‹ Petits romans d'hier et d'aujourd'huiChapitre 2 sur 5 · D^UN CONVALESCENT · texte numérisé non relu

D^UN CONVALESCENT

J'avais été bien malade, et vu de près les sombres bordSj mais depuis tantôt six semaines, dans une convalescence assez lente , je me sentais revivre. Ma jeunesse et le docteur Fortin m'avaient sauvé.

C'est une sensation délicieuse : avoir évité tant de périls; lutter courageusement contre le dernier obstacle, et sortir vainqueur d'une lutte entre la vie et la mort^ où la mort même était contre vous. Peu à peu cependant reviennent le calme et la paix dans votre cerveau, doucement réjoui. Vous retrouvez l'espérance avec la lumière, et vous voilà tout charmé des bruits du dehors, qui vous faisaient tant de peur. Les heures, si lentes au mal-

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heureux qui souffre, ont repris soudain leur volée et leur carillon joyeux.

O bonheur 1 je reconnais tant de belles choses, l'ornement et l'orgueil de mes murailles bienfaisantes; mes vieux meubles, mes vieux livres^ mes tableaux des maîtres, qui représentent, dans un frais coloris^ les grâces du printemps, les splendeurs de l'automne. Ah! qu'elle est belle en ce moment, cette image de Greuze, et qu'il est charmant, mon petit cavalier de Watteau galopant dans les prairies de Trianon, à côté d'une bergère en robe de satin, la tête ornée à ravir de roses et de coquelicots! Je vois tout cela d'un coup d'œil. je le retrouve et je le salue, et quand ma main, paresseuse encore, prend un livre j, un petit livre orné des estampes d'Eisen , digne ami de Jean de La Fontaine^ je suis tenté de saluer mon livre et de lui raconter tout ce que j'ai souffert : tant de jours sans repos, tant de nuits sans sommeil, des "songes malfaisants, de vaines images pleines de fièvres : oubli, nuage, confusion. Un livre est un confident; il vous écoute , il vous sourit, il vous parle, il vous encourage , il vous conseille et vous plaint; enfin il vous reconnaît, tout changé que vous êtes. Lui seul, il ne change pas, il est le même, et toujours bien portant, glorieux, rendant tendresse pour tendresse, et mépris pour mépris.

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Convalescence ! un état charmant; rien n'est perdu, tout est sauvé... Encore un peu de patience, avec l'exercice agréable et charmant des plus chastes et des faciles vertus.

Le jour dont je parle (il a laissé dans ma vie une trace ineffaçable, et comptera parmi les plus turbulents de mes jours), j'avais dormi d'un léger sommeil toute la nuit, parmi des songes heureux, ces beaux songes et mensonges, tous frais sortis de la porte d'ivoire, ces chères visions de tous ceux que vous avez aimés, et qui reviennent du séjour des ombres pour vous sourire encore :

(c O mon père, ô ma mère^ est-ce bien vous? C'est donc toi, ma vieille tante, et toi, ma sœur de lait, fille impérieuse, dont la moindre volonté était un ordre absolu? Doux fantômes! qui disparaissent au premier chant du coq. »

Et maintenant, c'est le jour, voici le jour! Le premier rayon dissipe, à grand'peine, le dernier nuage. Attendez encore ^ et vous rentrez dans la vie universelle.

Or, j'étais justement dans cet état délicieux qui n'est plus le rêve et qui n'est pas encore le réveil, quand j'entendis s'ouvrir la porte de ma chambre à coucher. C'étaient M™® Brigitte, ma gouvernante, et le docteur Fortin , qui venait s'informer de la santé du malade ; et comme il ne me plaisait pas

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de les voir sitôt, je restais, pour eux, plongé dans le sommeil. Dame Brigitte eut bientôt fait de tirer les rideauXj et d'offrir mon fauteuil au médecin^ qui venait, ce matin, plus tôt que d'habitude ; et même ils parlèrent à voix basse de mon état présent :

(c II va tout à fait bien , disait Brigitte, et si je l'écoutais, il mangerait un chapon à son déjeuner. Mais j'obéis fidèlement à vos ordres : un œuf frais remplace le rôti, le vin est trempé d'eau, les fruits sont en compotes. Avec ces simples mots; le docteur les a défendus! ']Q le calm.e. Il est vrai que de jour en jour monsieur se révolte, et qu'avant peu je ne réponds plus de sa modération.

— Hum! hum! fit le docteur, j'ai fait là une belle guérison; voilà une fièvre dont je saurai tirer grand parti et grand honneur. Mais^ ma chère Brigitte, il nous faut, de toutes nos forces, prolonger cette convalescence; il n'est pas dans notre intérêt même qu'une si grande maladie ait une terminaison trop brusque. On dirait : C'était peu de chose! si l'on voyait que six semaines ont sufift pour le remettre sur pied. Donc, la diète aujourd'hui, demain, pendant huit jours encore. Il n'en sera que plus heureux quand nous lui permettrons un bon consommé, une bécassine, un plein verre de son admirable vin de Bordeaux de 1824. En

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même temps , vous ajouterez à votre compte une quinzaine de veilles à toutes les peines que vous vous êtes donne'es^ et qui vous seront comptées dans la reconnaissance du chevalier. Quant à moi, il ne me déplaît pas de venir ici , chaque jour, prendre un air de ce bon feu, et vous demander une tasse de café. Donc, l'homme est sauvé; mais pour qu'il le soit tout à fait, je le veux maintenir dans les plus strictes limites de l'abstinence; et surtout, jusqu'à nouvel ordre, éloignons d'ici, madame Brigitte, les Louise et les Armande, et fermons la porte à Messieurs du Jockey-Club. Mais, chut! il me semble qu'il va se réveiller. »

Le fait est que, dans un mouvement d'indignation, j'avais voulu sauter de mon lit et faire honte à ces deux traîtres de leur propre trahison ; mais quoi ! j'avais été sérieusement malade ; elle m'avait entouré des soins les plus tendres , il avait triomphé de la fièvre; ils s'étaient merveilleusement entendus, l'un et l'autre, pour une guérison dont me voilà certain désormais... Quant à me fâcher de cette innocente conspiration qui devait leur laisser quinze jours de plus l'administration de ma santé, de mon libre arbitre et des passions que déjà je sentais renaître, à coup sûr j'aurais grand tort, je serais injuste, et je payerais d'un mauvais procédé un dévouement quelque peu intéressé, j'en con-

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viens, mais dont j'avais, en fin de compte , le bénéfice. Ainsi conseillé par ma reconnaissance et ces sages réflexions, j'ouvris les yeux comme un homme à peine éveillé qui ne reconnaît pas tout d'abord les gens qui parlent. Il faut que j'aie, en effet, bien joué cette petite comédie, pour que mes deux interlocuteurs s'y soient laissés prendre, avec tant d'intelligence et de finesse qui en faisait deux complices dangereux.

a Ah! m'écriai-je avec un petit bâillement plein de grâce, c'est vous, docteur, de si bon matin que c'est à peine s'il fait jour chez moi. Q.ue venezvous donc faire à cette heure, et serais-je en plus grand danger qu'hier au soir?

— Non, certes, dit le docteur en me tâtant le pouls ; au contraire , vous voilà tout à fait bien. La langue est saine et la tête est fraîche. Allons, vous pouvez déjeuner de deux œufs frais et d'une douzaine d'huîtres. Q.uant au dîner, je veux que, vous aussi , vous fassiez votre mi-caréme , et je vous permets un blanc de volaille, avez une grappe de raisin pour votre dessert. Donc, tenez -vous chaudement, couchez-vous de bonne heure, et buvez-moi, dans l'intervalle, un verre ou deux de petite centaurée. Il n'y a rien de meilleur pour un convalescent tel que vous.

a Ceci dit, il reprit sa place au coin de mon feu,

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et pendant que Brigitte apportait à ce traître une tasse de café, dont la suave odeur me montait au cerveau , je prenais mes habits de tous les jours : mon pantalon à pied, dans lequel flottaient deux jarrets d'acier qui domptaient naguère les chevaux les plus difficiles du Champ de Mars; je couvrais mon corps amaigri d'une robe en molleton , et cependant , interrogeant ma glace d'un coup d'œilj je me trouvais assez bon visage. Il y avait un feu nouveau dans mes yeux, mes cheveux se remettaient à boucler, je sentais que ma main droite aurait encore la force de tenir une épée , et que mes pieds, dans leurs pantoufles , ne demandaient qu'à parcourir la longue avenue ornement de mon hôtel.

«Hum! hum!» fis-je à mon tour, et je compris que les œufs du docteur et son blanc de volaille auraient grand tort. Mais j^avais lu , naguère, la conjuration de Catilina, et je dissimulai de mon mieux.

« Et vous, cher maître (en ce moment j'avais pris un siège à ses côtés), quels sont vos projets en ce dernier jour de carnaval ressuscité? Parlez , je vous écoute, et plus vous vous serez préparé une heureuse soirée, et plus mon abstinence, ici, me sera légère. On est sage après avoir tant souffert, et l'on se contente de l'imprudence de ses amis.

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— Ma foi, puisque vous le prenez si bien^ dit le bonhomme, écoutez ce qui va m'arriver, et si vous trouvez mon programme incomplet, vous n'avez qu'à parler, je suivrai, mot à mot, vos sages conseils. D'abord j'expédie en toute hâte les malades les moins pressés, renvoyant à demain les affaires sérieuses. Vous voilà, je vous ai vu ; vous allez bien, vous serez sage, et de ce côté-ci nulle crainte. En vingt minutes je serai chez une malade assez jeune encore^ mais qui se croit possédée, heureusement pour moi! de toutes les maladies. Bon , je la trouve un peu mieux; je lui commande un verre d'eau sucrée à la fleur d'oranger, et m'en vais du même pas chez un vieux pair de France accablé du poids de ses trente serments , qui voudrait bien prêter le serment de sénateur avant de mourir. Je le console, et s'il est invité à dîner chez quelque autorité d'ici bas : a Allez-y, lui dirai- je, et mangez peu. Si bien, qu'à dix heures, au plus tardj je serai quitte avec ma plus précieuse clientèle. Alors , je m'en reviens chez moi, je me fais la barbe et je me pare : habit à la française , gilet blanc, cravatte noire et manchettes brodées. J'aurai ma montre et sa belle chaîne, et mon camée à la cravate ; à mon doigt', le beau diamant que je tiens de la magnificence du pacha d'Egypte. Ainsi paré, et pour unir l'utile à l'agréable, je n'oublie-

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rai pas mes fins bas de laine et mes souliers à boucles d'or, mais à double semelle. En même temps, on me bichonne, on me poudre à l'iris, et quand l'heure a frappé le cadran bleu , je m'enveloppe en mon manteau de petit gris , couleur de muraille , et fouette cocher ! »

Il disait toutes ces choses avec un frémissement joyeux qui me fit envie.

— Ahî docteur^ et moi je reste ici, la tête mal coiffée, en ce vilain molleton, et mes deux petits pieds flottants dans ces pantoufles semées de roses, que m'a brodéçs cette abominable Coralie, au prix modeste de dix mille livres ! Vous aurez votre chapeau neuf à larges bords, qui vous aide à cacher vos vices; moi, je garderai cette vilaine toque, où les papillons de Goton voltigent sur le velours nacarat dont s'est dépouillée pour moi la vertueuse marquise de Michaudon!... Vraiment, docteur, ce serait à se jeter par la fenêtre , si la petite centaurée avait moins de vertu.

— Cher malade, répondit-il, prenez patience, en m'écoutant! Pour que rien ne manque à ma petite fête , j'ai tout prévu. J'em^prunte à l'une de mes malades, qui restera chez elle, son petit coupé capitonné de jaune. A sa cousine j'ai déjà pris sa loge des baignoires pour la représentation de ce soir au Théâtre-Français. On joue le Malade ima-

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ginaire^ et j'ai remarqué ceci, que vous remarquerez plus tard 5 c'est qu'une belle femme, après les heures difficiles de la première jeunesse , est plus facile à surprendre au milieu d'un beau rire , que ,dans la plainte exagérée d'un nouveau drame ou dans les douleurs austères d'une ancienne tragédie. On n'a pas très-bon marché d'une femme qui pleure: elle est trop occupée, et rien ne peut l'arracher à ses alarmes. Au contraire , elle rit , la voilà désarmée; et plus d'une fois il m'est arrivé , à la scène de Thomas Diaforius^ de prendre une main que l'on ne songeait pas à me disputer. Voilà donc ma loge et mon carrosse incognito; le plus difficile est trouvé.

