FRAGMENT
u ne saurais croire jusqu'où s'étend sa sollicitude. Il a voulu assister lui-même à la prise de mes nouveaux habits. Il est monté à ma chambre, qui est à présent au premier étage cependant.
a Mon Dieu! Charles, m'a-t-il dit, quel horrible appartement ! quel escalier infect ! Dans quel bouge honteux êtes-vous allé vous loger! Je ne voudrais pas, pour tout au monde, que mon valet de chambre passât une seule nuit dans ce méchant lit. »
Il était en train de me démontrer la nécessité d'habiter une belle maison, lorsque le tailleur arriva. Il a critiqué beaucoup tout ce qui avait été fait.
« Cet habit est trop étroit par devant. Il fait un mauvais pli par derrière. Ce gilet est deux fois trop long, il vous coupe en deux comme un ma-
I. Ce fragment du Marquis de Rosemonde a paru dans un volume ayant pour titre le Sélam, publié chez Astoin en 1834.
gistcr de village. » Et ceci! et cela! « Monsieur, a-t-il dit au tailleur, tout ceci est d^un goût détestable; remportez-le et travaillez mieux une autre fois. »
Le tailleur a promis d'être prêt pour aprèsdemain.
Comme mon tailleur s'en allait, mon linge est arrivé. Le plus beau linge du monde. C'est une blancheur, c'est une finesse, c'est une élégance dont rien n'approche.
Il en a été content.
« Oui, a-t-il dit, c'est une des premières nécessités de l'homme bien mis. C'est à son habit que se reconnaît Thomme comme il faut. L'habit peut être négligé quelquefois, le linge jamais. » Il a parlé ainsi pendant une heure, et aussi bien parlé, tout au moins, qu'à propos de Virgile ou d'Homère l'autre jour.
Quand tout a été fini, il est descendu avec moi; j'ai payé la dernière quinzaine de mon hôtel et nous avons été du même pas chercher un autre appartement.
En chemin, il me faisait encore une leçon.
« A un homme d'un certain monde, ce qui importe avant tout pour son logement, c'est que la maison soit vaste, honorable et belle; il faut que l'on voie son habitation du dehors; il faut qu'il
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ait un beau parloir, un vaste escalier éclairé le soir, beaucoup dMcuries et de remises en dessous de lui, des chevaux et des domestiques dans sa cour, une fontaine, un jardin s^il est possible : car, pour l'homme qui passe, pour le visiteur distrait, pour le facteur de la poste aux lettres, tout cela : maison, parloir, vaste escalier, vestibule, écuries et remises, domestiques et fontaines, cour et jardin, tout cela est à lui un instant; Fopinion le lui donne, ou le lui prête, en tout ou en partie : or il faut que Thomme sage accepte toujours ce que lui donne Topinion ; quels que soient ses dons, il en reste toujours quelque chose. »
Ainsi parlant, nous arrivâmes dans la rue de Rivoli. Tout vis-à-vis de ce noble jardin et dans une vaste et honorable maison, nous trouvâmes un petit logement d'une seule pièce.
« Il faut prendre cela, me dit-il, la maison convient. Quant aux meubles de votre appartement, il n'y a dans le monde que deux meubles indispensables. »
Je voulus savoir quels étaient ces deux meubles indispensables; il me répondit avec sa complaisance ordinaire :
a Les deux meubles indispensables sont, pour les autres d'abord, pour vous ensuite : un secrétaire pour les autres, une toilette pour vous. Avec
lO.
