‹ Petits romans d'hier et d'aujourd'huiChapitre 4 sur 5 · II I · texte numérisé non relu

II I

Notre héros accepta le partage de la couchette , et sans trop s'intéresser du charmant voisinage il dormit parfaitement.

Tout allait bien; ils côtoyaient ce beau rivage appelé la rivière de Gênes; ils avaient Gênes sous les yeux , quand tout à coup le vent s'arrête et le navire semble cloué dans la mer. C'était le moment d'aller en pêche , il y fut ; il ramassa tout ce qu'il voulut de ces beaux poissons tout radieux des couleurs les plus brillantes. A peine à bord , grande tempête... On enferme en toute hâte les passagers dans leurs cabines , et l'ingrat, oublieux de

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l'hospitalité de la jeune dame, il affronte hardiment la tempête .. une tempête digne de Virgile... Il pouvait consoler la belle voyageuse et la rassurer en prenant sa belle main blanche; il aima mieux donner un coup de main aux matelots. On criait, on pleurait; on faisait des signes de croix. J'espère un peu que la passagère . plus morte que vive^ en sortant de la cabine, aura témoigné à ce triste passager tous les mépris qu'il méritait. A peine entrés dans Savone , il rencontra une jeune fille admirable qui sortait de l'église; il ne la vit qu'une minute, il s'en est souvenu toute sa vie. Il vit aussi , pour la première fois , un capucin, et il trouva que ce n'était pas beau. Comme ils revenaient de Savone. en barque, le capitaine et lui , ils découvrirent dans le lointain un cutter chargé de voiles. ..et de mauvaises intentions. Mais cette fois ils en furent quittes pour la peur, et pour entrer dans le port de Gênes en chantant :

La victoire est à nous !

Qui le croirait? Gênes la superbe aura grand'peine à trouver grâce aux yeux de ce jeune difficile! A l'entendre, la ville est sombre et triste ; on n'y voit que des capucins amoureux du négoce, et prenez garde aux voleurs. Pourtant, quand il eut

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pénétré dans ces palais pleins de merveilles , quand il eut traversé tant d'églises et tant de musées pleins de chefs-d'œuvre , il revint de sa première impression II trouva que les dames étaient bien élevées et que les citoyens étaient hospitaliers. Il se présente, un jour, chez une aimable et jeune marquise que son grand'oncle, Boucher de Crèvecœur, Tun des plus anciens habitants d'Abbeville, avait recommandée à son beau neveu avec toutes sortes d'instances :

« Tu verras, tu verras, *iui disait-il, comme elle est belle et charmante î Elle parle et chante à ravir. Et surtout prends garde à ton cœur. »

Ainsi parlait M. de Crèvecœur. Bon! Le jeune homme enfouit la lettre à la marquise au fond de son portefeuille, entre deux lettres de change, et lorsqu'enfin il se voit bien peigné, bien vêtu, il va frapper à la porte de la maison bienheureuse. Il demande en tremblant :

« Madame la marquise de Négroni? »

Un majordome, aussitôt, sans mot dire, introduit le jeune homme. Il voit une jeune femme de dix-sept ans, et se dit tout bas que son oncle n'en a pas dit assez. Bref^ il remet sa lettre, et la jeune femme, après avoir compris l'accident, se prit à rire aux éclats ; en vain elle s'efforçait de rentrer dans son sérieux : la lettre écrite par M. de Crève-

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cœur était adressée à l'aïeule de la jeune dame; il V avait cinquante ans qu'elle était dans le tombeau. Pour ma part, j'aime assez ce beau rire, il est franc et de bonne grâce. Il porta bonheur au jeune Boucher de Perthes, et la jeune femme eut grand soin de lui faire les honneurs de ce palais^ de ces maisons, de ces féeries. Elle riait, mais elle était sage; elle n'allait pas plus loin que la liberté de dire à haute voix tout ce qui lui passait par la tête. Il était^ d'ailleurs, vous l'avez vu, d'une innocence primitive... impatientante. Un beau soir, dans le salon de la jeune M^-^ Négroni , il rencontre la chanteuse à la mode, une Pasta, une Malibran, une Garcia, tout ce qu'il y a de plus célèbre et de plus beau dans ce grand art de la musique et de l'inspiration. Il la trouva fort belle. Elle, de son côté, le trouva charmant, quoique un peu niais; mais elle était habile à déniaiser les enfants de famille. Ils valsèrent ensemble; à la fin de la valse , elle passa à son doigt timide une bague avec cette inscription : Sempre teco^ et le gaillard savait assez d'italien pour savoir ce que cela voulait dire. Ah! l'animal! il tremble, il hésite, il à peur. La dame, en chantant, lui jetait des yeux pleins de flammes ; il se cachait le visage. Volontiers il se fût assuré contre l'incendie. Et plus il était tiède, et plus elle était brûlante. On ne parlait, dans la ville des

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doges et du grand Doria, que du petit Français timide et de la fière tragédienne.

« Eh donc ! seigneur, vous voulez nous ruiner ! » s'écria le malheureux imprésario; et il força le petit jeune homme à faire une visite à la dame, ou sinon, vous et moi nous sommes siffles et je suis ruiné.

Il s'en vint donc en hontoyant chez l'Abandonnée. Elle s'appelait ainsi; mais rien qu'à le voir elle s'appellera la Triomphante. Elle pleurait,, elle riait, elle adorait... Peine inutile. Ainsi le petit Jean- Jacques dans sa belle aventure à Venise, quand cette beauté, boudeuse en son coin, s'écrie en levant sa blanche et méprisante épaule :

<c Allons^ Jeannette^ laissons là les dames et prenons un professeur de mathématiques. »

Le son de cette voix ironique et charmante a poursuivi jusqu'à la fin l'auteur de VHéloisej il a revu bien souvent l'aimable Vénitienne , il s'est courbé sous son mépris. C'est bienfait. Le bon La Fontaine a raconté aux jeunes gens l'histoire d'un certain Nicaise, et M. Boucherde Perthes eût bien fait de mettre à profit ces vers du poëte :

Vous savez des étoffes vendre ;

Mais ce que vaut l'occasion.

Vous l'ignorez : allez l'apprendre.

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Notre inaocent fut un maître... de musique, et le voilà qui se met à faire sa partie en toutes sortes de petites sérénades : violon, guitare, alto, basse. Il était le violon ou la basse ad libitum, et peutêtre il regrettait que sa chanteuse fût si bien aguerrie. Elle s'appelait M"'-^ Gafforini ; elle jouait à merveille un rôle de jardinière, en chantant des couplets de sa composition.

De Gênes, il s'en fut à Parme, emportant son innocence, et le soir de son arrivée il s'inquiète de savoir si les Parmesanes valent les Génoises. Qu'estce donc que cela te fait, mon bonhomme? Oui-dà, on est toujours un tantinet curieux. Des processions, des rencontres à coups de bâton, des orchestres fantastiques , telles sont les fêtes de la ville de Parme. 11 s'ennuie; il revient à Gênes, et, l'infortuné ! le voilà qui rencontre une jeune mariée à peu près de son âge. Elle est d'accès facile, et d'un esprit très-volontaire. Son mari l'ennuie, er, par représailles^ elle prend le jeune Boucher pour son patito^ et les voilà chevauchant dans la campagne à perte de vue. Il patientait tant qu'il était à l'air libre avec elle, mais quand elle faisait mine d'entrer dans sa chambre pour s'assurer si quelque dame n'y était pas cachée, il se fâchait tout rouge, et s'écriait qu'on voulait le compromettre. Alors la dame au désespoir appelle à son aide, contre son

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patitOj son père et sa mère, et son confesseur. En vain il se cache, elle le fait relancer par tous les domestiques de la ville, et la mère et le mari la plaignent^ accusant \q patito de manquer de politesse et d'égards pour la patita. Une autre fois, impatientée, elle saute aux yeux de cet ingénu qui allait avoir dix-huit ans, et elle le griffe au visage. Ah! ouij que c'est bien fait, et comme on trouve que la France est compromise par une pareille conduite! 11 y avait de quoi nous déshonorer tous.

En plein carnaval , comme il se promenait les bras balants dans la rue, il fallut qu'un masque le touchât à plusieurs reprises, avec sa manche , à la joue, et, le maladroit, il finit enfin par comprendre qu'il devait offrir son bras. Il l'offrit en tremblant ; elle le prit, et, par toutes ces rues de Gênes enchevêtrées l'une dans l'autre, elle le conduisit dans un palais magnifique. Il était dans ses instants de courage, et se laissa conduire dans une chambre à peine éclairée. Il faisait nuit, et, cette fois, nous lui tiendrons compte de sa résignation. Il se laissa baiser au front comme un enfant, puis, ma foi, on vous le jette à la porte. Il n'a jamais su quelle était cette Génoise mystérieuse. Eh bien! moi, je vais le lui dire : c'était la cantatrice. Elle avait voulu revoir ce petit monsieur, et elle s'en était

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guérie avec ce chaste baiser. A laj même heure, il a couru un plus grand danger qu'il ne pense. Il y avait alors, traversant l'Italie et déclamant de vieilles tragédies du théâtre français, une assez dangereuse tragédienne, ayant nom M^'^ Raucourt. E'.le était sans beauté, sans talent, sans retenue, et capable de tout... Si elle avait su l'histoire innocente du petit jeune homme, et sa conduite avec la grande cantatrice, elle n'en eût fait qu'une bouchée. Et d'autant plus que la ville de Gênes, en 1807, appartenait aux vampires. Le vampire était très à la mode. Il lui fallait tout ce qu'il y avait de plus jeune et de plus beau, et- sitôt que la malheureuse ou le malheureux (le vampire est des deux sexes} s'était laissé prendre au piège de la bête insatiable, le vampire ouvrait la veine de sa victime et humait tout son sang. De cette lugubre histoire, lord Byron et Charles Nodier ont fait leur profit; mais Nodier lui-même serait mort de peur si, par un beau soir, il eût rencontré le vampire. Nodier était un voyant et un croyant. Comme il se fût moqué doucement des bonnes fortunes de M. le douanier!

Parmi les douaniers de Gênes, il y avait le prince Justiniani, petit-fils des Césars d'Orient, que l'empereur avait élevé à la dignité de vérificateur, et le prince Constantini, noble et superbe Génois, grand

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ennemi de la France et des Français. Donc, le prince Constantini, caché dans son palais, tout rempli de tableaux et de marbres, poussa de grands cris de colère et d'indignation lorsqu'il reçut une belle pancarte à l'aigle impériale qui le nommait contrôleur, avec injonction de venir chaque matin surveiller le grand livre de la douane.

Entendre, en ce temps-là, c'était obéir. Le prince obéit en maugréant, et chaque jour il menaçait de déchirer sa pancarte, lorsqu'à la fin du mois il fut très-étonné de recevoir, pour si peu de peine qu'il s'était donné, une trentaine de louis d'or. Tant que cela! Il regardait ses louis, les comptait, les mettait dans sa poche, et quand on le voulut destituer, il s'écria qu'il tenait à sa place, et qu'jl était bien au service du grand Napoléon. C'est une bonne histoire ; elle était une des gaietés de cette ville heureuse où l'on riait de peu de chose. Heureusement que les douanes génoises avaient d'autres employés qui savaient bien mieux leur métier que nos deux princes d'Italie, et les douanes génoises s'en apercevaient tous les jours. Ce que c'est que de nous! Ce patito plein de vergogne et ce premier violon sans malice, il était devenu^ on ne sait comment, un objet d'inquiétude et de haine pour tous les amoureux de la ville; et, chaque soir, il rencontrait de mauvaises physionomies . couvertes

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d'un manteau noir, qu'on eût payées bien cher à la Porte-Saint-Martin. C'étaient de purs Génois, joueurs de stylet, qui, pour quelques écus, vous tuaient un homme au coin de la rue. Et s'ils n'ont pas tué celui-là, c'est qu'ils connaissaient son innocence, et peut-être aussi pour l'avoir vu l'épée à la main. Voilà ce qui le sauvait du fou rire. En toute occasion, il était prêt à dégainer. Il était leste et rapide. Un coup n'attendait pas l'autre, et ses grands bras vous tenaient à distance. Plus que timide avec les dames, il traitait hardiment les hommes mal élevés. Une fois, il a donné un coup d'épée à M . de Char. . . , qui l'avait appelé a le chaste Joseph » ; et ça valait au moins ça.

Mais voilà bien une autre affaire. Il est présenté au prince Borghèse, beau- frère de l'Empereur et gouverneur général de la Ligurie, et le prince Borghèse, danseur déterminé, ne veut plus avoir d'autre vis-à-vis que le jeune douanier. Une des plus belles dames , M"^^ d'Obsen , jeune mariée de dixhuit ans, faisait face au prince, habillé à la François I" et couvert de diamants. Tout à coup , en dansant son pas de deux , le gouverneur général

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de la Ligurie perd la tramontane et sa pantoufle en diamants. Et si vous aviez vu rireM"^*^ d'Obsen et comme elle riait, etl'étonnement du bon prince en voyant que l'on riait au nez de sa propre A.! J'ai bien peur qu'il n'en soit resté bête pour toute sa vie. A peine si le jeune homme osa sourire à j^me d'Obsen. C'est dommage, elle valait mieux que cela.

Cependant , la douane allait toujours son train , avec ses bottes de sept lieues. Sitôt qu'elle fut bien établie à Gènes , elle s'en vint de son pas léger à Livourne , où elle rencontra bien des résistances. Livourne était une façon de port franc qui tenait à sa liberté, et quand les habitants se virent entourés de douaniers, dénoncés par les douaniers, fouillés par les douaniers; quand ils comprirent qu'ils ne pouvaient plus aller, venir, rentrer, sortir, respirer, frauder, fronder, selon l'antique usage , et qu'ils étouffaient dans les liens du blocus continental, ils résistèrent au Code pénal, au Code civil, au Code de procédure, au Code des domaines , des douanes et des droits réunis. En vain la grande-duchesse Élisa, qui voulait que chacun fût heureux dans son cercle , essayait de les calmer par des revues, des messes , des courses et des concerts... rien n'y faisait; c'était toujours la race irritée, irritable, et ne comprenant pas ces

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douaniers qui perçaient des ballots si précieux , et fouillaient sans respect des Italiennes si charmantes. Les meilleurs esprits de la douane étaient, en secret, de cet avis que l'Italie avait raison, que l'Empereur avait tort. Mais qu'y faire? Il fallait obéir. Voilàla peine.... On dirait volontiers: Voilà le remords! Sur rentrefaite, une beauté du Cantique des Cantiques, faite à rendre fou une statue de Phidias , rencontre, ô misère! notre incorruptible douanier, et propose hic et nunc au pastor Jîdo de le suivre avec toutes les armes de sa jeunesse^ et d'être un peu mieux que sa servante. Ahl cette fois, merci de nous! nous n'avons plus d'excuse; il est de tout point inexcusable; elle est très-riche; elle serait la joie et l'orgueil du plus galant homme; elle se convertira si nous le voulons. « Ton Dieu sera mon Dieu! » Pas d'obstacle, et rien à reprendre , sinon qu'elle est trop belle et qu'elle est trop riche. Q^u'esc-ce à dire? On n'est pas impunément , par les femmes surtout , le petit cousin de Jeanne d'Arc, et le voilà qui s'en va . qui s'enfuit, qui se dérobe: Allons^ sauve-toi de ces lieux ! Et ces histoires-là nous font d'autant plus de mal , que le récit de ce galant homme , intelligent autant qu'on peut l'être^ est très-vrai, très-sincère. Il ne sait pas mentir. Q.ue dis-je.'' il est fier de son innocence. Il n'y a pas de quoi se

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vanter, je vous jure. Ecoutez, cependant, ce qui est véritablement une aventure et tiendrait sa place en quelque histoire sérieuse. Lui-même , notre admirable historien M. Thiers, s'il l'avait lue, en eût fait son profit.

