moment, le voyageur, bercé , après tant de bruit, dans ces eaux silencieuses, et passant du torrent dans la douce rivière , éprouve un grand repos; il se sent à l'aise; il cause avec lui-même. On dirait que le calme et la fraîcheur du nouveau fleuve envahit l'âme et la mène au-dessus des nuages. Toutefois, le ciel, radieux jusqu'alors, s'était quelque peu voilé; le vent soufflait des montagnes du Dauphiné. Le silence avait envahi peu à peu nos voyageurs. Assise en un coin du bateau, la jeune hlle songeait aux événements passés , et contemplait, sans trop de peur, l'avenir qui s'ouvrait devant elle Etonné de ce grand calme, auquel il n'était guère habitué, Malvoisin revint bien vite à son contentement de tous les jours.
(( Pardieu! disait-il à son ami Kinseton , si l'on se laissait faire , on retomberait bien vite dans le sérieux. Ce ciel est triste et ces montagnes me pa raissent toutes solennelles. Quelle rage avez-vous
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de remonter ce fleuve au flot monotone? Avez-vous juré de n'arriver jamais ?
— Mon cher ami , reprit Kinseton , vous ne croyez pas si bien dire; en effet, nous voilà tombe's dans le sérieux. Notre oeuvre, en ce moment, est de venir en aide à mon premier protecteur, à mon meilleur ami, à mon digne parent. Kinseton le vigneron. Ce long chemin que j'ai fait avec votre fille Edith n'avait pas d'autre but que de retrouver les titres de ce brave homme , et mon droit de lui venir en aide. Il est tombé, m'a-t-on dit, dans les pièges les plus dangereux. Une femme indigne a jeté ses plombs sur mon malheureux cousin; elle l'a séquestré dans sa propre maison; elle l'a séparé de ses amis, de ses voisins; elle a dévoré à belles dents ce riche héritage. En vain mon infortuné parent se débat dans les liens de cette horrible fée.... il succombe; en vain il appelle à son
aide il est à bout de ses forces : si puissante
est une mauvaise femme à torturer un cœur malheureux!
— A qui le dites-vous 1 reprit Malvoisin. Une mauvaise femme , il n'est rien de pire ; elle est la honte et le désordre, elle est la ruine. On se maudit soi-même en voyant dans quelle abjection l'on est tombé. Mais , malheureux^ essaye un instant de rompre ces liens qui t'accablent, ton lien se
Le Revoiant. gS
resserre^ et la chaîne est plus pesante. Ah! je connais ce joug terrible. 11 a pesé trop longtemps sur ma tête, et, quel que soit le tyran de votre ami Kinseton, je ne crois pas qu'on le puisse jamais comparer à feu M"® Malvoisin. En voilà une qui était habile dans l'art de torturer un honnête homme ! Elle avait tous les secrets qui font d'un mauvais ménage un véritable enfer. Même , à certains traits que vous médites, je ne serais point étonné que votre ami ne fût en proie à quelque élève et disciple de M"^^ Malvoisin. Regardezmoi! Rien qu'à parler de cette dame, il me semble que j'en suis tout pâle. Ainsi , mon très-cher, ne comptez pas sur moi pour affronter le Minotaure. J'ai trop combattu pour mon propre compte, et tant pis pour l'imprudent qui s'est laissé prendre en ces tristes filets. »
Quand ils eurent ainsi parlé , nos deux voyageurs rentrèrent, chacun de son côté, dans sa muette contemplation. Une ineffable épouvante semblait dominer ces deux amis qui revenaient des pays joyeux. On ne sait quel mystère , en ce moment , s'emparait de ces deux hommes. Plus ils approchaient du rivage, et plus l'instant leur paraissait solennel.
A la fin, sur les huit heures du soir, la barque s'arrêta ; ils étaient arrivés à bon port. Une voi-
94 L^ Revenant.
ture attelée de deux chevaux blancs attendait, sans nul doute , un voyageur qui allait venir. Chose étrange! le cocher de cette calèche aux chiffres N. K.j voyant arriver le jeune peintre qui marchait le premier :
a Bon, dit-il, voici mon maître. »
L'artiste, étonné, allait répondre, lorsqu'il s'aperçut , à l'empressement des curieux, qu'on le prenait, en eiï'et , pour son cousin le vigneron, et^ sans mot dire , il fit monter Edith et son père dans le carrosse , et monta lui-même sur le siège. Le cocher était en deuil , mais le jeune peintre n^eut pas le temps d'en faire la remarque , et , prenant les deux guides, il se laissa conduire où les les chevaux devaient aller. Cela se fit en moins de temps qu'on n'en met à le dire , et cependant la foule émue eut comme un tressaillement de funeste augure. Un petit chien qui venait d'assez loin , si l'on en jugeait à son allure , eut bientôt fait de grimper sur les genoux de Kinseton avec des cris de joie.