— Et la dame, où donc la prendrez-vous , docteur?

— Ah! la dame? Ici se rencontre toute la difficulté de l'entreprise. Naturellement , la dame est très-belle; elle est, pour moi ^ beaucoup trop jeune^ et, le dirai-je? elle me témoigne une si grande confiance que cette confiance me fait peur. Ce qui me rassure un peu , c'est qu'elle vient de la province; elle en a toutes les vertus et toutes les gaucheries. Elle n'est pas la maîtresse, elle n'est pas la servante du logis qu'elle habite. Elle est une amie un peu subalterne, et cette humble position , je l'espère , me la rendra plus favorable. Elle n'a rien vu,

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elle ne sait rien; elle est curieuse , avec beaucoup d'esprit par-dessus le marché de sa curiosité. Bien plus, elle voudrait tout savoir; c'est encore un motif d'espérer. Enfin, que vous dirai-je? Aux grands maux , les grands remèdes. Elle est trèsjolie, elle me plaît, elle est charmante^ et s'il le faut absolument , j'irai jusqu'au mariage. . et le grand pas sera franchi.

— Ah ! docteur, le mariage, y pensez-vous?

— J'y pense, et si bien, que je serai encore un homme heureux si, fâchée ou non fâchée, elle finit par m'accorder sa belle main. Mais loin d'ici les mauvais présages ! En ce jour de bombance et de plaisir, n'admettons que des prévisions joyeuses. Voulez-vous, cependant, que je raconte à votre abstinence le menu du dîner que j'ai commandé^ au cabinet n° i 5 des frères Provençaux ?

— Dites-le moi , docteur, dites-le moi ; j'en aurai l'eau à la bouche, et je révérai le reste en mangeant mon blanc de poulet.

— Un mien client, dont l'arrière-grand'tante est morte entre mes mains, a pris l'habitude heureuse de m'envoyer chaque année , à la mi-carême , un faisan truffé de main de maître , et bon à mettre à la broche; voilà , plus une sauce à la Périgueux, mon rôti tout trouvé. Ajoutez une honnête barbue à la crème j un buisson d'écrevisses à la bor-

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delaise, de belles asperges en branches , un parfait, le tout arrosé d'un vin généreux de Château- Lafite; un fromage de Brie et de belles poires, voilà tout le menu. » Ainsi parlant, son petit œil gris pétillait de gourmandise et de contentement; et moi , je crevais de jalousie.

« Ah ! docteur, m'écriai-je , quelle chienne de vie!» Et comme il me regardait, tx^ès-étonné de ma morale: « Quand je dis une chienne de vie, il est bien entendu que je parle de la mienne , et non pas de la vôtre. Abstinence I abstinence! ah! le triste programme : abstiens toi des belles femmes ; gardes-toi du bon vin; souviens-toi que le poisson frais, le gibier faisandé ^ la sauce brûlante et les primeurs du Midi seraient autant de poisons pour ton estomac délabré. La poésie et ses plaisirs , la comédie et ses fêtes , un simple baiser sur la main de Philis, te voilà mort. N'est-ce pas cela, docteur?

— Allons! dit-il en se levant, à chacun sa bonne fortune, et l'an prochain vous en ferez autant que moi. Aux premiers beaux jours, reviendront les colombes au colombier. Encore une fois, soyez sage. Au fait, reprit-il d'une voix plus sérieuse et qui me raccommoda avec lui, j'augmente à plaisir le danger que vous pouvez courir encore^ je vous fais peut-être un peu plus malade que vous n'êtes

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et vous condamne à des abstinences trop sévères, mais aussi, mon cher malade, avec quelle ardeur vous prendrez votre revanche ! Ecoutez- moi : vous allez bien, vous êtes guéri, mais restez encore en repos ; sur ma parole d'honneur, je suis persuadé que la moindre émotion vous tuerait ! . . . Il prit son chapeau, il remit sa douillette et sortit en fredonnant un de ces sots refrains que chaque année apporte et remporte au pays des longues oreilles, qui n'est pas loin d'ici.

Resté seul, je tombai dans un abîme de réflexions. Les voix intérieures me disaient : cet homme a raison, sois sage... Et pourtant, si la sagesse n'est plus qu'une vaine précaution, serais-je assez mal avisé de m'abstenir plus longtemps ? Comment donc^ je vis en ermite, à trente ans, et ce vieillard mènera ce soir l'existence de Don Juan! Je meurs de faim... il s'est commandé un repas digne d'Horace, invitant Neère et sa lyre enjouée. Ah! malheur!... Mais il n'y a pas déjà si longtemps que le mal m'a quitté, qu'il ne revienne au premier appel. Une mauvaise aventure, où le plus simple accident me renverrait aux sombres bords. Donc, patience, et contentons-nous de la petite centaurée... En relevant les yeux, j'aperçus mon fidèle Achate, mon ami Jean des belles années. Il était un paysan quand j'étais un rustique;

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lui et moi^ enfants des mêmes campagnes et presque élevés à la même école, nous sommes devenus des Parisiens à la même heure, et dans cette haute fortune, il est resté bon garçon, fidèle et dévoué. C'est un esprit narquois, riant et se gaussant volontiers; moitié chien et moitié chat, et peu disposé à quitter un logis tiède en hiver, frais en été, plein d'abondance en tout temps.

— Monsieur^ me dit-il, vous racontiez, l'an passé, qu'à certain jour l'esclave romain avait le droit de dire à son maître un peu plus même que la vérité. Seriez-vous donc fâché, en ces temps de saturnales, que votre esclave, ici présent, vous parlât en toute sincérité ? Certes, mon jeune maître, n'avez-vous pas de honte, étant si jeune et dans une si brillante fortune, de vous claquemurer comme vous faites^ pour complaire à cette vieille Brigitte et à son vieux médecin? Ne voyez- vous pas que ça les amuse de vous tenir en chartre privée et de chasser de chez nous la gaieté, les plaisirs, les belles filles et les jeunes gens? Pardieu, vous avez été malade et je le sais bien, mais à cette heure, où donc, s'il vous plaît, souffrez-vous? Avez-vous seulement un brin de fièvre, un léger mal de tête, un enrouement?... Vous avez soif, vous avez faim, vous avez appétit de parure et de liberté. Vous voulez rire? Eh bien! vivons, qui

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vous empêche? Hier, Michel, le tailleur, vous apportait les beaux habits que voilà. Votre armoire est pleine du plus beau linge, et ce matin, votre cousin, M. le comte d'Ermont, m'a remis pour vous ces dix mille francs que vous lui aviez gagnés au dernier lansquenet. S'il vous plaît, regardez de ce côté, mon cher maître, et vous verrez sous la remise la nouvelle berline d'Erler. Entendez-vous les hennissements de l'écurie? Il y a là-bas deux Normands qui s'impatientent et miss Fanny dont les jambes sont engorgées. Croyez-moi, habillezvous, mettez cet argent dans votre poche, étrennons ce beau carrosse, allons courir à travers Paris les aventures du dernier jour de carnaval. D'ailleurs, il est impossible que dans ce tas de lettres que voici, vous ne rencontriez pas, pour ce soir même, une.ou deux belles invitations. »

Au moment où ce maître-orateur faisait cette belle sortie, un rayon du soleil de février, perçant le nuage, entrait et se jouait sur mon front réjoui. J'ouvris une lettre au hasard et je trouvai que j'étais invité au bal paré et masqué que donnait l'illustre Victorine à ses amis des deux sexes, dans les salons des frères Provençaux. — Elle donne un bal, donc elle est ruinée^ et je ne sais rien de plus amusant que la ruine de ces filles du hasard, qui ne sont jamais plus animées d'espérance qu'à leurs

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derniers instants de luxe. Aujourd'hui sans asile et chassées par l'huissier dont elles sont la proîe, elles se relèvent le lendemain, triomphantes et dédaigneuses de leurs oripeaux et de leurs meubles vendus la veille. — Ah! me disais-je, c'est bien tentant, ce bal de la fameuse Victorine! On y verra toutes les rencontres de l'amour et du hasard. Elle commençait à me regarder d'un œil favorable; elle ne m'a jamais fait un emprunt et vraiment je lui dois quelque chose. Il y avait aussi parmi ces billets au benjoin, à la violette, à la tubéreuse, plus d'une invitation toute bourgeoise. En effet, grâce au nom que je porte, à ma province natale, et peut-être à mon éloignement delà ville, à l'extrémité d'un charmant village annexé naguère, j'ai précieusement conservé mes grandes entrées dans quelques-unes de ces bonnes maisons parisiennes, difficiles sur le choix de leurs hôtes.

A Dieu ne plaise que je sois assez mal appris pour ne pas me complaire aux honnêtes plaisirs de la famille^ aux repas bien faits, calmes et bien servis, à la fable de l'enfant au dessert, à la chanson de la fillette après dîner, voire au whist des grands parents. Grâce à mes chers parents^ qui m'ont bien élevé, je sais vivre en honnête homme, et très- volontiers je laisse en deçà des seuils que j'honore les méchants petits vices de l'heure pré-

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sente. Honte à l'idiot qui ne peut vivre heureux que dans la société des jeunes gens sans frein et des femmes sans mœurs! Mais aujourd'hui^ l'estomac délabré, repu de sommeil^ gorgé de fadaises^ accablé d'ordonnances^ entouré de flacons signés Mialhe et Taurade, les yeux hébétés du tablier blanc et des bonnets ourlés de M^'*^ Brigitte, je voulais absolument me décarémer, et le bal de M"^ Victorine l'emportait sur l'invitation de M. et de M'"® Chambly : « Vous nous rendriez fort heureux, disaient-ils, si vous veniez prendre votre part de certaine poularde, votre compatriote et la nôtre... » A demain la poularde, me disais-je^ et ce soir le souper de Victorine.

En ce moment, comme si elle eût deviné ma pensée, entra chez moi M"^^ Brigitte.

« Hélas! mon cher maître, y songez-vous? Sortir par le temps qu'il fait, presqu'à jeun, pour nous revenir aussi malade que vous l'étiez il y a huit jours! Oh! non, c'est impossible, et même, en bonne justice, il faudrait mettre à la porte M. Jean, qui vous donne ces belles idées. M. Jean est un libertin; il s'est mis en tête d'aller au bal masqué ce soir, et. Dieu me pardonne, il vous persuadera qu'il faut l'y suivre. Une honnête gouvernante est bien malheureuse d'être associée à de pareils serviteurs.

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— Là, là^ madame Brigitte, un peu d'indulgence; et cependant, si vous voulez que je reste ici, faisons, s'il vous plaît, nos conditions. Vous m'apporterez à l'instant même, deux côtelettes, une poire de beurré, une tasse de chocolat. Bref, vous ferez comme pour vous^ et vous trouverez, en revanche, un maître heureux, patient et tout disposé à ne pas quitter un endroit où il se trouvera bien.

— Oui^ monsieur, vous serez servi tout à l'heure, et vous aurez à dîner une sole à la Normande, un poulet au cresson, une salade et des compotes. Je vous ferai des crêpes, et pour vous tenir compagnie et dîner avec vous, je vais inviter ma filleule Aldegonde. Elle est très-gaie et rit volontiers. Il m'a semblé que monsieur la trouvait gentille. Elle viendra^ s'il vous plaît, en marquise de Pompadour, et nous chantera au dessert toutes sortes de chansons sur l'air du Tra la la. Elle veut plaire, et, j'en suis sûre, elle ne fera pas mauvaise mine à un convalescent tel que vous. »

Qui ne dit mot, consent.

D'ailleurs la proposition de dame Brigitte me semblait des plus acceptables. Donc^ les choses étant ainsi arrêtées entre les deux hautes parties contractantes, je commençai ma révolution par humer de toutes mes forces ce déjeuner conquis

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à la pointe de l'épée, et qui dépassait mes plus beaux rêves. A chaque instant je me sentais renaître; un feu nouveau circulait dans mes veines; je buvais largement d'un petit vin de Beaujolais qui se laissait boire.

