‹ Petits souvenirs. Avec une eau-forteChapitre 22 sur 40 · AU COLLEGE DE FRANGE · texte numérisé non relu

AU COLLEGE DE FRANGE

JhÎ oh! s'écria M. de La Harpe, un instant ressuscité; Je serais fort aise de savoir comment on fait aujourd'hui un cours de littérature et d'éloquence. Je me souviens que, de mon temps, c'était, pardieu ! la chose la plus facile du monde ; mais, comme tout a dû se perfectionner depuis, m'est avis que je ne ferais pas mal d'aller voir comment tout se passe làhaut, chez les ignorants mortels. » Ainsi dit, ainsi fait. La Harpe prit son manteau et couvrit sa tête

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pointue d'une espèce de chapeau moitié bonnet rouge, moitié corne de jésuite, comme on devrait en faire aujourd'hui pour tant de têtes bien pensantes; puis, s'acheminant par les ténèbres bien connues de la rue Saint-Jacques, il se trouva en présence du Collège de France, ni plus ni moins; un lieu triste, malsain, obscur, marécageux. « Voilà bien, dit La Harpe, comme était jadis le collège d'Harcourt, et il me semble reconnaître la chaire du révérend père Péteau et les bancs de ses disciples ; seulement il me semble que le père Péteau s'est diablement multiplié depuis mes leçons du Lycée, après la Révolution.» Et, à propos du père Péteau, il faut dire que La Harpe le retrouva partout au Collège de France. Le père Péteau était dans la chaire d'éloquence latine, où, avec une voix aigre, un accent aigu, un sourire douteux, une modestie très controversable et un auditoire très facile à compter, le bonhomme expliquait les Annales de Tacite. « Diable, dit La Harpe, voici un homme qui sait du latin , et il fera, je Tespère, une aussi bonne traduction que ma traduction des Dou^e Césars. Mais il faut dire, ajouta le rhéteur, que c'est déjà une excellente traduction que celle de Tacite par d'Ablancourt, le censeur royal, autant qu'il peut m'en souvenir, w

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Cela dit, La Harpe voulut entrer au cours d'éloquence française. Il avait à peine descendu les deux marches du cours latin et monté une marche du cours français , quand le bonhomme se sentit saisi d^un immense bâillement qui pensa décrocher sa mâchoire « Oh ! oh ! se dit La Harpe, d'où vient ce bâillement, comme j'en ai tant entendu au troisième acte de Wanpick? Ce bâillement appartient-il au latin d'où je sors ou au français que je vais chercher ? t) Et lïllustre professeur resta cinq minutes à la même place, voulant s'expliquer la cause d'un effet si inattendu.

En entrant au cours de français, notre académicien retrouva encore le père Péteau, mais un père Péteau purifié, modifié, arrondi, enorgueilli, décoré , un père Péteau comme il n'y en avait pas de son temps; un homme qui avait commerce en pleine chaire avec tous les Aramintes du quartier; un véritable savant, qui, le matin, recevait les actrices du Théâtre-Français, et qui, en faveur du Théâtre-Français, tombait à bras raccourcis deux fois par semaine sur Shakspeare, Schiller, Gœthe et tant de beaux génies étrangers, dont le père Péteau ne voulait pas absolument entendre parler.

On avait beau dire au père Péteau : « Mais , mon père, lisez-les; lisez Shakspeare! lisez seulement Othello et le Songe d'une nuit d^été. »

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Il répondait en véritable père Péteau, et avec une voix de Polichinelle enrhumé : « Mes censeurs, j^ai lu le Traité du sublime par Longin et V Art poétique de Boileau, et les préfaces de mon savant confrère Raoul Rochette, et je ne sors pas de là. A mon âge, on n^aime pas à lire du nouveau; on aime surtout à se faire lire et écouter; lisez-moi donc, ou tout au moins écoutez-moi; je ne sors pas de là : c^est pour votre bien. »

Alors le bon savant reprenait son Horace : du commencement à la fin de son cours, c'était absolument la tête de mulet et la queue de poisson; il n'y manquait que le beau corps de femme dont parle Quintus Horatius Flaccus, De arte poetica.

