UN SUICIDE
(léopold Robert)
ÉLAs ! ce ne sont pas les bandits, les voleurs et les escrocs qui se tuent d'ordinaire; mort violente pour mort violente, ils aiment autant que le bourreau se charge de ce soin-là; mais ceux qui se tuent, nous l'apprenons chaque jour, ce sont les faibles d'esprit, ce sont les âmes sans énergie, ce sont les vanités impitoyables, quelquefois même ce sont les plus heureux, les plus honorés, les plus aimés. Le suicide, cet affreux abîme qu'il ne faut pas regarder de trop près, de peur dV tomber; espèce de gouffre sans garde-fou, où se précipitent pêlemêle les passions sans espérance et les passions trop satisfaites, le vieillard qui n'attend plus rien
et le jeune homme qui ne sait pas attendre; la folie qu'on ne peut définir et qu'on ne saurait guérir que par la honte ou Topprobre. Mais le moyen de jeter la honte ou Topprobre sur la tombe d'un mort! Le moyen de vouer au ridicule ce malheureux qui a porté sur lui-même des mains violentes et criminelles! A cet affreux spectacle, la société entière se voile la face, et elle reste sans parole et sans courroux. On ne songe pas alors que, si le suicide aff'ranchit le mort de tout devoir envers lui-même, il ne Paff'ranchit pas de ses devoirs envers ceux qui lui survivent. Le suicide est bien plus qu'un crime, c'est un mauvais exemple d'autant plus dangereux que, vu d'un certain côté, il ressemble à un acte de courage. Calme frénésie que chacun se met à expliquer et à excuser à sa manière : celui-ci par un chagrin d'amour, celuilà par un chagrin d'ambition, cet autre, enfin, par un peu d'eau qu'on aura trouvée dans le crâne du malade. En même temps les regrets' et les vers pleuvent sur la tombe de ces pauvres fous dont le suicide entraîne tant de suicides. On raconte leurs vertus, on raconte leur courage, on fait des drames en leur honneur, et quels drames! On violente à ce sujet la société qui les a laissés mourir, comme si la société y pouvait quelque chose ! Chacun déclame à son aise, celui-ci sur le malaise social,