« Allons, mon maître, encore un verre, disait monsieur Jean; le temps est beau, et nous irons nous assurer que le bois de Boulogne est encore à sa place. »

A peine avais-je achevé ce repas de Lucullus dînant chez Lucullus, à peine avais-je allumé le premier cigare qui eût touché mes lèvres pâlies depuis tantôt six semaines (ô suave odeur de la fumée enivrante à travers l'espace!), on m'annonça M. Constantin. M. Constantin était le premier commis, le caissier, le futur associé du fameux banquier Adolphe Denizot, chez qui j'avais placé la moitié de ma fortune. Il me donnait^ bon an, mal an, quarante à cinquante mille francs pour l'intérêt d'un demi-million que je lui avais confié, et je dormais, sur ce dix pour cent, d'un sommeil aussi paisible que Gros-Jean sur le foin de son grenier. Donc ce M. Constantin me représentait cinquante mille livres de rentes, le plus beau . sinon le plus clair de mon revenu. Pour la première fois, je lui trouvai une figure étrange; il me salua moins bas que de coutume; on eût dit qu'il avait quelque

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peine à lever son chapeau. Evidemment, cet homme était porteur d'une mauvaise nouvelle. Il venait pour m'annoncer que M. Denizot, son patron, ayant fait imprudemment , avec la raffinerie anglaise, un achat difficile à réaliser, était parti depuis deux jours pour l'Angleterre, et n'avait pas donné de ses nouvelles. Donc, à moins d'un miracle , il fallait s'attendre à voir s'écrouler la banque Denizot, et M. Constantin, par attachement pour moij avait pris la peine de m'avertir le premier de cette catastrophe inévitable.

a Ainsi, monsieur Constantin, j'ai tout perdu?

— Tout, monsieur! A moins qu'il ne vous convienne de me céder pour une centaine de mille francs, payables dans six mois, les droits que vous conservez dans les affaires de mon maître. »

En même temps ^ il se mit à me démontrer qu'ayant touché lo pour cent de mon argent pendant douze années, j'étais plus que remboursé de la somme primitive, et que les cent mille francs qu'il me proposait représentaient un bénéfice. Il disait cela à voix basse et les yeux baissés; mais je ne sais quoi m'avertit qu'il fallait me méfier des propositions de ce financier improvisé, et l'ayant remercié sans trop de cérémonie :

« Allons, soit, monsieur Constantin, me voilà ruiné par M. Denizot. »

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Il paraît que ma résignation le frappa, car il sortit plus humble qu'il n'était entré. Resté seul, je me rappelai la prière et le propos du docteur : « Surtout, mon ami, pas d'émotion trop vive ! » Voilà cependant, me disais- je, une rude émotion. Eh bien! je ne suis pas mort; je n'ai pas même laissé tomber le feu de mon cigare, et déjà, par une suite de calculs ingénieux, j'avisais à contempler sans peur ma triste fortune. Elle était beaucoup moindre et pourtant suffisante encore. En vendant mon hôtel, mes tableaux, mes chevaux, mon argenterie et mes curiosités, je rentrais, ou peu s'en faut, dans le demi-million que j'avais perdu, et conservais de quoi vivre honnêtement, bourgeoisement.

Je fus assez content de ma philosophie en cette épreuve et parfaitement rassuré sur cette émotion, que le docteur eût jugée à l'avance une émotion mortelle. Il est vrai que l'instant d'après j'eus maille à partir avec M°*^ Brigitte. Elle avait appris ma ruine avant même que j'en fusse informé, et naturellement, elle en profitait pour venir tracasser autour de moi.

tt Mon Dieu, madame Brigitte, pourquoi donc ces gros soupirs ?

— Que voulez-vous, monsieur, on n'est pas contente et de bonne humeur tous les jours. J'aurai

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grand'peine à faire le dîner que j'ai promis à monsieur, et ma nièce Aldegonde ne viendra pas pour lui tenir compagnie. Elle comprendra, j'en suis sûre, que ce n'était pas convenable et qu'elle ne pouvait diner en tête à tête avec un jeune homme, à moins que le jeune homme lui fît l'honneur de lui demander sa m.ain.

— Pour tout de bon, dam.e Brigitte?

— Oui, monsieur, pour tout de bon. y>

Sur quoi, elle s'en fut, d'un pas sec, oubliant pour la première fois de fermer sa porte. O pauvreté! ce n'est pas moi qui dirai : tu n'es qu'un nom!

Les fenêtres du salon donnaient d'un côté sur la cour, et de l'autre côté sur le boulevard qui longe un parc public. Dans ces sentiers bien tracés, le printemps seul amène un certain nombre de promeneurs; en hiver, le boulevard est désert. Un homme à cheval, un enfant qui joue au cerceau, une voiture de place, autant d'événements pour le spectateur caché derrière ces murailles, qui s'amuse à tuer le temps.

Ce ne fut donc pas sans une certaine curiosité que je vis s'arrêter devant ma porte un coupé de louage, et descendre, en tremblant, une jeune femme enveloppée d'un grand manteau, en chapeau noir et la figure voilée. M. Jean, qui se tenait

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sur le pas de la porte, ayant indiqué à la jeune visiteuse (on voyait d'un coup d'oeil qu'elle était alerte et jeune) l'escalier de ma demeure, elle entra en toute hâte et sans se faire annoncer.

« Me voilà, me voilà, dit-elle avec un son de voix charmant, ne vous impatientez pas, mon ami, soyez heureux, nous sommes réunis pour toujours I »

Elle disait cela très-vite, en relevant son voile, et jugez de sa honte en reconnaissant qu'elle s'était trompée.

« Ahl mon Dieu! je ne suis donc pas ici chez le marquis de Santis?

— Non, madame. Et cependant, rassurez-vous, vous êtes chez un galant homme appelé le chevalier de Genlis. M. de Santis et moi demeurons dans la même allée; il habite une maison qui ressemble à la mienne et ce n'est pas la première fois qu'on nous prend l'un pour l'autre. A vrai dire, c'est une confusion qui ne me plaît guère, et puisque le hasard vous amène en ce logis, permettez que je vous dise ici que ce trop heureux marquis de Santis, chez qui vous vous rendez pour la première fois, ne vaut pas l'honneur que vous lui faites. S'il porte un beau nom, il le porte en assez mauvaise compagnie, et peu d'honnêtes femmes ont frappé à cette porte-là. »

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La jeune femme, à ce discours inattendu, me regardait avec une épouvante mal dissimulée; elle m'écoutait comme on écoute en rêve, elle était sans voix, sans mouvement, sans espérance. Et si frêle, et si délicate ! Un souffle eût suffi pour briser cette existence ; les efforts de cette infortunée, avant d'en arriver là, semblaient avoir épuisé tout son courage. Et moi, devinant ce drame intime et prévoyant ses terribles conséquences, je me sentis saisis d'une pitié si profonde, que les larmes m'en vinrent aux yeux. — Voilà, me disais-je, une désespérée à vingt ans qui, de gaieté de coeur, se jette aux abîmes de la vie à l'aventure. Elle a quitté tantôt le toit conjugal et tous les remparts de sa jeunesse pour venir dans cette caverne où l'attendent toutes les douleurs. En même temps, je lui représentai le péril qu'elle allait courir ; je lui fis toucher du doigt les misères du mariage libre et les hontes prochaines. — Ah! madame, il en est temps encore ! Ecoutez un bon conseil, rentrez dans la maison que vous avez quittée. Oubliez ce triste sire qui rira de votre peine. Appelez à votre aide parents, serviteurs, votre époux luimême, et si vous avez une mère, allons, courage,, et jetez-vous dans le sein maternel !

Je fus éloquent, j'étais convaincu. J'en avais tant vu de ces honteuses et malheureuses unions

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sans forme et sans nom! Quand j'eus tout dit, elle regarda autour d'elle, comme si elle eût cherché à deviner à qui s'adressait mon discours.

« Vous ne savez pas, dit-elle enfin, vous ne savez pas quel est l'homme dont vous parlez. Ah ! si vous l'aviez vu comme je le voyais hier encore^ pleurant et prosterné à mes pieds, attestant la terre et le ciel de son amour, disant que sans moi il ne pourrait plus vivre, et qu'il mourrait si je refusais de le suivre à Rome, à Florence et partout, vous m'eussiez épargné, monsieur, ce doute affligeant. »

A ces mots, elle se leva, plus que jamais résolue au sacrifice, et je la suivis attiré par le charme. Elle avait la démarche et le pied d'une dame de qualité, sa petite robe et son jupon uni lui donnait un agrément matinal, la fièvre animait son regard mouillé de larmes involontaires. J'eus l'honneur d'ouvrir la portière de sa voiture et de lui donner la main, pendant que le cocher de la régie, infâmementvétu, marmottait je ne sais quelle injure à l'adresse de sa pratique. Elle me dit encore une fois adieu; je fis signe à M. Jean de la suivre, et, rentré dans mon salon, il me sembla que je revoyais cette beauté si touchante. A mon oreille charmée arrivaient encore les accents de cette voix pleine d'une mélodie ineffable. Il y avait si longtemps d'ailleurs que je n'avais entrevu une

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seule femme appartenant au monde à part dans les passions parisiennes! Ce moment fut triste. Enfin, je me trouvai seul, abandonné, perdu, négligé dans ma solitude. Helas! songer qu'à cet instant même cette aimable créature appartenait à cet homme à la mode, et peut-être qu'il s'ennuyait déjà de l'entendre et de la voir! Vraiment, je fus saisi d'une immense envie, et je cherchais un prétexte d'aller redemander à ce fat de Santis ces grâces et ces beautés qu'il ne méritait pas.

Cependant le rayon avait disparu, le givre en ce moment tombait^ le vent soufflait, une tristesse était mêlée à la triple vapeur des eaux, des gazons et des arbres. J'avais froid, je souffrais. Tout à coup j'entendis la voix de mon ami Jean, qui criait à mon écurie : « Attelez la berline, hàtez-vous ! » Puis, montant mon escalier quatre à quatre et tout semblable à quelque ahuri de Chaillot :

a Monsieur, me dit-il, il y va de la vie et de l'honneur de cette jeune dame ; si elle n'est pas rentré en son logis avant qu'il soit une heure, elle est perdue. »

En même temps il me racontait le drame dont il avait été le témoin. La voiture s'était arrêtée à la grille du marquis de Santis; la dame en était descendue un petit sac de nuit à la main. Elle avait donné un louis d'or au cocher, qui s'était en-

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fui au galop de son cheval, et pendant une minute elle avait cherché la sonnette. Au bruit strident du timbre, une femme, en habit de poissarde, était sortie sur le balcon, et d'une voix effrayante et les mains sur les hanches, en vraie femme de la halle, elle avait accablé cette malheureuse de telles injures et de telles malédictions, que le catéchisme poissard ne saurait en contenir de pareilles.

