UNE FEMME A DEUX TETES Q
changé! combien ce phénomène eût été plus puissant sous le père Malebranche ! que c'eût été pour le sublime rêveur un admirable spectacle ! Deux jeunes filles, deux têtes d'enfant, deux sensations diverses ! Ici de la joie, là de la douleur, des larmes et un sourire plus distincts que le sourire mouillé d'Homère; deux passions, deux volontés, deux désirs, un seul corps ! O père Malebranche! que tout cela aurait bien valu pour vous la pomme de Newton. Je vois d'ici son inquiétude ! c( Y a-t-il donc là deux âmes, là deux pensées, là deux créatures immortelles? Ou bien n'y a-t-il de chaque côté qu'un'e partie du souffle divin qui fait l'homme? — Cherchez, mon père ! » Et voilà Malebranche déchaîné , qui se livre à ses extases platoniciennes, colorées à la manière antique ; puis, quand il a jugé, la Sorbonne plus lente, qui se remue, qui examine, qui disserte; toute la philosophie est en émoi; Ritta-Christina occupe la ville et la cour, Port-Royal et Saint- Sulpice^ l'hôtel Rambouillet et l'Académie; c'est un mouvement très supérieur au mouvement excité par la dent d'or de Fontenelle, mouvement respectable toujours, parce qu'il prouve deux choses rares chez les peuples qui s'en vont, de la croyance et du travail.
D'un siècle de foi rendons-nous dans un siècle
incrédule, de Malebranche allons à Diderot, deux imaiîinations et deux styles si étonnés de leur ressemblance. Vienne Ritta-Christina. Christina au XVI Ile siècle; vous verrez le scepticisme du XVI IP siècle s'inquiéter autant de Ritta et Christina que la foi du siècle d^Arnaud et de Pascal. L'école de Voltaire est triomphante à Faspect de ce monstre inespéré. — Voyez, une âme suffit à deux corps, la pensée et la volonté, qu'on croyait indivisibles, se divisent, Tâme n'est plus une, il n'y a plus d'unité, et par conséquent plus d'immortalité pour rame: il n'y a pas d'âme. Pour ce siècle d'incrédulité* religieuse, Ritta et Christina jouent le même rôle que les anguilles de farine du jésuite Needham; Ritta et Christina occupent autant et à plus juste titre les penseurs de l'époque que les miracles de Paris ou les mandements de M. de Beaumont, toute VEncyclopédie se répand au dehors; à ce propos, Ferney s'ébranle, le salon d'Holbach se soulève; vers, prose, moquerie, dissertation sérieuse, roman pour faire suite à Candide, rien n'y manque; voilà ce qui s'appelle de l'intérêt et de la passion, voilà du zèle, voilà encore du prosélytisme, voilà ce que nous n'avons plus de nos jours; pour ma part, j'aime encore mieux cette façon d'agir et de voir du XVI 11^ siècle que la froide opération du scalpel; j'aime mieux