« Ahl disait Edith , voilà notre petit Brack. »
Et ce nom . prononcé par la douce voix , sembla redoubler l'épouvante des curieux. Toutefois , les chevaux, allant au grand trot, traversèrent le village . et Kinseton reconnut très-bien , à sa fenêtre . le notaire son camarade de voyage. Sa femme
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était à son côté, et, l'an et l'autre , ils restaient bouche béante , épouvantés de cette rencontre inattendue. Un quart d'heure après , ils entrèrent dans une route entre deux haies , obscure et profonde, et l'équipage s'arrêta au perron d'une maison de belle apparence , mais triste et silencieuse. Un valet, qui sortit de l'écurie , éprouva un tel saisissement à voir l'homme qui tenait les rênes des chevaux, qu'il se laissa choir sur un banc de gazon. Edith et son père , précédés de Kinseton , montèrent ce perron sans lumière. Une servante ouvrit la porte , et se prit à pleurer à l'aspect des nouveaux venus.
« Mon maître! Ah! mon maître! »
Et ses sanglots d'éclater. Alors tous les trois, ils se regardèrent , épouvantés à leur tour.
(c II faut, dit Kinseton, que nous soyons le jouet de quelque interprétation malheureuse. Entrons cependant. Nous saurons bien vite à quoi nous en tenir. «
Et comme ils entraient, précédés de la jeune servante, qui tenait de sa main tremblante une de ces lampes à l'antique façon romaine^ et telles que les mineurs les ont conservées pour l'exploitation de la houille , ils aperçurent une femme en grand deuil qui venait au-devant d'eux avec un sourire. Evidemment , cette femme attendait un autre
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homme que M. de Kinseton. Ce peu de lumière éclairait à peine le nouveau venu , Edith et son père restant dans l'ombre , et la femme en deuil s'y prit à deux fois pour se rendre un compte exact du fantôme qu'elle avait devant les yeux. Elle aussi, la voilà pâle et tremblante. M. de Kinseton la reconnut tout de suite à sa beauté, et surtout à certains signes de méchanceté qui ne pouvaient échapper au disciple de Titien et de Vélasquez. Il prit la lampe . et la portant sur ce visage où se peignaient toutes les terreurs :
« Voulez-vous, dit-il, me dire à qui donc appartient ce logis, ce qui s'y passe, et quel homme ici vous attendiez?»
Certes, elle était bien hardie ^ elle jouait depuis longtemps un rôle abominable, elle avait exercé toutes ses fureurs contre un homme innocent et sans défense; mais, interpellée à voix si haute et si solennelle par ce fantôme , et trouvant au fantôme une si complète ressemblance avec le malheureux qu'elle avait torturé, cette femme aux abois resta sans haleine et les yeux hagards. Par quelle fascination elle retrouvait, elle aussi , dans le Kinseton vivant les traits du Kinseton mort depuis quinze jours? La conscience explique seule ces funestes visions. Cette fem.me était en proie au remords.' Elle attendait un homme d'affaires, soudain voici
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qu'elle voyait venir l'image exacte d'un portrait dont sa demeure était remplie , et, par une confusion très-naturelle, elle prenait le vivant pour le mort. Mais pensez donc si son épouvante augmenta quand , tout à coup , dans l'ombre , elle aperçut , mais cette fois ce n'était pas une illusion, son mari légitime ? Il la regardait de ce regard triste et dédaigneux qu'elle avait si souvent entrevu dans ses rêves. Il était là, devant elle, attristé, méprisant. Une grande pitié se lisait sur ce beau visage, une immense douleur. En retrouvant, soudain, cette femme éperdue et balbutiant une humble excuse au mort qu'elle avait torturé si longtemps, Malvoisin revit d'un coup d'œil tous les maux que lui-même il avait soufferts. II avait aimé de tout son cœur cette misérable ; il avait jeté à ses pieds ses plus belles années, et maintenant il comprenait qu'elle allait expier tous ses crimes. C'était donc pour elle qu'il avait peur.
