DEUXIEME FRAGMENT
[^OMME cette bourse qu^il m'a prêtée et qui £^§Vm'a fait riche m'a changé toute la ville! ^^i^s^^La ville était si moqueuse et si revêche hier, quand je n'avais rien! Elle est si obéissante et si souple aujourd'hui! Hier je passais timidement contre la muraille, je rasais la muraille, timide et craintif, et j'aurais volontiers essuyé
I. Ce deuxième fragment parut aussi dans rEurope littéraire avec la note suivante :
a Nous donnons encore un long morceau de cet étrange roman. Nous ne croyons pas que ceci puisse se lire sans une émotion véritable. On pourra juger par ce nouveau fragment purement littéraire de la chaste manière de l'auteur. On le sait homme hardi et entreprenant, il est vrai, mais aussi on le connaît très soumis aux règles, très dévoué à la morale, très retenu même dans ses plus grands emportements. Les fragments de ce livre seront précieux un jour, en ce qu'ils seront là comme le dernier échantillon de l'imagination délirante et du style galvanique d'une époque littéraire qui s'en va loin de nous chaque jour, faisant place à des compositions plus sagement pensées et plus froidement écrites. Au reste, le morceau qui suit est, à tout prendre, purement classique. Janin y a mis tous ses souvenirs de l'antiquité grecque et latine, tant il avait besoin de se faire pardonner le sujet de son livre à force de style, h force d'esprit, à force de science, de naïveté et d'intérêt, »
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avec le pan de mon habit le pavé boueux que j^avais touché du pied. Aujourd'hui, depuis deux heures, c'est moi qui insulte la muraille; je marche au beau milieu de la route et je foule le sol tant qu'il me plaît; je m'appuie sur le pavé de toutes mes forces, je lui brise le crâne avec le talon de mes souliers, le pavé courbe la tête. La ville prend son chapeau à deux mains pour me saluer la première; la ville est mon esclave, rien que mon esclave, soumise, patiente, obéissante, résignée; la ville va me donner tout ce que je lui demanderai. « A genoux devant moi ! » Elle est à genoux ! « Arrache de ta bouche ta première pêche, ton meilleur morceau de bœuf! » Elle me doMie son bœuf et sa pêche. Vive l'hospitalité de l'or ! Je demande à la ville tout ce qu'elle a, elle me le donne; ce qu'elle a de plus cher, elle me le livre pour les usages les plus abjects! J'ai de l'or. La ville me livre son fils aîné pour en faire un crocheteur, son vieux père pour en faire un portier; elle me vend son frère cadet pour qu'il aille se faire tuer à ma place ; elle me prostitue sa petite fille qui a seize ans! J'ai de l'or. O bonne ville! excellente ville, si obéissante, si souple, si naïvement abjecte, si facilement infâme! Que disais-je donc, que c'était un gouffre sans issue? Je mentais, c'est un lieu de délices dont on ne peut sor^
tir; je mentais, j^ai calomnié cet honnête Paris. Voyez comme il court sur mes pas, voyez comme il me devance pour me faire place ! Voyez comme il se vautre dans la boue pour me plaire! Voyez comme il embrase de toutes sortes de passions, chaque soir, ses comédiens pour moi! comme il raccourcit la robe de ses danseuses pour moi ! comme il charge ses tables de vins et de viandes pour moi! comme il prodigue Poripeau et la pommade à ses courtisanes pour moi ! Por à ses maisons de jeu pour moi ! le vice partout pour moi ! Tout cela est à moi, heureux! tout cela est à vous, Charles- Edouard! à moi la ville! Paris est plus facile à acheter que Pempire romain; on peut Tacheter bien plus vite et le payer à bien meilleur prix. Viens donc dans ma capitale, mon Edouard, viens-y demain, tant que j'en serai le roi, grâce à ma bourse d'or! Viens, et quand tu seras venu, nous irons bras dessus bras dessous dans la ville comme deux bons frères; et nous irons nous asseoir à quelque balcon doré qu'on nous louera comme on vend une fenêtre à la Grève, mais moins cher. Nous irons nous asseoir à ce balcon, et de là nous verrons passer toute ma ville, tous mes sujets, tout mon harem, mes sultanes évaporées, mes hoLiris échappées, mon paradis; et de là si tu vois passer un beau cheval, tu me diras : « Je veux ce
cheval », tu Tauras. De mêaie, si tu vois passer une femme, n'importe lae"|uelle, tu me diras : « Je veux cette femme ! « et tu auras la femme comme tu auras le cheval. Viens donc, mon ami, viens dans mon royaume, que je te fasse le maître de tout ce monde comme j^en suis le maître; après nous ce sera à d'autres à régner tout un jour.