Un soir que M. Boucher de Perthes rêvait sans doute à ses misères amoureuses, un de ses chefs, M. de Brack, ce même colonel de Brack le plus beau colonel de l'armée, et qui jouait un grand rôle en Ligurie avant de le jouer au foyer du Théâtre - Français sous le règne intelligent de j^iie Mars, lui touchant sur l'épaule et parlant à voix basse :

« Obéissez de point en point aux ordres que je vais vous donner. Vous irez , la nuit venue , au pont de la douane , et vous vous embarquerez sur le canot avec six rameurs. Une fois au rivage d'Albano , vous attendrez. Quelqu'un viendra, suivi de deux ou trois officiers ou gendarmes. A peine à bord , vous irez débarquer, en grand silence, à l'extrémité de Saint-Pierre-d'Arena, au pied même de la lanterne... »

Ainsi parla M. de Brack. Puis, comme il voyait que je cherchais à comprendre le sens de ses paroles :

a Vous avez raison, me dit-il, vous saurez tout. Je vous envoie au-devant du souverain pon-

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tife. On ne veut pas qu'il traverse la ville, où le peuple l'attend au passage pour l'adorer. »

Certes , la mission avait sa gravité et ses périls. Prêter la main à cette violence , et clandestinement dérober au souverain pontife la juste ovation d'une cité catholique; emmener, la nuit, comme on ferait d'un malfaiteur, cet otage sacré , cette innocente victime de la force impie, sur une barque un peu moins grande que celle qui portait César et sa fortune..., un plus hardi pouvait hésiter. Il n'hésita pas, tant il était jeune et tant l'obéissance était sans limites. Donc, imposant silence aux voix intérieures, il attendit ce prisonnier porteur de la tiare. En'ce moment, le pape Pie VII fut plus grand que son malheur. Il se laissa transborder sans mot dire , et peu s'en fallut, dans ces ténèbres , qu'il ne tombât à la mer. Comprenez donc répouvante et le déshonneur du jeune homme employé à cette abominable mission ! Le monde entier se fût écrié: Le pape est mort ! vous l'avez tuéj vous êtes un complice! Et quand bien même le jeune homme eût payé de sa mort volontaire une si terrible catastrophe, éternellement lui et les siens en auraient porté tout le poids ! Cependant l'illustre et patiente victime étant assise au milieu de cette escorte ^ plus digne d'un brigand des Abruzzes que d'un souverain pontife , la

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péniche de la douane, écartant les curieux à coups d'espingole, débarqua au point indiqué. Le pontife, entre deux gendarmes, mit pied à terre. Ainsi finit la triste mission du jeune douanier. Ce fut plus tard, en y songeant, qu'il en comprit tout le péril. Pendant que le captif de l'Empereur traversait la France au milieu d'un enthousiasme universel , les hommes , les femmes et les enfants se jetant à genoux sous la bénédiction pontificale (ô miracle de l'Évangile éternel, que la Révolution française croyait avoir déchiré!), le jeune officier de la douane visitait l'île d'Elbe et ce fameux golfe, prison d'un instant qui s'ouvrit au premier ordre de l'Empereur des cent jours. Tristes et curieux rapprochements! Pays fertiles , enchantements de la terre et du ciel! Toute une histoire a traversé ce golfe et cette île; elle y restera jusqu'à la fin des siècles : Pie VII et Napoléon P'" se mêlant sans se confondre au bruit des mêmes flots, dans les mêmes souvenirs. A cette heure de 1807, le drame est partout; tout frémit, attend,

espère On tremble, on a peur; le monde aux

abois ne sait pas ce qu'il va venir.

Après sa grande expédition, M. Boucher de Perthes était rentré dans Livourne, et s'y trouvait bien. Il faisait de son mieux pour calmer les colères, apaiser les haines, et persuader à ces peu-

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pies nouveaux que le joug de la France était léger. Mais ces Italiens n'étaient pas crédules ; ils avaient l'intelligence exacte de leur situation. Si le silence est la leçon des peuples, l'Empereur se pouvait enseigner à cette école. Il y avait cependant à la cour de la princesse Élisa un artiste qui déjà tenait une grande place. Il avait les yeux noirs et sombres; il riait peu, il jouait avec un grand archet sur un grand violon ^ dont il avait brisé trois cordes, les choses les plus inattendues; puis, tout d'un coup, il s'abandonnait à mille folies : vous avez déjà reconnu le célèbre Paganini.

Florence était si proche de Livcurne, que, par un jour de carnaval,, notre douanier résolut d'entrer à Florence. Il prit une voiture de louage qui le conduisit de Livourne sur la place du Vieux- Palais. Il avait rencontré, chemin faisant, deux polichinelles en pointe de vin. Ceux-ci, haranguant les curieux , leur désignaient d'un geste ironique le maudit Français qui se tenait dans la calèche. Et ce furent des rires, des pasquinades les plus compromettantes du monde. Le voyageur, qui n'aimait guère ces sortes de plaisanteries, les lit taire, et l'on se tut. Toute l'Italie était ainsi disposée. En vain on la croyait domptée, à la première occasion la révolte et le mépris pour le vainqueur étaient manifestes. Trop heureux fut

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M. de Perthes de tomber de Charybde en Scyila. C'était l'usage alors, en plein carnaval, que les dames eussent leurs franches coudées. Sitôt que le carnaval adonné le signal, voilà ces Florentines qui se harnachent d'un plumet blanc et d'un domino noir, sans masque. Ainsi faite, une Florentine est, pour ainsi dire, invisible. Elle entre et sort à sa fantaisie, et, dans la rue, elle prend le bras du premier venu^ prête à le planter là vingt pas plus loin. Une fois qu'elle a posé sa main sur un homme, il appartient à la femme errante, et, sur son ordre, il la mène au spectacle, au café, partout. Eh bien ! M. Boucher de Perthes est pris à la fois par deux baoutes, c'est le nom que l'on donne à ces sortes de masques. Baoute à droite, baoute à gauche; on se disputait le jeune homme. A la fin, la plus jeune et la plus belle se débarrasse de sa rivale. Ils dînèrent ensemble. Elle lui donna une petite bague en lui disant qu'à l'instant même où il lui rendrait sa bague, il en obtiendrait toute chose; elle accompagnait ce don précieux d'une gentillesse extrême. Oui! mais vous connaissez le jeune homme. Il traita la jeune baoute comme il eût traité une vieille marquise ; il soupe avec elle, en tout bien, tout honneur ^ et, le misérable I s'en va le lendemain, la bague à son doigt.

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Il entrait, la nuit suivante, dans la ville d'Arezzo. A peine arrivé, le voilà dans un bal un peu mêlé. La reine du bal était une comtesse agréable et toute charmante, qui, dans la dernière guerre, avait joué quelque peu le rôle de chef de brigands. Elle avait gardé un grand souvenir de sa première condition, et, cette fois^ le voyageur eut raison d'appeler la prudence à son aide.

« Monsieur, lui dit-elle en le quittant, je vous invite à dîner chez mioi demain,, viendrez-vous ? — Oui, Madame!... »

Il partit à cinq heures du matin.

11 entra dans Rome au moment où le carnaval allait finir, où la douane allait commencer. Les douaniers étaient d'anciens bandits piémontais, corses, provençaux, génois et toscans, morts de faim , qui s'étaient chargés de faire aimer aux petits-fils de Numa Pompilius les douanes, les droits réunis, la conscription et les commissions militaires. Le pape avait eu grand soin de les excommunier, et le peuple romain n'en était que plus autorisé à appeler ces bandits diset'tori , bravi , sbirri e qualche cosa de meglio.^ birbanti^ assassini. On les recevait généralement à coups de fusil; s'ils entraient quelque part, c'était un sauve-qui-peut générai. Au reste, ils marchaient au hasard, cherchant une lig^ne de douane qui

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n'existait pas encore^ et des villages qui n'ont jamais existé. Ils vivaient de pillage, et les plus honnêtes vivaient de misère. Quand par bonheur l'un d'eux tombait sous le couteau :

1 Bon, disaient les nouveaux contribuables, c'est un douanier de moins!

Telles étaient ces tournées civilisatrices^ dans lesquelles il n'y avait rien de bon à gagner pour les honnêtes gens. Encore si la tyrannie eût exercé seulement aux frontières toutes ces violences; mais dans la cité même son injustice et sa violence étaient partout. Pas un monastère qu'on n'ouvrît de force; en vain les religieux des deux sexes priaient et suppliaient qu'on les laissât dans leurs maisons, on les jetait à la porte à coups de crosse, et soudain les couvents devenaient des casernes ou des bureaux pour la douane. Un beau soir, notre officier commandait en chef une expédition contre un couvent de nonnes. Arrivés sous les pieuses murailles du couvent, les douaniers frappent aux portes et les enfoncent. Grande solitude et grand silence. A la fin , ces grands fureteurs, à qui bêtes et gens n'échappaient guère^ rencontrent les timides habitantes de ces lieux paisibles... Pauvres colombes, prenez garde aux vautours! L'une de ces colombes avait dix-huit ans, c'était une grande et belle brune; elle fit dire à notre cheva-

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lier qu'après s'être bien consultée elle n'avait rien à lui refuser. Vous vous doutez déjà de la réponse : il détourna la tête, et la dame en fut pour sa courte honte.

Ainsi nos douaniers marchaient dans leur conquête, tantôt la sonde, tantôt l'épée à la main. Le matin ils perçaient un homme, et le soir une barrique. Dans l'intervalle , on leur apprenait comment se fait un passavent, un congé, un acquit. On eût bien fait d'apprendre à leur chef comment se fait une déclaration galante. Petits , misérables détails, si vous les comparez à la grande histoire, et cependant ils ont leur^ prix. Ce très galant homme est le premier à reconnaître^ en toute occasion, l'injustice et la cruauté de sa missison : a Nous battons les hommes^ nous déshonorons les femmes, et nous volons un peu tout le monde. » Il dit nous par euphonie, et s'estime un homme heureux de ne pas brûler les maisons. Tout, du reste, est de bonne prise. On prend les tableaux, pourvu qu'ils soient signés des grands maîtres; on prend les reliquaires des saints, si les reliquaires sont d'or ou

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d'argent, mais on laisse aux fidèles les attestations et les ossements. L'heure arrive enfin où tout l'argent monnayé disparaît des départements du Pô, de la Sesia, de Marengo, de Montenotte, de Gènes et de Rome; pas un sequin, pas un écu. Alors on chasse tous les gros bonnets de l'Eglise romaine, et les douaniers se font ce petit raisonnement : Ces messieurs emportent évidemment les trésors de leurs presbytères, de leurs couvents, de leurs prébendes^ de leurs églises! C'est très-vrai; mais à la limite extrême, à la troisième ligne de douane, on les arrête, on les fouille ; ils sont pleins d'or et d'argent, et poliment on leur fait lire une pancarte sur laquelle il est défendu de transporter la monnaie hors du royaume. Ah la bonne aubaine! et comme en ce moment la douane était contente! Il est vrai qu'au bout de quinze jours de cet étranglement, se présente à la douane un chanoine de Saint-Jean-de-Latran. Une belle proie au premier coup d'œil, et déjà messieurs les douaniers préparaient leur grande sacoche... O misère! Notre chanoine de Saint-Jean-de-Latran déploie un chiffon de papier, et, l'ayant fait lire à ces messieurs, il l'enfouit très-gravement dans son portefeuille. C'était une lettre de change à vue, incessible et surtout insaisissable. Ainsi , désormais, voilà une branche de revenu tout à fait perdue, et

IQ.

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la lettre de change était payée au delà de la troisième circonscription.

Nous avions toujours entendu dire, et le jeune douanier le croyait comme nous, qu'entre toutes les Romaines, la Transteverine était difficile à dompter. Elle est grande et superbe, avec des cheveux noirs, des yeux noirs, la dent blanche et la lèvre tirant sur le dédaigneux. Cependant, l'une d'elles, une madone de seize ans, de cinq pieds deux pouces, s'en vint dire à notre héros qu'elle voulait être sa bonne amie. Elle disait cela trèsfranchement, devant son père et sa mère^ et le lendemain elle s'en vint faire au chaste Joseph une belle visite. Hélas ! encore une fois, ces amours se bornèrent à deux ou trois poignées de mains ^ et, peut-être, un baiser sur la joue au moment des adieux. Et songez qu'il a quitté cette madone pour le sculpteur Canova 1 II est descendu dans les Catacombes, ayant pour compagne une dame imprudente, M"'^ ï..., et, la bougie étant à sa fin, M™^ I... se trouva mal dans les bras de son guide. Il était avec elle à la grande irruption du Vésuve, et je ne crois pas que, si voisin de la flamme^ il en ait été plus brûlant. Avec elle il a traversé la campagne romaine; ils ont rencontré des bandits : elle s'est jetée à son cou il n'a pas remercié les bandits. Pourtant

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elle avait la taille des Grâces, un pied charmant, une main divine ; elle était gaie, coquette et dévote ; enfin, la sirène! elle savait rire et pleurer à volonté. M'"^ I... en fut pour ses frais et ses évanouissements. Vous prendriez parfois le jeune gabelou pour la statue de Pompée, au palais Spada. Au pied de ce bronze immobile est tombé Jules César, frappé de mille coups. Je note, en passant, qu'à la première station du royaume, nos douaniers furent fouillés sans miséricorde par leurs confrères les douaniers. Point de grâce ni de répit; ils se fouillaient les uns les autres, et tout était de bonne prise. Ils avaient pris dans Ancône tant de mousseline et de nankin qu'ils se chauffèrent pendant quinze jours à ce feu misérable. A chaque feu nouveau revenaient les mêmes malédictions du blocus continental. Les plus sages disaient : C'est impossible ! et tous les autres disaient : C'est impie ! Ils entrèrent à Venise à la lueur de ces bûchers insensés. C'est pourquoi M. de Perthes n'a pas vu Venise. Heureusement qu'on la retrouve, amoureuse et charmante, dans les Mémoires d'un bandit de bonne humeur, qui s'échappait des plombs de Venise au moment où Latude rêvait qu'il se sauvait de la Bastille^ à Tinstant même où Mirabeau faisait trembler de ses hennissements lascifs le château et le donjon de Vincennes. Pri-

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sons d'Etat, vous étiez à bout de vos forces; les cachots râlaient ; les tours tremblaient ; les portes de fer poussaient lîn gémissement plaintif.

De Venise à Trieste, il y avait à faire un voyage assez dangereux. L'empereur, très-impatient, voulant savoir enfin tout ce qu'on pensait de son blocus continental, M. Boucher de Perthes fut envoyé de Venise à Trieste et de Trieste à Vienne, afin d'en rapporter d'utiles renseignements, si, par hasard, le potentat aveugle et sourd eût été digne d'entendre ou d'entrevoir la vérité. C'était en hiver. Il faisait clair de lune, et la neige, au loin, jetait sa dangereuse clarté. Tout à coup, le voyageur, réveillé par le froid, voit autour de sa calèche^ accourir de grands chiens silencieux. Plus le postillon frappait sur ses chevaux, plus les chiens allongeaient le pas, en tournant vers la calèche des yeux qui brillaient comme des escarboucle. Ce n'étaient pas des chiens, c'étaient des loups. Il prit son pistolet.