« Ah ! te voilà donc avec ton petit bagage, ô coureuse de malheurs, comtesse de mon cœur. Objet charmant, il te faut mon amant, mais pas tant de chansons, tourne-nous les talons... » On eût dit une furie à l'entendre, une harangère à la voir. Bientôt, laissant la rime, elle disait tout net à cette infortunée : a Allez-vous-en, madame, on ne veut pas de vous, on vous chasse ; et cependant n'oubliez pas mon ordre absolu : je donne un bal ce soir même, aux frères Provençaux^ à M. de Santis, mon amant. Vous y viendrez, je l'ordonne et je le veux, et si passé minuit tu n'es pas à mes pieds, suppliante, je livre à mes invités ton portrait que voici, avec ces deux belles lignes : A toi pour la vie! Aussi vrai que j'ai nom Victorine. » Et ceci dit avec un féroce éclat de rire, elle rentra dans la maison, la fenêtre ouverte laissant entendre les exclamations du marquis de Santis. Cependant la jeune dame était restée immobile à sa

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place et se demandant si elle n'était pas le jouet d'un rêve.

a Ah! monsieur, reprenait Jean, qu'elle est à plaindre! Elle serait tombée à mes pieds si je ne l'eusse retenue. » Et moi de l'encourager : «Allons, madame, ayez bon courage et venez avec moi. n Je pris sa petite valise, et tournant sur la droite, au bout de vingt pas, je conduisis la pauvre femme au foyer du gardien du petit parc. Sa femme et sa fille Catherine ont été prises d'une soudaine pitié à l'aspect de cette infortunée, pâle comme une morte, et qui ne pouvait même pas pleurer. »

Tel fut le récit de ce brave garçon. Tout funeste qu'il était^ je n'en fus pas étonné le moins du monde. Je connaissais la maîtresse de M. de Santis. Malgré les bons sentiments qu'elle m'avait témoignés, sitôt que son intérêt ou sa vanité étaient en Jeu, je la savais capable des plus grandes violences. Elle avait des fureurs qui tenaient de la folie, et le dirai-je à la honte des jeunes gens à la mode, ils trouvaient un certain charme à la colère de cette femme et se plaisaient à l'exciter. Ainsi, le vent du nord soulève à son gré les flots de l'Adriatique. Or, voilà comment ces jeunes messieurs développent à plaisir les mauvais instincts des malheureuses qui les approchent. Plus elles sont avares, cruelles et sans pitié, plus elles sont

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recherchées. Il en est^ dans ce nombre abominable, qui n'ont fait leur fortune qu'au sortir de la cour d'assises. On dirait que le crime ajoute une saveur aux grâces de ces mégères. La Victorine en question courait rapidement dans ces tristes sentiers. Sa beauté était le moins habile de tous ses pièges; à force de mensonges et d'avarice^ elle était devenue capable de tout. Je le comprenais seulement à cette heure, en me félicitant d'avoir échappé à cette embûche, et songeant, hélas ! que par la lâcheté du misérable amant dont elle avait déjà consommé la ruine, elle tenait dans ses mains impitoyables la destinée et l'honneur de cette imprudente femme! ah! bien malheureuse, en effet.

Jean , cependant , attendait mes ordres et ne comprenait pas que je pusse hésiter un instant : « Tu as bien fait, lui dis-je^ et tu es vraiment un brave garçon. Certes, il faut à tout prix sauver cette jeune femme. Allons la prendre et la ramenons chez elle, s'il en est temps encore ! »

Voilà comment j'étrennai ma berline d'Erler. Elle était encore à moi jusqu'au lendemain. Rarement le savant carrossier avait fait un pareil chef-d'œuvre. C'était splendide et peu voyant. La voiture s'arrêta à la maison du garde, où je trouvai ma jeune aventurière en cet état douloureux, voisin du spasme. Elle n'était pas morte, elle n'était

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plus vivante. Ses petites mains étaient contractées, ses lèvres pâlies battaient ses dents blanches, et parfois un profond soupir attestait la souffrance intérieure. On lui fit prendre un peu de thé, on l'enveloppa dans une épaisse couverture, et nous voilà partis pour Paris, à travers ce désert qui représentait l'espace à peine conquis du mur d'enceinte. Au bout de quatre ou cinq minutes, elle sembla se ranimer, et comme je l'interrogeais doucement, elle me raconta, en peu de mots, que j'avais tout à fait deviné cette lamentable histoire. Elle était riche et bien apparentée ; elle appartenait au meilleur monde; son mari était un gentilhomme honoré de tous, mais peu tendre et peu fidèle. Elle ne comprenait pas maintenant, après cette cruelle et sévère leçon, qu'elle eût oublié si vite et si complètement tous ses devoirs. Elle acceptait volontiers le châtiment de sa faute, et cependant elle s'estimait une femme heureuse, s'il lui était permis de rentrer dans son logis. Là, elle trouverait, pour la relever à ses propres yeux, pour la défendre à la façon d'une lionne qui défend ses lionceaux, mieux qu'une sœur, une amie active, hardie et véhémente, une force, un exemple.

« Ah ! »i je la revois, disait la pauvre femme au désespoir, je suis sauvée! »

Mais déjà la nuit tombait et l'heuie approchait

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où le mari, très-exactement, au sortir du cercle, rentrait dans sa maison. Or, elle avait écrit à l'époux trompé une lettre absurde. . . et stéréotypée^ à l'usage des femmes révoltées : « Adieu, je pars avec celui que j'aime! Vous ne me verre^ plus , oubliez-moi^ soye^ heureux l » Le danger était làj dans cette lettre. Une minute pouvait tout

perdre ou tout sauver.

Elle habitait, au commencement de la rue Vivienne, un petit hôtel, dans une grande maison qui appartenait à son mari. Ma voiture s'arrêta à dix pas du seuil, où tout semblait paisible encore. La dame attendit, les yeux fermés, enfouie au fond du carrosse, et moi, prenant mon courage à deux mains (ces grandes tragédies domestiques m'étant inconnues), j'entrai résolument chez le concierge de l'hôtel. Une femme vêtue de noir occupait cette loge assez vaste, et, tout dabord^, j'eus le frisson de ce visage austère et sans pitié. Ce moment fut un des plus pénibles de cette nuit terrible. « A coup sûr, me disais je, celte horrible concierge a remis la lettre au mari, le mari sait tout!... » Mais, bonté divine! nous arrivions à temps! Cet homme, aux habitudes si régulières, n'était pas rentré j la funeste lettre était aux mains de cette parque, et quand j'essayai de la reprendre, elle me dit d'une voix brève :

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a II n'y a, monsieur, que deux personnes à qui cette lettre appartienne; à monsieur d'abord, à madame ensuite. Quand à la remettre à quelque étranger, n'y comptez pas. Je l'ai refusée à M'^^ Annette elle-même. »

En ce moment, nous entendîmes une voix glapissante, avec accompagnement de coups de fouet :

(( La porte, s'il vous plaît!

— Tenez, dit la vieille, voilà monsieur qui rentre! »

En effet, c'était bien le coupé du mari; sa voiture avait frôlé la mienne, et la malheureuse femme, en reconnaissant sa propre livrée, avait perdu toute espérance. De mon côté, j'eus comme un éblouissement de désespoir. Je vis, d'un coup d'œil^ dans quelle suite d'aventures et d'accidents m'entraînait mon imprudente protection. Abandonner cette imprudente en ce moment plein de périls , eût été une action d'une extrême lâcheté; prendre à mon compte une si grande faute, eût été d'une extrême imprudence. Cependant, la porte cochère ouverte à deux battants, l'affreuse concierge se précipita sur la portière du coupé en agitant sa lettre, afin d'attirer l'attention du mari... Voyez donc mon triomphe et ma joie! Il ne rentrait pas chez lui, ce maladroit dont les destinées se débattaient à son insu depuis tantôt quatre

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heures. Monsieur était au cercle, et renvoyait sa voiture, faisant dire à Madame qu'avec sa permission il dînerait au cercle, et que peut-être, après le dîner, il irait avec quelques amis passer une heure ou deux au bal de l'Opéra. Le valet de pied ajoutait de lui-même une annonce exacte des plaisirs de cette nuit de carneval. A ce programme de Don Juan, la portière, une dame Honesta s'il en fut jamais, porta soudain beaucoup moins d'intérêt à la cause de son maître.

« Il dîne avec des filles et des joueurs chez les frères Provençaux, tant pis pour lui ! »

Moi, cependant, voyant que les choses tournaient si bien , et que la chaste mégère passait de notre côté, je n'avais pas perdu un seul instant pour faire avancer ma voiture, et la jeune dame eut bientôt repris sa lettre, qui lui fut remise sans difficulté. Donc, le premier obstacle était franchi, et mon œuvre ayant réussi au delà de toutes mes prévisions, tout autre que moi, peut-être, eût pris congé de la dame ainsi rapatriée, et s'en fût remis, pour le reste, aux bons soins de la Providence. Oui; mais cette fois, la Providence avait pris la forme, le visage et les yeux superbes de la plus belle personne, et la plus éloquente qui jamais eût apparu à mes regards éblouis. Ce fut comme une apparition. Son pas était ferme et léger j elle arri-

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vait, les bras tendus vers cette enfant de son âme : « Ah! disait-elle, ah! te voilà! je te revois! tu m*es rendue ! Allons, courage... ah ! que je t'aimerai; ah! j'étais bien sûre que tu me reviendrais!... » En même temps, elle la serrait dans ses braSj elle la couvrait de ses baisers, la chevelure blonde et les cheveux bruns se mêlant et se confondant. Puis ses beaux yeux, mouillés de larmes , s'arrêtèrent sur moi , et d'une voix très-douce elle me dit :

« C'est vous qui la ramenez, je vous remercie. » Et notez bien que tout cela se disait et se faisait pendant que nous remontions les quelques marches de l'escalier qui séparent le vestibule de l'antichambre. Un vent tiède^ un grand bien-être, remplissait cette aimable maison. Quand nous fûmes entrés dans le petit salon, et que la femmeenfant eût été déposée (avec tant de soins maternels !) sur une chaise longue :

« Tout est sauvé! s'écria la jeune fille aux cheveux d'or. Et maintenant, que le malheur la vienne reprendre ici, chez elle, à mes côtés, il trouvera à qui parler. »

C'était vrai; la jeune femme était sauvée, et déjà la douce couleur revenait à sa joue, et le sourire à sa lèvre. Elle voyait, elle comprenait, elle était vivante ; elle me tendit la main en me disant : merci !

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Elle but une tasse de thé qui la ranima tout à fait. Quand elle voulut parler :

« Tais-toi, tais-toi, lui disait son ange gardien, je sais ce que tu vas dire. Sois calme, il est absent, il est parti pour ses débauches, il ne reviendra pas avant demain. »

Ici je voulus prendre enfin congé de ces dames, mais je fus retenu par celle à qui je venais de donner toute mon âme. Elle me commanda de rester, d'un geste, et j'obéis. Alors on me laissa seul dans le salon , me remémorant tous les détails de cette crise. Il me semblait que je venais de vivre, en moins d'une heure, toute une année, et je tombai dans un immense accablement.

Combien de temps je restai dans ce fauteuil et dans cette ombre , éclairée à demi par le feu de râtre, je ne saurais le dire. A la fin reparut ma chère vision, mais cette fois très-sérieuse, et maîtresse d'elle-même. Elle avait mis au lit cette enfant de son adoption ; elle avait attendu, pour la quitter, qu'elle fût endormie , et dans ce repos, si facile aux jeunes années : « Pardonnez-moi, me dit-elle, si je vous ai fait attendre, mais il n'y a que vous, monsieur, qui puissiez répondre à mes questions. Commencez, cependant, monsieur, pour être juste, par être indulgent. Songez à la jeunesse, à l'inexpérience, à l'abandon, à l'oisiveté des vingt

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ans de cette i nnocente; en même temps^ rappelez-vous l'indifférence et l'abandon de ce mari sans vice et sans vertu; tenez-nous compte^ enfin, du crime et des séductions de ce perfide et triste amoureux, ce misérable Santis, qui se fait un jeu des larmes les plus amères. Comme intime ami de la maison, il venait chez nous à toute heure. Il était à la mode, on ne parlait que de ses bonnes fortunes dans le grand monde et dans le bas monde ; il s'imagina qu'il serait déshonoré par notre résistance même. Hélas ! vous savez le reste. Il ne demandait qu'une séduction à domicile, et quand il aura vu qu'il allait porter tout le poids de ses lâchetés et de ses mensonges, il a brisé le pacte, il a fermé sa porte à cette beauté souveraine. O l'indigne! Ai-je bien deviné? est-ce bien cela, monsieur? »

Je répondis de mon mieux à ces questions multipliées :

« Oui, madame, vous avez deviné tous ces crimes; mais ils ont été commis avec des circonstances particulièrement horribles. » Alors, je racontai ce que j'avais appris d'un témoin oculaire, et, tout d'un coup, m'interrompant moi-même :

« O malheur! m'écriai-je... Hélas ! vous croyez, madame, que tout est sauvé... tout est perdu! Ne m'interrogez pas! »

A ces mots terribles, si vous eussiez vu l'épou-

La Mi-Carême d'un convalescent. 147

vante et l'étonnement de cette admirable fille, et les regards qu'elle jetait sur moi, cherchant à comprendre, à deviner ce dernier secret, au milieu du débris de ses espérances! Elle était haletante, elle écoutait, elle tremblait; moi, j'étais pâle et j'avais peur.

