Douane et VAmour
Ce qui fut dit fut fait; l'homme à la grande épée est mort comme il avait vécu, dans un grand silence, et c'est à peine si l'on a dit qu'il était mort.
BICÊTRE EVENTRE
BICETRE EVENTRE
Nous touchions aux vacances judiciaires. En ma qualité, toute nouvelle, de procureur du roi, je venais de passer toute une année au milieu des plus grands obstacles. Delongues et cruelles assises avaient mis à de rudes épreuves ma conscience et mon éloquence, et j'étais encore épouvanté d'une accusation soutenue avec acharnement contre une jeune femme innocente et belle qui, grâce à moi, eût porté sa tête sur l'échafaud, si la voix d'un juré, homme austère et sérieux, n'eût emporté l'absolution de cette infortunée. Acquittée, elle se leva de son banc de misère en adressant, tout bas^ une prière au Christ, dont l'image était là présente ; enfin, du Christ sauveur, elle reporta sur moi, qui
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l'avais accusée, un regard si rempli de tristesse et de pardon que J'en fus ému jusqu'au fond de l'âme. Elle avait trente ans , j'en avais trente-cinq^ et quand elle quitta le tribunal au milieu des félicitations muettes, il me sembla que j'étais l'accusé, disons mieux, le coupable. En ce moment j'aurais voulu me prosterner aux pieds de cette femme en implorant mon pardon. Ces sortes d'accidents qui traversent parfois la vie austère d'un magistrat le remplissent d'une épouvante salutaire; ils lui apprennent à douter de lui-même, à chercher les preuves, à croire à l'innocence, à ne point condamner sans une certitude absolue. Ils lui enseignent surtout la modestie. On a tant besoin d'être modeste sur ces hauteurs formidables, quand on tient dans ses mains la fortune et l'honneur, la vie et la mort de tant de malheureux!
J'étais resté sous le coup de cette disgrâce, et je fuyais le monde, en songeant au remords qui m'attendait si l'innocence de l'accusée eût éclaté à l'heure même où mon crime eût été sans remède, lorsque je reçus, au timbre de Bicêtre, une lettre adressée à M. Maurice Duvernoy, procureur du roi à la cour royale de ***. La lettre était écrite par l'un de mes anciens professeurs du collège de Louis-le-Grand, M. Chaumier^ qui m'avait témoigné, quand j'étais encore en rhétorique, une
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tendresse toute paternelle, dont j'avais gardé un bon souvenir. Démissionnaire en i83o pour refus de serment, j'avais rencontré M. Chaumierà plusieurs reprises, gai, besoigneux et cherchant un emploi qu'il trouvait bien rarement. C'était un bel esprit assez futile, assez savant; bon humaniste et philosophe médiocre. Il ne jurait que par Epicure; il manquait de la plus simple prudence, et, trop facilement, il était tombé dans les petits sentiers qu'il avait rencontrés sur sa route :
<c Ah! me dis-je, il est à Bicêtre! Il était sur le chemin; mais c'est arriver trop vite en ces lieux maudits. Le pauvre homme, il n'a pas soixantedix ans ! »
J'ai gardé cette lettre, et la voici :
« Mon cher enfant ! j'ai lu dans la Galette des Tribunaux votre acte d'accusation contre M™^ veuve Bréhaut. On est de sang-froid quand on a mon âge et qu'on se trouve à Bicêtre. Eh bien, je vous dirai que J'ai déploré tant d'éloquence et de talent que vous avez dépensés dans une cause injuste. O mon cher Maurice! assez souvent vous m'avez grondé, me trouvant, disiez-vous, trop jeune et trop abandonné au hasard; moi^ de mon côté, je vous reprochais d'être un sage avant l'heure, et de manquer de cette charité prudente, éloignée
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également de la prévention et de l'injustice. Si j'étais trop jeune , vous étiez trop vite un homme de l'âge mûr. M'"- Bréhaut, votre accusée^ a cruellement ressenti le poids de votre sagesse prématurée. A la fin, Dieu soit loué! la vérité s'est faite; où vous cherchiez une empoisonneuse, un monstre, on n'a trouvé qu'une jeune femme épouse d'un vieillard précoce qui dissimulait les maladies de sa débauche. Elle serait morte plutôt que d'accuser celui dont elle portait le nom. Pleurez, Maurice, et repentez-vous. Le roi-prophète disait très- bien : Opéra mea omnia verebar (j'étais inquiet de mes moindres actions).