Comme ils étaient tous les quatre à se contempler, sondant l'abîme, une porte s'ouvrit et le voisin Guillaume, un vrai Bourguignon :
« Est-ce vrai , dit-il , mon compère, que tu ne sois pas mort? Embrassons-nous , et vidons, s'il te plaît , l'une des vingt-cinq bouteilles que tu gardes pour célébrer la bienvenue et le séjour parmi nous de ton peintre favori. »
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Le bon Guillaume, en ce moment, ne se tenait pas de joie . et quand il vit que son rêve était... . un rêve :
« Au fait , dit-il, pardonnez-moi , mademoiselle et messieurs . ce moment trop court d'une illusion cruelle. Ah ! j'aimais comme un frère ce bra\ e Kinseton ! Tant qu'il fut libre et content, si vous saviez quelle aimable maison ! Comme on se plaisait dans ces salons remplis de belles choses , dans ces jardins où la rose et l'œillet luttaient avec avantage contre le raisin muscat ! Avons-nous passé de belles heures à boire à petites gorgées de ce vin blancquin'apasson pareil dans tout le Maçonnais! Mais cette femme (il la désignait d'un doigt irrité), cette femme a tout perdu. Elle a vendu les récoltes , elle a chassé les amis . elle a forcé ce pauvre homme à se tuer de ses propres mains. »
Et comme il entendit sangloter la pauvre Edith :
<t Oui, mademoiselle, une seule femme a rempli ces beaux lieux de funérailles. La mort^ sans pitié, sans respect^ occupe, en ce moment, cet enclos de la joie, et nous voilà remerciant le fantôme de mon pauvre ami, s'il nous aide à purifier ce toit si longtemps paisible, et si triste aujourd'hui. »
Cependant, la jeune servante avait allumé les flambeaux du salon. La femme en deuil avait disparu, et le bruit d'une voiture indiquait une fuite
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dans la montagne. Le voisin Guillaume^ interrogé peu à peu, raconta ce qu'il savait de ce long martyre. Il avait été le confident de toutes les peines que ce pauvre homme avait souffertes, toujours chassé par sa furie et ramené par la passion. Il brisait sa chaîne, et venait la reprendre; accablé des mépris de cette femmej il s'enivrait de ses regards. Il la laissait, chez lui, la maîtresse absolue; elle disposait d2 toute chose; elle chassait les domestiques, elle insultait les amis. Le malheureux Kinseton dépérissait chaque jour; sa faible raison devenait impuissante à le consoler. « J'en mourrai, disait-il, j'en mourrai! » Il y avait parmi ses curiosités une belle arme, un pistolet ancien, damasquiné en or. Un soir, en se jouant, il se fit sauter la cervelle, et plus la chose était difficile avec une pareille arme, et plus il compta que sa mort volontaire serait prise pour un accident.
Le voisin Guillaume aimiit à parler, il parlait bien. Il eût inventé, au besoin, le droit d'interpellation. Il entra tant qu'on voulut dans le chemin des plus déplorables révélations.
(c Mais enfin, disait le jeune peintre, cette femme a disp.iru! Sommes-nous surs de la retrouver?
— Certaine iientj disait le voisin Guillaume; on la retrouvera dans la montagne, chez le vigneron Bernard. iM'"^ Bernard, la vigneronne, est une
bonne nourrice , et voici huit jours qu'elle allaite un jeune gars, sans père ni mère, qui fera quelque jour un gros héritier. »
Quand ils n'eurent plus rien à tirer du corripère Guillaume, nos trois voyageurs se retirèrent dans leur chambre. Edith et Kinseton reconnurent chacun son appartement à la description que leur en avait faite leur ami le vigneron.
Le lendemain de cette nuit formidable fut une renaissance.