« Seigneur, seigneur, ne tirez pas! s'écriait le postillon, sinon nous sommes morts ! 5)

Et si grande était la terreur de ce pauvre garçon qu'à la porte de l'hôtellerie il fut pris de convulsions. La nuit suivante, et dans la même calèche, il était conduit par un postillon beaucoup plus jeune, lorsqu'à la lueur d'une lanterne il vit en-

La Douane et l'Amour.

trer dans son carrosse une très-jolie et leste jeune fille. Alors, je crois bien qu'il eut peur. Cette fois, la fillette eut le bon sens de tourner le dos à son camarade de voyage. Elle causait en belle langue vénitienne, c'est-à-dire amoureuse, avec le jeune postillon. Bientôt celui-ci, grand jeune homme et de belle mine, trouva qu'un tiers était gênant^ et, dans le rude sentier qui mène d'Opschina à Senoscetche, il s'arrêta tout net en disant :

« Monsieur, nous descendons ici. La neige est trop épaisse, et je ne saurais aller plus loin. »

En même temps, il s'emparait de la valise et jetait la valise et le voyageur au beau milieu du chemin, puis, bêtes etgens^ tout disparaissait dans le lointain. L'aventure était rude; les loups pouvaient reparaître, et ce malheureux, abandonné dans ce désert, ne savait à quel saint se vouer. A la fin^ il rencontre une espèce de caverne où buvaient une douzaine de bandits. Là, ils furent reçus, lui et sa valise; et, le lendemain, après un sommeil agité, il se trouvait sain et sauf sur ce chemin de malheur. Si l'on avait su qu'il était un douanier, ces contrebandiers n'auraient pas été de si bonne composition. Enfin, il arrive à Vienne, et que dis-je, à Vienne.^ dans la salle d'Apollon. Il y avait là trois mille personnes qui dansaient, valsaient, fumaient et buvaient de la bière. Une- belle

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Viennoise, jeune et blanche, accepta bien volontiers l'invitation du jeune homme, et les voilà qui valsent doucement, sans peine , et semblables à Lolotte au bras de Werther. Elle était si légère et valsait si bien ! Au bout d'une heure, il trouva qu'il n'en pouvait plus et demanda grâce ; mais elle n'entendait pas de cette oreille, et promena son danseur toute la nuit. Ici finit l'aventure.... et l'aventure recommença le lendemain. Dans une voiture publique, il rencontra une autre Allemande, qui, pour commencer, se jette à son cou, et trop heureux fut-il qu'il y eût un officier, un baron, pour le délivrer de la dame. Cette fois, il était perdu sans ce baron de bénédiction. Il est vrai que le lendemain maître Joseph se tira d'affaire hardiment avec un porteur d'épée. Le porteur d'épée avait mal parlé de la France ; il fit des excuses à ce partenaire de cinq pieds six pouces, qui ne plaisantait guère, pas même avec les dames. Enfin, revenu de sa mission, l'Empereur le voulut interroger lui-même, et, malheureusement, rien n'a transpiré de cet interrogatoire. Je suis sûr que cette fois, du moins, l'Empereur rencontra une réponse loyale et franche, et il envoya M. Boucher de Perthes à la sous-inspection de Boulogne.

Sur le rivage de cet océan tant menacé, le jeune douanier aura sous ses ordres un beau cutter armé

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de six pièces de canon, et quatre cents hommes bien équipés. Le fameux camp de Boulogne allait s'ou vrir. De ces rivages mécontents, l'Empereur allait tenter cette étrange descente en Angleterre qui fut, pour ainsi dire, le commencement de la fin de son règne. Comme il eût payé cher, en ce moment, le bateau à vapeur de Paris à Saint-Cloud, ce commencement d'une merveille à laquelle il accordait à peine un coup d'œil, sans y rien comprendre, hélas! Quelles conséquences il en eût tirées ! Q uel résultat que pas un ne pouvait prévoir! Cette petite guerre du camp de Boulogne est misérable; elle est triste. On s'afflige à contempler tant de peines perdues, tant d'efforts inutiles, et ces frêles embarcations se brisant comme verre contre les bricks, les corvettes, les frégates, les vaisseaux, les rocs et les libertés de l'Angleterre. M. Boucher de Perthes, grâce à la vitesse de son cheval, a suivi l'Empereur dans toutes ses excursions sur le rivage de Boulogne. Il l'a vu littéralement rouler dans la boue : <c On n'eût pas touché Sa Majesté avec des pincettes! « Il l'a entendu, de sa voix formidable, envoyer aux galères des officiers généraux qui avaient permis qu'on sauvât du feu des marchandises anglaises. Bien plus! et voilà un des grands dangers de sa vie, il a vu toute une cargaison de demoiselles de la petite vertu, que la Hollande exportait dans ses

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possessions au delà de la mer, échapper au naufrage, et s'emparer des plus belles barraques du camp de Boulogne.

Elles s'en vont peupler l'Amérique d'amours,

disait Jean La Fontaine.

Heureusement que ces dangereuses naufragées rencontraient de jeunes sauveteurs, et chacun emmena sa chacune. En vain les douaniers criaient que c'était de la marchandise de contrebande... les contrebandiers ne voulaient rien entendre^ et le peu qui resta de cette belle épave fut gaillardement enlevé par les pupilles de la garde, héros précoces. .. Dans les âmes bien nées... On ferait une jolie histoire avec le naufrage de ces dames. Vous pensez bien que notre douanier n'eut pas grand souci de réclamer sa part de prise. Il avait refusé mieux que cela, et toujours sous le même prétexte : tantôt la dame est mariée, il a pitié du mari; tantôt c'est une jeune demoiselle^ il ne veut pas la compromettre; ou bien^ la dame est somnambule, et c'est elle qui le compromettrait. Une autre fois Jeannette Ah! Jeannette! Elle était née à Dun-

kerque, elle était grande et bien faite, et vraiment belle. Un beau soir, notre infortuné douanier la trouva dans sa chambre, installée. Il y avait^ ce même soir, un grand bal dans la maison; pour peu

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qu'on la vît. Jeannette était perdue... On ne la vit point ; elle fut sauvée, et sortit glorieusement, mais tristement, de ce mauvais pas. Le lendemain, il écrivit à Jeannette en lui envoyant quelques louis et de bons conseils. C'était une belle âme, et Jeannette un tendre cœur.

Mais enfin, l'Empereur, lassé de contempler tous ces petits naufrages indignes de sa longue vue et de son génie, abandonna, quoiqu'à regret, cette proie immense. Encore un peu de temps, le léopard britannique prendra l'aigle et l'emportera sur un rocher sans nom.

Cependant notre historien revient de Boulogne à Paris. L'Empire entrait alors dans ses heures néfastes. Il était au sommet; désormais il n'avait plus qu'à descendre. Ici, nous retrouvons la sympathie et le respect de ce digne témoin de tant de grandeur et de misère. 11 n'a rien dit de la campagne de 181 2. On dirait que pour lui Moscou n'a pas été pris et brûlé, que la Bérésina n'a pas été franchie à deux reprises. Il arrive à Paris quand chaque jour on chante, on danse; quand le faubourg

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Saint-Germain, longtemps vaincu, s'agite. On danse encore chez M. de Fontanes, mais c'est par ordre, et Ton voit que la joie est contrainte et forcée. Il y avait à cette fête suprême du grand maitre de l'Université un jeune capitaine qu'une blessure récente avait ramené dans Paris; il s'appelait M. de Saint-Marcelin. M. de'Fontanes l'aimait comme un père aime un enfant tendre^ et la mort de ce jeune homme, insulté par un soldat de la Loire, et tué pour ainsi dire sous les yeux de son père, est restée un des souvenirs les plus affligeants des premiers jours de la Restauration. M. de Fontanes ne s'en est pas consolé. Tout lui avait réussi jusqu'alors. Il avait trouvé grâce aux yeux de tous les partis : ceux-ci l'aimaient parce qu'il avait rétabli les fortes études^ si longtemps négligées; ceuxlà lui savaient bon gré d'avoir protégé M. de Chateaubriand contre l'Empereur lui-même. Il était peu de lettrés qui ne sussent par cœur ces vers de Fontanes à l'auteur des Martyrs :

Et, dans ta prose cadencée, Les soupirs de Gymodocée Ont la douceur des plus beaux vers.

Tous ces détails échappent à M. Boucher de Perthes; il n'est préoccupé que des mouchards de salon, des débiteurs de fausses nouvelles^ des gens

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qui vous protègent malgré vous, des empressés, des ardélions. Surtout, il évite avec le plus grand soin les filles à marier. C'était la peste alors. Les filles les plus belles et les plus riches trouvaient à peine un mari. Tous les jeunes gens étaient morts sur les champs de bataille; il ne restait plus que les mutilés et les infirmes. Ce joli vaudeville intitulé : le Coq du village^ était vraiment un chapitre d'histoire. Il y avait entre autres demoiselles

sans mari, mais non pas sans dot, M"*' de F ,

éclatante et superbe, avec de magnifiques cheveux noirs, en un mot très-belle. Elle fit dire au douanier que, s'il voulait demander sa main, elle la lui donnerait; mais le soir même de cette espèce de déclaration, la rencontrant dans un bal, plus semblable à Junon qu'à la mère des Grâces , il la trouva si fière et si hautaine qu'il n'osa pas la demander en mariage. Elle s'en consola bien vite, et lui, plus que jamais^ se réfugia dans le groupe innocent des romanciers, des critiques et des faiseurs de vaudevilles : Emmanuel Dupaty^ qui le poussait au théâtre; Aimé Martin, d'Arlincourt, Etienne, M. Jay, M. Dussault. Nous ne voyons pas que M. Boucher ait été très-frappé du mérite et du talent de ces écrivains. Pourtant rien n'était plus aimable et plus savant que M. Aimé Martin, l'ami, le compagnon, et plus tard le mari de M"'*" Ber-

2 32 La Douane et l Amour.

nardin de Saint-Pierre. Elle avait deux enfants, Paul et Virginie. Hélas! nous avons vu mourir Virginie de Saint-Pierre en pleine jeunesse, et parée à ravir de tout ce qui fait le charme et le bonheur de la vie. Etienne était un esprit charmant, paresseux et fécond tout ensemble. On ne parlait pas encore de M. d'Arlincourt, et c'était fort heureux pour lui. M. Dussault était, au contraire, un bel esprit, un écrivain distingué. Il a laissé sa trace dans le Journal des Débats, et sa traduction de Juvénal est restée une belle œuvre. Mais tous ces écrivains, M. Boucheries regarde à peine; ils ne sont pas de sa famille, ils n'appartiennent pas aux douanes. Il est, d'ailleurs, si occupé à savoir ce qui se passe! Il est vrai que nous sommes au mois d'avril 1814, et qu'on se bat sur ces mêmes buttes Chaumont, entassement d'abîmes sur lesquels le célèbre ingénieur M. Alphand, à l'heure où nous sommes, est en train de poser les jardins suspendus de Babylone. Hélas ! la France entière appartenait à l'invasion. L'ennemi était à nos portes; chez nous,, il était le maître. On criait: a Vive Alexandre ! » et les Parisiennes distribiiaient des cocardes blanches, même à ceux qui n'en voulaient pas. Cependant un homme heureux et content passait dans la rue :

^c Avez-vous vu. disait-il, le casque grec ? »

La Douane et ï Amour. 233

Ce casque grec était le casque russe, et ce cmrieux impertinent (c'est le titre d'une nouvelle de Cervantes) avait nom Girodet. Il était l'auteur de Y Endymion. Sur la place Vendôme, une foule de traîtres et de lâches s'étaient attelés à la statue qui surmontait la colonne Trajane, et ces mirmidons furent heureux que la statue eût pitié de leur couardise, et ne les ait pas tous écrasés dans sa chute. Hélas ! dans ce Paris russe et prussien, nos lâches théâtres étaient ouverts ; ces vils encenseurs de la veille avaient déjà passé à l'ennemi, et l'on applaudissait à tout rompre la moindre allusion à la chute de l'Empereur. Ainsi dans le Tableau parlant :

Vous n'étiez point ce que vous êtes, Et vous aviez, pour faire des conquêtes. Et vous aviez ce que vous n'avez plus

La comédienne^ appuyant sur cette ritournelle, excitait des cris de joie. A la même heure^ on voyait passer sur les boulevards des Tartares et des Cosaques, pasteurs - guerriers j poussant devant eux, du bout de leurs lances, des troupeaux de bœufs et de moutons, avec tous les habitants des basses-cours, leur souper de ce soir et leur dîner du lendemain. Et, tant ils étaient occupés à conduire ce bétail [tutus hos , disait Virgile) volé

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dans nos fermes incendiées, ils ne voyaient pas les demoiselles du Palais-Royal qui leur envoyaient leurs plus doux sourires. Cabaretieis, cafetiers^ hôteliers, restaurateurs, théâtres, loueurs de cabriolets et Dulcinées de carrefour, disaient à tous ces brigands : «: Soyez les bienvenus! » pendant que les chambellans, les courtisans, les habits brodés, les poitrines chamarrées et tout le bétail des Tuileries croulantes, criaient : « A bas l'ogre de Corse î » Ah ! spectacle abominable ! hideuse controverse ! Il y eut d'honnêtes gens qui se brûlèrent la cervelle^ entre autres M. Bertin, chef du personnel des douanes, pour ne pas entendre et ne pas voir ces lâchetés et ces hontes. De leur côté, les faiseurs de cantates, sur la même rime et presque sur le même air, faisaient de leur cantate une malédiction. Les rois victorieux se promenaient dans nos jardins, très-étonnés d'être entourés de tous ces respects. Russes, Autrichiens, Prussiens, Savons, Bavarois, Hanovriens, Hongrois, Hambourgeois, Mecklembourgeois, Wurtembergeois, dévoraient, buvaient, mangeaient et souillaient tout ce qui était à leur portée. On ne rencontrait plus que des marquis, des princes et des barons de nouvelle édition, et tant de plaques, de grand'croiXj de gentilshommes de la Chambre, tant de broderies à l'habit et de plumes blanches

La Douane et V Amour. 235

au chapeau ! Notez bien que l'invasion était double, et que les femmes étrangères poussaient leur conquête avec autant d'ardeur que les étrangers. Un soir que M. Boucher était à l'Odéon^ où l'on jouait un chef-d'œuvre appelé Pierre et Paul, comme il était assis sur une banquette de la galerie, et sa tête au niveau d'une première loge, il sentit une petite main qui fourrageait dans ses cheveux ; il se retourne, et voit une femme charmante, une Anglaise, à côté d'un Anglais bariolé de croix et de cordons. D'abord, il croit à quelque méprise, et se remet à écouter Pierre et Paul, comme un petit saint Jean ; mais la dame, et du geste et du regard, insiste, et de telle façon, que déjà le public était dans la confidence de ces premières escarmouches Le spectacle enfin cesse, et la belle étrangère, en prenant le bras de son mari, dit à haute voix : « Nous irons demain-, à deux heures, à l'exposition du Louvre » ; et du regard \t plus tendre elle appuyait son aimable invitation. Tel est le récit de M. Boucher de Perthes, et Dieu sait si nous en sommes contents. Pour cette fois du moins, le chaste Joseph ne va pas laisser son manteau entre les mains de la bienveillante lady. Donc tant pis pour Mylord. Il faut absolument que la France ait sa revanche... Vain espoir ! Cependantj tout va bien^ tout marche ; on se ren-

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contre, on se reconnaît, on se donne un premier rendez-vous, l'on y vient. Elle avait vingt-six à vingt-sept ans ; elle était grande, brune et bien faite. Elle entre, elle s'assied, elle regarde, elle va

d'une chambre à Tautre, et s'en va comme

elle était venue. Or, vingt pages plus loin, M. Boucher de Perthes affirme qu'il était un bon patriote... Il était un trembleur. A peine il eut laissé partir,, saine et sauve, cette princesse d'Angleterre, il rencontre au bal masqué une dame, un feu follet. Le feu follet lui donne un rendez-vous pour le lendemain, dans une maison de belle apparence. Il y va. C'était une dame d'un grand nom. Alors la voilà qui lui demande un service, un grand service :

« Oui, madame 1 » Il rendit le service que demandait la dame, et, le moment de la récompense étant venu, il refusa la récompense.