« Mais je vous connais, je sais toutes les grâces de votre cœur, toutes les bontés de votre esprit. A l'heure où j'écris, vous voilà plongé dans un grand repentir. C'est pourquoi je m'arrête, et vous trouvant, mon cher enfant, si tendre à cette heure et si clémentj je vous prie en grâce d'épargner votre ancien maître. Il implore en ce moment votre mJséricorde. Après avoir mené une vie obéissante à toutes les passions, le voilà dignement châtié. Il est vieux^ il est pauvre, il est à Bicétre, en un mot dans la condition la plus misérable. Ayez pitié de lui. Il ne vous dira pas comment donc il est tombé dans ces abîmes. Ami dHorace, enfant d'Épicure, il a trop aimé Lydie et Barine, et... Il
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ne s'est pas assez méfié des coupes généreuses, et le voilà, maintenant, sans autre ami que vousmême, et sans autre protection, vous priant et vous suppliant de l'aider à bien mourir.
a Entendons-nous. Un pauvre homme, à Bicêtre, est bien près d'être un riche. Il lui faut trèspeu pour ne manquer de rien. Il me reste une pension suffisante aux petits besoins de chaque jour. Tout ce que je veux, mon enfant, c'est un peu de tendresse et d'amitié.
a Voici l'heure où Paris vous appelle, et l'heure où je vous attends. Venez me voir dans cet ancien palais du roi d'Angleterre et de France. Ici, nous n'avons plus de nom, nous ne sommes plus quelqu'un. Ici s'arrête, ô malheur ! même le bruit de la gloire^ et ce brillant rhéteur que vous avez connu attirant autour de sa chaire éloquente une jeunesse enthousiaste (oh ! les beaux regards tournés sur moi , vous expliquant Lucrèce ou Tacite, je les vois encore 1) il n'est plus que le numéro d'hôpital 340.
« Ainsi, je vous attends, un dimanche, un jeudi. Les autres jours le numéro 340 ne pourrait pas vous recevoir.
« Apportez- moi, je vous prie, une tabatière un peu jolie, un Horace facile à lire. Autrefois, j'ai possédé l'Horace de Mirabeau,, de l'édition 1672.
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Mirabeau lui-même avait écrit son nom, avec ce vers qu'il a souvent cité :
In nos tota ruens Venus
ce Ce bel exemplaire était en maroquin rouge, aux armes de Mirabeau. Je vous l'avais destiné ; je l'ai vendu à M. Labitte pour soixante francs, et un Horace Couret de Villeneuve. Avec ces trois louis, j'ai donné à souper à Lalagé chez les Frères Provençaux. y>
Il y avait en P. S, :
a Apportez-moi aussi, mon cher enfant, mais bien enveloppée, une Imitation de Jésus-Christ... Ignorant ou savant, c'est toujours par là qu'il faut finir.
Six semaines s'étaient écoulées depuis la lettre de mon vieux maître^ et. sitôt que je fus à Paris, je me dirigeai vers Bicétre, un dimanche, heureux d'apporter à ce doux vieillard mes amitiés consolantes. Après une heure démarche, à la fin j'arrive en ce vieux Bicétre^ et, sans difticulté, la porte est ouverte à mon empressement. On sonnait le dernier coup de la messe, et j'entrai dans la chapelle, espérant que je rencontrerais, au milieu de tant
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de misérables, ce vieux pénitent, ce vieil ami d'Horace, revenu à V Imitation de Jésus-Christ. Chose étonnante, en ce lieu de prière, le seul où l'espérance ait conservé son entrée, la chapelle était à peu près vide ; à peine on y voyait quelques vieillards , tous courbés sous le poids du malheur. Ils priaient en silence, et ces faibles voix répondaient doucement au prêtre à l'autel. Ce prêtre était un jeune homme, et sa jeunesse et ses cheveux noirs, ses yeux tout remplis d'un feu mouillé, ses belles mains, trop vaillantes pour la bénédiction, faisaient un contraste étrange avec les caducités d'alentour. Je m'agenouillai au milieu de l'église, à la façon d'un croyant, et je m'unisj de toute mon âme, au saint sacrifice. A la fin je fus aperçu du jeune prêtre, et nos deux âmes s'entendirent dans une commune effusion de pitié, de charité.