Te rappelles-tu le saint évangile où il est raconté que Notre-Seigneur Jésus-Christ fut transporté par le diable au sommet d'une montagne? Le diable dit à Notre-Seigneur : « Tu vois tous les royaumes du monde ! adore-moi , ils sont à toi I »
Il y en a qui ont prétendu qu'il n^ a pas de montagnes assez hautes, dans le monde, pour qu'on puisse voir de leur sommet tous les royaumes de l'univers !
Les imbéciles! à l'heure qu'il est, j'agite tous les royaumes du monde dans ma bourse; il y a deux cents louis, au moins.
Ce qui m'a emporté si loin dans ma dernière lettre, ce qui m'a jeté dans cette exaltation violente dont tu te plains, c'est la vue de l'or. Il m'eût fallu une âme plus forte pour passer sans enthou-
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siasme de ma misère à la fortune. Cependant, les premières heures passées, et quand je me suis bien assuré que j'avais en effet tout ce que je voulais avoir avec de For, je me suis mis à rendre à Paris tout le mépris qu^il m'avait donné; il ouvrait sa main avide, j'ai resserré mon or. Je lui ai laissé toutes les voluptés bâtardes qu'il voulait me jeter à la tête, et dont il me refusait même le bruit avant ma fortune ; et je suis heureusement rentré dans mon sang-froid et dans mon bon sens.
Edouard, je t'envoie un gros paquet; je le confie à ton amitié, afin que tu fasses accepter mes premiers présents aux bons amis que j'ai laissés là-bas.
Donne à ta mère cette paire de lunettes en argent; à elle, qui a fatigué ses pauvres yeux pour moi.
Fais accepter à ton père cette charrue que j'ai achetée, dont l'inventeur a obtenu un brevet d'invention, et qui a été fort approuvée à Saint-Ouen !
J^envoie aussi à monsieur le curé un beau bréviaire tout doré, avec sa couverture en velours; — plus, un mouchoir à fleurs pour Marguerite.
Et rien pour toi, Edouard.
Edouard, quand je te donnerai quelque chose^ à toi, je l'aurai acheté avec l'argent que j'aurai gagné.
Bonjour.
J'ai mis le reste de mon argent dans un tiroir tout ouvert, je n'ai rien gardé sur moi, afin de pouvoir marcher posément dans la ville, et je suis sorti beaucoup plus calme ce matin.
C'est une bonne chose que de marcher ainsi dans Paris! On n'est ni riche ni pauvre; on jouit de ce qu'on voit sans le désirer; on ne succombe à aucune tentation, et on ne les regrette pas quand elles sont passées; on sait qu'on n'a qu'à se mettre à courir un peu, prendre son argent et revenir sur ses pas. Et l'on passe tranquillement son chemin.
Mon exaltation des trois derniers jours m'avait fait si grand'peur que je me suis tâté plusieurs fois pour savoir si je n'étais pas fou.
Ce moyen terme que j'ai trouvé pour me calmer m'a calmé en effet. Laisser mon argent à la maison,' redevenir foule; c'est ce que je fais.
Alors, je suis allé revoir mon patron. Dans mes trois jours de délire, je n'y avais pas songé une seule fois. Ce serait ici le lieu d'appliquer la parole que répétait si souvent notre bon curé : Du porc qui mmjge le gland sans regarder le chêne d'oïl il est tombé.
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J'ai trouvé le marquis dans son cabinet. Il était assis dans un coin, sur un tabouret fort bas; il était tout habillé comme un homme qui va sortir; il lisait dans un livre élégamment relié; ij lisait avec beaucoup d'attention.
Ce cabinet est une merveille. Je ne me serais jamais figuré qu'un homme pût avoir à lui seul tant de livres. De grandes armoires, de haut en bas, occupent les quatre murailles; les livres y sont rangés avec beaucoup d'ordre; rien n'égale la variété des reliures, chacun de ces volumes pris séparément est un chef-d'oeuvre d'élégance, de richesse et de goût.
