‹ Petits souvenirs. Avec une eau-forteChapitre 13 sur 40 · UNE FEMME A DEUX TETES I I · texte numérisé non relu

UNE FEMME A DEUX TETES I I

voir disséquer une âme que disséquer un corps; mais, si je préfère Diderot à M. Geoffroy Saint- Hilaire, je mets le père Malebranche bien audessus de V Encyclopédie. J^aime qu^on rêve quand il y va de tant de choses î Quand il y va d'un monde moral, scalpel ou éclat de rire sont deux contresens à faire peur. Si vous ne pouvez pas expliquer le phénomène qui vous occupe, du moins gardez-vous de le calomnier, de Tanéantir; étudiez-le simplement et sans ostentation, ne fûtce que pour vous tout seul. Si la réalité vous fait peur, si vous reculez devant le monstre, oubliezle, ne pensez qu'à la partie au delà du monstre, persuadez-vous, s'il le faut, que cette âme en deux corps n'est qu'une vision, mais ne vous attaquez pas au corps pour trouver l'âme, suivez votre vision comme Hamlet suit son fantôme, avec les yeux de son esprit.

Car vraiment, à propos d'un phénomène si étrange, quand les combinaisons immuables de la nature se trouvent fortuitement dérangées, il s'agit bien d'un squelette sans mouvement et sans chair! Vous courez après un homme moral, et vous arrivez en présence d'un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue. Un crâne desséché^ des membres rabougris, des nerfs retirés, des phalanges, des os, des excoriations hideuses, voilà

tout ce que le scalpel vous donnera. Vous avez la main légère, j'y consens, votre instrument est rudement affilé, le sujet sur lequel vous opérez est aussi ferme que s'il sortait tout sanglant de Clamart, en un mot, c'est le plus beau] cadavre de monstre qui se puisse voir; opérez cependant, et tout se perd au premier coup, vous gâtez ce beau cadavre, vous mettez ce monstre au niveau des hommes ordinaires, et quand tout est fini, vous vous êtes donné bien du mal pour n'arriver qu'à une ombre de cadavre, à une représentation osseuse d'une nature extraordinaire; vous n'avez en dernier résultat qu'une apparence de monstre, un monstre fait au trait, un Callot à Peau-forte, rien de plus. Vous êtes moins avancé que Malebranche : Malebranche, au moins, a fait un beau rêve; moins avancé même que Diderot : Diderot, il est vrai, est arrivé comme vous au néant, mais, avant d'atteindre ce but, il a passé par de ravissantes extases. En résumé, pour Malebranche, pour Diderot, pour M. Geoffroy Saint-Hilaire, Ritta et Christina est un être perdu.

C'est que les uns et les autres ont procédé d'une manière incomplète. Le philosophe a bien saisi au passage le souffle qui animait ce corps, ce quelque chose qui se tenait au-dessous de la monstruosité; il a bien assisté à l'unique battement de

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ce double cœur, il a bien vu tout le côté moral de cet étrange produit d'un père et d'une mère faits à l'image de Dieu; mais il s'est arrêté au moment où il avait besoin d'un corps pour agir; il s'est persuadé que la métaphysique n'était appelée qu'à travailler sur l'âme pure; l'opérateur, au contraire, n'a voulu agir que sur le corps ; scalpel ou logique, c'est donc toujours le même résultat incomplet, c'est une sensation ou une opinion isolées qui devraient être réunies.

En procédant ainsi, il serait impossible d'arriver à une réponse précise. Il faut, pour comprendre Ritta et Christina, réunir l'âme et le corps; pour cela, il existe un moyen infaillible, une réponse certaine, si toutefois une réponse est possible : c'est le roman.

Le roman seul va réunir ces deux extrêmes. O le beau et noble sujet ! Faites que le philosophe et l'amateur de monstres soient d'accord, Ritta et Christina vont revivre de plus belle. Le romancier s'arrête tout étonné devant une variation in^ connue de l'homme moral ; que de découvertes il se promet à l'aspect de cet être à deux vies ! Ce ne sera peut-être plus la même âme, la même douleur, le même amour, la même passion ! Il y a peut-être dans ces deux têtes réunies, un sens qui nous manque, une manière de sentir que nous

allons apprendre. Déjà notre écrivain se fait, en pensée, le Christophe Colomb d'un nouveau monde moral ! Que la voile s'enfle, qu'il parte seul pour cette lointaine Amérique, qu'il nous porte à des passions inconnues, son héros lui est donné, Ritta-Christina; le roman psychologique compte un chef-d'œuvre de plus.