Il fit à ces malheureux une exhortation trèssimple et toute paternelle. Il leur dit qu'il s'agissait maintenant de bien mourir, de mourir en bon chrétien, et qu'ils retrouveraient là-haut leur patrie, avec leur famille.
a Hélas! disait-il, vos enfants sont morts, vous avez perdu vos épouses , vos amis vous ont précédés dans le tombeau, Dieu seul vous reste, et pour que rien ne manque aux terribles leçons qu'il
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vous réservait ici-bas, il vous donne un dernier asile en ces tristes murailles, où le crime, et la fièvre, et la folie, et toutes les misères que peuvent contenir le cachot et l'hôpital^ ont posé leur domination. Ainsi, mes frères, courbez-vous sous la main de Dieu : elle frappe, elle pardonne; elle ouvre en même temps les portes de l'hôpital et les portes du ciel. «
Voilà comme il parlait, s'élevant, sans le savoir, sans le vouloir peut-être, à la plus extrême éloquence. Il finit en disant qu'il allait prier pour ceux que la mort avait frappés la semaine dernière et qui n'avaient pas eu la consolation de voira leur chevet l'ami qu'ils avaient attendu.
Il me semblait que, disant ces mots, le jeune prêtre avait les veux fixés sur moi. La messe étant achevée, et ces vieillards s'étant retirés d'un pas chancelant, j'entrai dans la sacristie, où le jeune aumônier m'attendait à son prie-Dieu. Il se leva, et m'offrant un siège :
« Vous êtes^ me dit-il, M. Maurice Duvernoy, l'ami du bonhomme Chaumier, mort il y a huit jours? » ^
Et, comme il vit sur mon visage un certain étonnement :
« J'ai bien dit, monsieur, le bonhomme. Il était de ces esprits faibles qui se vantent même
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dans le confessionnal, et qui grossissent leurs péchés par orgueil. Ils veulent à tout prix commettre un péché mortel; le péché véniel leur ferait grande honte. Ainsi votre humaniste et votre épicurien, il faisait de deux ou trois gourgandines des Galathées et des Amaryllis. Pour quelques verres de mauvais vin; il s'appelait un enfant d'Épicure; il se comparait aux poètes lyriques, pour une douzaine de mauvaises chansons. Cent écus de dettes qu'il pouvait avoir, le voilà qui se comparée Jules César, qui devait vingt millions à vingt ans. Ah la petite espèce et les innocents pécheurs ! Tel était votre ami, plein de petites vanités, de petits vices, victime innocente de petits malheurs. Sa dernière gouvernante lui avait volé ses meubles; on eût dit, à l'entendre, qu'il avait perdu Memphis ou Persépolis. Respectons cependant ces pauvres d'esprit; ils se repentent d'un si vrai repentir! la grâce a si bon marché de leur résistance! Il est écrit que le royaume des cieux leur appartient. »
Puis, d'une voix plus simple, il reprit : « Pardon, monsieur. Sitôt que l'on est en chaire, il faut plus de temps qu'on ne pense pour en descendre Un instant avant sa mort, M. Chaumier parlait encore de son ami Maurice ; il me parlait de vos rares talents et de vos fortes vertus.