Quel diable d'homme !

Et cependant l'Empereur, plein de ses vengeances, revenait de l'île d'Elbe. Il rentrait, porté par la foule des soldats, qui criaient : « Vive l'Empereur! » Déjà Louis XVIII, a peine suivi de quelques-uns de ses fidèles, avait repris^ la nuit, dans des voitures sombres, le chemin de l'exil. Trois jours après, M. Boucher de Perthes assiste au mariage de M"" Thermidor Tallien avec un

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sien cousin^ M. Félix Deplay. L'histoire de ce mariage est jolie, et vaut la peine qu'on la raconte. On sait que M™* Tallien, par son divorce avec son second mari, était devenue M"'*" la princesse de Chimay. Le jour du mariage de M"^ Tallien, presque aussi belle que sa mère, Tallien et la princesse de Chimay se rencontrèrent à l'église. Au sortir de l'église, M"^^ la princesse de Chimay, oubliant qu'elle n'est plus M»^^ Tallien, propose à son ci-devant mari de la reconduire à son hôtel. Il accepte, et les voilà réunis dans le même carrosse après une si longue séparation. Cependant la voiture s'arrête à l'hôtel de Caraman. En mari bien élevé, le prince de Caraman, croyant donner la main à sa femme, l'offre au mari dont il tenait la place. Aucun embarras de part et d'autre, et Tallien accepte une invitation à déjeuner. Il entre^ on se met à table, et M"^^ Tallien, princesse de Chimay^ fait les honneurs de la collation avec la grâce et l'élégance qu'elle mettait à toute chose. Elle était superbe encore ; elle avait la grâce et la beauté des premiers jours. Ses dents brillaient, ses cheveux aile de corbeau resplendissaient, ses épaules n'avaient que trente ans; son geste et sa parole, et son sourire, étaient à l'avenant. A la fin il fallut se quitter. Tallien, pauvre et seul, laid, maigre et borgne^ s'en revint à pied au taudis

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qu'il habitait dans les Champs-Elysées, témoins oubliés de ses jours de toute-puissance et de grandeur. Personne, à le voir^ n'eût reconnu le dictateur qui avait abattu Robespierre et brisé l'échafaud. Il vivait d'une pension de six mille francs que lui faisait Louis XVIII^ et il en donnait la moitié à sa famille. Il avait traversé, sans y toucher, la curée immense des biens nationaux. Il avait dédaigné tous les bienfaits de l'Empereur.

Un autre cousin de M. de Perthes avait nom M. de Bélabre. Il avait fait la campagne de Russie et vivait d'une pension chétive, lorsqu'un soir, chez sa cousine, M"^^ de la Hante, la propre nièce du pcëte épique M. de Perceval, M. de Bélabre, en parcourant le Moniteur., apprit que, si le gouvernement du roi ne rendait pas les biens nationaux, tout au m.oins il rendait les biens non vendus à leurs légitimes propriétaires. Alors il se souvint que le domaine et les six mille arpents de bois du château de Bélabre n'étaient pas encore vendus; il se rappela qu'un sien parent était le secrétaire du roi II se lève, se regarde à la glace afin de s'assurer qu'il était bien lui-miéme. Il avait en ce moment six coudées^ la taille des héros d'Homère, et d'une voix très-riCtte, avec un geste qu'on ne lui avait jamais connu :

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« Mesdames et messieurs , dit-il en prenant congé de l'assemblée, agréez les salutations du marquis de Bélabre et de ses soixante mille livres de rentes. »

Belle sortie, et plus d'une fille eut un gros remords de n'avoir pas accordé un peu plus d'attention à ce petit lieutenant de Bonaparte. C'est surtout dans les temps de révolution que l'on ferait bien de songer à tout,

Pour la seconde fois M. Boucher de Perthes a vu tomber l'Empire et l'Empereur, non pas sans pitié, non pas sans respect. Il n'est pas homme à briser avec rage ce qu'il adorait avec crainte. Au contraire, il assiste à la dernière bataille des Parisiens, et même il raconte qu'un des gardes nationaux dont il était le capitaine, montant la garde à la barrière Mjontmartre, s'appelait Bobèche; il ajoute que le Paillasse des Funambules du boulevard du Temple avait assez bon air sous les armes. C'était la veille de la capitulation. En cherchant bieUj en cherchant -mieux, M. Boucher de Perthes eût rencontré, sur ces hauteurs qu'il allait défendre, un poète appelé Béran-

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ger. Désormais, grâce à ce nouveau venu dans les batailles de la dernière heure , vous pouvez tomber, Sire, avec la grande armée, et le jour de Waterloo peut venir : cet expéditionnaire du bureau de M. de Fontanes, ce mal vêtu, Béranger, c'est son nom. de son souffle inspiré et tout-puissant, de sa pitié^ de ses douleurs, de ses respects^ effaçant Waterloo , ressuscitera éternellement la grande armée et l'Empereur.

Son séjour à la Ciotat au temps de la terreur blanche, et quand cet abominable Trestaillon ensanglantait une si belle cause, va nous montrer, mieux que jamais, le jeune homme constant avec lui-même, timide avec les dames , intrépide avec les hommes, très-pénétré des injustices de la douane, et très-obéissant à son devoir. Quand il traversa Marseille, Marseille était occupé par les Anglais, qui avaient succédé aux Autrichiens. Il trouva que les Provençaux étaient divisés en deux camps; que la Méditerranée appartenait aux pirates ; que les protestants étaient traités comme des bêtes fauves , et qu'enfin les filles de la Ciotat étaient moins accommodantes que les fillettes de Dunkerque. Il avait pris pour servante une haute et puissante contadine, la nièce d'un curé de campagne. Elle était à peine à son service depuis quelques jours qu'elle se mit à lui sauter au cou en

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s'écriant : « Coûte que coûte, il faut que je sois ta bonne amie. »

Et notez bien que celle-là aussi, cette nouvelle méconnue, était belle comme un ange, et qu'elle n'avait que vinat ans. Etre aimée ou mourir^ telle était la résolution de cette belle... 11 eut grand'peine à s'en défaire; elle pleurait en le quittant. Nous espérons qu'elle se sera consolée, et qu'elle aura pardonné à ce maître injuste. Il y avait cependant, parmi ces faibles créatures, quelques-unes qui savaient se défendre, une entr'autres. Elle était comédienne au théâtre delà Ciotat; le public l'applaudissait rarement. Mais, un beau soir, la voilà oubliant son rôle, et souffletant de la belle sorte un Narcisse chevelu qui était au parterre, et qui reçut les soufflets sans mot dire. Aussitôt, la belle ayant repris son rôle, elle fat applaudie à outrance, et devint la favorite du public. Si toutes les femrqies étaient de cet acabit-là, j'imagine que M. Boucher de Perthes y eût regardé à deux fois avant de les couvrir de son mépris. Comme il allait de Marseille à Toulon , il tomba, le malheureux, dans un voiturin à six places. Les cinq places étaient occupées, devinez par qui? Par cinq jouvencelles, dont ^^5 une rCétait à dédaigner : cinq paires d'yeux qui lui faisaient les yeux doux. Un sien ami, qui passait

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par là, le tira de peine et prit sa place en lui prêtant son cheval. Telle est sa maie chance, que même en lisant une tragédie il fait des conquêtes, ce J'ai lu ma tragédie. Honorine y était. C'est de la passion. Qu'elle semblait heureuse et fière! Avec quelle tendresse elle me serra la main ! » Six semaines après, mais, cette fois, il ne lisait pas une tragédie, il rencontre M™^ de B... Elle avait tant de grâces dans ses mouvements! Elle était belle et blonde, élancée, elle n'avait qu'un soufCe. Il la quitte. et, le lendemain, comme il gravissait la montagne de la Fourche , une très-jolie soubrette vint lui dire que sa maîtresse voulait lui parler. Il y va; mais il trouva queia maîtresse en avait trop long à lui dire, et il la quitta assez brusquement pour rejoindre un certain Boisgiraud, Suisse de nation et nabab de profession, qui cherchait dans toute la Suisse une demoiselle de Boisgiraud , pour l'adopter, pour l'épouser. Comme ils traversaient Berne, M. Boucher voulut prendre un bain dans une eau fort claire. A peine était-il dans sa baignoire, il entendit frapper à sa porte. O misère ! et comme il était bien tombé! Ce n'était rien moins qu'une très-jolie fille allemande , en habit de baigneuse et toute prête à partager son bain. O guignonî — Toc! Toc! Cette fois^ c'était une dame française, et, le connaissant comme nous le

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connaissons, je suis étonné qu'il n'ait pas poussé des cris de paon. Le reste de l'aventure avec le Suisse en quête d'une Boisgiraud est un récit fort agréable. Après mille recherches, on leur enseigne enfin des demoiselles de Boisgiraud vivant noblement dans leur terre. Ils y vont, comme on dit, la gueule enfarinée, et ils trouvent, dans un beau château, deux belles petites vieilles^ qui les reçoivent à bras ouverts. C'étaient les deux cousines du Boisgiraud que voilà, et, tout de suite, il fit contre fortune bon cœur. Mais son ami le douanier, qui n'est pas habitué, Dieu merci, aux vieux visages, était déjà monté dans une patache avec trois jolies paysannes : Trudta, Gertrude et Maïla. Au premier abord, voilà Gertrude (elle avait seize ans) qui fait entendre au farouche Hippolyte qu'elle se donne à lui, qu'elle sera sa servante, et qu'elle le suivra jusqu'au bout du monde. En même temps, elle prend la main de l'indifférent et la presse humblement de ses deux mains. Et comment se fâcher? Elle était charmante, et propre comme un bijou. Comme il ne se fâchait pas, elle le força de lui prendre la taille, et quand il se fâcha, elle se prit à pleurer. Volontiers nous ferions commeelle ; il ya de quoi pleurer que tant de belles aventures arrivent, en pure perte, à un simple mortel. Elles lui pleuvent de tous côtés. Il en eut

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même en Normandie, où les belles personnes d'ordinaire ne se jettent pas, que je sache, à la tête du premier venu. Comme il allait de Ronfleur à Caen par la diligence, il se trouva à côté de la plus iolie plaideuse!... Ah! Dieu sait si celle-là était dans le bel âge... et dans la belle province pour plaider! Elle était impérieuse et fière jusqu'à l'insolence. A peine arrivée, elle prend le bras de son compagnon de voyage; elle lui fait porter ses paquets; il faut qu'il l'installe à l'auberge. 11 commande le dîner, et, le lendemain, quand il croit déjeuner avec la dame, elle était partie en payant le déjeuner, le dîner, l'auberge, en laissant son adresse, avec ces deux mots, qui n'étaient pas d'une sotte : ce J'ai gagné mon procès, essayez de gagner le vôtre!... » Il envoya la plaideuse à tous les diables, assez humilié d'être traité comme un valet, lui qui avait vu à ses pieds tant de belles servantes.

Son séjour à Roscoff, en sa qualité de chef de la douane, est tout rempli d'incidents très-Jramatiques. Les Anglais n'ont pas quitté ces rivages; les écumeurs de mer y tiennent leurs assises. Les naufragés de la Méduse, hélas ! les voilà qui débarquent, plus semblables à des spectres qu'à des hommes en chair et en os. Par la nuit sombre, à la lueur des éclairs, au bout du monde, il assiste

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au plus terrible naufrage qui ait jamais épouvanté les mornes Cyclades de l'Armorique. La nuit, le bruit, l'épouvante et le pillage accomplissent en "~^ lieu maudit toutes sortes d'horreurs. Un bâtiment est couché sur le flanc, un autre est mis en pièces ; un trois mâts anglais périt, hommes et biens, sur la côte inhospitalière de Plougarneau, quatre cents hommes y trouvent la mort. Deux bricks de quatre cents tonneaux vont rejoindre toutes ces épaves, et les Bretons d'accourir pour piller le peu qui reste de ce n'aufrage immense, en réclamant le droit de bris. C'est bien raconté, tout cela; sans trop le savoir, notre homme joue un beau rôle, un rôle humain. Peu de jours après^ il essayait, avec les amateurs de Morlaix, d'exécuter une sonate de Beethoven, tantôt sur son violon d'Amati, tantôt sur son violon de Guarnerius. En effet, il vivait en vrai gentilhomme ; il avait de beaux livres, de beaux violons, de beaux chevaux, de belles armes; il faisait de jolis vers, et même on lui volait ses vers. C'était seulement dans les choses d'amour qu'il n'était point ce qui s'appelle un homme parfait. Vous le voyez^ même aux dépens de son amour propre, ce galant homme est un historien véridiquc, intéressant, et très-curieux; pas un de ses lecteurs ne saurait le nier.

Voyez, cependant, l'entraînement des choses

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humaines, et comment tout se lie ici- bas! Le récit du naufrage de la Méduse obtient chez nous le succès d'un mélodrame à grand spectacle. Un jeune homme^ un grand peintre appelé Géricault^ tout rempli du récit de ces misères et de ces désespoirs, compose un chef-d'œuvre et l'envoie en plein Louvre, où les peintres les plus célèbres viennent, malgré eux, s'incliner, comme on fait devant un miracle... Et pourtant le Musée offre à peine un prix honteux de ce chef-d'œuvre. Or, ce radeau de la Méduse portait toute une école, et le grand peintre Eugène Delacroix. Voilà des révolutions que M. Boucher de Perthes ne pouvait pas deviner. Il n'a pas deviné, comme il se rendait de Paris à Marseille, en passant par Mâcon, dans la famille de Prat, un jeune homme à peu près de son âge, élégant, inspiré^ superbe et grand rêveur, qui balbutiait en rougissant ses premières élégies. Ce nouveau venu, qui va marcher d'un si grand pas sur le chemin des étoiles, s'appellera Lamartine. Mais qui donc peut deviner les merveilles qu'il a sous la main ! Il fallut l'assentiment de l'Europe entière pour que M. Boucher de Perthes, qui faisait de si jolis petits vers et composait de si grandes tragédies, apprît enfin que ces doux coteaux de Mâcon avaient vu naître et grandir les Méditations poétiques.

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On ferait un joli chapitre avec les déceptions litte'raires de notre ami le douanier, d'autant mieux qu'il les raconte avec beaucoup de grâce et de bonne humeur. Comme il était le roi de VAlmanach des Muses , une institution qui avait survécu à la monarchie, à la république, à l'empire, et qui ne succomba qu'à la révolution de i83o, non pas sous les coups de la révolution, mais sous les éclats de rire et les belles gaietés du cénacle, il se figurait que le théâtre était ouvert à sa jeune muse, et d'un pied leste il allait frapper à la porte de rOpéra-Gomique, à la porte du Théâtre-Français. Il déposait très-poliment ses manuscrits sur le bureau de M. le secrétaire général, et, six mois après, jour pour jour, il s'en revenait trèspoliment chercher des nouvelles de sa Geneviève de Brabant^ de son Tibère ou. de son ^Saw/. Alors, Dieu sait comment il était reçu par M. le secrétaire général.

« Monsieur, disait-on, à M. Boucher de Perthes, de quelle taille est donc votre manuscrit? De quelle couleur est la couverture? Est-il attaché d'un ruban de soie ou d'une ficelle? » On ouvrait en même temps plusieurs tiroirs, qui contenaient invariablement des morceaux de pain, des bouts de chandelle, une brosse et des contremarques de rebut. Enfin on suppliait le poëte et le musicien,

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car il faisait tout ensemble, et les paroles et la musique, d'avoir à revenir dans quinze jours Il

était trop heureux s'il retrouvait poëme et partition au bout de dix-huit mois :

En ce temps-là, C'était déjà comme ça !