Du reste l'appartement est dans un style sévère. Une vaste table toute chargée de papiers occupe le milieu de cette pièce. Les ornements de la cheminée sont en bronze; la pendule est en pierre; c'est un lieu fait tout exprès pour l'étude et la méditation.
A la vue de cet homme si riche plongé si profondément dans l'étude, je devins rouge de honte, moi, pauvre enfant, qui depuis quinze jours n'avais pas ouvert un livre ! Mon reste d'enthousiasme s'évanouit tout à fait, et je redevins ce que j'aurais dû être toujours, un jeune homme modeste et simple, qui se sait ignorant, et qui sent qu'il a besoin de tout le monde.
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Quand mon protecteur s'aperçut que j'étais près de lui, il ferma son livre avec soin, il se leva, puis avec le même sourire que s'il m'eût vu le matin même :
« Comment allez-vous aujourd'hui, mort bon Charles ?
— C'est moi, lui dis-je, qui devrais être venu bien plus tôt m'informer de vos nouvelles, Monsieur; mais, depuis que Je vous ai quitté, J'ai eu trois Jours de délire qui m'ont fait oublier tous mes devoirs. Pardonnez-moi!
— Vous n'avez pas de devoirs envers moi, me dit-il. Je suis votre ami et vous êtes le mien, voilà tout. Je ne voudrais pas d'une amitié qui vous serait à charge ou à gêne. Vous venez me voir, tant mieux, c'est que vous y prenez plaisir. Vous ne venez pas, tant mieux encore, c'est que vous prenez plaisir ailleurs. Grande et pleine liberté à un enfant de votre âge! voilà tout mon plan d'éducation; il n'est pas plus gênant que cela, et vous verrez, J'espère, qu'il n'en est pas de meilleur! »
Il s'assit. Moi, Je me mis à regarder tous ces beaux livres. « Oh! les beaux livres! lui dis-Je, et comme^ au lieu de me prêter votre argent, que Je ne vous rendrai pas de sitôt, vous auriez bien mieux fait de me prêter quelques livres, que Je
VOUS aurais rendus, Monsieur, et qui ne m^auraient pas tourné la tête, comme a fait votre argent.
— Il ne faut rien exagérer, répondit le marquis. Cette bibliothèque que vous voyez là est une affaire d'ostentation et de luxe, rien de plus. Sur quatre mille volumes que j^ai entassés ici à grands frais, il en est à peine cinquante dont la perte me causerait quelques regrets, et encore dans les cinquante, si Ton m'en donnait une demi-douzaine à choisir, n'était ma réputation de bibliophile ou ma vanité de propriétaire, je verrais brûler le reste avec toute Tinsensibilité d'Omar quand il brûla la bibliothèque d'Alexandrie, yt
En même temps il jetait un coup d'œil satisfait sur ces beaux livres. <c Telle que vous voyez ma bibliothèque, disait-il, c'est une des plus belles de Paris. »
Alors nous parlâmes de littérature. Il en parla en homme d'esprit et de goût, qui est au courant de tout ce qui s'imprime de son temps et de tout ce qui est resté des vieux temps. « Voyez-vous, me disait-il, littéralement parlant c'est une époque misérable que la nôtre. C'est une littérature improvisée, élevée loin de l'antiquité, parlant au hasard une langue de hasard, reflet affaibli du XVIIIe siècle, que nos auteurs n'ont pas compris.