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Il affirmait que vous ne manqueriez pas à son dernier rendez- vous ; mais, comme il ne croyait guère que sa fin fût si prochaine, il vous avait laissé toute latitude. Ainsi, c'est sa faute, et non pas la vôtre, si vous venez trop tard.
a Quant à moi, fidèle à ses intentions, et parfaitement sûr, de mon côté, que vous seriez obéissant jusqu'à la fin à cet ami de vos jeunes années, j'ai cru remplir vos intentions en lui faisant une tombe à part. Même il m'a dit (pardon, monsieur) que vous me donneriez^ comme un souvenir de son passage ici-bas^ une petite Imitation de Jésus- Christ. »
A ces motSj on vint avertir le jeune prêtre que le numéro 1200 demandait sa bénédiction. Il prit le livre que je lui offrais, et me quitta en me disant : « Au revoir. »
Au sortir de la chapelle , et cherchant à m'orienter dans cet immense espace, il me sembla que j'étais suivi par une espèce d'enfant de chœur de chétive apparence. Il avait servi la messe au jeune aumônier ; il avait rangé dans leur armoire les ornements sacerdotaux, et, pendant que nous
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causions, il était entré et sorti sans qu'on y prît garde. Il était donc tout naturel qu'il m'accostât pour m'offrir ses services dans ce labyrinthe de ruelles et de maisons. Justement, comme je voulais m'acquitter pour le tombeau de mon cher maître, je priai ce jeune homme de me conduire chez le receveur des pompes funèbres. Il passa devant moi sans mot dire^ et me conduisit, en toute hâte, à l'extrémité de cette horrible enceinte, en un lieu où tout était ruines et confusion. Ce n'étaient que murailles reversées, grilles et barreaux démolis, verroux jetés à terre, un fragment de prison. En ce moment, je me souvins qu'un récent arrêt de M. le garde des sceaux avait supprimé la prison de Bicêtre. Une loi plus clémente défendait que le crime et la misère fussent plus longtemps enfermés et confondus dans la même enceinte. A l'avenir, les repris de justice réservés aux galères ou à l'échafaud, dont les demeures étaient sous la terre que voici, seraient enfermés dans les nouvelles prisons de la Roquette. Mon guide, obéissant à l'instinct qui le poussait, m'avait conduit sur l'emplacement des anciens cachots de Bicêtre, soit qu'il eût mal compris l'indication que je lui demandais , ou qu'il eût obéi à sa coutume de cicérone. Je restai quelque temps à contempler ces pierres funèbres.
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ce Bicêtre éventré, ces lieux sombres et silencieux, oti bientôt la lumière entrerait avec les bruits de la vie humaine. En même temps, j'entendais sortir des entrailles de cette terre homicide une suite de lamentations qui m'appelaient, et qui me provoquaient. J'étais un juge, en fin décompte, et j'appartenais à cette race à part qui commande aux chaînes^ aux carcans, aux cachots. J'avais déjà visité, c'était mon devoir, bien des prisons de nos provinces ; mais la plus sombre avait un aspect riant, comparée à ces monceaux sans forme et sans nom.
« Voilà donc, me disais-je, une belle occasion de visiter ces fameux cachots de Bicêtre ; un peu de courage, et tu seras le dernier des humains qui sera descendu dans ce Ténare. On eût dit que mon guide entendait ces discours que je me tenais à moi-même, et, par un escalier chancelant, il me fit signe de le suivre. La rampe de l'escalier était enlevée; il fallait, si l'on voulait éviter les faux pas, s'appuyer contre la muraille : elle était abjecte et suintante. Au bas de l'escalier, qui se composait d'une trentaine de marches , s'ouvrait un cachot sans issue, disons mieux, une longue fosse creusée sous terre, et dans cette fosse à triple verroux, qu'on appelait le cachot noir^ les prisonniers rebelles au règlement étaient jetés sur
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la terre humide et nue. Ils y restaient souvent trois jours, jamais plus. Et pendant que du seuil mon regard cherchait à se reconnaître en ces ténèbres sans fin, mon guide, avec un sourire inexplicable, m'invitait à pénétrer dans ce tombeau.