Mais rien ne pouvait le décourager. Sur les bords de l'Océan il entrevoyait dans ses songes ces chanteurs fameux : Baptiste Huet, Moraux, le fameux Paul, la célèbre M"'-® Boulanger, et, dans son rêve, il les vovait récitant sa prose et chantant sa musique. Enfin, quand deguerre lasse, ilrenonçaitaux enchantements du théâtre Feydeau. il invoquait le théâtre de la rue Richelieu, sous le patronage de ses célèbres amis : M. Jouy, M. Jay, M. Aignan, Benjamin Constant^ qui l'encourageait tout au moins d'un sourire. En ses moments d'espérance, il s'inquiétait uniquement de savoir s'il lirait à ces messieurs sa comédie ou sa tragédie. Il était sûr que sa tragédie aurait un grand succès sur l'esprit de Talma, mais il ne doutait pas un seul instant que M"^ Mars, dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, ne lui sautât au cou pour obtenir le rôle de la marquise de Montale. Il y avait bien aussi M"^Duchesnois qui ne serait pas fâchée, à coup sûr, de

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jouer le rôle d'Abigaïl, mais il faudrait qu'elle vînt elle-même le chercher. Le lecteur conviendra que les noms de ces comédiens choisis étaient de grande tentation. Talraa a fait réussir tant de mauvais ouvrages, à commencer par YAbufar de M. Ducis, à finir par le Charles IX, sa. dernière création! M"® Mars, en l'an de grâce et de beauté 1820, était une comédienne incomparable. Elle avait à ses pieds l'auditoire et les poètes. A son aspect, soudain le sourire et la joie allaient dePun à l'autre. On ne se lassait pas de l'entendre, on ne se lassait pas de la voir. Son image, peinte par Gérard^ occupait la plus belle place dans les meilleurs maisons de la ville. Récemment encore^ elle avait conquis une popularité nouvelle en restant fidèle à cet empereur qui l'invitait à ces fêtes pacifiques et lui donnait à Erfuth un parterre de rois. Les générations qui vont venir ne sauraient se douter de l'effet rare et charmant produit par un simple bouquet de violettes à la ceinture de M'^'^ Mars. M"^ Duchesnois venait après ces deux-là; mais l'intervalle était immense. Elle était laide, avec peu d'intelligence; et si M. Legouvé, son premier maître^ ne se fût donné tant de peine à lui expliquer Clytemnestre et Phèdre, elle n'eût rien compris à ces deux rôles, qu'elle jouait si bien.

La première tragédie de M. Boucher de Perthes

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était intitulée SaiiL C'était un sujet superbe, avec des chœurs comme dans Athalie, et le Théâtre-Français, bon calculateur, ne voulut pas des chœurs de SaiiL Un nouveau venu, tout rempli des ardeurs poétiques de la jeunesse. Alexandre Soumetj s'empara de Saiil, dont il fit sa première marche à la renommée. O renommée éphémère! elle n'a pas survécu à son auteur. Voyant que Saiil n'était pas accepté, M. Boucher de Perthes écrivait un Persée de Macédoine. Il paraît que Talma en fut enchanté à ce point que M"^ Mars, qui d'abord avait refusé le fameux rôle de la marquise de Montale^ accepta le rôle. Ainsi tout allait bien, et Dieu sait si le poëte était heureux ! Mais il avait compté sans la censure ; elle mit son veto sur Madame de Mentale .^ et le poëte, au désespoir, écrivit la C omt esse d' Aiif remont pour M"^ Leverd, qui était une belle et grande artiste en ce temps-là. Merci de nous! La Comtesse d' An fremont fut refusée, en dépit d'Armand et de Michelot;mais M"' Volney, qui était une ultra-royaliste, prétendit que la pièce était scandaleuse, hérétique et conspiratrice. Aussitôt refusée^ il y eut autourde la Comtesse d'Aiifremont ce qu'on appelle aujourd'hui des faiseurs. Chacun prit dans cette épave les détails qui lui convenaient, et le malheureux inventeur en fut réduit à écrire un petit vaudeville pour le plus grand comédien de ce

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temps-là, Potier lui-même. Il était la comédie en personne; mais ni lui ni les spectateurs ne se doutaient qu'il eût tant de génie; et il se renfermait dans un tout petit cercle^ heureux s'il rencontrait un rôle à peu près digne d'un pareil comédien. M. Boucher de Perthes eut le grand tort de fermer sa porte à ce bonhomme, et de ne pas écouter plus patiemment ses doléances. Potier se plaignait de tout le monde et de lui-même ; il était inquiet, comme tous les grands esprits. Il venait souvent frapper à la porte de l'auteur de Persée de Macédoine, et la porte était fermée. En s'y prenant avec bonté, avec bienveillance, en consolant peu à peu ce grand artiste, il eût fini par entendre, à son tour, la Comtesse d' Auf remont ou la Marquise de Montale. Alors il eût expliqué au jeune homme pourquoi donc il n'était pas dans la vérité et comment on y rentre. Il a passé, ce jour-là, bien près du succès^ M. Boucher de Perthes. Il aurait dû savoir qu'un soir M"^ Mars et Talma, se trouvant dans la même loge, aux Variétés, et voyant Potier dans un de ses plus petits rôles : « Vois-tu, mon enfant, disait Talma à sa camarade, celui-là en sait plus long dans son petit doigt que Talma et M"« Mars. Tout autre ayant ainsi parlé, M"^ Mars lui eût montré la porte; elle avait trop de respect pour Talma, et peut-

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être un peu mieux que du respect. On raconte, en efl^t, qu'un beau jour de printemps, M"^ Mars ayant rencontré Taîma dans la grande allée des Tuileries (c'était alors un lieu splendide, où se rendaient toutes les célébrités de l'univers) :

(f Je pensais hier, lui dit Talma, en te voyant jouer Célimène, que nous n'avions été jamais que deux amis; pourquoi cela^ ma chère Hippolyte?

— Ah ! pourquoi Prépondit M"^ Mars; Néron n'a jamais rien demandé à Célimène! )>

Et, silencieux, ils achevèrent la promenade commencée.

Voilà comment toutes les pièces qu'il a tentées ont péri entre les mains de M. Boucher de Perthes. Mais presque toutes ont été recueillies par les arrangeurs.

ce du'avez-vous donc fait à ma pièce, disait- il à Tun de ces messieurs, pour que vous l'ayez prise à vous tout seul?

— Ce que j'ai fait? répondit l'autre; je l'ai copiée de ma propre main, et j'ai écrit alégresse pour allégresse y qui ne se dit plus. Heureusement que l'auteur de Saiil et de Persée de Macédoine était facile à consoler. »

Repoussé du théâtre, il revenait en toute hâre à sa tâche quotidienne, et très-souvent il trouvait que le guignon de Paris le suivait en Bre-

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tagne. Il y a comme cela des jours où la petite misère et le petit chagrin sont à vos trousses. A peine à Morlaix et voulant oublier les grands airs de M"^ Leverd^ les câlineries de M"® Mars, les coups d'épingle de M"* Volney, notre homme s'en va saluer M°^^ de X... en son château; et comme il fait son entrée à la façon de Franconi , le cheval fait un écart et le cavalier se retient à la selle. On l'invite à dîner, il est placé à la droite de la demoiselle , et ne sait que lui dire. A peine levé, le lendemain, il voit un homme qui se noie au beau milieu de l'eau, et, comme il veut le repêcher, il tombe en un tourbillon , et c'est le noyé qui sauve son sauveur. Le surlendemain , la jeune demoiselle était seule au salon; c'était le cas, ou jamais, de lui dire : Vous êtes belle!... il lui propose d'aller tuer des lapins dans le parc. Elle prend son fusil ^ un lapin passe, elle le manque , et son plomb va frapper en plein visage M. le douanier. Alors le voilà qui s'imagine (qu'elle a voulu le tuer. Il en a la fièvre , et Dieu sait les mauvais rêves! Au bout de quinze jours, quand il revient, croyant du moins qu'elle va le plaindre, la dame lui rit au nez^et lui demande: a Comment se porte M. de Saint-Cricq? » M. de Saint-Cricq était le chef de la douane. Il venait à Morlaix pour tout inspecter. Il se promena pendant dix-neut

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jours dans toute la Bretagne, et peut-être la génération présente ne sera pas fâchée de savoir comment, en ce temps-là, voyageait un directeur général des douanes. Il avait quatre carrosses de suite outre le sien , sans compter les voitures qui se joignaient à son cortège. Dans chaque ville on battait aux champs; dans chaque village on sonnait les cloches. Déjeuner^ dîner, souper, goûter, quatre énormes repas chaque jour. M. le directeur général ne pouvait habiter qu'une chambre sur le derrière : si la chambre donnait sur la ruCj on matelassait les fenêtres. Les coqs d'un certain bourg ayant réveillé M. le directeur général, tous les coqs des lieux où il couchait eurent la tête tranchée. A Tréguier, tous les coqs étant décapités et les fenêtres matelassées ^ comme on vint à penser que le lendemain était un jour de marché, une sentinelle, placée à chaque bout de la rue, exigea que *les Bas -Bretons portassent leurs sabots à la main. Le grand souci de M. le directeur général était de recevoir la première visite des chefs de la marine et de l'administration locale, qui n'y manquaient guère. Mais à Brest, dont le commandement appartenait à un viceamiral, il fallut parlementer. Ni l'un ni l'autre de ces messieurs ne voulant céder

Des vains honneurs du pas le frivole avantage,

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il fut arrêté entre les hautes parties contractantes que, chacun partant de son côté à la même heure, on se rencontrerait en route. En même temps, M. le directeur général voulait une messe dite exprès pour lui et sa suite , et comme il se levait fort tard et que les curés bretons voulaient déjeuner de bonne heure, il était assez difficile de satisfaire M. le directeur général. Bien plus, il lui fallait un livre de messe à son usage, qui n'eût servi à personne et qui ne fût ni trop gros ni trop petit. Avant de quitter M. le directeur général , ses employés lui donnèrent un dîner de trente couverts; la carte coûta plus de douze cents francs. Arrivé à Quimper, et pressé par le temps, M. le directeur général chargea M. Boucher de Perthes de porter ses respects à monseigneur l'évêque de Quimper. Le jeune homme obéit, et dès le lendemain il se rend au palais épiscopal. La porte était ouverte à deux battants; il est introduit dans une chambre tapissée de rouge et remplie de cierges. Monseigneur est sur le lit de parade , la mitre en tête et la crosse à la main... Il était mort.

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Voici cependant déjà longtemps que nous n'avons rencontré dans ces Mémoires une histoire amoureuse, et sans doute:

a AIlons, dites -vous , l'âge arrive et les histoires s'en vont.î)

Non pas; si elles nous ont donné quelque répit, les revoilà, Dieu merci , qui nous reviennent de plus belle, ces douces élégies dans lesquelles sont contenus les plus beaux instants de la vie humaine. Ecoutez plutôt M. de Lamartine, appelant et rappelant ses belles amours:

Ce qu'on appelle nos beaux jours N'est qu'un éclair brillant dans une nuit d'orage, Et rien, excepté nos amours, Ne mérite un regret du sage.

Comme il était à louvoyer sur sa barque à la hauteur de l'île de Batz, cherchant quelque fraude et quelque fraudeur, M. Boucher de Perthes en trouva qu'il .n'attendait guère. Un canot mystérieux glissait, vers le point du jour, sur Tonde apaisée , et quand il vit que le canot de la douane entrait dans ses eaux, il ajouta une voile à sa voile,

La Douane et l'Amour. i5j

et, faisant force de rames^ il aurait distancé le cutter de la douane; mais il fut arrêté net par un boulet de canon. Trois personnages se tenaient dans cette barque : deux rameurs, un homme au gouvernail, un jeune homme assis, et dans le fond de la barque un objet couvert d'un manteau

« Qui va là ? »

Les matelots dirent leurs noms. Le jeune homme inconnu répondit qu'il était un simple passager; puis , tout d'un coup, voici sortir du manteau une jeune Basse-Brette, une Française de Saint-Polde-Léon, presque une enfant; mais cette enfant , apostrophant le jeune homme:

«O lâche, ô menteur! s'écria-t-elle; il m'enlève à mon père , à ma mère , il m'a perdue ! »

Et puis des larmes et des cris^ et des supplications qu'on la rendît à sa famille. Ainsi firent les douaniers, très-heureux de ramener la brebis au bercail. M. Boucher de Perthes a fait de cette rencontre... une chanson, rien de plus j et la chanson se chante encore aux veillées de Saint-Pol-de- Léon. Quelque temps après cette belle pèche en pleine mer, notre homme est invité chez un de ses confères de la douane, appelé M. Ghaslon. Ce M. Ghaslon était un homme d'esprit, très riche et de belle humeur. Il possédait un des plus beaux châteaux de la Brie, le château de Jonville , entre

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le château de Sainte Assisse et le château de Nainville, habité par trois belles et spirituelles femmes, qui n'étaient rien moins que les trois filles de M. le duc de Rovigo. L'heure était plaisante et favorable aux beaux mariages; M. Chaslon avait trouvé pour son confrère un bon parti : richesse, esprit, beauté, talents, rien n'y manque, et même on a pris jour pour la présentation. Le jour venu, nos deux amis se présentent chez la demoiselle; elle était absente avec son frère, on ne savait s'ils rentreraient pour diner; bref, si notre homme arrivait bien disposé, le voilà tout refroidi par cette malencontre. On a beau dire : Tous les mariages sont écrits dans le ciel , il faut que celui-là ait été écrit en bien petits caractères, carie jeune homme eut bien de la peine à rejoindre une ou deux fois la jeune demoiselle. Elle s'appelait Emilie, et son père avait trente mille livres de rente, sans compter quelques espérances. Ils dansèrent ensemble; il se trouva que M*'*" Emilie avait deux pouces de moins que l'idéal de son prétendu , et voilà le mariage rompu. Il en coûta six cents francs à notre curieux. Son père en vain voulut les lui rendre, il répondit à son père qu'il voulait payer son imprudence, et "pour se consoler (triste consolation!) il s'en fut diner, enpatache, avec une vieille abominable entre toutes, les vieux doigts tachés d'entre,

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ayant nom M"^'' de Genlis. Ses contemporains vous diront qii elle avait été charmante, ellQ n'était plus qu'une radoteuse aux gages de M. Ladvocat, le fameux libraire du Palais-Royal, pour qui elle écrivait des Mémoires de son invention. Dîner avec M™® de Genlis en perruque rousse , quand on pouvait dîner à côté de M"^ Emilie, et la voir sourire, et l'entendre causer! Dîner avec M°*^ de Genlis quand on avait refusé de souper chez M™® de Staël ! Innocence et simplicité de ces douanes de l'âge d'or! Donc, en toute hâte, il s'en revint à son poste^ et juste au moment où le ministre de la marine, M. le duc de Clermont-Tonnerre, un ministre excellent justement parce qu'il n'était pas marin, s'en vint visiter Brest et les côtes de la Bretagne. Il fut très-bienveillant pour le chef de la douane ; il voulut que M . Boucher de Perthes ne le quittât pas un seul instant. M . Boucher de Perthes a gardé bon souvenir de ce grand seigneur affable et bien élevé, qui s'informait de tant de choses qu'il ne savait guère. M. le duc de Clermont-Tonnerre est mort il n'y a guère plus d'un an^ dans son château de Grisolles , entouré des respects unanimes; et comme il voulait jusqu'à la fin mettre à profit les loisirs forcés que lui avait faits la Révolution de juillet, il a traduit en véritable helléniste, et dans une langue excellente, un des

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rhéteurs les plus charmants de la Grèce antique, Isocrate^ honoré de l'admiration, mieux encore, de l'imitation de l'orateur romain.