Au premier chant des coqs se répondant l'un à l'autre disparut le fantôme , et sa réalité se montra dans son habit couleur de soleil. Edith seule avait dormi du divin sommeil de la jeunesse, M. de Kinseton avait fait de beaux rêves ; son ami, Malvoisin, avait poussé de gros soupirs. Ils se retrouvaient, tous les trois, dans cette maison dont leur seule présence avait chassé le deuil. Par la fenêtre ouverte, adieu la mort ! La vie entre à foison sous ces voûtes rassérénées. Tous les bruits reparaissent dans leur joie , hennissements de l'écurie et gloussements de la basse -cour. Sur les toits, le pigeon roucoule, oublieux de la main qui le nourrissait. Réunisdans le salon, où feu M. de Kinseton avait entassé les plus belles choses de son musée intime , les trois amis contemplèrent toutes ces œuvres , surtout le peintre et la jeune
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Edith étaient charmés de ces tableaux, les premiers sortis du génie et de l'atelier de l'artiste. Il semblait à Kinseton qu'il revoyait l'image errante de ses jeunes années. Il reconnaissait ces doux paysages, ces têtes joyeuses , ces rêves empruntés aux Feuilles d^aiitomne, aux Méditations poétiques^ à la Comédie humaine de Balzac. Il était tenté de les invoquer comme autant de jeunes dieux qui avaient traversé ses premiers sentiers. Surtout l'une de ces têtes attirait le regard de la belle et sincère Edith. Ses beauxyeux se mouillaient d'une larme involontaire à l'aspect de ce visage enjoué qui leur souriait du fond de la tombe. « O mon pauvre ami! mon cher rapin Toiras! » murmurait la belle fille. M. Kinseton, d'une voix triste et d'un accent pénétré, répondit :
« Moi aussi, je l'aimais bien ! Mais il m'a fait trop de mal pour que je le pleure encore.
— Et quel mal vous at-il donc fait? reprit la jeune Edith. Il vous aimait comme un frère aîné; il vivait à votre ombre, et la plus belle action que vous ayez faite , c'est de vous être exposé dans ces ruines pour sauver ce doux compagnon de nos beaux jours.
— Je vous dirai, reprit le peintre, toutesa faute : il vous aimait trop, et vous l'aimiez trop, ma chère Edith. A peine si vous en êtes consolée! Entre
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vous et moi , restera son image éternellement. — Ingrat! reprit la jeune fille en lui tendant la main; vous ne savez donc pas distinguer la simple amitié de l'amour? Je n'avais que de l'amitié pour ce pauvre enfant, qui était plus jeune que moi. 3)
Disant ces mots, sonregard brillait d'une flamme discrète. Elle offrit au jeune artiste son front à bai ser. Son père, dont le regard était ailleurs, se retourna juste au moment où, dans un silence inspiré de toutes les passions des tendres cœurs, ces deux jeunes gens se juraient, sans mot dire, un amour éternel.
Malvoisin, après une pause : « Allons ! dit-il à sa fille, en ce moment tu ne peux rien refuser au père imprudent qui t'a mise au monde. Il t'a fait, ma chère fille , un trop beau présent pour que tu ne viennes pas en aide à ses remords. Heureux amants, égoïstes, comme on l'est à votre âge, vous avez déjà oublié l'ami qui s'est tué en invoquant votre nom, et vous ne songez pas aux destinées de la malheureuse femme qui vous prenait hier pour des fantômes? Eh bien! cette femme estla mienne, et, mieux encore, elle est votre mère, Edith ! Elle ne vous a pas reconnue, et voilà son premier châtiment. J'ai eu le grand tort de lui donner, le premier, l'exemple d'une vie à l'abandon et d'un ma •
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riage infidèle. Un autre peut la maudire, nous n'avons que le droit de pleurer sur elle. »
Edith, à ces mots, se jetant dans les bras de son père : a Allons! mon père, effaçons, s'il se peut, des deux parts, tant de cruels souvenirs. » Et, l'un et l'autre , ils^ prirent le chemin de la montagne.
De son côté, le jeune artiste se rendit chez le notaire, le même qui lui avait appris, sans le vouloir^ les principaux événements de cette histoire. Il retrouva, toutàfait, l'honnête esprit et l'homme intelligent qui lui était apparu dans la diligence, et bientôt, l'un l'autre, ils furent d'accord de leurs faits. Feu M. de Kinseton avait écrit pour son cousin (car il ne doutait pas de leur parenté) une lettre in extremis. Dans cette lettre, il témoignait de la double volonté d'instituer son cousin son légataire universel, à cette condition suprême que son enfant, s'il en avait un, serait reconnu comme ayant droit à cette fortune, à ce nom propre, et même au titre des seigneurs de Kinseton. Cela était dit en peu de mots; cela était écrit d'une main sûre et ferme. On comprenait que cet infortuné était décidé à mourir. Pas un mot de sa maîtresse et de ses tristes amours.
Après la lecture attentive de ces volontés testamentaires, l'artiste et l'homme de loi cherchèrent.