Je ne sais quelle épouvante m'arrêta. Je me rejetai en arrière, et j'allais remonter par cet escalier funeste, lorsqu'à ma gauche apparut un long corridor, très-éclairé par des meurtrières, le jour venant d'une cour supérieure et tombant sur une trentaine de portes ouvertes. Chaque porte était celle d'un cachot. Lorsque naguère ces abominables cellules étaient habitées par ces grands criminels dont le nom reste à jamais fameux dans les annales de nos cours d'assises, les gardiens et les sentinelles se promenaient incessamment, la nuit et le jour, devant ces guichets, interrogeant le silence et le bruit de ces espèces de bétes féroces. Sur chaque porte s'ouvrait un guichet; par ce guichet, passait la lumière. Ah! ces cachots étaient affreux à voir, même ouverts, même abandonnés, sans larmes, sans soupirs, sans épouvante. On comprenait les angoisses , les pâleurs, les remords parfois^ que ces enfers avaient pu contenir. Ces quatre murailles vides semblaient regretter leur proie, et ces portes ouvertes se demandaient si le
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crime était mort ! Éperdu dans ces confuses images, j'allais et je venais d'un bout à l'autre de cette immonde galerie, et je me faisais redire les noms des brigands qui avaient passé par là, quand la chiourm.e ou le bourreau les venait prendre. A tel point j'étais fasciné, que moi-même, le moi qui tout à l'heure avait reculé, saisi d'une juste horreur, je voulus entrer dans la dernière demeure d'un scélérat fameux, qui tenait^ de la même main, la plume et le couteau^ grand faiseur d'élégies et d'homicides. Mon guide, à ces mots, changeant de pensée, sembla s'opposer à cette résolution téméraire. Il me dit que la chose était défendue et n'était permise qu'aux magistrats. Je répondis que j'étais magistrat. J'entrai donc... Au même instant, d'une main violente, il referma la porte, et, tirant les deux verroux, il s'éloigna en riant aux éclats.
C'en était fait, j'étais bouclé, pour parler l'argot de la prison. J'étais vraiment dans le cachot d'un condamné à mort. Par la lucarne entr'ouverte , j'étudiais ces sombres murailles. Dans un coin, sur un lit de briques, était étendue une dalle qu'on
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eût dit empruntée au cimetière de Clamart; dans le coin opposé, le trou aux immondices. Au bout de quatre ou cinq minutes, je me sentis mal à l'aise, et déjà mes genoux tremblaient sous moi ; mais tout d'abord, j'opposai un grand courage à cet accident imprévu. Sans me rendre un compte exact du caprice et des rires de l'homme étrange qui m'avait amené là, je me disais : «C'est bienfait! tu apprendras par toi-même les misères du secret, et qu'il ne faut pas jouer avec ces longs tourments qui précèdent l'échafaud.» Une heure ainsi se passa, et, malgré toutes mes répugnances, je fus forcé de m'asseoir sur ce lit de pierre où s'étaient étendus de si grands coupables. Même, on voyait encore sur la muraille la trace de ces têtes que le fer avait tranchées. Deux heures plus tard, je sentais monter la fièvre à mon front. Ce malaise était insupportable, et quand j'entendis revenir^ en chantant, l'ennemi sans nom qui m'avait jeté dans ces pièges, ma fureur ne connut plus de borne. Je l'aurais tenu dans mes bras, je l'aurais étouffé comme un reptile. Il s'aprochait, en sautillant, de cette porte qu'il avait fermée, et, déjà, il m'avait débouclé d'un verrou, quand, par une imprudence inexcusable, et l'écume à la lèvre :
« O misérable! » m'écriai-je en secouant cette porte doublée de fer.
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Lui , cependant, il repoussait le premier verrou dans sa rainure.
« Ah! dit-il, je suis un misérable! »
Et du même geste il ferma le guichet par lequel tombait le jour. Il tira également le verrou de ce guichet, et il s'en fut en chantant :
Bocage que Paurore Embellit de ses fleurs.