Ce fut à Brest, dans un des grands bals qui se donnaient au ministre, que M. Boucher de Perthes rencontra une aimable espiègle , M™^ L. R. C'était une rieuse, et rien de plus, mais son rire était salé ! Elle s'en venait de bonne heure, en tapinois, chez M. le directeur de la douane, et quand M. L. R., qui était un simple inspecteur, s'en venait prendre, avec son chien, les ordres de M. le directeur, M™^ L. R. jetait au chien des boulettes de mie de pain, et faisait la grimace à son bonhomme de mari^ qui ne s'en doutait guère.

« Mais, lui disait M. le directeur, ça finira mal!....

— C'est bien mon intention, disait la dame, et d'ailleurs, je puis me moquer de mon mari, je suis demoiselle. »

On eût dit qu'elle avait deviné le mot de la fin de VAmi des femmes^ du jeune Alexandre Dumas. L'histoire est gaie. Hélas! voici M^^^ Rose, et rien de plus triste. Un fantôme, un doux fantôme. Elle avait dix-neuf ans depuis une heure, quand sa mère lui dit d'embrasser le jeune homme. A peine si le baiser effleura cette belle joue, et Rose tomba de défaillance dans les bras de son fiancé. Une

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autre fois, comme elle fuyait, ses cheveux en désordre, un arbuste arrêta Rose par ses cheveux. II dégagea Rose, et par reconnaissance il emporta la branche de l'arbuste. Ainsi se terminèrent ces chastes amours, et maintenant, la nuit, il revoit le fantôme... il eût mieux fait de l'épouser.

Dans la diligence de Brest à Paris, monte un monsieur d'un certain âge, accompagné de deux demoiselles. A l'aspect de notre héros (on voit bien qu'il ne le connaissait pas) , notre voyageur se récrie et se fâche. Après qu'il eut bien crié, l'une des fillettes, endormie à demi, s'endormit tout à fait sur l'épaule complaisante du jeune douanier. Et si complètement le bon père était remis de sa frayeur^ qu'il disait : « Laissez -la dormir, elle dort si bien ! » Or, cette enfant avait quatre cent mille francs de dot. File était bonne et douce, et confiante! oui, mais elle était si fluette! Elle ne vivra pas, se disait le jeune homme à marier. Comme il entrait dans Paris, on lui apprit, c'était le comble de son ambition, qu'il était nommé directeur desdouanes, à la place de son père, dans sa ville natale, Abbeville. Il a fait d'Abbeville un portrait tout filial et d'une grande ressemblance II a parcouru bien des terres lointaines^ il a traversé bien des cités charmantes, et n'a rien vu de comparable à sa douce Picardie, à sa bonne cité d'Abbeville. On

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trouve en ce beau lieu les Picards les plus complets de ce bas monde; une race un peu lente et remettant toujours au lendemain les affaires sérieuses. Rien de plus difficile . ici-bas , que d'obtenir son compte d'un marchand d'Abbeville. Achetez toute sa boutique et lui demandez sa facture, il répondra qu'on le méconnaît. Il arrive assez souvent que toute une génération de débiteurs mourrait insolvable, si elle ne laissait pas des héritiers pour payer ses dettes. Voyez-vous dans la grande cité ces grands hôtels en pierre de taille, et semblables au palais de la Belle au bois dormant? A peine on sait le nom de leurs propriétaires. Pas d'habitants, pas de gardiens; parfois une indolente main ouvre, au soleil levant, ces fenêtres bien calfeutrées. La cour est pleine d'herbe, le jardin plein de vieux bois^ des pigeons à barbe blanche s'abattent sur ces vieux toits, réparés par miracle. Un gros chat de belle race est le seul habitant visible de ces demeures sei^neuriales. Puis, tout à coup, au bout d'un demi-siècle, on apprend que tel propriétaire est revenu , de très-loin, sous le toit de ses pères. Il était capitaine de vaisseau, colonel d'artillerie, ingénieur, quelque chose enfin. Soudain le voilà pris de nostalgie; il jette aux orties son grade et son titre, et ses rubans et ses honneurs, et le voilà qui s'en re-

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vient, d'un pas calme et souriant, dans la vieille maison qu'il ne quittera plus qu'à la mort. Recevez, mes amis, ce simple et bon citoyen, sans vanité, sans orgueil. Noble bourgeois, il est vôtre, et s'il amène avec lui une femme et des enfants, avant la tin de l'année, il arrive que la femme, une Abbevilloise, née à Marseille, et que les petits enfants, nés à Bordeaux, sont tout à fait de petits Abbevillois. Ils ont oublié tout le passé pour n'appartenir qu'à la cité présente. Abbeville est le centre unique de leurs actions, de leurs discours ; ils en ont la douce ironie et la malice à l'état latent. L'opposition leur plaît, pourvu qu'elle soit prudente. Ils regretteraient volontiers les princes déchus, s'ils ne craignaient de déplaire à la majesté présente. Ils se moqueraient d'awjourd'huij mais demain les arrête. Il ne leur plaît pas que Ton soit, chez euXj poëte, artiste, écrivain, savant, rien de tout ce qui fait un peu de tapage et produit un peut de gloire. Ils ne savent pas que leur compatriote Millevoye était un peu poëte, que leur contemporain, M. de Pongerville, a traduit en très-beaux vers le poëme de la Nature des choses. Ils vous demanderont si M. Lesueur, Tauteur des Bardes, n'était pas un marchand de drap } En fait de musique, ils apprécient surtout le bruit des cloches, et leur enthousiasme est partagé par

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MM. les corbeaux de la collégiale de Saint-Vulpian. Ces centenaires abandonnèrent leur clocher natal aussi longtemps que les cloches furent muettes. Au premier bruit du clocher réjoui, ils revinrent à tire d'ailes. Abbeville est un lieu de bienfaisance ; on y est charitable en naissant. La main donne au pauvre qui sourit, et ne sait pas ce qu'elle donne. Un pauvre entre et sort du logis domestique, heureux de tout, content de rien. D'un pot de piquette il se grise, et quand il est gris, bonjour la compagnie ! il chante , il est amoureux, il est content ! Puis il s'endort sur un brin de paille^ en véritable Abbevillois du bon Dieu.

Quand il rentrait dans Abbeville avec ce beau grade^ notre Abbevillois marchait sur ses trentesept ans. Rien que cela. Il avait quitté la bonne ville en i8o5 ; il y rentrait sans regrets, et surtout sans remords. Il avait été simple et bon, modeste et courageux. Il marchait au péril sans faste, il en revenait sans orgueil. Les simples citoyens l'aimaient en dépit de sa noblesse; il était agréable aux princes en dépit de sa sincérité. Son Altesse Royale M™^ la duchesse de Berri, qui a laissé chez nous un renom presque impérissable de gentillesse et de bonté, rencontrant à Dieppe même ce fils de saint Mathieu, ne voulut pas d'autre dan-

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seur et d'autre e'cuyer cavalcadour. Ils riaient ensemble et se moquaient tantôt de cette Anglaise maigre, ébouriffée de bluets et d'épis, tantôt de cette lady du boulevard de Gand , chargée de colliers, de bracelets et de bagues. Ils riaient surtout le jour où M™^ la duchesse de Berri imagina cette fameuse cavalcade où les dix plus belles femmes et les vingt plus beaux hommes de sa suite enfourchèrent les trente plus vilains ânes de la ville de Dieppe. Ils riaient en voyant Mgr de Chabous, évoque d'Amiens, perdu et presque écrasé dans un gros de cuirassiers tous chargés de leurs cuirasses. On eût dit une alouette dans un vol de vautours. Une fois, que Madame se promenait incognito sur la plage, elle aperçut un groupe admirant, écoulant, applaudissant, et la voilà qui monte sur une chaise (les moins discrets auraient pu dire la devise de sa jarretière) ; alors M. de Menars d'accourir, et des basques de son habit brodé d'en faire paravent aux jambes de son Altesse. Ils faisaient bien de rire, princes et princesses, et chevaliers d'honneur. C'était leur dernier jour de règne. A la même heure, un esprit borné et malfaisant, un de ces braves gens qu'il faudrait jeter dans les abîmes, s'emparait du règne, et l'un des écrivains les plus indifférents à la chose politique, un véritable épicurien qui vivait au jour le jour

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d'un perdreau , d'un vers de Virgile et de deux bouteilles de vin de Champagne, Etienne Béquet, inspiré par le plus grand politique et le plus sérieux de son temps, un politique sans ambition, s'écriait à la fin d'une période éloquente (un dimanche!) : Malheureuse France! Malheureux roi! Puis, sans trop s'inquiéter de cette parole^ digne d'être écrite sur la salle des festins d'un satrape d'Asie, il s'en allait, le sourire à sa lèvre lippue et l'ironie au regard, dîner chez M"^Mars.

A côté de M"''' la duchesse de Berri il y avait une aimable femme, une élégante, une ci-devant Altesse, M"^*" la marquise de Loulé, qui ne se vantait pas tous les jours d'être la sœur du roi détrôné don Miguel, un barbare, odieux même aux rois de l'Europe , dont il avait compromis la majesté. M'"^ la marquise de Loulé, légère et vive, aimait la danse, et n"aimait guère la duchesse de Berri, qui le lui rendait bien. C'était l'usage que les princesses invitassent leur cavalier; Al""-^ de Loulé invita M. Boucher de Perthes, et, le malheureux! il se vit forcé de danser vis-à-vis de Madame. Elle était furieuse; elle offrait et retirait sa main en faisant de gros yeux à ce cavalier malencontreux. 11 en fut bien récompensé. Comme il ramenait sa danseuse, il advint que la dragonne de son épée et la grande croix de Portugal que M"^^ de Loulé

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portait en sautoir s'emmêlèrent tant et si bien^ qu'ils se réfugièrent dans l'enceinte réservée, et beaucoup trop vite, hélas 1 la dragonne et la croix de Portugal se dégagèrent l'une de l'autre. Un Don Juan, moins encore, un duc de Richelieu, moins encore, un Casanova, eussent tiré bon parti de cette croix attachée à la dragonne de leur épée. Don Juan peut-être aurait eu la dame ; à Richelieu fût échue la princesse; Casanova, le bandit, eût accroché sur sa poitrine la belle croix, dont il eût vendu les diamants le lendemain.

Sur Tentrefaite arrive dans la ville de Dieppe

M^^Ma Dauphine Encore un fantôme! Elle se

montrait sans gêne et sans peur dans tout son naturel. Elle était brusque et franche, intrépide à l'attaque, hardie à la réplique, et tant pis pour le flatteur qui mentait à cette princesse, amie et servante de la vérité. Elle fit une question au préfet, qui lui répondit : « Non, madame. »

Elle adressa la même question à notre directeur des douanes, qui répondit : ce Oui, madame. »

Alors la voilà très-mécontente, et qui veut tout savoir : qui donc de ces deux hommes se trompe ou l'a trompée? Il advint, naturellement, que c'était le préfet, et que la vérité, cette fois encore, était sortie des lèvres de Boucher le véridique. Il y avait bien un certain nuage appelé le prince de

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Polignac sur le front de M™^ la Dauphine, et pourtant elle riait de bon cœiar. M. de Perthes, certes, qui n'est pas flatteur, nous apprend que M°^^ la Dauphine avait encore de belles épaules et des bras parfaits Nous le croyons sur sa parole, et cependant c'est la première fois que nous ayons entendu louer l'austère princesse pour quelques beautés de sa personne. Elle a porté jusqu'à la fin de ses jours la méfiance et, disons mieux, la terreur que sa présence inspirait à la France^ lorsqu'en 1814, après un exil de dix-sept ans, la France la vit reparaître, cette illustre échappée de la tour du Temple^ où elle avait appris la mort de tous les siens. Certes, elle eût été contente^ si on lui eût dit qu'un gentilhomme de trente-sept ans avait fait l'éloge de ses épaules et de ses bras parfaits. Mademoiselle était là, toute jeune, et jouant à la poupée. Elle causait; quelqu'un vint à parler du nouveau ministère :

« Hélas! sécv\a Mademoiselle, c'est très-malheureux ! »

Elle ne savait pas si bien dire. Il y avait aux Tuileries de vieux personnages qui auraient bien fait de consulter cette enfant et sa poupée. Il est écrit quelque part : Ceux que Jupiter veut perdre, il les rend fous.

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Mais assez de tristesses. Je vous ai promis tout à l'heure une ou deux histoires d'amour; j'espère que celle-ci vous plaira. Comme il était à son bureau, écrivant je ne sais quel rapport, M. le directeur vit entrer deux fillettes bien vêtues et trèséveillées, surtout l'aînée. Elle poussait devant elle une jeune sœur très-mignonne et tros-formée, à ce point qu'on eût dit qu'elle était enceinte :

« Hélas ! c'est très-vrai, monsieur le directeur^ nous sommes bien malheureuses. Notre père est assez riche, et nos deux frères appartiennent à la douane. Enfin, tout irait bien, si ce n'était le malheur de ma petite sœur. «

En même temps elle la poussait, et l'autre avançait en rougissant. Alors voilà le chaste et sévère Boucher de Perthes, petit-cousin de Jeanne Darc par sa grand'mère, qui rougit et balbutie à son tour :

« Est-ce possible? Une fille séduite, et séduite, ô misère ! par un douanier ! »

Plus la fillette épiait d'un regardée brave homme et le voyait entrer dans une grande indignation,

270 La Douane et V Amour.

plus gros étaient ses soupirs. Encore un peu, la voilà qui pleure.

« Allons, rassurez-vous, mes enfants, disait-il, nous y mettrons bon ordre ; il n'y a pas de don Juan dans les douanes. Mais, dites-moi d'abord le nom du coupable, et puis laissez-moi faire; vous en aurez bonne et juste réparation. »

Après avoir bien hésité et bien tourné autour de la question, la tiilette avoua que M. Bernard, caporal de la douane, était l'heureux malheureux. Puis elle s'arrêtait, demandant beaucoup d'indulgence, et disant que peut-être elle avait, été coquette...

ce II n'y a pas de coquette, il n'y a qu'un suborneur ! » s'écriait le féroce directeur.

Sur quoi les deux fillettes s'en vont en faisant de grandes révérences, et le grand juge, en les voyant trotter menu, pensait que son jeune caporal était un scélérat bien heureux. Mais quoi I la discipline avant tout :

Tout beau, mon cœur, point de faiblesse humaine...

Et le lendemain, de bonne heure, on invite à comparaître par-devant M. le directeur le très-inno:ent caporal Bernard. A peine entré dans le prétoire :

La Douane et V Amour. 271

« O scélérat! Q u'as-tQ fait? j) D'abord^ l'infortuné ne comprend rien à cet exorde en qiioiisque tandem?

a Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-il enfin, qui! moi ? monsieur le directeur, séduire et tromper une honnête fille ! Ah ! je vous jure, j'en suis aussi incapable que vous. »

Mais plus il jurait moins on voulait le croire. Il fallut appeler des témoins : M. le curé, le père et la mère, qui tombèrent de leur hauteur. Enquêtes et contre-enquêtes, et toujours il se trouvait que le jeune homme était une vraie demoiselle, et qu'on n'aurait jamais cru cela de la jeune personne. Il fallut se rendre enfin à l'évidence. On reconnut, tout d'une voix, la parfaite innocence du caporal Bernard. La fillette avait menti par amour; par amour, elle s'était déshonorée. Elle avait encore... tout ce qu'avait notre arrière-cousine Jeanne Darc pour sauver la France. Et lorsque après cette longue enquête toutes ces vérités turent démontrées, plus claires que le beau jour, le juste et vertueux caporal Bernard, se jetant aux pieds de cette aimable enfant, lui demanda sa main. Les voilà mariés. M. Boucher de Perthes fut témoin du mariage. Ils vécurent très-heureux, très-amoureux l'un de l'autre, et n'eurent pas d'enfants.