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dans le fond de leur conscience, par quel moyen ils obéiraient à cette loi d'un mourant, sans outrager l'honneur des vivants.
a C'est difficile, disait le notaire.
— Une seule personne au monde peut nous tirer de ce mauvais pas. Cette personne est pour moi la loi et les prophètes ; elle a le génie et le talent de la vérité en toute chose : ce qu'elle dira sera bien dit; ce qu'elle fera sera bien fait. »
L'artiste parlait comme un homme de sens. Les femmes seules ont le fil du labyrinthe . si le labvrinthe est le cœur humain.
On n'a jamais su quelle fut l'entrevue entre Edith et sa mère, et comment ces deux femmes se rencontrèrent et se reconnurent. La mère était insolente au degré suprême, et ses crimes lui servaient de gardes du corps; mais la fille était irrésistible, elle avait le don sacré des larmes, elle savait invoquer la Providence divine, elle était éloquente et touchante, elle finit par attendrir ce cœur de rocher. Sa visite dura jusqu'à la fin du jour. Le père et la fille s'en revinrent silencieux, mais beaucoup plus calmes qu'au départ. Évidemment la fille avait un projet bien arrêté dans sa tête et dans son cœur, mais ce projet était ignoré de son père. Une nuit se passa, un jour encore. Et lorsqu'enfin l'artiste expliqua pour la troisième fois les embarras
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d'une situation pleine de doute et de confusion, tout à coup la jeune fille :
« Ecoutez-moi, dit-elle, et, si vous me voulez obéir, tout est sauvé. L'enfant de notre cousin Kinseton ne sera pas dépouillé de sa fortune et sa mère ne sera pas déshonorée; il portera le nom de son père, il sera le baron de Kinseton. »
Ceci dit, elle se renferma dans son mystère.
« Ayez soin, dit-elle à l'artiste, à moins que vous ayez changé de projet, de tout préparer pour notre heureux mariage , une grande affiche à la mairie et les bans publiés par l'église, qui nous bénira. »
Cependant, la ville était en rumeur; elle avait cru, elle aussi, au revenant; elle avait pris pour Kinseton le vigneron ce nouveau venu , qui lui ressemblait assez peu, il faut le dire. Mais l'un et l'autre^ ils portaient les mêmes insignes, les mêmes noms, ils étaient vêtus de même sorte. Un mort est si vite oublié ! le vivant qui le remplace est si facilement le bienvenu! Le notaire agissait dans l'intérêt de Kinseton. La femme en noir avait disparu, et pas un n'avait de ses nouvelles. Le premier dimanche où M. le curé annonça à ses ouailles le mariage du baron de Kinseton avec M"* Edith Malvoisin, il y eut encore un frémissement indicible. On finit, cependant, par s'accoutumer à
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cette apparition des mêoies noms et prénoms, et quand vint le grand jour du mariage^ au sortir du contrat civil, où peu de monde était invité, les portes de l'église furent ouvertes à deux battants. L'é ;lise était remplie, une foule de curieux étaient arrivés dans l'espoir de trouver le mot de cette énigme; et pensez donc si la curiosité redoubla quand on vit^ ô surprise! la belle et fière Edith, rougissante sous sa couronne virginale, qui portait un jeune enfant dans ses langes, brodés par les fées. L'enfant riait et jouait avec les fleurs d'oranger qui paraient la ceinture de la jeune fiancée. Elle marcha d'un pas ferme à l'autel; on eût dit qu'elle était fière de son fardeau. Alors, la voix du prêtre qui les devait marier l'accueillit avec tant de tendresse et de respect, que pas un des assistants n'osa sourire. Il commença par baptiser l'enfant ; après le baptême, il maria le père et la mère, invoquant de sa voix solennelle toutes les bénédict'ons du ciel sur le jeune homme et surtout sur la jeune épouse.
Une femme était là, une Bourguignonne au te'nt mat, dans les habits de la campagne; et sitôt qu'elle fut mariée à M.deKinseton, la belle Edith remit l'enfant à sa nourrice, et la nourrice, heureuse du rejeton qui lui était rendu , descendit le parvis du temple au son de l'orgue qui chantait :
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« La victoire est à nous ! »
Le lendemain de cette heureuse aventure,, le bon Malvoisin prit congé de sa fille et de son gendre.
(c Adieu, leur dit-il, soyez heureux! Je retourne à Rome, à Florence, aux pays où Ton oublie; et cependant, je n'oublierai jamais mes enfants ! »
LA AÎI-CAREME