A n'en pas douter cette fois, cet homme était fou. Sa folie était calme, et c'est pourquoi l'aumônier de la prison le laissait aller et venir. Malheureux que je suis! j'appartiens à un insensé, je suis sa chose; il peut, selon son caprice ou sa folie, à son gré, me retenir dans cette captivité, sans gardien, sans geôlier^ sans espérance. Au moins, le condamné^ dans sa nuit suprême, est assuré que quelqu'un le viendra réveiller demain, au point du jour. Mais qui pourrait se douter que moi, l'homme sensé, j'aie voulu affronter ces peines terribles? Et maintenant qui peut me venir en aide , enfoui que je suis, par ma propre volonté^ dans ces ténèbres fétides? Tout à l'heure encore étais-je assez libre au milieu des plus riantes images! un beau ciel, de vieux arbres, des oiseaux qui chantaient, les fruits de la terre et ses fleurs^ iCS douceurs de l'amitié, la tendresse paternelle et
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l'amour filial, toutes les ambitions permises... A peine entré dans ce château de malheur, je n'ai plus rencontré que la vieillesse, et la fièvre, et la honte^ et, pour finir toute chose..., un tombeau. Telles étaient les amères réflexions dont mon âme était agitée. Elle se calma peu à peu. Je me rassurai en songeant que demain, peut-être, à la reprise des travaux, reviendraient les maçons et les architectes pour achever leur tâche, ou bien des curieux , des philanthropes, des romanciers . des chercheurs d'émotions. Peut-être aussi que le fou parlera, et si le concierge enfin comparait le nombre des étrangers entrés ce jour-là dans Bicêtre avec les sortants, voilà bien des chances de salut! Allons, courage. Attendons, espérons, prions Dieu, et que ces rudes heures me comptent en expiation des trois mois de prison subis par M"^ Bréhaut.
Cette fois je m'installai, pour tout de bon, sur le lit de pierre, et je rencontrai, à mes pieds, à mon chevet , l'anneau de fer qui fixait là les tristes habitants de ces demeures. Je sentais tourner autour de moi la voûte et la muraille, et, pour ne pas perdre, à mon tour, la raison qui s'en allait, je me récitais les plus beaux vers de Corneille, ou bien je me racontais certaines histoires de quelques âmes vraiment héroïques : comment Mahomet, roi de Séville, et sur le point de mourir, envoyait
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un officier dans la prison de son frère, avec ordre de le mettre à mort. Le frère jouait aux échecs ; il pria qu'on attendît la fin de la partie; elle fut longue; il la gagna. Le tyran, dans l'intervalle, était mort, et le nouveau sultan passa"du cachot sur le trône.
Une autre histoire que je me racontais, c'était M. de Grillon, commandant une place forte. Une nuit, Grillon dormait profondément. Ses jeunes officiers, conduits par le chevalier de Guise :
« Alerte! alerte! la citadelle est à l'ennemi; sauvons-nous 1 »
Grillon se lève, il prend son épée, il descend d'un pas ferme, et quand il entend ces jeunes gens lui déclarer qu'ils ont voulu s'assurer de son courage :
a Holà! dit-il, messieurs, par la mort- Dieu, ne vous jouez jamais à sonder le cœur d'un homme de bien, car, si j'avais pâli devant vous, je vous aurais fait fusiller!
