‹ Petits souvenirs. Avec une eau-forteChapitre 30 sur 40 · L'HUISSIER DE LA CHAMBRE · texte numérisé non relu

L'HUISSIER DE LA CHAMBRE

E pauvre homme se trouva fort embarrassé, quand il fallut remettre tout en ordre. Les réparations faites dans Tintérieur de la Chambre en avaient tellement bouleversé jusqu^au dernier siège que c^était à ne pas sY reconnaître. Le fauteuil du président avait été laissé dans les combles; le trône royal était tristement penché sur une banquette du côté gauche; les sièges de la droite se confondaient avec le centre, et tout à l'extrémité de la salle on pouvait voir pêle-mêle les fauteuils des pairs de France familièrement accouplés avec ceux de messieurs les

ambassadeurs; seulement, avec un peu (inattention, il était facile de remarquer que le siège de l'ambassadeur russe tournait le dos à celui de l'ambassadeur anglais, pendant que le fauteuil de Tambassadeur autrichien, tendant ses bras de côté et d'autre, paraissait vouloir les rapprocher et les réunir.

Au milieu de ce chaos, vous comprenez rembarras de notre huissier : la session approchait; de toutes parts de nouveaux députés venaient frapper à ces portes toutes neuves. Je sais bien que notre homme, s'il eût été moins scrupuleux, aurait pu faire pour la Chambre ce qu'on a fait pour le Code civil, et accoupler, tant bien que mal, un meuble à un autre, comme on a fait de nos anciennes lois françaises; mais notre huissier était un homme scrupuleux, ami de la justice et des convenances, un officier vraiment digne de la médaille suspendue sur sa poitrine par une chaîne d'or; et, dans son simple bon sens, il lui paraissait malséant de voir les contraires se réunir : le modéré à côté du violent, le silence à côté des clameurs, Tinsouciance philosophique à la place des improvisations belliqueuses; Une comprenait pas qu'un désordre pût être assez désordre pour que M. de La Bourdonnaye, par exemple, occupât le siège de M. Benjamin Constant, ou bien, par un

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changement inouï, que le Constitutionnel fût assis à la table du Cowrier Français, les Débats à la place de la Quotidienne, ou qu'on ne fît à aucun journal Taffront de Tasseoir sur le siège destiné au Message?" des Chambres. Notre huissier était donc un ami de l'ordre, qui, pour l'ordre de la Chambre, sacrifiait son repos, son sommeil, la paix de son âme, tout ce qui fait le bien le plus précieux d'un huissier en particulier, et des hommes en général.

Il s'occupa donc avant tout à remettre le trône à sa place; seulement, au lieu de le laisser à gauche, l'huissier le fit porter à droite, dans un lieu élevé et fort, de sorte que son aspect était imposant tout vide qu'il était, et qu'en le voyant notre huissier ne put s'empêcher de songer combien il serait plus imposant le jour où le Roi viendrait en personne parler aux députés de la, France, comme il convient à un roi qui veut de la liberté, même pour lui et pour les siens. Cela fait, notre huissier se mit à placer les fauteuils réservés aux ministres.

Il avait le cœur très sensible, l'huissier de la Chambre; aussi ne put-il s'empêcher de soupirer quand, en mettant en ordre ces fauteuils, il vint à songer à toutes les révolutions dont ils avaient été les dociles témoins. Cependant il les arrangeait

minutieusement, prenant garde à ne pas asseoir rintcrieur sur la Marine, la Marine sur la Guerre, la Guerre sur le Commerce, le Commerce sur la Justice, car il avait appris que toutes ces administrations étaient des choses tellement séparées que la première n'avait rien de commun avec la seconde, et ainsi de suite jusqu^aux Affaires étrangères, dont il prépara le fauteuil comme pour accomplir une vaine cérémonie. Deux fauteuils surtout lui coûtèrent beaucoup à mettre en place : celui de Tlnstruction publique, qui lui paraissait tenir trop de place, et celui des Affaires ecclésiastiques, lequel, à son sens, s^était misérablement diminué de moitié.

