‹ Petits souvenirs. Avec une eau-forteChapitre 21 sur 40 · UN SUICIDE · texte numérisé non relu

UN SUICIDE

celui-là sur Tabsence des croyances religieuses; chaque opinion jette à Tautre opinion le suicide comme un crime qu^on lui reproche. Celui-ci dit au cadavre : a Tu es, mort, parce que tu étais un fanatique! y) Celui-là dit au cadavre : « Tu es mort, parce que tu ne croyais pas! » Chaque opinion déclare hautement qu^elle est innocente du sang de cet homme, et qu'elle se lave les mains de cette mort. Ce que voient les têtes faibles qui n'ont pas d'idées arrêtées, les poètes manques qui ne savent où trouver leur poésie, les politiques sans croyances qui crient en vain : Da piinctiim, et terram movebo, « un point d'appui, et je soulève le monde ! » Les enfants qui trouvent que cela est beau de se battre en duel avec soi-m.éme, les malades qui souffrent et les malades qui rêvent , ceux qui ne pensent pas assez et ceux qui pensent trop , et tous ceux qui n'ont pas d'autre état dans le monde que d'être malheureux , voyant l'intérêt qui s'attache au suicide, et que tout suicide devient aussitôt un champ de bataille où les opinions descendent pour se disputer à qui pleurera, à qui ne pleurera pas le mort ; tous ceux-là qui ne sont rien et qui ne font rien, tous ceux-là qui ne pe^vent avoir ni une passion, ni un travail, ni une vertu, ni même un vice, tous ceux-là qui veulent à tout prix se faire quelque chose.

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font quelque chose par le suicide , quelque chose qui dure une heure et que Foubli emporte. La société se manque à elle-même toutes les fois que, par une pitié mal entendue, elle encourage le suicide. La société ne doit au suicide quMn extrait mortuaire , au bas de quelque colonne obscure de ses registres. De quel droit parlezvous de celui qui est sorti de la vie sans congé plus longtemps et avec plus de complaisance que de celui qui est mort à la tâche ? Voilà deux enfants qui se tuent par le charbon, et leurs vers que vous trouviez mauvais la veille, vous les imprimez le lendemain avec éloges ! Voilà un jeune homme qui se jette à Teau aujourd'hui , le lendemain vous dites : C'était un poète! vous en faites le plus grand éloge qu'on pût faire! En voici un autre qui était un homme jeune et sensé; il aimait les lettres pour lui-même, et comme il faut aimer les lettres. Il ne pensait ni à la gloire ni à la renommée, c'est-à-dire qu'il était aussi heureux qu'on peut l'être en ce monde. Eh bien ! la folie le prend, il quitte Paris, il dit adieu à ses amis, à sa mère, il va se tuer dans un silence inconnu , sous les ruines d'un vieux château ; et celui-là encore, la publicité le prend tout entier et raconte, avec les plus minutieux détails, toute cette mort, digne de Werther !

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Imprudents, ne voyez-vous pas que l'oubli seul, mais Toubli sans publicité et sans retentissement, peut arrêter toutes les folies qui vont venir? car c'est là une folie contagieuse comme les autres. Enfin, enfin, Tautre jour encore, à l'instant même où tout Paris s'inquiétait d'un tableau de Léopold Robert, ce grand peintre de trente-cinq ans, on nous apprend que Léopold Robert est mort, qu'il s'est tué de ses propres mains, et, au milieu de la pitié générale, pas un cri d'indignation ne s'est élevé.