CCS deux meubles-là, très beaux, très complets, très parfaits, vous vous passez de tous les autres, sans que personne ait rien à y reprendre. En effet, à la rigueur vous pouvez avoir un méchant lit, on suppose que vous aimez à coucher sur le dur; on vous pardonne une mauvaise table et un vieux fauteuil, on dit que vous n'avez pas de luxe. Mais un secrétaire! Le secrétaire est un coffre-fort apparent ! Il a remplacé le coffre-fort tout rempli de nos aïeux. Le secrétaire est un meuble qui est censé contenir votre fortune courante. Il faut qu'il soit bien conditionné, il faut qu'il soit fermé, il faut qu'il soit à secrets, à ressorts, en raison de la fortune que vous voulez qu'on vous suppose.
tt Après le secrétaire vient la toilette. L'homme de la nature ne se lave jamais, Thomme policé se lave tous les jours une fois, pendant cinq minutes; l'homme comme il faut se lave tout le jour.
a Vous autres, jeunes gens, quand vous vous êtes plongés le matin dans l'eau froide comme de ^'eunes canards, vous croyez avoir fait beaucoup. Vous ne connaissez d'autres ablutions que celles des Turcs, vous êtes des barbares.
(t Ceci est une longue et difficile science, mais aussi une grande supériorité, un grand bonheur, surtout avec votre figure, Charles, avec vos ma-
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nières, surtout avec ces longs cheveux si souples ! Vous êtes né pour être un cavalier accompli, mon ami; la nature vous a tout donné : le regard, la voix, les talents, l'esprit, le cœur ; il vous manque l'éducation, et Je ne vous cache pas que vous êtes bien en retard. »
Il m'a dit aujourd'hui :
« Pourquoi ne pas mieux vous habiller, Charles? Qui donc vous a fait cet habit si mal fait? Pouvezvous me dire quelle est la forme de ce chapeau et quelle nécessité de porter des bottes de cette épaisseur? »
Moi qui me trouvais fort élégant, je ne savais que répondre, en vérité.
a Voyez-vous, mon ami, a-t-il repris ensuite, il y a deux manières de s'habiller aujourd'hui : c'est de suivre la mode pas à pas, ou bien encore de ne pas la suivre. Vous ne pouvez, pour être bien et décemment vêtu, être trop près ou trop loin de la mode. La Bruyère a dit un contresens quand il a dit que l'homme d'esprit se laissait habiller par son tailleur. L'homme d'esprit commande à son tailleur comme à tout le reste. Si vous étiez un homme célèbre ou un homme considérable, et que vous eussiez envie d'échapper au joug de la mode, vous feriez appeler votre tailleur, vous lui commanderiez un habit une fois pour toutes, un gilet
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une fois pour toutes, vous feriez en sorte que ce soit un habit ou un gilet de l'autre siècle, afin de bien faire voir que vous n'êtes pas dans la mode. De même pour votre chapeau, vous adopteriez une forme tranchée. De même pour votre chaussure, vous la feriez à votre pied tout à Taise; mais, une fois ces habits adoptés, une fois ce chapeau accepté, vous auriez toute votre vie le même costume, toujours le même.
« Cela vous vieillirait de dix ans d'abord, cela vous rajeunirait de vingt ans plus tard.
« Ce serait, sans contredit, la façon la plus commode de se vêtir. Mais, je vous le répète, le monde ne la pardonne qu'à quelques hommes privilégiés : à la grande naissance, à la très grande fortune, au mérite bien reconnu, à tous ceux à qui le temps est cher, aux heureux de ce monde, en un mot à ses enfants gâtés, à ceux qui ont le droit de le traiter lestement en supérieur; quant aux autres, aux premiers venus, aux jeunes gens, à tous ceux qui ont leur chemin à faire, un costume entièrement à la mode est de rigueur. Le monde ne pardonne rien à ceux qui ne se gênent pas pour lai. Le monde a la vanité et la jalousie d'un parvenu, il veut qu'on lui sacrifie toutes ses aises; vous ne ferez jamais assez de sacrifices; commencez donc par vous habiller comme il veut
qu'on s'habille, prenez son tailleur, son bottier, son chapelier, tous les ouvriers dont le beau monde se sert ; qu'il voie à votre linge, qu'il sente à vos odeurs, qu'il devine à vos vêtements que vous avez passé par la même route que lui, route de gêne et de fatigue, sauf, à vous, à porter vos habits avec toute Taisance que vous pourrez.
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