Cependant il s'agissait encore de remettre dans leur ordre accoutumé toutes les banquettes de la Chambre, et pour cela il fallait les reconnaître. Un homme ordinaire peut-être se serait trompé; mais, avec un coup d'œil politique et un peu de ce bon et utile sang-froid si profitable au Journal des Débats, on pouvait venir à bout de reconnaître la destination première de ces banquettes, que le vulgaire seul pouvait confondre. En effet, les unes étaient profondément creusées à force d'assis et levés. On voyait que là s'était assise une masse permanente, compacte, insouciante; c'étaient évidemment les banquettes du centre, de ce

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centre immobile, qui, fort de son nombre et de ses protecteurs, reste en place éternellement, et s^ tient d'une manière aussi solennelle que le juste d'Horace sur les ruines du monde. Ces banquettes, rhuissier les porta précieusement au milieu de la vaste salle; même il crut les voir sourire tendrement au banc des ministres, tant il y avait de sympathie entre ces meubles impotents, ou plutôt tant il y avait d'imagination dans la tête de notre huissier !

Restaient les bancs du côté droit et les bancs du côté gauche. Il était facile de les reconnaître : les premiers étaient en meilleur état que les autres, non pas seulement parce que ceux-ci avaient été foulés par un plus grand nombre de députés, mais surtout parce que la partie royaliste de notre France, calme et sage, n'appelant que le raisonnement à son secours, ne se livrait pas aux fureurs de l'extrême gauche; également éloigné de l'apathie du centre et des furibondes exclamations de la gauche, ce noble parti se tenait calme et attentif, comme on pouvait le voir à l'expression de ses banquettes. Le velours en était très peu froissé, elles avaient gardé la vivacité de leurs couleurs ; on voyait qu'un siège si bien conservé, si propre, si peu affaissé, n'avait pu être occupé que par des hommes prudents et sages ; telle fut du

moins la réflexion de notre huissier, et, comme à toutes ses qualités morales nous devons joindre Tordre et l'économie d'une bonne ménagère, il ne put s'empêcher de songer que si jamais ces fauteuils et ces banquettes étaient mis à la réforme, il tâcherait d'en avoir le velours pour faire un manteau imperméable avec le fauteuil des ministres, un bonnet de nuit avec les banquettes du centre, une robe de bal à sa femme avec les banquettes si fraîches du côté droit, des carmagnoles et des culottes à toute sa maison avec le velours usé des banquettes de la gauche : car, ajouta-t-il en luimême, a cela ménagera toujours un peu les habits neufs de mes enfants )).

Homme prudent et sage, en vérité ! Sans qu'il en fût beaucoup plus fier, il avait créé une science nouvelle qui devait laisser bien loin les plus brillantes créations de la physiognomonie moderne. Ainsi Lavater, qui jugeait Fhomme moral à la seule inspection de sa physionomie ou de son écriture, le docteur Gall, qui, en touchant un crâne, arrivait au même résultat d'une manière encore plus infaillible, ces hardis génies, qui ont acquis parmi nous une immortelle renommée, n'étaient rien, comparés à Fhuissier de la Chambre : car, pour juger un homme, il n'avait besoin ni de voir ses traits, ni de toucher son crâne; il

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lui suffisait de contempler sa chaise ou son fauteuil, et, à cette seule inspection, il savait à coup sûr si le possesseur de tel ou tel meuble était un grand seigneur ou un banquier, un imbécile ou un grand homme, un bavard ou un homme sensé; il avait été bien longtemps à poser les bases de son système, et ce n'était que par degrés, à commencer par la chaise du tout petit enfant pour finir par le sofa de Thomme d'État, qu'il était parvenu à pouvoir juger d'un coup d'œil les plus imposantes assemblées en leur absence. Voilà comment il se fit qu'à l'aspect de ces banquettes à moitié brisées, et dont la superficie était encore chargée des traces invétérées d'un trépignement convulsif, l'honnête huissier reconnut à coup sûr les banquettes du côté gauche et les fit remettre à leur place avec le plus imperturbable sang-froid.

Quand tout fut bien en ordre, le trône royal, les fauteuils des pairs de France, les banquettes des députés, un sourire de satisfaction vint effleurer la gravité de notre huissier, et dans ces murailles silencieuses encore et plus sonores que de coutume: « La Chambre peut s'assembler! s'écriat-il, tout est prêt. » Et il rentra dans son repos.

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