Et, cependant, pourquoi celui-là s'est-il jeté dans le suicide? De quel droit a-t-il voulu mourir? Qui donc le lui a permis? Direz-vous encore que c'est la faute de la société? Qu'a-t-elle refusé, je vous prie, la sociétéj à Léopold Robert? Elle a tout fait pour lui, elle l'a applaudi avec transport, elle lui a donné un grand nom; encore un peu de temps, elle lui donnait une grande fortune et le chargeait d'honneurs. Vous faites de belles préfaces sur l'état des poètes de la société moderne, et vous vous évertuez à démontrer que l'homme de talent est aujourd'hui le plus malheureux des êtres créés! Paradoxe! Quel est le grand poète qui ne soit pas a sa place aujourd'hui? Quel est le grand peintre qui ne soit pas à la sienne? Qu'a-t-il manqué à Léopold Robert? Il y a aujourd'hui

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des peuples entiers qui n'ont pas de patrie, et qui vivent; lui, en avait trois : la Suisse qui lui donna le jour; la France qui Tadopta et qui réleva de son argent et de ses conseils ; enfin la grande patrie italienne qui Fentoura de ses lumineuses clartés, qui lui prêta son grand soleil et les nobles modèles de sa nature morte et de sa nature animée. Que manquait-il à Léopold Robert pour aimer la vie? Il avait trois patries, il avait une mère, il avait un frère, il avait la gloire, il avait la fortune, il avait la jeunesse, il avait le présent, il avait Favenir; bien plus, il avait une grande passion dans le cœur, il aimait Fltalie. L'Italie, voilà son rêve, voilà son idéal.

Les tableaux de Léopold Robert sont comme les chants divers d'un grand poème à la louange de la beauté italienne. Dans les Moissonneurs, il a célébré la beauté romaine , grande et forte beauté, brunie au soleil; dans V Improvisateur napolitain, il a glorifié la beauté napolitaine, déjà plus blanche et plus délicate; enfin, son dernier tableau, les Pêcheurs, est consacré à la louange de la beauté vénitienne, maladive beauté que voile la vapeur des lagunes. C'est la dernière oeuvre de Robert. Il a jeté là, non pas sa dernière pensée, mais ce qu'il a voulu être sa dernière pensée. Que cette toile est triste! Le déses-

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poir y est partout. La figure principale, c^est une jeune mère qui tient un enfant dans ses bras et qui regarde le ciel; deux autres enfants dans la foule, et, sur le devant du tableau, une vieille femme désolée. Regardez bien la tête de cette vieille femme : c^est la tête, c^est le désespoir de Léopold Robert! Il a jeté là comme son dernier adieu au monde qu'il voulait quitter. Après quoi il s'est tué, Tingrat qu'il est, sans penser à sa famille et à la France, à la gloire ici-bas et à Dieu là-haut! Mais le suicide n'a pitié de personne; il est froid, il est inflexible, il est impitoyable, il est sans cœur. Gœthe lui-même, voulant idéaliser le suicide, a fait de son héros un homme sans entrailles, un homme de vanité, et rien de plus; et, pour nous servir d'un exemple récent, savez -vous un être plus odieux que le Chatterton du Théâtre-Français?

Voilà ce qu'il fallait dire à propos de ce déplorable suicide ! Il fallait dire : « Venez voir le tableau d'un fou qui s'est tué après avoir fait presque un chef-d'œuvre, y) Il fallait dire : « Venez, et quand vous aurez admiré les belles parties de cet ouvrage, remarquez aussi ce qui lui manque, et soyez bien persuadés, jeunes gens, que l'homme qui se tue n'est jamais un être complet; l'homme qui se tue n'est pas l'homme qui a fait un chef-

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d^œuvre; l'homme qui se tue avait encore quelque

chose à produire avant de mourir, quelque chose

de plus parfait, qu^il ne produira pas, première

punition de son suicide; Thomme qui se tue tue

à la fois son corps et son esprit, son âme et sa

pensée, il se tue tout d'un coup et tout entier.

Que si vous demandez comment il faut s'y prendre

quand on veut mourir, il n'y a qu'un moyen qui

soitpermis. Il faut avoir dit le dernier mot de son

génie. Il faut jeter en dehors tout ce qu'on a dans

son âme, il faut couronner toute son œuvre, il

faut accomplir toute sa tâche, il faut faire comme

Raphaël. Il devait mourir à trente-huit ans, à

l'âge de Léopold Robert, et à trente -huit ans

Raphaël a fait sdiTransfi guration, Léopold Robert

avait peut-être encore quarante ans à vivre, et il

n'a produit que les Moissonneurs et les Pêcheurs

de l^ Adriatique. '

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