Mais, au milieu de sa harangue, le père Péteau était interrompu par quelques bons jeunes gens pleins de verve et d'énergie, qui lui criaient: a Père Péteau, vous êtes le génie en personne, vous êtes un autre Dacier ou un second Raoul; mais pourtant faites-nous un peu de place , mon père : restez dans votre couvent littéraire; nous irons vous voir de temps à autre, comme on va voir le cabinet des médailles. Nous avons mille projets littéraires qui réussiraient peut-être si vous nous permettiez enfin de vivre à notre tour, et qui ne vous feraient aucun tort, car tout

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ce qu'ils avaient de vie, vos livres Font vécu, et au delà. »

A quoi le père répondait : « Vous êtes des insolents et des enfants; vous n'avez pas d'habits, et vous voulez parler à un homme qui a trois uniformes complets à son service. Tenez-vous donc pour assurés que Je ne quitterai la place que lorsque la Providence le voudra. Je suis délégué par une société littéraire pour veiller aux bonnes doctrines, et je les surveillerai malgré vous, malgré ellesmêmes, malgré tout le monde. Vous verrez, vous verrez, jeunes gens, que les savants littérateurs de Trévoux ne sont pas morts. D'ailleurs, ajoutait le bon père en se radoucissant, quand même je ne serais plus là pour vous tenir en lisière, n'auriezvous pas encore mon confrère Renouard, un ancien, perpétuel, qui ne veut pas absolument que vous lui gâtiez ses sujets de tragédie? Prenez' donc patience, ô mes enfants î et, en attendant, venez à mes leçons, que je ferai aussi amusantes que possible. »

A ce discours, La Harpe ne se contint plus. « O vénérable père Péteau! s'écria-t-il, que je te reconnais bien là! Quel superbe entêtement! que tu me parais grand homme! Oui, mon maître, défends les saines doctrines contre ces jacobins littéraires, contre ces philosophes en bonnet rouge !

Oui, protège toujours Longin, Despréaux, tous ^ les vénérables contemporains dont tu nous parles et que je suis heureux de ne pas connaître ! »

Et là-dessus La Harpe se prit à pleurer d^attendrissement, auxquels pleurs Fadmiration fit bientôt place quand il entendit le père Péteau discourir sur un quatrain et rester une demi-heure sur un hémistiche. « Voilà comme je faisais mon cours autrefois », s'écriait le traducteur de Philoctète.

Dans Pentr^acte, plusieurs libraires de la rue Saint-Jacques vinrent offrir au célèbre auditeur plusieurs cours de littérature, qui tous roulaient sur Pode, la comédie, la tragédie ei autre menu fretin, séparant toutes les diverses émotions de lame par chapitres, renfermant Pintérêt dramatique, à peu près comme Éole renfermait les vents de l'Adriatique, dans autant d'outrés différentes. La Harpe fut émerveillé de ces ingénieux traités, qu'il trouva seulement trop courts de moitié. Il s'extasia devant le cours de M. Lemercier ; il fit un signe de croix devant celui de Pabbé Batteux ; les six volumes de Geoffroy lui firent pousser un soupir de componction; il eut un frisson de plaisir en lisant le premier volume de M. Auger, et il envoya souscrire au Féletz complet.

Quant à Dussaulx, La Harpe en déchira une vingtaine de pages, et pour cause; mais, arrivé au

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cours de Chénier, il entra en fureur à Taspect de ce modeste et charmant volume, comme si on lui eût rappelé le jour glorieux où il chantait ses beaux dithyrambes sur l'autel de M^^^ Arnould. « Pourtant, s'écria La Harpe, Je vois avec plaisir que la littérature critique n'est pas morte tout entière. — Morte ! lui répondit-on de toutes parts, elle n'a jamais été plus vivante ! Lisez, par exemple, nos dissertations critiques, morales, politiques, philosophiques et littéraires; allez voir dans nos collèges ce qui s'y passe; allez dans nos Académies et nos Athénées, allez à la Sorbonne et dans nos comités de lecture; allez partout où vous voudrez, maître, et vous verrez partout votre Cours de littérature commenté, augmenté, annoté : c'est vous, toujours vous, toujours votre esprit, toujours votre style déclamatoire, toujours vos auditeurs, bouche béante, assis sur leurs bancs comme autant de points d'admiration stupide. Aussi depuis vous, nous sommes restés stationnaires. Dieu merci! et, excepté quelques téméraires qui ont osé marcher en avant, vous trouverez à la même place l'Académie, la poésie descriptive, le drame pleureur et le Théâtre-Français! »

Vous pouvez juger si La Harpe fut content! Malheureusement l'heure fatale le rappelait dans le royaume des ombres, et il sortit du Collège de

France non sans avoir jeté un dernier coup dVieil sur une classe plus sombre que les autres, où il découvrit encore une nouvelle forme de père Péteau qui expliquait Thucydide aux murailles. « Au revoir, père Péteau ! s'écria La Harpe; il me semble que vous venez de dire une bêtise, si j'ai bien entendu; mais allez toujours, et faites comme moi : pendant vingt-cinq ans j'ai parlé de grec et j'ai traduit du grec, sans savoir cependant un seul mot de grec. »

LE PHILANTHROPE

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