A la fin, reprenant tous mes sens, je revins lentement sur cet affreux détail que j'avais oublié, et qui maintenant me revenait en mémoire : une femme, une héroïne abominable des histoires les plus scandaleuses de Paris, un monstre capable et coupable de tous les crimes^ avec le geste et sous les habits d'une poissarde, avait reçu ma belle inconnue sur le seuil de la porte de ce misérable Santis , et l'avait chargée d'invectives, au nom même de l'amant que l'imprudente venait chercher de si loin. Puis, d'une voix menaçante, elle avait ajouté cet ordre absolu : « Tu viendras ce soir, à minuit, dans un bal que je donne, et tu me redemanderasj les mains jointes, cette lettre et ce portrait, sinon je les livre à l'assemblée. Alors, je saurai ton nom, ce nom que ton lâche amant n'a pas voulu me dire, et tu seras, demain, la risée et le mépris de toute la ville. » Elle a dit cela^ madame, elle a dit cela! Je connais cette femme; encore une fois, elle est capable de tout, et ce qu'il y a de mieux à faire est encore de lui obéir.

14B La Mi-Carême diin convalescent .

Il y eut ici, entre mon interlocutrice et moi, un profond silence. Elle avait la main sur ses yeux^ elle pleurait, cherchant un dénoûment à ce drame funeste. Enîin, relevant sa tête de Minerve irritée :

ce Écoutez-moi, me dit-elle. Il est impossible, absolument, d'exiger de cette infortunée un seul acte de courage. On jouerait sa vie à la vouloir retirer de cette affreuse léthargie. Et cependant , je suis de votre avis, nous ne saurions livrer la partie à cette mégère. Elle tient sa proie, elle veut sa vengeance; elle songe à l'effet qu'elle va produire, à la gloire et surtout au bruit qui lui reviendront de cette infamie. Eh bien! mon parti est pris. J'ai dix-huit ans ; j'ai vécu jusqu'à ce jour, dans la solitude et le silence , uniquement occupée à défendre, à protéger cette aimable et douce créature. Ainsi , j'ai beaucoup à risquer à me jeter sans rémission dans ces tristes hasards ; mais je suis forte et résolue, et quand je devrais me perdre^ à tout prix, il faut que je la sauve, et j'irai, cette nuit même, à sa place, au devant du péril.

— Mais, madame, y songez-vous? m'écriai-je; et quelle défense, et quelle protection pouvez-vous implorer dans cette réunion de tous les vices?

— Monsieur de Genlis, me dit-elle, refuseriezvous , si je vous priais de m'accompagner dans cette aventure, d'être mon chevalier? Mais quoi î

La Mi-Carême d'un convalescent. 149

vous relevez d'une longue maladie, et les forces vous manqueront... J'irai seule!

— Oh ! pour cela, non, madame ; et, Dieu merci, je suis encore assez fort pour vous défendre. Acceptez donc le bras que je vous offre, et cependant^ dites-moi comment vous savez ma convalescence et mon nom?

— Il y a seize ans que je sais votre nom^ monsieur de Genlis; nous sommes du même village; vous étiez le petit seigneur^ j'étais la petite fermière. On m'appelait Annette.

— Et moi, j'étais Lubin. Que je suis donc content devons retrouver, ma chère Annette! Eh! que vous êtes devenue une grande et belle personne, avec toutes les apparences d'une reine ! »

Sur l'entrefaite, une femme de chambre annonça le docteur Fortin.

« Voilà, dit Annette, l'indiscret par qui je sais votre longue maladie; il ne se doutait guère de l'intérêt que j'y prenais. C'est un bon homme , on peut compter sur lui.

— C'est mieux qu'un bon homme..., un homme amoureux, vous voulez dire. Il vient vous chercher, je le sais, pour vous conduire, en grand mystère, au petit dîner qu'il a préparé tout exprès pour ses amours. Il est décidé même à vous offrir sa main si c'est votre condition.

1 5o La Mi-Carême d'un convalescent.

— C'est bien cela, » reprit-elle.

En ce moment le docteur Fortin se présentait dans son plus bel habit, tenant à la main un bouquet de trois belles roses, qu'il avait empruntées à sa jeune malade. M"^^ Prévost. Il avait vingt ans de moins que ce matin, la taille droite et le front ravonnant. C'était vraiment l'ancien homme à bonnes fortunes^ bien élevé, bien tenu, et tout entier à l'heure présente. Il recula de deux pas, à mon aspect :

ce Je vous croyais mort^ dit-il; comment donc vous trouvez-vous ici?

— M. le chevalier, reprit Annette, est venu demander à dîner à son amie d'enfance Annette , et quand il a su que vous m'aviez invitée, il s'est invité lui-même.

— Et d'autant mieux, repris-je, ma chère Annette, que Je sais le menu du dîner. C'est fabuleux; le docteur a composé son chef-d'œuvre en votre honneur. »

En ce moment, le brave homme hésitait entre la moue et le sourire. Il ne revenait pas de son étonnement. A la fin il prit son parti en galant homme :

ce Oui-da, ce n'est pas le docteur, c'est l'ami qui vous invite, me dit-il. A demain la petite centaurée, aujourd'hui le vin de Champagne , et tant pis pour vous si vous mangez trop.

La Mi-Carême d'un convalescent 1 5 1

— Vous, cependant, mon cher docteur, reprit Annette, soyez le bienvenu, on vous attendait céans. Nous avons la fièvre, nous gardons le lit; voyez où nous en sommes^ et surtout faitesnous dormir. Il faut que nous dormions jusqu'à une heure du matin, jusqu'à l'heure de ma rentrée. »

Sur quoi le docteur entra dans la chambre voisine, pendant qu'Annette allait mettre un domino. Elle revint l'instant d'après, dans le costume traditionnel de l'intrigue ; à peine on l'eût reconnue. Elle avait enfermé dans la dentelle ses cheveux, brillants comme le soleil ; des bottines de satin allégeaient sa démarche; on devinait un jupon simplement ourlé sous sa robe en taffetas noir. Il sortait de toute sa personne une suave odeur de jeunesse et de probité. Elle prit le bras du docteur et me tendit la main, comme si elle eût voulu me demander pardoa de la préférence. J'eus l'honneur de placer son manteau sur ses épaules, et quand elle eut fait toutes ses recommandations, elle descendit le perron d'un pied leste. A chaque marche, elle reprenait courage :

« Allons à pied , dit-elle , chez ces fameux Frères-Provençaux, nos voisins, où je vais dîner pour la première fois. »

A peine eus-je le temps de commander à mes

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gens de se retrouver exactement à la même place à minuit.

Cette maison de fête etde plaisir des Frères- Provençaux échapperait à la description la plus habile, en certains jours de Pannée. On dirait, de loin, un incendie. On respire aux soupiraux de ces vastes cuisines l'odorante vapeur de tous ces mets, destinés à l'insatiable appétit du Paris des puissants et des riches. Les fourneaux pétillent, les broches tournent, chargées de faisans^ de perdrix etde bécasses. Le pot-au-feu est une cuve ardente. On dirait que l'Océan envoyait^ ce matin même, sous ces voûtes ^ ses poissons les plus introuvables. Une armée de cuisiniers, sous les ordres de leur général, accomplissent, sans confusion, toutes ces évolutions nécessaires au chefd'œuvre. En ce lieu sont contenues toutes les épices, toutes les saveurs. La glace et le feu semblent associés à la même œuvre. Au-dessous des cuisines est creusé un vaste labyrinthe qui se partage à l'infini en rues et carrefours qui portent les noms glorieux de tous les vignobles que mûrit le soleil. Chaque bouteille a son cachet, sa forme et son histoire. Il y en a qui viennent du fond de la Hongrie ; on en voit à toutes les estampilles célèbres du Rhin allemand. Le vin d'Aï remplit un vaste espace; on se promène à travers la grande

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rue de Mâcon et la grande rue de Bordeaux, chacun des coteaux célèbres de la Gironde étant représenté dans ces murailles de verre. Ici le grand silence, et plus haut la vie et le mouvement. Un palais des Mille et une nuits s'est élevé sur ces voûtes, à l'usage des consommateurs vulgaires. Le passant qui va je ne sais où, la tête vide et les bras ballants, soudain s'arrête en ce lieu pour le plaisir d'entrer dans un vaste salon, où il peut dîner en voyant passer sous ses yeux le va et vient du Palais-Royal. Entrer là est déjà une fête; on voit dans ce salon du bon appétit, de beaux visages où la coquetterie et la gourmandise se ^disputent la palme avec le plus aimable enjouement. Les honnêtes gens qui n'ont rien à cacher sont contents de se trouver sous ces plafonds dorés, en belle et bonne compagnie. On boit avec mesure ; le vin est bon, la chère est bonne. Un vent tiède circule à travers les tables réunies :

« Si nous dînions dans ces salons? disait Annette.

— On mange ici, on ne dîne que là-haut )), reprenait le docteur.

Et nous voilà tous les trois, montant par un vaste escalier couvert de tapis et garni de fleurs. Les convives en retard arrivaient. Ces discrets petits salons se remplissaient sans bruit de jeunes

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femmes et déjeunes gens, suivis bientôt des hommes faits et des vieillards, les tout-puissants de ce bas monde. Ici s'étaient donné rendez-vous les généraux revenus de la guerre et les grandes coquettes qui leur envovaient, tous les jours, sous la tente, une chronique de Paris. Les poètes ne manquaient pas, non plus que les bourgeoises, émerveillées à l'avance, et qui laissent toujours dans ces cabinets particuliers un brin de leur bonne renommée, une frange de leur manteau. G'était, dans ces salons clos, le murmure animé, nous avons presque dit l'idiome intelligent de l'Europe entière. On y parlait toutes les langues, comme on y buvait de tous les vins. Chacun pour soi!... Chacun s'inquiétant de sa voisine, et fort peu de son voisin. On entendait parfois le choc des verres ou le speech de quelque Anglais venu tout droit du club de la réforme. En effet, pour les nouveaux venus qui traversaient pour la première fois ces corridors cabalistiques, il y avait un grand sujet d'étonnement, que disons-nous? d'admiration, de se trouver transportés par quelque enchanteur dans cette oasis des deux mondes. Au fronton mystérieux était écrit en lettres invisibles : Palais de Thélème, et... tout ce que tu voudras, tu Vauras.

Le docteur Fortin était un habitué de la maison. Il y venait parfois pour son propre compte, et

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le plus souvent sur l'invitation d'un client ressuscité. Il avait le privilège, assez rare, de s'asseoir à côté de la dame du comptoir, et de composer une seule carte à son usage, de tous ces menus si divers. Rien qu'à les lire, il reconnaissait la qualité de l'amphitryon et l'honorabilité de ses convives. Si la carte était sage, sans avarice et sans profusion :

« Voilà, se disait le docteur, d'honnêtes gens qui tiendront d'honnêtes propos , et qui payeront gaiement leur dîner. »

Mais si la carte insensée allait, sans logique et sans choix, des plats les plus rares aux inventions les plus folles; si les noms les plus grotesques dissimulaient les mets les plus vulgaires; si ces genslà s'occupaient beaucoup plus du grand prix des vins rares que de la véritable valeur des bons vins :

« Dîner de parvenus , dîner de petits-maîtres en compagnie des falbalas de l'avant-scène , un menu de faquins! » pensait le docteur.

Il reconnaissait le dîner des joueurs à sa courte durée, et le repas de l'ambitieux à son décousu. Parfois il riait sous cape en disant : « Le beau tête-àtête ! On se regarde. . . on dîne par cœur 1 » Enfin , et s'il rencontrait une heureuse innovation dans quelque aimable dîneur de nouvelle date , et contents l'un de l'autre, où trois plats suffisent, plus un bouquet de violettes, monsieur le docteur en

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faisait gentiment son profit. A toutes ces causes , et comme il avait eu le grand soin de commander son dîner la veille , nous trouvâmes une antichambre éclairée de deux bougies, et dans le salon une table à deux couverts , étincelante de propreté , de porcelaine et de cristal. Je regardai M"^ Annette ; elle ne parut pas décontenancée à l'aspect de ces deux couverts; elle fut la première à en demander un troisième:

« Il y a de quoi dîner pour trois dans un dîner commandé pour deux, s'écria le docteur, surtout quand on amène un convalescent , un condamné à mort. »

Le dîner fut long et fut bon. On vous en a dit le menu au premier chapitre de cette histoire ; il n'y eut rien de changé; on ajouta seulement une bouteille de clos-vougeot.