Jusqu'à notre siècle, les siècles littéraires se tenaient en France. Les arts et les lettres allaient d'un progrès à un autre. C^est en vainque quelques esprits faux tentaient de faire rétrograder la langue, la langue marchait toujours. Ronsard était bafoué dans son temps comme Chapelain dans le sien. L'esprit français marchait pas à pas. La poésie se faisait en même temps que l'histoire se faisait. La poésie prenait toutes les nuances de l'histoire, elles se portaient Tune et l'autre, elles s'aidaient mutuellement à marcher. Le grand Corneille, tout humble qu'il était, s'appuyait sur les larges épaules de Richelieu; Racine était soutenu par Louis XIV; à son tour, Voltaire donnait un coloris sans égal au règne de Louis XV, beau règne et belle époque! C'était le beau temps du génie français. Il courait moins le risque de s'égarer alors, parce qu'il avait sous les yeux son beau passé pour le conduire, La Révolution a brisé le passé littéraire comme elle a brisé le passé politique. Ce sont deux rives escarpées qui ont perdu le pont qui les unissait. A présent, qui osera ou qui pourra le construire de nouveau, ce pont politique et ce pont littéraire ? Je doute que ce soit Charles X, je doute que ce soit M. Casimir Delavigne, et les deux ponts sont brisés, j'imagine, sans retour. En attendant, l'humanité reste as-
sise sur la rive nouvelle, occupée à voir couler Teau comme le paysan d'Horace. Que ceux qui aiment ces plats rivages y demeurent ; moi, je laisse la poésie moderne où elle est, je remonte le courant tout nu jusqu'à ce que j'arrive à Tantiquité. A mon avis, l'antiquité seule est belle ! seule elle a compris quelque chose aux passions fortes ! Savez-vous quelque chose de plus beau que V Iliade, le savez-vous? Quels hommes ! quels héros ! quelles amitiés ! Je donnerais tout ce qu'a fait le XVI Ile siècle pour la colère d'Achille ou la mort de Patrocle. Quel sentiment ! quelle vie ! quelle verve ! quel grand cri pousse Achille ! C'est un cri qui retentit dans mon âme après trois mille ans, comme il a retenti sur les bords du Scamandre ! Et puis, comme le poète rejette bien loin la passion vulgaire, la passion de tout le monde ! Hélène ne paraît qu'une fois dans ce grand poème dont elle est le prétexte. Et encore où paraît-elle? Dans le conseil des vieillards, qui se lèvent pour la saluer comme on salue la duchesse de Berry quand elle passe ! Oh ! VIliade ! V Iliade ! que c'est beau ! et qu'elle est grande cette passion qu'on nomme Achille ! Et qu'Alexandre avait raison de porter Homère dans une cassette d'or, de le mettre sous son chevet en même temps que son épée! Alexandre a aimé autant qu'Achille.
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Éphestion a été pleuré autant que Patrocle; il a eu ses jeux funèbres, comme lui, il a eu toute une ville pour signaler sa tombe, il a eu moins que Patrocle ! Cependant Homère a manqué à Alexandre et à Héphestion. »
Il se leva, il alla droit devant lui à un rayon de la bibliothèque; il en tira un livre. «Voici V Iliade en latin, vers pour vers ; je vous la donne, mon ami, lisez-la, et, si vous êtes un homme d^imagination, si vous êtes poète quelque peu, tâchez de retrouver dans ce vêtement sans forme et sans grâce le poète le mieux éclairé et le plus gracieux de Fa iniquité. »
Je pris le volume. Le marquis s'était rassis et continuait roujours.
« Toute Pantiquité est ainsi faite; elle vit par la passion; elle seule a été passionnée. Nous autres Français, à Pexemple de cette vile Italie, qui a quitté sa langue si chérie des dieux, nous avons fait de la passion la plus misérable chose qui soit au monde; nous Pavons habillée en paniers, et nous lui avons mis du rouge et des mouches. A la place d'Achille ou d'Alexandre, nous avons fait M. le marquis Pyrrhus ou M. le comte Britannicus. M^^ la baronne Roxelane est venue peindre ses douleurs sur le même ton que M^^^ \^ présidente Hermione. Belle passion! et belle poé-
sie , ma foi ! Et pourquoi ces messieurs se fontils si malheureux, je vous prie, pour les plus insipides pleureuses, pour les plus sottes bavardes de Tunivers? Mais nous appelons cela de la passion, nous autres, nous appelons cela de la tragédie grecque; rien de plus ! De la tragédie ! et de la tragédie grecque encore! Il en est ainsi de tout ce qui a été fait en France. Tout est mort. Qu'ont-ils fait de la chanson? Comparez O ma tendre musette ou Malboî'ough, ou autre chef-d'œuvre, à quatre vers d'Anacréon ! Comparez M. Segrais à Théocrite. Et Tode! qu^ont-ils fait de Fode? Les barbares ! ils ont fait de Tode latine quelque chose comme ceci :
Les cieux instruisent la terre A révérer leur auteur :
Tout ce que le globe enserre Annonce un Dieu créateur.