Il ne s'agit que de bien poser la scène. Le roman commence. Faites que Ritta et Christina ne soient pas deux enfants de pauvres laboureurs, la misère gâte tout ce qu'elle louche. Voilà nos deux enfants, Ritta et Christina, qui naissent ensemble, grandissent ensemble, s'épanouissent ensemble au souffle de leur dix-septième printemps^ deux jolies têtes : l'une est brune, l'autre est blonde, c'est le jour et la nuit; Christina est plus forte que Ritta; c'est elle qui protège sa sœur, elle qui veille sur Ritta, qui la regarde dormir, et qui se dit : « Comme elle est frêle ! » Arrive l'amour, et^ comme dans le Songe d'une nuit d'été, le joyeux Puck fait des siennes, il mêle tout, il confond tout; Christina et Ritta doivent jouer dans lé roman le même rôle qu'Hermia et Titania, dans la pièce fantastiqlie de Shakespeare.

Laissez faire le romancier, il saura bien à qui donner le beau rôle, il saura tellement dédoubler cette âme de femme qu'il trouvera encore

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de quoi mettre de Fintérêt des deux parts. Vous verrez même que, sans le vouloir, il rencontrera quelque Werther à passion concentrée et timide, qui n^osera pas parler d'amour à Christina parce que Ritta est là, invinciblement là, qui Fécoute. Il aime la sérieuse Christina, il lui parle sérieusement d'amour, et à ses propos Ritta éclate de rire; la folâtre Ritta se mêle sans pitié à cette passion, en jeune fille qui comprend son droit, car il n^ a qu'un seul cœur pour deux femmes : deux femmes et un seul amant, deux femmes et une seule vie! Ici serait la catastrophe du roman, le quatrième livre de ce poème; Ritta, la folâtre Ritta, languit et se meurt, son jeune front se décolore penché sur le sein de sa sœur, tout se perd, même le sourire. Cependant Christina se rassure, Christina ne sent rien encore, sa santé est toujours forte, elle interroge son pouls à elle, et elle juge que sa sœur n'a pas de fièvre; elle met la main sur sa moitié de cœur, et aux battements de ce cœur elle juge que sa sœur ne peut pas mourir; Christina veille pour Ritta, elle se nourrit pour Ritta ; elle soutient de ses bras cette sœur défaillante, elle se sert de la vie pour elle; c'est une lutte énergique entre la force et la faiblesse, la maladie et la santé, la défaillance et le courage; une lutte inouïe comme dans un combat

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épique, quand un guerrier est frappé à mort.

Ritta expire, là finit le drame; Christina expire aussi : Tune et Pautre sont mortes en même temps; ces deux moitiés d'âme se sont réunies; grâce au roman, nous sommes arrivés à une terreur nouvelle, à une émotion inconnue... A la fin, nous avons compris à quoi les monstres étaient bons à l'artiste. On a fait des chefs-d'œuvre plus difficiles : la comédie politique des Nuées d'Aristophane et le René de M. de Chateaubriand. René est une âme autrement compliquée, autrement difficile à saisir que ces deux âmes ou ces deux moitiés d'âme qui ont un nom sur la terre, Ritta et Christina, et que leur père nous a apportées comme une curiosité sans but. Le romancier se tire de tout quand il opère sur une âme avec une âme; ainsi fait, le roman est supérieur de beaucoup à la dissertation la plus lumineuse, à la dissertation la mieux faite. Vous verrez cependant que notre époque laissera échapper ce beau sujet de Ritta et Christina; ce sera comme si Shakespeare avait refusé de peindre Ariel et Caliban.

Je ne serais pas même étonné qu'on ne s'écriât à rimpossible, ceux mêmes qui savent tout ce qui se passe dans les romans modernes. Ici, de l'esprit vieux comme l'empire; là, des observations de mœurs de caserne et d'antichambre; plus bas, des

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