« Ah! docteur, que nous voilà bien loin de la mauve légère et de la chicorée agréable aux estomacs délicats!... Garçon , disais-je encore, avezvous préparé une infusion de petite centaurée à la glace?» Et chacun de sourire.

Ce fut vraiment un temps d'arrêt charmant dans les terribles pensées qui remplissaient le cerveau de la belle Annette , et qui me préoccupaient. Nous causions cependant, Annette et moi, comme deux amis qui se retrouvent après une longue se-

La Mi-Carême d'un convalescent. i 57

paration. Nous parlions des vieillards, des jeunes gens, des enfants de notre endroit ; nous en étions déjà à ce charmant Vous soiivene^-vous? qui va si loin et si longtemps , de la plaine au vallon, de la chaumière au château, de la ruine à l'église, du ciel à la terre. — Vous rappele:{-vous?... C'est le coup de baguette; il évoque les temps passés , il ramène au grand jour cet adorable autrefois ! lorsque autre/ois n'a pas vingt ans : voici le ruisseau, voici la prairie, au loin la forét^ le bleu partout. L'abeille errante allait par ces sentiers, dans nos jardins. Nous disions encore le chant de l'alouette , et la petite chanson du bouvreuil. Avons -nous assez escaladé la montagne, assez grappillé dans la plaine au temps des moissons, assez joué dans le cimetière, où le saule envahit le

souvenir des morts!

« Et vous rappelez -vous , ma chère Annette , une enfant qui jouait avec nous? Elle était si fluette et si mignonne , elle avait des yeux couleur de pervenche; on eût dit qu'elle n'était pas de la terre, et qu'elle irait, demain, là-haut , dans sa patrie. Elle était un ange encore plus qu'une enfant.

— Cet ange et cette enfant, monsieur le chevalier, Claire d'Erbrun, est justement la femme que vous m'avez ramenée au moment où je désespérais

1 58 La Mi-Carême d'un convalescent.

de la revoir. Elle est nôtre , et vous vous rappelez sans doute que son père était un grand ami de votre père ?

— Oui-da, je m'en souviens. Celui-ci avait sauvé la vie à celui-là. C'étaient deux compagnons de l'épée. Ils s'étaient rencontrés sur les mêmes champs de bataille, et mon père, en mourant , m'avait recommandé de ne jamais oublier la reconnaissance et les respects que je devais à M.d'Erbrum. Mais il mourut peu de temps après mon père, et maintenant je m'estime un homme heureux si j'ai contribué à rendre à sa fille un de ces grands services qui vous font quitte avec tous les devoirs. «

Tels étaient nos discours , mêlés de tristesse et de joie; et le docteur nous écoutait, se souvenant que , lui aussi , avait eu sa part dans toutes les bonnes fortunes du mois d'avril.

ce Mais enfin , disait -il , vous voilà réunis , vous vous êtes retrouvés : qu'allez -vous faire et que devenir ?

— Cher docteur, lui dis -je, il n'y a pas vingtquatre heures que ma réponse eût été nette et prompte. On ne retrouve pas impunément cette grâce et cette beauté toutes chargées de la musique et des parfums de la patrie absente ; et comme André Chénier l'a très-bien dit:

La Mi-Carême d'un convalescent. i5q

Je sais qu'on ne voit point d'attraits plus désirés Qu'un visage arrondi , de longs cheveux dorés; Dans une bouche étroite un double rang d'ivoire/ Et sur de beaux yeux bleus une paupière noire.

« Mais vous ne savez pas, docteur, vous qui m'aviez tant recommandé d'être à l'abri de toute émotion : à peine aviez-vous quitté mon logis , un homme est venu brusquement^ qui m'apportait la triste nouvelle que j'avais perdu cinquante mille livres de rentes^ le plus clair de mon revenu! J'étais riche, hier encore, et je suis à peine à mon aise aujourd'hui. »

A ces mots je vis briller dans les yeux d'Annette une joie , un contentement.

« O chère enfant! lui dis-je, si je regrette ma fortune, c'est à cause de vous. »

Pendant que nous parlions , les heures s'en allaient et devenaient plus sombres. Le dénoûment approchait , terrible^ et nous étions tout à fait retombés dant le sérieux. On voyait qu'Annette appelait à son aide une résolution qui lui manquait. J'étais épouvanté moi-même de l'étrange accident que nous allions courir. Annette expliqua tout ce drame au docteur Fortin.

ï Oui, dit-elle, j'y suis résolue; à tout prix j'aurai la lettre et le portrait, y)

Vaine espérance! effort impuissant! Plus la vcn-

lôo La Mi-Carême d'un convalescent.

geance approchait , plus la jeune personne ici présente était agitée , inquiète et malheureuse. Soudain , ce grand courage était tombé , et de tant d'espérances il ne restait plus que le souvenir. Annette elle - même avait fini par reconnaître qu'elle ne savait plus comment s'y prendre. Ah! qu'elle était malheureuse et désespérée ! En ce moment j son regard plongeait dans le jardin du Palais-Royal , faiblement éclairé par les feux de la galerie.

a Hélas î disait-elle^ il y eut cependant ici-méme une femme, une vengeresse, assise sur un humble banc de pierre, Charlotte Corday. qui s'en vint rêver au beau crime qu'elle allait commettre. Elle était convaincue; elle n'hésitait pas; elle embrassait les enfants qui jouaient autour d'elle, attirés par le charme austère de sa beauté. Puis, l'heure étant sonnée à cette futile horloge , elle se lève , et s'en va droit à ses vengeances. Elle était vraiment bien la digne fille du grand Corneille , et moi , je le comprends à cette heure , je ne suis que la fille d'un paysan. »

Voilà comme elle parlait, de sa voix la plus touchante. En la voyant redevenir tout simplement une femme ignorante des actions terribles, je trouvais qu'elle était beaucoup mieux à ma portée. Une héroïne, une vengeresse, en l'admirant beau-

La Mi-Carême d'un convalescent. i6i

coup, eût laissé dans mon âme une grande frayeur. Je n'ai jamais compris que l'on pût épouser ces vertus guerrières , et que Jeanne Darc ou M"^ de Gorday eussent été faites pour le toit domestique et le coin du feu. Il fallait des temples à ces grands courages; il leur fallait le Panthéon. Je pris la main d'Annette : « Allons, lui dis-je, il faudra bien que nous nous chargions, nous autres hommes , de venir à bout de cette terrible femme. Au fait, elle vous souillerait de son contact. »

Vous ai-je dit que notre cabinet particulier n'était séparé que par une cloison du grand salon, où déjà tout se préparait pour ce bal annoncé d'une façon si funeste. Déjà s'allumaient les lustres , dont la clarté traversait le joint des portes. L'orchestre, en habit de paillasse, accordait ses instruments. Les domestiques en livrée, et portant sur la jarretière de leur bas de soie le chiffre et les armes de leur digne maîtresse, préludaient par de grands verres de punch aux plaisirs de cette nuit terrible. En ce lieu splendide , un galant homme eût respiré une abominable odeur d'indigence et de luxe. Ici, ces lustres brûlants, la dette et la profusion , le désordre et la magnilicence à son extrême limite , allaient lutter avec la licence, avec l'esprit, avec les plus jeunes seigneurs de notre vieille noblesse, affichant à leur bras sans force et

102 La Mi-Carême d'un convalescent.

sans vertu les plus abominables filles de la fange et du ruisseau. O marquis dont les noms et le blason se retrouvent dans la salle des croisades , qu'avez-vous fait de votre orgueil? N'étes-vous pas honteux d'accompagner ces margots encore imprégnées de la nauséabonde odeur de l'échoppe ou de la loge maternelle ? Hélas ! que je vous plains, jeunes gens déshonorés par des vices et des passions dont vos laquais ne voudraient pas!

Cependant^ par une fente de la porte dont le docteur Fortin avait le secret, chacun de nous, à son tour, vit entrer dans ce salon des sirènes étincelantes de pierreries et les bras chargés de carcans d'or, les prétresses les plus célèbres de la Vénus impudique. Elles arrivaient sur ce parquet, brillant comme un miroir, du même pas que si elles eussent marché à la bataille, et de la tête aux pieds, du satin de leurs souliers aux perles de leurs cheveux, tout était perfidie et vanité, merveille et mensonge, illusion, trahison, mendicité. Elles parlaient à ces beaux jeunes gens comme s'ils eussent été leurs esclaves; elles tutoyaient, croyant les glorifier^ ces derniers représentants de la race antique. Ils étaient souvent plusieurs autour de la même infante ; ils avaient fait de son sourire une société en commandite, et c'était à qui obtiendrait, par toutes les lâchetés de l'attitude et delà parole.

La Mi-Carême d'un convalescent. i63

une préférence imperceptible sur ses dignes associés. Dans la foule erraient, dédaigneux et folâtres^ les prédécesseurs de ces messieurs, que ces dames avaient peine à reconnaître ; et plus d'un vieillard, la poitrine chargée de décorations menteuses , la bourse vide autant que la tête , folâtrait et batifolait autour de ces damnées. Peuple et sénat , artistes , écrivains, ambassadeurs des nations, étaient également représentés dans ce pandémonium abominable et rutilant.

La reine de la fête, Yictorine , la fameuse Victorine , avait échangé sa robe de la halle contre un costume magnifique , où les souvenirs d'Aspasie et de M'"'= Dubarry, la ligne droite et le contour, la chlamyde et le pet-en-l'air, Corinne et Marton, se mêlaient dans une confusion et dans une profusion qui n'appartiennent qu'aux femmes perdues. Le plus habile esprit aurait peine à se rendre un compte exact de ce mélange extravagant des ornements les plus divers et des parures les plus opposées. Elle portait ces belles choses de la façon la plus insolente, avec tant de mépris pour ceux qui la regardaient, que ce mépris rejaillissait sur ellemême. Sous son rouge elle était très-pâle; ses yeux grandis lançaient la flamme. Elle allait çà et là, d'un pas convulsif; son ordre était bref, son rire était faux. Nous restions tous les trois, dans

164 La Mi-Carême d'un convalescent.

l'ombre , à contempler ce requin dans ses eaux.

ce On donnerait beaucoup pour être assez loin d'ici, nous disait le docteur à voix basse, et le danger me semble imminent. Si vous vouliez m'en croire, madame Annette, vous renonceriez à votre effrayant projet, On aurait plutôt fait d'arracher son épée au divin Achille que sa proie à cette panthère, et vous vous perdriez inutilement pour votre sœur sans la sauver. »

A ces mots, si remplis d'un découragement mortel, on eût dit qu'Annettese réveillait en sursaut et secouait un mauvais songe.

ce Vous avez raison, dit-elle, et cependant je ne rentrerai pas comme je suis sortie. A tout prix, il me faut sauver cette amie sans défense, et j'irai...

— Vous n'irez pas^ repris-je; au moins attendez encore, et je ferai de mon mieux. »

Je me levai ^ très-résolu à tenter l'aventure. Il me semblait que la bonne cause n'était pas tout à fait perdue , et que le hasard, si souvent favorable à ces créatures de perdition^ n'était pas toujours sans pitié pour les femmes malheureuses. J'étais un des invités de la fameuse Victorine, et, mieux encore , je vous ai déjà dit qu'elle avait jeté ses plombs sur ma petite personne, et je ne lui déplaisais pas.

ce Priez pour moi , dis-je à ma chère Annette ,

La Mi-Carême d'un convalescent. i65

et vous , docteur, veillez ici ^ et suivez d'un regard attentif le drame qui va commencer. Que voyezvous, s'il vous plaît j par ce judas que vous avez si, heureusement découvert?

— Je vois des tables de jeu, des femmes de toutes les couleurs et de la même espèce; des enfants qui conduisent des douairières , des fillettes amenées par des vieillards... O cielj que vois-je!»