« Voilà leurs odes. Horace s''appelle chez nous J.-B. Rousseau; Horace, Tami de Mécène et dWuguste, est chez nous un cuistre honteusement chassé du café Procope, qui vit avec des servantes, et qui boit de la bière le reste de ses jours. O pitié! ô pitié! c^est la race des rois de France qui a fait tout cela, pourtant! C^est pourtant François I^"" qui a commencé cette révolution dans Tamour
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poétique; il en a été bien puni, le traître! Mais vous savez le latin, n^est-ce pas? »
Tout occupé que j^étais à suivre cette dissertation littéraire, si féconde en idées qui se croisaient Tune l'autre, si pleine d^aperçus tout nouveaux, je n'entendis pas la question qu'il m'adressait si brusquement. « Vous savez le latin? me dit-il.
— Je le sais, lui répondis-je.
— Mais vous le savez, j'espère, comme on sait une langue qu'on sait bien ; vous le lisez comme vous lisez le français ; vous en comprenez toutes les merveilleuses finesses, de même que vous comprenez, par exemple, ce vers de Racine :
Et de David éteint rallumé le flambeau.
Avez-vous jamais lu Juvénal et la satire X?
— Je n'ai jamais lu Juvénal, Monsieur, mais j'ai lu tout Virgile et tout Horace aussi, et les Décades de Tite-Live; je puis dire que je sais bien le latin. »
Il reprenait sans me répondre directement : « Virgile! que j'ai aimé ses Bucoliques ! quelle fraîcheur! quelle admirable naïveté! quels bergers mollement étendus sous l'ombrage du hêtre! quel murmure de ruisseaux et d'abeilles errantes !
quelles luttes harmonieuses sur la flûte! Bergers, chantez Daphnis! portez Daphnis jusqu'aux cieux ! Honneur à toi, Daphnis! — Puis toutes les joies des montagnes, toutes les anecdotes que content les saules, le festin du soir quand Tombre descend en silence sur la cabane au toit fumant; puis les injures des bergers rivaux ! Quel chef-d'œuvre que les Bucoliques î n'est-ce pas, Charles?
— Mais, lui dis-je, j'aime beaucoup aussi les Géorgiques, et beaucoup aussi VEnéide, le quatrième livre surtout! »
A ces mots, il fit un geste convulsif. «Oh! s'écria-t-il, le quatrième livre! mensonge ; je le vois, vous avez été élevé comme tous les autres; vous sentez le collège^ Monsieur, et Tadmiration de collège, la plus sotte des admirations. Mettre les Géorgiques sur la ligne des Bucoliques ^ grand Dieu! Autant vaudrait dire que Tabbé Delille vaut Virgile. Rien n'est vrai comme les Bucoliques , rien n'est faux comme les Géorgiques. Les bergers de l'Arcadie vivent dans les Bucoliques; les beaux et jeunes bergers de l'Arcadie, vaniteux, faquins, flâneurs, chanteurs, poètes, paresseux, Italiens déjà, tout Romains qu'ils sont encore; rien ne vit dans les Géorgiques; le laboureur romain des Géorgiques ressemble à faire pitié au laboureur du théâtre
des Variétés ; c'est un laboureur qui n^a jamais labouré, ce sont des campagnes qui n^ont jamais été cultivées. Rien ne vit dans ce livre, ni les hommes ni la campagne; rien n'est vrai, ni la fable ni la leçon ; où avez-vous jamais vu qu'on fît sortir des abeilles du cadavre d'un taureau? C'est pourtant là ce qu'il y a de plus animé dans ce poème. L'épisode d'Orphée , la descente aux enfers, tout cela est un misérable placage; le véritable Orphée s'en va sur les pas d'Hercule appelant Pirithoûs; l'Orphée de Virgile est le plagiaire d'Hercule, et sa femme, qui ne sait que tendre les bras, est encore un plagiaire, rien de plus. Gomme Virgile a perdu ces beaux vers :
Te venîente die, te decedente canebat!
G'esi toi qu'appelait son amour,
Toi qu'il pleurait la nuit, toi qu'il pleurait le jour.
c( Relisez donc les Géorgiques , mon jeune ami, s'il vous plaît, avant d'en parler ; et, ce qui vaut mieux encore, apprenez les Bucoliques par cœur.
Exstinctum crudeli fiinere Daphnin Fichant : vos coryli testes, »
Et il alla ainsi jusqu'à la fin, récitant ces beaux
vers avec une indéfinissable expression de passion
et de regrets,
a Hélas! me dit-il quand tout fut fini, je pense à mon Eugène qui se meurt. » Il avait des larmes dans les yeux.