272 La Douane et l'Amour.

Cette heureuse direction d'Abbeville, il faut le dire, était pleine de tentations. Il n'était pas si petit gahelou de deux liards qui n'eût peu ou prou sa protectrice, et sitôt qu'il l'avait gagnée, il l'envoyait (connaissant le chapelain) à ce digne et paternel directeur. Tantôt c'était une belle paysanne^ ornée à ravir de toutes les beautés d'une personne accomplie, et la voilà, en guise de promesse et d'avertissement, qui faisait comprendre au directeur qu'elle serait^ pour peu qu'il la mariât avec Jean, son cousin, des falaises de Dieppe, une admirable nourrice. Ou bien Jeannette arrivait disant qu'elle était enceinte, et qu'il fallait la marier de suite. Ainsi des filles, des sœurs, et de? cousines; mais c'était du bon bien perdu, des sourires inutiles^ des tentations à vau-l'eau. L'ancien Joseph apparaissait toujours. Plus d'une fois, pour le punir, son saint patron lui tendit de fortes embûches Par exemple, un jour qu'il allait dans Tune de ces diligences maudites dont il aurait dû se méfier, tant elles lui avaient joué de mauvais tours, soudain la portière s'ouvre au coin d'un chemin de traverse. Une belle fille entre, ou plutôt se précipite, un paquet à la main. Elle était émue, elle pleurait; il la console comme un père de famille, et même il l'invite à déjeuner au Soleil d'or, oubliant, le maladroit^ qu'il avait déjà été

La Douane et l'Amour. 273

victime d'une pareille aventure. A peine ils étaient à table, à la table de l'hôte, un gendarme arrive et signifie à la demoiselle, ainsi qu'au monsieur, qu'il va les conduire au cabinet de M. le procureur du roi. Ce que c'est que de nous ! le vieux télégraphe essoufflé, qui n'avait rien de mieux à faire^ avait dénoncé les deux fugitifs; le gendarme était venu, qui les avait happés au passage, et ce qui est pire^ au potage. Interrogé, le conducteur répondit que mademoiselle avait rejoint monsieur à tel endroit, et qu'il n'en savait pas davantage. Et voilà la diligence partie, et voilà que M. le procureur du roi ne veut rien entendre, et voilà qu'on les menace de leur faire passer la nuit dans la prison, ce qui eût été la meilleure façon de démontrer que le télégraphe se trompait.

Ces sortes d'accidents le mettaient hors de lui ; volontiers, il se fût écrié comme Socrate, parlant de l'amour : Délivre:[-nous^ grand Dieu, de ce maître agreste et furieux . Deux ou trois fois cependant l'amour l'avait emporté sur la raison. Que dis-je? Il avait été lui-même au-devant du péril, il l'avait sollicité, et il s'était mis à genoux, priant et suppliant la dame, ici présente^ de ne pas rejeter sa complainte :

« AUons^dit-elle, je le veux bien; cachez-vous dans cette armoire^ attendez que je revienne, espérez!., t»

2 74 ^^ Douane et l'Amour.

Il avait attendu jusqu'à trois heures du matin : il avait compté les danses et les contredanses, et pas un coup d'archet qui ne lui fût retombé sur le cœur. L'heure arrive où lOi princesse , enfin délivrée, peut obéir aux mouvements de son cœur; avant qu'il soit dix minutes, Saint-Preux entrera chez sa Julie. O bonheur ! l'armoire est ouverte, il respire, il sent qu'on le prend par la main^ il touche au ciel... C'était la main du mari, qui commença par jeter l'amoureux à la porte, et le lendemain l'amoureux , pour sa peine, eut un grand coup d'épée. Il y a véritablement de quoi rendre un homme assez sage^, et nous ne trouvons pas, en ce moment, que M. le douanier fût si coupable que nous l'avons cru tout d'abord.

Une autre fois (rassurez-vous, nous touchons à la fin de ses amours), comme il se mettait trop souvent à la fenêtre, une voisine, et toute jeune, avait grand soin, de son côté, de regarder dans la rue ; au bout de huit jours elle regardait le jeune homme. En vain il fermait sa fenêtre, elle l'attendait au jardin ; s'il allait à cheval, au grand galop, il entendait tout à coup le galop d'un cheval... On eut dit le cheval de Mazeppa. Il entrait et fermait sa porte à double tour, il trouvait la dame en son logis. Elle priait, suppliait, mais en vain, le directeur des douanes d'Abbeville; elle l'appelait

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injuste, ingrat, et plus cruel que le crocodile de saint Vulfren ; et lui, toujours il répétait : « Délivrez-nous, Seigneur, de ce maître agreste et furieux! )) Eh bien! qu'il soit content! l'heure arrive où les belles femmes vont laisser notre Hippolyte au repos. Le jour funeste où il découvrit que ses cheveux bouclés tombaient, que sa barbe blanchissait, que ses dents avaient moins d'éclat, et, pour tout dire^ qu'il n'était plus jeune, il nous raconterait qu'il poussa un soupir d'allégeance et de contentement, nous ne le croirions pas. 11 en fut triste, au contraire, jusqu'à la mort. Comme il vous a regrettées, en ce moment terrible, grâces et beautés de l'Italie! et vous aussi^ gentilles Basses- Brettes, qui lui faisiez des yeux si doux! A son tour il chanta d'une voix plaintive l'ode à Posthume : « Ah! Posthume , elles sont parties, les belles années. Voici déjà les rides, etdemain, voici lamort!» A dater de ce moment, nous n'avons plus sous les yeux qu'un homme attristé malgré lui. Il dirait volontiers, comme lord Byron : Je suis tombé dans le sérieux. Le dernier jour de la maturité , la jeune Mathilde n'avait des yeux que pour lui. il était temps encore de bien finir. Il ne l'a pas voulu, n'en parlons plus. Demain, Mathilde aura trouvé un homme assez heureux pour l'épouser. Alors, le voilà qui s'en revient en toute hâte à l'Odéon,

276 La Douane et ï Amour.

ce refuge des pécheurs^ et à son Comité de lecture. Il était très-bien composé, ce comité de lecture , et je ne crois pas que jamais la littérature dramatique ait retrouvé son pareil : M. Raynouard, l'illustre auteur des Templiers, la plus belle, et, disons mieux, la seule tragédie de l'Empire; M. Droz, membre de l'Académie, un bel esprit qui parlait du bonheur comme s'il était plein de son sujet ; M. Auger, l'académicien, qui mourut d'une mort volontaire dans ces mêmes flots qui baignent incessamment le palais desQuatre-Nations; M. Briffaut, l'auteur de Nimis II, le doyen de l'Académie^ un demi-grand seigneur dont l'urbanité plaisait à tout le monde ; Andrieux, le vieil Andrieux, professeur au collège de France, où il attirait, à sa parole doublement voilée, un nombreux auditoire féminin; Andrieux, secrétaire perpétuel de l'Académie, et l'auteur d'un Brutus discret qu'il fit représenter dans les premiers jours de la révolution de i83o. Qui donc encore? Alizan de Chazet le chansonnier, un poëte de cour, et je ne serais pas étonné que le roi Charles X n'eût regardé, dans sa pensée intime, Alizan de Chazet comme égal, pour le moins, à ses deux gardes du corps, Alfred de Vignv et Lamartine II y avait aussi parmi ces juges très-célèbres MM. de Nugent, Gaillard de Murrav^ de Gimel, et VioUet-Leduc, très-fin con-

La Douane et l'Amour. 277

naisseur, savant bibliophile, un bon juge. En tout, onze maîtres, qui se réunissaient loyalement dans le petit salon du the'âtre, écoutant, silencieux, les belles choses qui leur demandaient la vie ou la mort. Les gens qui faisaient des lectures^ avant la lecture, appelaient ce comité : l'Aréopage; après la lecture, s'ils étaient refusés, ils le mettaient bien au-dessous de la justice de paix du i3'^ arrondissement. M. Boucher de Perthes lut son Persée à l'are'op^^e, et l'aréopage , à l'unanimité, accepta le Persée. A peine si ces messieurs demandaient au poëte quelques légères corrections. Huit jours après, l'auteur du Persée accourt chez M. Raynouard, qui s'était chargé de lui indiquer les corrections, et M . Raynouard lui remet son manuscrit raturé, bâtonné : encre rouge, encre i.oire et crayon, rien n'y manque. Ah! le malheureux Percée/ et déjà M. Boucher de Perthes songeait à lire à l'aréopage son Constantin. Le surlendemain de sa visite à M. Raynouard, le poëte, au désespoir, s'en va chez M. Viollet- Leduc. Il est reçu dans cette admirable bibliothèque où se réunissaient, tous les dia^anches, les jeunes gens qui allaient éclore : Hugo, Sainte-Beuve, Vitet, Dubois, Rémusat, Jules Lefèvre, M.Delécluze, les deux frères Emile et Antony Descham^^s, tous les rédacteurs du Globe. On cherchera dans cent ans où donc se

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tenait le cénacle, et pas un ne se souviendra que c'était dans la bibliothèque de M. Viollet- Leduc. M. VioUet-Leduc trouva que les corrections de M. Raynouard n'avaient pas le sens commun. M. Andrieux alla plus loin : il s'écria que la pièce était un chef-d'œuvre^ qu'il n'y fallait rien ajouter, rien retrancher. Et comme en ce moment l'auteur du Persée hésitait à se fier à ces belles paroles (il avait vu dormir M. Andrieux), M. Andrieux, acte paracte, fitl'analyse de la pièce nouvellejenmême temps il récitait les vers qui l'avaient frappé. Voilà ce qu'on ne voudra pas croire, et pourtant rien n'est plus vrai. M. Andrieux écoutait en dormant. Au bout de quinze jours, notre auteur obtenait une seconde lecture. Ils se retrouvèrent au même lieu tous les neuf; tous les neuf entendirent ces cinq, actes pour la seconde fois ! L'auteur n'avait pas changé un iota , et M. Andrieux lui faisait grand peur. Mais M. Andrieux s'écria que « c'était bien ce mieux que le premier jour ». Voilà, disait-il, comme on écoute, et comme on suit un bon conseil. Et maintenant, ils demandaient les uns et les autres un tour de faveur pour le nouveau Persée. O temps primitifs! juges naïfs! adoration de la tragédie, qu'étes-vous devenus? Il est vrai que sous les lois de ce même aréopage le théâtre del'Odéon était toujours en faillite ou fermé. Cette fois

La Douane et V Amour. 279

pourtant l'auteur était bien en droit, après cette double acceptation^ de penser qu'il sera représenté tôt ou tard; mais l'Odéon se ferma., et quand il s'ouvrit de nouveau, l'auteur réclamant un droit si légitime, on lui répondit « qu'il fallait relire, et que l'acceptation de MM. Raynouard, Nugent, Droz, Auger, Briffautj Alizan deChazer, Gaillard, de Gimel^ Andrieux, VioUet- Leduc, ne comptait pas! »

Voilà comment les trois grands rêves de M. Boucher de Perthes ne furent jamais réalisés. Il voulait se marier (qui l'eût dit!), tous ses mariages ont manqué; il voulait rester à. Paris, il est encore un citoyen d'Abbeville; avant toute chose il voulait faire jouer une de ses pièces, tragédie ou comédie..,, au moment de la représentation le théâtre brûle ou fait banqueroute, le comédien meurt, on enlève la comédienne, ou bien c'est la censure et la police qui ne veulent pas du Perséetidu Grand homme che^ lui. Dieu merci! il portait légèrement toutes ces disgrâces. Il menait une vie occupée, et si la poésie était rebelle à ses volontés, la musique, en revanche, le comblait de ses faveurs.

M. de Perthes, félicité enviable! avait, en outre, une belle et nombreuse famille, un vieux père entouré de louanges et de respects , et de belles petites nièces qui ont tenu tout ce qu'elles promet-

2 8o La Douane et l'Amour.

talent à dix ans. li avait aussi l'amour des voyages, et l'on ferait un beau récit de ses vovages en Russie, à Constantinople, en Suède, en Espagne, tous remplis de bonne grâce et d'ironie, et de cette vérité charmante que pas un écrivain ne saurait contrefaire. On trouverait, dans ces pages trèscurieuses, telle anecdote écrite sans façon^ qui mérite une vraie larme. Au sommet d'une diligence à côté de lui, il y avait une pauvre mère dont l'enfant se mourait de froid et du choléra. Il prit l'enfant et le cacha dans son manteau, et le garda mort jusqu'au lendemain ; la mère s'était endormie, accablée de misère et de douleur. Dans son voyage à Bade, il est relancé par une de ces filles à marier, très-éléganteSj très-besoigneuses, très-volontaires et très -nobles, qui s'en viennent chercher leur dernière aventure dans ces villes de fêtes et de plaisirs. Du premier coup d'œil il vit venir la demoiselle, et quinze jours durant ce fut entre elle et lui un duel à armes courtoises. Mais la victoire resta au monsieur, sans trop négliger la demoiselle, qui trouva, comme on dit^ chaussure à son pied. Elle était princesse, il n'y a pas six se-" maines, avant la grande brouille de la Prusse et de l'Autriche et l'anéantissement des petits burgraves.

Mais la grande ambition de cet homme excellent

La Douane et V Amour. 281

nous allons vous la dire. Il avait réuni dans son hôtel d'Abbeville, par beaucoup de recherches et de dépenses, une collection rare et superbe, assez semblable à la collection Dusommerard avant qu'elle devînt le musée de Cluny. Dans une vaste galerie, on admirait les plus vieux meubles de l'art gothique, les plus délicates créations de la Renaissance. Il y avait des médailles, des portraits, des antiquités celtiques, tout ce qu'on trouve, en le cherchant, pendant quarante années, et M. Boucher de Pertbes apprenant la création de l'hôtel de Cluny, offrit, en simple don, sa collection tout entière. Il y avait là dedans toute une fortune. On fut longtemps à répondre à cette magnificence vraiment royale. Il écrivait, pas de réponse, ou bien une réponse évasive. On disait qu'il y avait, dans cet entassement de curiosités, beaucoup trop d'antiquités difficiles, et partant coûteuses à emporter.

a Soit, répondait l'infatigable donateur, je payerai les frais du transport.

— Mais il faudra loger toutes ces choses encombrantes ?

— J'ai de l'argent tout prêt pour faire bâtir de nouvelles galeries ! »

Mais telle est parmi nous l'admiration des salles vides, et l'épouvante de MM. les conservateurs

282 La Douane et VAmour.

sitôt qu'il faut conserver quelque chose, que depuis tantôt dix années M. Boucher de Perthes en est encore à supplier que l'on veuille bien accepter ce beau musée. On dit qu'il sera plus heureux pour ses antiquités celtiques^ et qu'une salle leur est réservée au château de Saint-Germain, sitôt que le château de Saint-Germain sera restauré.