La voix du docteur Fortin s'arrêta comme s'il eût vu quelque fantôme. En effet, M. de Rieux,le mari que nous croyions bien loin , venait d'entrer dans cette réunion de tous les déshonneurs , d'un pied ferme et la tête haute. Il portait un manteau vénitien comme on en voit dans les meilleures compagnies Il était très à l'aise dans ce salon; il connaissait tous les hommes , il tutoyait toutes les femmes. Quand il eut salué la maîtresse de céans , il se mit à la table de jeu, et l'on voyait, à l'argent placé devant lui , qu'il passerait en ce lieu de plaisance une partie de la nuit. C'était un homme entre deux âges, de belles manières, mais d'un aspect sévère; beau joueur et grand joueur.

« Cette fois nous sommes perdus, et quand je voudrais intervenir, cet homme aurait bientôt deviné le secret qu'on lui cache. »

Disant cela, Annette était pâle, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.

i66 La Mi-Carême d'un convalescent.

Je fus bientôt dans le salon d'attente, où les arrivants des deux sexes se regardaient à la glace et se défripaient avant de faire leur entrée : entrer seul était presque une gloire ; entrer seule était presque une honte. Il n'y avait guère que les abandonnées de la jeunesse et de la beauté qui fussent exposées à cette mésaventure. Eh bienl cette belle personne que le docteur Fortin s'était réservée, faute d'une plus belle, Aldegonde, la superbe Aldegonde, attendait un cavalier qui ne venait pas! Elle était vêtue à ravir. On eût dit qu'elle sortait, fraîche et pimpante , des petits appartements de Bellevue ou de Choisy : corsage à la Pompadour, coiffure à la Dubarry. Une élégance, une grâce, une fraîcheur, que rehaussait une vivacité mêlée d'ignorance. Ainsi faite, elle était si jolie! et cependant elle boudait dans son coin , attendant le cavalier qu'elle ne voyait pas venir. Sitôt qu'elle m'aperçut, sa belle joue, exempte de céruse et de fard, rougit de la façon la plus naturelle.

(£ Ah! dit-elle, me voilà sauvée! et que vous venez donc à propos, monsieur le chevalier, si vous me faites l'honneur de me donner le bras ! »

D'abord j'eus quelque peine à la reconnaître.

a Aldegonde, est-ce vous?

— C'est moi-même. Matante, hier encore, et ce matin, m'avait promis que je dînerais avec vous.

La Mi-Carême d'un convalescent. 167

mon jeune maître. Le docteur Fortin, de son côté, m'avait donné rendez- vous ici même, et devait être mon chevalier. Tout d'un coup ma tante m'a déclaré que vous dîneriez seul, et que j'eusse à rentrer dans mon atelier... Mais vous voilà ^ je suis contente,; et tant pis pour le docteur Fortin.

— Vous étiez donc ce matin dans mon humble logis^ Aldegonde ; et pourquoi donc M'^"^ Brigitte m'a-t-elle privé de votre compagnie?

— Elle a dit que vous étiez ruiné; que les dames revenaient chez vous, et même j'en vis une assez belle que Jean fit entrer en grand mystère. Ah mon Dieul que la pauvre femme avait peur!

— Vous l'avez donc vue, Aldegonde?

— Oui, monsieur le chevalier ; je l'ai vue, au moment où elle ôtait son voile, et je l'ai reconnue : un doux visage entouré de cheveux blonds; l'air triste et malheureux, un habit sombre, un faible sourire. »

Ici je me sentis atterré. Voilà donc cette fillette de ma maison qui savait la moitié de mon secret. Sitôt qu'elle verra la frêle image, elle va la reconnaître.

a Et si vous rencontriez cette dame, Aldegonde, ou seulement son portrait, que feriez-vous?

— Aussi vrai que je suis encore une honnête fille, la dame peut compter sur ma discrétion. Je

IÔ8 La Mi-Carême d'un convalescent.

la connais. Le manteau qu'elle portait, c'est moi qui l'ai fait, et je n'en ai rien dit à ma tante Brigitte. »

Il faut que mon visage se soit tout à coup rasséréné à ces paroles , car la brave enfant me parlant tout bas d'un air content :

« Si vous étiez discret^ je vous dirais... Mais non, vous le saurez plus tard !

— Aldegonde, au nom du ciel, dites-le-moi tout de suite, tirez-moi d'une extrême inquiétude, et vous n'aurez pas de meilleur ami que moi. ce Alors, elle me conta, avec un gai sourire, qu'elle avait eu l'honneur d'habiller ce soir . chez sa maîtresse même, M"°* Chariot, la célèbre couturière, la grande Victorine. qui était une des pratiques de la maison. Elle avait eu quelque peine à refaire un peu la taille, un peu le corsage, un peu le tout, et dans le va-et-vient de ce costume, elle avait vu que la Victorine couvait de ses yeux méchants un portrait-carte qu'elle avait apporté dans son corsage, a En voilà une, disait la méchante créature, a qui va passer sur le minuit un mauvais quart a d'heure! » Et pourtant, ajoutait Aldegonde, ma furieuse pratique avait déjà un pied dans sa voiture, quand elle me dit : « Allez vite, allez vite, et rappor- « tez-moi la carte que j'ai laissée là-haut... y> Dieu sait si je me hâtai. Je pris la carte de la dame af-

La Mi-Carême d'un convalescent, i6q

fligée, et je la remplaçai par une autre que j'avais sur moi. « Voilà qui est bien », me dit-elle en cachant ce qu'elle appelait sa vengeance là où d'ordinaire l'on ne cache que les lettres d'amour. « Puis la fillette au beau rire ajoutait : « La bonne aventure î et que nous rirons bien, tout à l'heure^ quand cette abominable va tirer de sa cachette cette in-

nocente image !

— Et j repris-je en tremblant , ma chère Aldegonde, qu'avez-vous fait du portrait?

— Il est là, dans ma poche, oti vous pouvez le prendre... et vous le détruirez. »

Cette fois je respirai librement. Mais quelle intime émotion 1 J'étais là, près d'elle, et je sentais la dangereuse épave. Aldegonde se leva doucement, et dans le mouvement qu'elle fit je pris la carte et la cachai dans la poche de mon habit, non pas sans m'étre assuré, d'un coup d'œil, que l'amie imprudente de ma chère Annette était sauvée. Enfin donc tout allait pour le mieux. J'allais défier la Mégère, j'assisterais à sa défaite, et devant Annette elle-même elle serait vaincue. O quelle joie! Aldegonde, triomphante, me prit le bras, et, superbe, elle entra dans le grand salon, contente et fière de sa belle et bonne action.

Annette et le docteur Fortin m'ont dit, plus tard, que mon air était radieux. Annette en ressen-

170 La Mi-Carême d'un convalescent.

tit une grande peine en me croyant infidèle, et le docteur une immense jalousie, ce II est fou » , disait-il! « Il est amoureux^ disait Annette. Il ne songe plus au secours que nous espérions de lui. »

Grâce à la jeunesse, à la beauté triomphante et, le dirai-je? à l'innocence relative de ma jeune partenaire, nous fûmes entourés soudain de l'admiration générale. Les hommes se demandaient où donc j'avais trouvé cette splendeur inconnue. Et les femmes, prises d'envie, à voir cette heureuse personne contente, reconnaissaient leur reine à venir. Ce fut autour de nous un murmure, une louange, un étonnement. As'ertie à son tour par l'émotion générale, la grande Victorine accourut pour s'en rendre compte, et, voyant à mon bras superbe cette marquise enrubannée, elle fronça le sourcil :

« Ce n'est donc pas pour moi , dit-elle à voix haute, que monsieur le chevalier se rend à ma fête? Si j'avais su à mademoiselle Aldegonde un pareil cavalier, certes, je ne l'aurais pas arrachée aux chiffonnages de son magasin. Il faut être bien sûre de soi-même pour se donner une pareille rivale. »

En même temps, et sans façon, elle prenait mon bras libre et m'entraînait dans un coin du salon. Je n'ai jamais su pourquoi cette illustre dame avait

La Mi-Carême d'un convalescent. 171

jeté ses plombs sur ma liberté; mais le fait est, modestie à part, que j'étais dans son esprit le successeur désigné du marquis de Santis. Elle me savait riche et me croyait très-riche. Elle s'était habituée à ma personne^ et mes dédains même avaient allumé dans ce triste cœur cette flamme secrète. A l'aspect de la belle Aldegonde, une pivoine au milieu des œillets d'Inde, elle perdit l'espérance, et, s'asseyant à mon côté, dans un coin du salon, juste à l'angle où je savais qu'Annette et le docteur pouvaient nous entendre , elle me fit de violents reproches sur ce qu'elle appelait mon infidélité. Où donc avais-je pris cette ingénue, et quel plaisir pouvais-je trouver à faire l'éducation des demoiselles de comptoir?... Elle parlait d'une voix acerbe; elle avait la fièvre; elle comprenait qu'elle avait perdu tous ses avantages, et sa rage en augmentait.

« Ma chère, lui dis-je avec un ton dégagé, il me semble que vous n'êtes pas dans votre humeur de tous les jours?

— Pardieu, s'écria-t-elle, je voudrais bien vous y voir! Ce matin encore, je commandais à M. de Santis : il était à mes ordres et juraitde m'épouser. Tout à coup je découvre, à n'en pas douter, qu'il me trompe, et je chasse à grand bruit sa maîtresse. Alors il se fâche, il me jette à la porte, et s'enfuit

172 La Mi-Carême d'un convalescent.

pâle de terreur. Il est à Bruxelles à cette heure, et je suis ruinée. Il n'y a pas dix minutes j'ai perdu contre M. de Rieux, que voilà^ jusqu'à mon dernier écu , et pas un de ces messieurs n'accepterait un seul de mes fétiches. Quelle vie, et quel supplice! » En ce moment rien n'était plus laid que cette Victorine. Au même instant, j'entendis la voix dédaigneuse de M. de Rieux : « Cinq cents louis! — Je les tiens», répondis- je en jetant mes dix mille francs sur la table. Et pendant que nous attendions la carte gagnante, voilà ce que disait le docteur Fortin à ma chère Annette.

c( Il joue... il est perdu. C'est un homme mort. Je le lui ai dit ce matin, la moindre émotion le tuera. Voyez comme il tient par la main M"® Aldegonde... émotion dangereuse; et comme il fait semblant de ne pas s'inquiéter du lansquenet... émotion mortelle. Bon! les cartes sont à leur fin, et tout recommence! Allons, il a gagné. Ce serait un beau coup pour un homme bien portant! » En effet, j'avais gagné. Je pris l'argent et, réunissant les deux sommes (ici Victorine se prit à sourire) : « Ma chère Aldegonde, dis-je avec un beau salut, je vous ai vue enfant ; vous arrivez pour la première fois dans une société suspecte : acceptez ces vingt mille livres qui ne me coûtent guère, et mariez-vous avec quelque honnête homme ; je vous

La Mi-Carême d'un convalescent. ij3

servirai de témoin... » Elle prit mon argent aussi simplement que je le lui offrais, et, portant ma main à ses lèvres : « Monsieur, me dit-elle, on vous obéira^ et soyez le bien remercié. » La grâce et la satisfaction de soi-même brillaient dans ses beaux yeux, et elle disparut comme une ombre aumilieu d'un murmure approbateur.

Mais Victorine, elle était confondue, elle était furieuse, elle rêvait. Minuit sonna. Alors^ d'un regard terrible, elle parcourut toute la salle, et, tirant de sa cachette la terrible image : ce On perdra, s'écria-t-elle, une discrétion avec les hommes, et le bracelet que voilà avec les dames, si quelqu'un d'entre vous peut mettre un nom sous le portrait que voici... » Son petit discours n'était pas achevé^ que le docteur Fortin, ouvrant la porte du cabinet où il était caché : « Misérable! s'écriait-il, la honte et le déshonneur de tes pareilles ! » Alors, les rires, les quolibets , les gaietés, pendant que l'image allait de mains en mains :

« Docteur, c'est vous 1 à moi la discrétion !

— C'est vous, docteur, à moi le bracelet î )>

C'était bien vraiment le docteur Fortin, reconnaissable à son gilet de soie, à sa rosette de la Légion d'honneur, et surtout à ce petit regard malin dont il honore toutes les femmes.