Et moi aussi je sondais mon cœur, et je voyais bien que ces histoires profanes m'étaient d'une médiocre allégeance. Heureusement la prière vint à mon aide; elle est plus forte que tous les vers des plus grands poètes et que tous les exemples des moralistes. Enfin, qui l'eût dit.f* en cette nuit profonde, ignorant des heures qui s'écoulaient^ je
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finis par m'endortnir. Mais quel funeste sommeil! Autour de ma tête endolorie allaient et venaient quantité de fantômes et de lémures chantant des chansons obscènes et riant d'un rire infernal. C'était comme un pandémonium des plus détestables exécrations. Ils s'étaient donné rendez-vous dans mon cachot, ces géants du crime, et, pour la dernière fois, ils revenaient dans leurs gémonies. Lacenaire, aux pieds des courtisanes fardées^ récitait ses élégies. Son camarade Avril aiguisait son poignard. Le docteur Castaing distillait ses poisons. Papavoine attirait à lui les petits enfants qui se promènent sous les arbres de Vincennes et les étouffait sous les yeux de leur mère. Un abominable déclamateur^ le marquis de Sade^ honte et souillure de Bicêtre , écrivait des livres tels que l'enfer n'en saurait produire. Il y avait un ogre appelé Chariot; il tenait un os à sa gueule et dévorait les chairs de la petite bergère d'Ivry qu'il avait violée. Ils riaient, ils criaient^ ils défiaient la terre, ils accusaient le ciel. Une goule qui avait tué ses deux maris, m'enlaçant de ses bras hideux, posa sur mes lèvres ses lèvres fétides, pendant que les régicides à l'œil fauve hurlaient des menaces sans nom. Alors, plein de fièvre et couvert d'une sueur froide, haletant et râlant, je m'éveillai. Etait-ce encore une illusion? Il me sembla que
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tout au bout du long corridor, j'entendais des pas et des voix. C'est certain. Le bruit approche. Une voix claire est mêlée à des voix plus graves. Bonté du ciel ! ils s'arrêtent juste à mon cachot.
a Que veut dire ce cachot fermé? disait le nouveau visiteur.
— Allons -nous -en. s'écriait le fou : ici Lacenaire est renfermé.
— Que dites-vous? reprenait la voix jeune et fraîche, avec un accent de pitié, Lacenaire est mort. »
Alors moi, qui tremblais que l'oiseau bleu ne s'envolât :
a Qui que vous soyez , madame ou mademoiselle, ayez pitié d'un homme enfermé là par hasard. Voilà bien longtemps que je suis plongé dans ces ténèbres effroyables. Encore quelques minutes, et je suis mort !
— N'entrez pas!... n'entrez pas!... disait le fou.
— Prends garde, Hortense! reprenait la voix virile ; il vaudrait mieux consulter ton oncle.
— Oh ! non ! reprenait la jeune fille, à mes risques et périls, je le délivre ! »
Et pendant que sa petite main tirait les deux verroux :
« Sur mon honneur! me disais-je, elle sera
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ma femme, ou bien je ne me marierai jamais!... »
A la fin donc la porte était ouverte, et je restai comme ébloui du courage et de la beauté de cette enfant delà délivrance.
Elle m'a dit plus tard que j'étais d'un aspect effrayant. Mes dents se heurtaient, mes cheveux étaient hérissés, mes yeux étaient rougis par les larmes, mes mains tremblaient.
Tel était Dante au sortir des cercles infernaux.
Il fallut me soutenir quand je quittai cet antre de Trophonius. La jeune fille avait pris ma main et m'entraînait, légère et charmante comme l'Eurydice antique. Son père, inquiet, avait peine à nous suivre. La terreur nous donnait des ailes.
Et lorsque enfin nous eûmes franchi ces marches suintantes de larmes et de sang qui tremblaient sous nos pas, au moment où le soleil qui s'en va jette au loin ses plus douces clartés, nous rencontrâmes , éperdu , le jeune aumônier de Bicétre :
« Ah ! voilà mon oncle ! s'écriait la jeune fille.
— Ah! malheureuse enfant! s'écriait le jeune homme, que d'alarmes tu m'as causées! Suivre un fou à pareille heure dans ces abîmes croulants de toutes parts 1 »
Il cessa de parler sous la terreur d'un grand bruit dont l'écho lugubre, arrivé jusqu'à nous,
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nous apprit que ces voûtes funèbres venaient de crouler.
Trois mois après, je racontais mon serment à l'abbé Constant.
« Voilà, dit-il avec son doux sourire, un serment qu'il faut tenir. Par votre ami Chaumier, je vous connais depuis longtemps. Mariez-vous , j'y consens; mon frère n'y fera pas obstacle^ et je suis presque sûr que ma nièce vous aidera. »