Nous nous arrêtons à regret sur les dernières années de cette honorable existence, et nous comprenons fort bien que l'auteur, en regardant le passé, soit content de lui-même. Il est resté fidèle à tous les grands principes. Il n'a pas trahi une seule amitié. Ce n'est pas celui-là, non certes, qui remplacerait par une satire le cantique de la veille. On ne l'a pas vu dans les antichambres se confondre obscurément, dans son habit brodé, avec les prêteurs de serments. Employé supérieur dans une grande administration, disons mieux, dans un paradoxe immense, accompagné de tant d'injustices inévitables, il a tempéré une autorité sans contrôle, il s'est refusé à des rigueurs injustes. Pas un de ses chefs n'a osé lui demander la destitution d'un honnête employé, pas un n'eût songé à lui proposer le service d'un malhonnête homme. Nous l'avons suivi, comme il n'avait pas dix-sept ans, dans ces grandes cités pleines de vices : Marseille, Gênes, Florence, Venise, Rome, Naples enfin, et

La Douane et V Amour. 283

il se rend cette justice à lui-même, qu'après cinq ans de ce brillant vagabondage, il rentra dans la maison paternelle comme il ea était sorti, sain de corps et le cœur pur. Nous avons souri nousméme de cette innocence en l'admirant. Dans toutes les occasions difficiles, il s'est montré brave, hardi et calme. En 1848, il offrait sa maison à ces princes qui s'en allaient. Un an après, il l'offrait à M. de Lamartine. Il a destitué un brigadier qui s'était refusé au transport d'un cholérique. Il a donné l'exemple énergique du courage civil et de l'abnégation de toutes choses à ces citoyens ingrats qui lui ont refusé leurs voix dans une circonstance importante. Il leur a pardonné tout de suite, et, s'étant guéri de toute espèce d'ambition, il nous raconte une histoire assez gaie : Un zouave était prisonnier des Arabes. Il s'échappe, et quand il revient au camp, a Si je l'avais voulu, ils m'auraient accordé les plus grands honneurs : ils voulaient me nommer bey, me créer pacha^ ils parlaient de me faire eunuque J'ai tout refusé. »

Le livre est rempli de ces bonnes histoires, et nous les préférons, et de beaucoup, aux longues dissertations sur le silex antédiluvien qui représente l'amusement de ses derniers jours. L'un de ses amis disait à M. Boucher de Perthes :

a J'ai été neuf ans esclave de mon chien, vingt

284 La Douane et VAmour.

ans de mes chevaux ! Depuis que je me connais, j'obéis à mon chat; je viens de renforcer m.on esclavage d'un perroquet plus despote que toutes les bêtes à la fois. -^ - -

M. Boucher de Perthes, un peu moins sage et plus esclave, a remplacé toutes ces bêtes volontaires par des paradoxes, des systèmes et desphilosophies de toutes espèces. Il était poète à ses heures, il est devenu un savant, j'ai presque dit : un ergoteur. C'est pourquoi, sitôt qu'il se met à déclamer sur toutes sortes de questions, nous tournons la page et nous allons aux aventures. Il en aura jusqu'à la fin de ses jours ; celle-ci p'us charmante que celle-là. Et lorsque enfin, sa retraite ayant sonné bien avant l'heure, il se ren:et en campagne à la façon de Don Quichotte échappé pour la seconde fois aux filets de sa nièce , aux conseils de son curé, aux bonnes farces de son ami et voisin le barbier Carasco, nous le suivons volontiers dans ses dernières escapades. A Dun-le-Roi, par exemple^ où le choléra faisait des siennes. Certes, c'était le cas ou jamais de trouver la ville en plein deuil : maisons mortuaires, hôtelleries lugubres. Fiez-vous-y î L'hôtellerie était resplendissante de lumières et de bor.ne humeur. La cave était à la gla:e et les fourreaux étaient en feu! Vingt chambrières, plus jolies, plus agaçantes les unes que les autres^

La Douane et l'Amour. 285

faisaient les honneurs de cette abbaye de Thélème. On n'entendait que les petits noms de ces demoiselles : Annette ici, Pauline par là, puis Camille, Élisa, la grande Joséphine et la vive Manon. Ça venait, ça se virait, ça trottait menu, ça répondait gentiment, que c'était mieux qu'une consolation, une bénédiction. Cependant on se met à table, et le repas répond à tout le reste. Il y avait là des savants, des académiciens, de grands propriétaires; il y avait même un prêtre, un de ces Romains que rien n'étonne. Il tenait tête aux plus jeunes officiers le verre en main, et peu s'en fallut, tant la conversation avait tourné court, que le prêtre et l'officier ne terminassent leur querelle à coups d'épée. Heureusement l'escadron volant du Grand Cerf (c'était le nom de l'hôtellerie) intervint, et fit si bien que pour plaire à Marton le tonsuré donna la main à l'amoureux de la belle Annette. Enfin l'heure de la retraite ayant sonné, M. l'ex-doùanier s'endormit tout d'un somme, et le songe allant de Marton à Joséphine^ il advint que sur le minuit^ notre homme, endormi, révaque Lisa la belle, en jupon court, un bougeoir à la main, l:i dentelle à la cornette et la broderie à ses mules^ traversait, retenant son haleine et non pas son sourire, la vaste chambre où dormait notre endormi. Même avant de disparaître, elle lui fit un beau salut.,.

286 La Douane et l'Amour,

Hélas ! elle a fui comme une ombre, et n*a pas dit : Je reviendrai !

Avec de pareilles visions, nous comprenons fort que M. Boucher de Perrhes soit resté l'ami des voyages et des belles voyageuses élégantes. Partout il en rencontre, et c'est toujours la même chanson. Nous étions à Londres à la mémeheure; nous parcourions, sans le savoir, les mêmes sentiers, et pendant que le simple voyageur ne rencontrait pas une seule aventure, le voyageur timoré en faisait lever, comme un chasseur maladroit fait lever des perdreaux vingt-quatre heures avant l'ouverture de la chasse. Or, cette fois, véritablement c'est fini, bien fini : Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés; nous laisserons en paix le voyage et le voyageur, et nous finirons comme lui, quand^ l'oreille ouverte et les yeux fermés, il se met à se souvenir de tous les cris politiques qui, de 1788 à i85o, ont tour à tour épouvanté la rue et charmé le carrefour :

1788. — Vive le bon LouisXVl ! Vive la reine! Vivent les notables!

1789. — A bas les notables ! — Vivent les états généraux!

1790. — A bas les états généraux ! — Vive l'As semblée nationale! Vive Neckerl Vivent les notables patriotes ! Vive d'Orléans ! Vivent les curés!

La Douane et VAmour. 287

179 1. — A bas la noblesse! A bas le clergé ! A bas Necker! — Vive la Constitution! Vive Lafayette! Vive Bailly ! Vive le roi constitutionnel!

1792. — A bas le roi Veto ! A bas Latayette! A bas Bailly!

1792 (Juin). — A bas l'Assemblée nationale! — Vive l'Assemblée législative! Vive Pétion! Vive Santerre ! Vive Brissot! Vive Dumouriez! Vive la lanterne !

1792 (Août). — A bas la royauté! A bas la Constitution! A bas les Brissotins! A bas Dumouriez! A bas l'Assemblée législative! — Vive la Constitution! Vive la République! Vive Lanjuinais! Vive Vergniaud! Vive Guadet!

1793. — A bas les aristocrates ! A bas les riches ! A bas les prêtres! A bas le bon Dieu ! — Vive Robespierre! Vive Marat! Vivent les Jacobins! Vive la Terreur !

1794. — A bas Vergniaud ! A bas les Girondins! A bas-le's conspirateurs! A bas les modérés! A bas les accapareurs! A bas l'argent! — Vivent les sans-culottes! Vive la Montagne! Vive le Comité de salut public! Vive Robespierre! Vive Barrère ! Vive la guillotine! Vive la mort! Vive l'Être suprême! Vive Couthon! Vive le bourreau !

1795. — A bas la Montagne! A bas Robespierre!

288 La Douane et VAmoiir.

A bas Barrère! A bas le Comité de salut public! A bas les terroristes! A bas les sections! A bas les émigrés! — Vive Tallien ! Vivent les modérés! Vive l'humanité ! Vivent la liberté, l'égalité ! Vive le 21 janvier! Vive Quiberon! Vivent les théophilanthropes ! Vive la fraternité ! — Du pain ou la mort !

1796. — Vive la Constitution de 1795 ! Vive le 1 3 vendémiaire! Vive Barras! Vive Bonaparte! Vive le Directoire ! Vivent les Cinq-Cents! Vivent les Anciens! Vive le 18 brumaire! Viventles consuls de la République! Vive le premier consul! Vive le Consulat à vie ! Vive le pain !

1798 à 1808. — A bas la République! A bas le Consulat! A bas le Tribunat! A bas la paix! — Vive l'Empereur ! Vive l'armée! Vive le Sénat! Vive la conscription I Vive la Légion d'honneur! Vivent les titres'. Vive Joséphine !

Une telle nomenclature ne pouvait s'achever d'une seule haleine : respirons donc, et poursuivons notre liste de vociférations.

1809 à 18 13. — A bas l'Autriche ! A bas l'Espagne! A bas le pape! A bas Joséphine! — Vive Marie-Louise! Vive l'Autriche! Vive le roi de Rome! Vive Joseph ! Vive Jérôme ! Vive Murât! Vivent les moustaches! Vive la chair à canon! Vive le grand Napoléon !

La Douane et l'Amour. 289

1 8 14. — A bas le tyran ! A bas le roi de Rome ! A bas Murât ! A bas Joseph ! A bas Jérôme! A bas la conscription! A bas le Sénat! A bas l'aigle impériale ! A bas Napoléon! — Vive le roi législateur! Vivent les alliés! Vive la Charte! Vive le drapeau blanc! Vive Monsieur! Vive la liberté! Vive la paix !

181 5 (mars). — A bas les Bourbons! A bas les royalistes! A bas les alliés! A bas la paix! — Vive Bonaparte! Vivent les braves! Vivent les grognards! Vivent les représentants ! Vive le champ de Mai! Vivent les fédérés! Vive Benjamin Constant! Vive Dupin! Vive la Révolution!

181 5 (juillet). — A bas le Corse! A bas les représentants ! A bas l'armée ! A bas les fédérés ! A bas la Révolution ! Vive Louis le Désiré ! Vive l'empereur xA.lexandre! Vive l'empereur d'Autriche! Vive le roi de Prusse ! Vivent les émigrés de Gand ! Vive la Restauration ! Vive la paix ! Vive la religion ! Vivent les royalistes!

181 6 à i83o. — Vive la Chambre introuvable! A bas la Chambre introuvable! Vive Decazes! A bas Decazes! — Vive la religion! — A bas les missionnaires! Vive la liberté! A bas les jésuites! Vive la garde royale! Vive Villèle! — Vivent les deux cent vingt et un ! A bas le ministère ! — Vive la légitimité!

290 La Douane et l'Amour.

i83o (juillet). — A basCharlesX! A bas le Dauphin! A bas le duc de Bordeaux! A bas la légitimité! A bas la garde royale ! — Vive la Chambre! Vive Philippe! Vive la souveraineté du peuple ! Vive Laffitte ! Vive Dupin !

i83o (décembre). — A bas Laffitte! A bas Dupin! A bas Mauguin ! — Vive Laffitte! ViveMauguin ! Vivent les Polonais ! Vivent les insurgés de tous les pays ! Vive la guerre! Vivent les républicains !

i83i. — Vive Casimir Périer! Vive Lobau! Vive Soult ! Vive la paix! A bas les républicains !

i832. — Vive la République! Vive Lafayette! A bas Louis-Philippe! Vive Louis-Philippe! A bas la République!

1839. — Vive la République ! A bas la République!

1848 à i85o. — Vive la réforme! Vive Odilon Barrot ! A bas Guizot!.A bas le système! A bas Louis-Philippe ! Vive la République! Vive le gouvernement provisoire ! Vive Lamartine ! A bas Lamartine ! Vive Ledru-Rollin ! Des lampions ! des lampions ! A bas les communistes ! Mort à Cabet ! A bas Blanqui ! Vive l'Assemblée nationale ! A bas l'Assemblée nationale ! Vive Barbes ! Vive Cabet 1 Vive Blanqui! A bas Barbes! Vive

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l'Assemblée nationale ! Vive la République ! Vive la République démocratique et sociale ! Vive Cavaignac ! A bas Cavaignac ! Vive Louis-Napoléon ! Vive l'Empereur ! A bas Louis-Napoléon ! Vive la guillotine !...

En même temps, il se moque agréablement des fanfreluches, costumes, broderies^ torsades et autres agréments dont on n'osait pas rire en i852. Par exemple, qui se douterait, même après l'avoir admiré de loin, de toutes les précautions qu'exige un simple habit de sémXtuv tnveloursbleu? vous dira M. Boucher de Perthes. — -Mais nous croyons qu'il se trompe, et que l'habit est en drap tout bonnement : — « Broderies en or représentant des palmiers enlacés de chênes. Palmier en cannelette mate., dos des palmes en paillettes torsales, feuilles de chêne brodées au passée les nervures en paillettes. Baguette composée d'un guipé en cannelette mate, paillettes torsadées d'une rangée de ronds dits réverbères et d'un quipé mat à l'intérieur, etc. Qui voudra savoir le reste ira le demander au Bulletin des lois. Ainsi périt la dernière conquête , ou tout au moins la plus vraie de 1789 : le chapeau sans plumet et l'habit noir. »

Si maintenant M. Boucher de Perthes luimême, après cette utile^ honnête et laborieuse

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existence, voulait une explication très-nette du peu de bruit qu'ils ont fait ici-bas, lui et ses livres : Cela tient, monsieur, lui dirions-nous, à vos dédains incroyables pour la presse. Elle a toutes les qualités de la sensitive ; elle devine au moindre accident ses amis et ses ennemis. Q.ui la reconnaît peut compter sur sa sollicitude, et qui la nie est à peu près sûr d'en être oublié. On ne dirait pas, quand on entend cet homme intelligent si mal parler du quatrième pouvoir et le maudire, que les plus grands esprits de ce siècle aient exercé cette magistrature illustre. Il ne sait donc pas que M. de Chateaubriand était un grand journaliste ^ c'est un mot de M. Saint-Marc-Girardin? Il n'a donc jamais entendu parler, pour ne citer que les morts; de ces plumes éloquentes entre toutes : Benjamin Constant, M"^-^ de Staël, les trois Bertin, Hoffmann, Geoffroy, Fiévée, Lacretelle^ Michaud, et ce bel esprit, M. Colnet, qui fit passer à l'auteur des Chants armoricains un si mauvais quart d'heure? Il a donc oublié, M. Boucher de Perthes, ces deux héros du courage civil, Armand Carrel, Armand Marrast ! Il n'a donc pas compris l'autorité morale de tant d'écrivains dont le talent seul égalait l'abnégation ! Plus d'un , parmi ces journalistes qu'il accuse avec une âcreté qui n'est pas dans son caractère^ a donné de grandes

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preuves de bon sens, de mérite et de fidélité. Il reproche à celui-ci d'avoir marchandé dans les auberges... il était pauvre ; à celui-là, d'avoir voyagé avec sa maîtresse... il était amoureux. Un autre était malade et plein de fièvre ; il écrit, parlant de sa misère, une page heureuse et pleine d'urbanité : M. Boucher de Perthes appelle celuilà un meurt-de-faim. Ne voilà-t-il pas une belle injure î Et puis, en note, il déclare que les hommes et les choses ont bien changé depuis les Chants de l'Armoriqiie, a Amis, disait Voltaire en parlant de Boileau, ne disons pas de mal de Nicolas, ça porte malheur. » Pour les poètes, les artistes, les écrivains et les philosophes de ce temps-ci, Nicolas^ c'est la presse entière. Il y avait naguère un écrivain distingué, un brave soldat, qui ne voulait, de la presse, que ses éloges. A la première critique, il tirait sa grande épée, et^ ce qui l'étonnait toujours, il trouvait parmi ces écrivains bourgeois une épée opposée à la sienne. Un vieux journaliste qui le voyait à l'œuvre :

« Monsieur, lui dit-il, quand vous aurez tâté ces braves gens, que vous aurez tué celui-ci ou que celui-là vous aura porté un coup raide asséné, ils finiront, les uns et les autres, par ne plus parler de vous. »

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