« C'est bien moi, disait-il avec son bon rire. Holà

1/4 I^CL Mi-Carême d'un convalescent.

me voilà tout craché : Amour et discrétion! » Puis se tournant vers Victorine qui n'y pouvait rien comprendre :

ce En vérité, lui dit-il. ma chère madame, je ne croyais pas être aimé de vous à ce point-là! Tudieu! une discrétion, un bracelet! Tout cela pour le docteur Fortin ! C'est beaucoup trop. »

Au milieu des rires et des huées, Victorine eut recours à la grande ressource... Elle se trouva mal.

« Mes enfants, disait le docteur, qui voyait à mon rire que tout était sauvé, rassurez-vous, ça me regarde. Un peu d'eau fraîche et beaucoup de poudre de riz, tout sera réparé en un clin d'œil, et nous danserons jusqu'à cinq heures du matin. ^)

Annette et moi , nous profitâmes de la bagarre pour sortirdece lieu maudit. «Je tiens l'image!... ^^ Elle était si légère et si contente! En cinq minutes, nous étions à sa porte.

« Dieu soit loué! disait-elle, je vais réveiller ma sœur de cette heureuse nouvelle. ))

Et la voilà qui frappe à la porte de son logis. Mais la porte était sourde; elle fut longue à s'ouvrir, et je revis

.... Dans le triste appareil D'une portière arrachée au sommeil...

l'horrible concierge, ennemie d'Annette.

La Mi-Carême d'un convalescent. lyS

« On n'entre pas, dit-elle ; il m'est défendu d'ouvrir à madame... On ne veut pas ici des coureuses de bal masqué. »

Sur quoi , de sa main ridée, elle nous jeta la porte au nez.

Étonnée, et bientôt remise :

« Allons, bon! disait Annette, il ne manquait plus, pour être au grand complet, que la mauvaise humeur de Cerbère... Et maintenant, qu'allonsnous devenir? »

La bise, en ce moment, faisait entendre un petit sifflement plein de frissons; la nuit était claire et froide, et bien peu de convalescents s'y fussent exposés. Nous en étions là de nos réflexions , quand nous vîmes arriver au petit trot mes deux beaux normands et ma chère berline, avec ses deux lanternes allumées. Cette fois, nous étions sauvés; ma belle compagne n'hésita point à s'asseoir dans le fond du carrosse, à poser ses deux pieds sur la boule d'eau chaude, avec un soupir d'allégresse.

« Ah! qu'on est bien, disait-elle en jetant son masque, et que j'ai besoin de repos! »

Maître Jean, qui avait prévu toute chose, nous ayant couverts d'une peau d'ours, en moins d'un quart d'heure la voiture entrait dans la cour de mon hôtel. Je trouvais que nous étions arrivés un

1 76 La Mi-Carême d'un convalescent.

peu vite. Annette, heureuse, ne tarissait pas sur mes louanges :

« Vous êtes bon, disait-elle, et courageux. Vous m'avez suivie en mes sentiers, sans savoir même où je pouvais vous conduire, etmaintenant, à mon tour^ voilà que je vous suis, sans reproche et sans peur. Je crois en vous, mon ami d'enfance, et j'espère un peu, puisque aussi bien vous avez perdu, très-heureusement, ce matin même, une part de votre fortune, que si jamais vous prenez une femme^ elle s'appellera tout simplement Annette Germain. «

A entendre un pareil discours on irait au bout du monde ^ sans se plaindre de la longueur du .chemin. Vraiment, j'étais heureux d'un bonheur que je n'avais jamais rêvé. En si peu d'heures , je trouvais un caractère, une beauté, une tendresse, un dévouement dont je ne pouvais pas douter. Mais quoi! la fatigue et tant d'émotions, sans une trêve, avaient épuisé toutes mes forces. Je ne savais que répondre à ces douces paroles; j'étais plongé dans une admiration muette. Encore une secousse, et j'étais un homme mort.

Cependant, il était écrit là-haut que j'irais d'étonnement en étonnement jusqu'à la fin de ces terribles et charmantes vingt-quatre heures. J'avais laissé, en quittant mon logis, dame Brigitte^

La Mi-Carême d'un convalescent. 177

une duègne atrabilaire, et, par enchantement, je retrouvais la plus obséquieuse et la plus câline des servantes.

Dame Brigitte avait fait un grand feu dans toutes mes chambres, éclairées comme pour une fête; elle avait le sourire à la lèvre, et son premier soin fut de me dire, en s'inclinant : ce Que madame et monsieur soient les bienvenus. » Il y avait sous cette bienvenue un vrai mystère^et le voici: Monsieur avait perdu, ce matin même, une part de sa fortune... il l'avait retrouvée à dix heures du soir. Le banquier, parti avec trop de hâte, était revenu du Havre un peu plus riche qu'à son départ, la spéculation sur les sucres ayant parfaitement réussi. Voilà pourquoi ce grand feu, pourquoi ces lumièreSj la table à thé, l'eau bouillante, et, cette fois, en grande évidence, mes plus belles porcelaines, ornement fragile de ma maison.

« Q uoi! disait Annette, encore une fois vous voilà riche, et je reste une demoiselle à marier .''

— Madame, lui dis-je en m'inclinant, justement parce que je suis riche, accordez-moi votre main^ je vous prie, s'il est vrai que vous l'eussiez volontiers donnée à un pauvre homme à demi ruiné.

— La voilà, me dit-elle en me tendant sa belle main picarde, et cependant, puisque je suis un peu chez moi, je voudrais me retirer un instant

178 La Mi-Carême d'un convalescent.

dans mes appartements pour y faire un bout de toilette... ce Au même instant, l'ami Jean rapportait la petite valise, qu'il avait retrouvée en furetant dans un coin du carrosse. Heureux oubli !

« Mais vraiment, dit Annette, c'est un miracle! Cette valise est à moi; j'en sais le secret, je l'ouvre, et voilà mon linge uni, ma petite robe, et jusqu'à mes pantoufles. Ma sœur de lait a tout prévu.

(c Chère amie ! elle n'a pas voulu venir trop parée à ce rendez-vous funeste ; elle m'avait emprunté ces petites bardes , et je les retrouve au bon moment. )) Puis, toute Joyeuse, elle entra dans le cabinet de toilette; elle en revint l'instant d'après, bien peignée, en jupon frais, en petite robe à ramages. On eût dit qu'elle était vraiment chez elle, et je trouvais que si elle était contente, j'étais un homme heureux.

Elle-même elle jeta le thé dans l'eau bouillante, et nous bûmes à petites gorgées, en nous racontant les moindres incidents de notre heureuse et terrible aventure. Elle revoyait cette femme insolente à force de vices. Elle entendait le rugissement de la lionne, et, contrefaisant cette voix au son aigu, elle disait : — Tu vieîidras à moîiordî^e! Et maintQna.nt, la vipère était écrasée : aussi lâche qu'avide. Plus le danger avait été grand, plus nous nous félicitions de cette heureuse issue. A la fin, le sommeil

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l'emportant sur tous les souvenirs, je vis ma jeune hôtesse se blottir dans son fauteuil et poser ses pieds charmants sur un coussin qui, certes , ne méritait pas tant d'honneur. La chère et touchante beauté ! Ses belles mains languissantes entouraient ce corps souple et charmant; ses yeux se fermaient, en dépit de ses efforts pour les tenir ouverts. Elle s'endormit dans un sourire, et je pus voir sur son beau visage, animé du frais coloris de la force et de la santé , s'agiter doucenlent les diverses passions qu'elle avait ressenties depuis l'heure de minuit.

Quand elle se réveilla il était grand jour. Le feu, que j'avais entretenu, brûlait dans l'âtre, et j'étais éveillé comme un homme bien portant qui aurait dormi toute la nuit. Tout d'abord, elle semblait étonnée, et se demandait en quel lieu le songe l'avait conduite ... Elle me tendit la main quand elle se reconnut tout à fait.

a J'ai bien iiormi, dit-elle, et vous? Ce n'est pas là, j'imagine, une maison bien réglée; il y faudra mettre un peu d'ordre; et d'abord, nous donnerons son congé à cette aimable servante qui dit si bien : « Monsieur et madame sont les bienvenus. » Je serais aussi d'avis que nous habitassions un logis plus modeste et plus sûr. Il faut se méfier de ces banquiers au pied levé, et ne pas sortir du taux lé-

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gai. Laissez-moi faire. Avec un seul cheval, nous ferons tout notre service, et cependant, je demanderais grâce pour le beau carrosse qui m'a conduite ici; un peu plus tard, nous le retrouverons quand nous aurons agrandi notre fortune par l'économie et le travail. »

Elle était le bon sens même ; elle haïssait l'oisiveté; elle savait par cœur l'histoire de V Homme aux quarante éciis. Dans ce milieu oisif et riche, elle était restée une rustique, et plus voisine du bonhomme Richard que des marchands de curiosités et de tableaux. Après un silence, elle reprit :

« Dieu soit loué! je vais, je l'espère, recevoir des nouvelles de ma chère sœur. Un peu de fièvre, un grand sommeil; j'en suis sûre, la voilà calme et corrigée. Ahl qu'elle a vu de près la honte et l'abandon! Comme elle a compris, en si peu d'heures, les périls et les désespoirs de la vie errante , et que vous devez être heureux de Favoir rencontrée et sauvée avec tant d'à-propos ! »

En ce moment s'ouvrit sans bruit la porte du petit saion^ et nous vîmes entrer, sur la pointe du pied, le docteur Fortin. Mais, grand Dieu! qu'il était changé! Le papillon était devenu chrysalide. Il avait endossé la douillette puce : un gros rhume était le plus clair de son bénéfice à cette fête préparée avec tant de prudence.

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tt Eh quoi 1 dit-il en levant les bras au ciel, vous n'êtes pas mort?

— Asseyez-vous là, docteur, reprit Annette, et, je vous prie, donnez-moi des nouvelles. Nous vous avons laissé dans un grand tumulte.

— Et dans un grand triomphe avec mon portrait-carte. On n'a jamais vu , que je sache, dans les plus belles expositions du Louvre, un pareil concours autour du portrait de la femme à la mode ou d'un victorieux. C'e'tait à qui, parmi ces dames, reconnaîtrait et saluerait le célèbre docteur Fortin. Quant à moi, je cherchais le mot de l'énigme, et je l'ai trouvé en reconnaissant la sagesse et le bon goût de ma belle Aldegonde. Ah ! l'aimable fille^ et que vous l'avez dignement récompensée! Elle n'était pas faite pour mener une vie errante à la suite des Yictorine. Pour peu que la tante Brigitte nous épargne ses conseils, notre Aldegonde fera souche d'honnêtes gens.

— Mais enfin, docteur, reprenait Annette, parleznous de ma chère amie, de ma chère sœur ! L'avezvous vue, et comment va-t-elle?

— Elle va bien. Je la quitte. Elle venait de se réveiller, déjà elle appelait sa chère Annette, et quand elle a su tout ce que vous aviez fait pour elle, et qu'elle a pu jeter au feu ce portrait de mal-

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heur, elle a battu des mains, de ces petites mains que j'ai tenues dans les miennes. Maintenant, elle demande M"^ Annette; il faut que je la lui ramène, et, j'en suis fâché pour vous, mon cher malade, j'ai promis de la ramener.

— Mais, disait Annette, vous ne savez donc pas, cher docteur, que M. de Rieux nous a fermé sa porte, et que je suis ici contrainte et forcée?

— Vous trouverez la porte ouverte, reprit le docteur. Ce mari trop heureux n'est point rentré de toute la nuit; quand il rentrera, c'est lui qui demandera pardon de sa conduite; c'est lui qui va prier sa chère épouse de le suivre en sa maison des champs. Il a bien fait detre en perte et de jouer de malheur; il n'eût pas échappé aux embûches de M"^ Victorine, qui, faute cie mieux, s'est mise à courir après son digne amoureux, M. de Santis. Et tout est bien qui finit bien. Quant à moi, j'ai la fièvre. Adieu, et je vais me mettre au lit. Portez-vous bien, mes enfants.

— L^étrange événement, mon cher docteur! Vous voilà malade, et chaste comme un petit saint Jean. O vanité de tant de sages précautions! Quel beau pari j'aurais gagné!

— C'est vrai, reprit le docteur, j'avais compté sans mon hôte.

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— Et sans Tamour, reprit Annette avec un doux sourire plein de promesses, qu'elle a tenues un peu plus tard. »

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