‹ Petits souvenirs. Avec une eau-forteChapitre 32 sur 40 · LE RESTAURATEUR DU BOIS DE BOULOGNE · texte numérisé non relu

LE RESTAURATEUR DU BOIS DE BOULOGNE

ses petits poissons rouges, une chambre avec un lit tout dressé en cas d'accident; dans cette chambre, des cordiaux, des eaux de senteur, des bandes et de la charpie, pour un hôpital en petit, mais un hôpital musqué, médité, un joli petit hôpital à Pusage des égratignures et des chutes de cheval ; cependant le digne homme ne passait jamais devant cette chambre sans avoir le frisson.

Qu'il était heureux naguère dans cette demeure dont il était le châtelain, autour de ces fourneaux dont il était le grand prêtre ! A peine faisait-il jour, qu'il se mettait à sa fenêtre, et là, la tête recouverte du bienfaisant coton, surmonté d'une longue mèche, il admirait la nature, le soleil qui ne paraît pas encore, le nuage blanc dont les bords se colorent à peine, le feuillage mobile et se courbant sous la rosée diaphane; puis, dans le lointain, tantôt un léger tilbury fendant Pair, tantôt un fiacre pesant et roulant à peine , quelquefois de petits groupes, marchant à distance, deux par deux; de longues redingotes les couvrent, laissant à peine apercevoir l'extrémité d'un fourreau ou bien une boîte noire qu'on prendrait pour l'étui d'une flûte endormie, et souvent après ces cavaliers, ces piétons, ces jeunes hommes à moustaches rousses , noires , blondes ou sans moustaches, on voyait courir des amantes échevelées, des

épouses en pleurs, des pères à la douleur muette, et tout à coup on s^enfonçait dans le bois, tout disparaissait, armes, jeunes gens, vieillards; il se faisait un grand silence, et Ton n^entendait plus que le léger gazouillement des oiseaux saluant leur joyeux réveil.

Alors notre héros était content; après avoir bien compté les victimes, les témoins, les amantes en pleurs, il se mettait à agir. « Jacques, Paul, Antoine, criait-il à ses gens, debout, enfants; on s^égorge là-bas, préparez le déjeuner; j^ai vu des gens avec des pistolets , apportez à force du bordeaux et du Champagne; j'en ai vu avec des épées, plumez les canards; j^ai vu des femmes accourir, beaucoup de sucreries; dépêchez, je vous prie, voilà le premier coup tiré. A chaque détonation nouvelle, un malheureux poulet avait le cou tordu; à chaque cliquetis, on panait une autre côtelette, le vin se débouchait, on préparait les tables^ la broche criait, les palefreniers se rendaient à leur poste, en moins de dix minutes la maison était pleine d'ennemis irréconciliables qui se tenaient par la main : un libéral embrassait un ministériel ; un classique trinquait avec un romantique; Roscius étouffait Mascarille; c'était une paix universelle, une concorde bruyante, affamée, altérée surtout; on chantait, on riait, on payait, et

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le vénérable traiteur rendait grâces aux duels qui faisaient si innocemment sa fortune.

Mais, ô revers! aujourd'hui il est triste et morose, on dirait qu'il a maigri; son avenir est perdu, sa fortune est détruite! Pour lui la vie est désormais sans émotion, le bocage sans mystères, la campagne sans écho. Une loi fatale le perd et le ruine. Il est vrai que les duels diminuaient chaque année; mais enfin il en restait encore assez pour qu'il pût vivre honnêtement; à présent, que fera-t-il? Voici qu'on défend les combats singuliers, ce qui met la mort dans sa maison. Adieu donc Tespoir et le bonheur! adieu les repas et les fêtes ! adieu le feu de ses fourneaux ! adieu les canards dévorants qui se promènent devant sa porte ! adieu ce poulet qui chante comme s'il venait d'apprendre Pheureuse nouvelle! Infortuné! désormais qui va payer ton terme? Et sa fille, sa jeune fille, comment élèvera-t-elle son enfant? Il n'y a pas un an qu'elle a épousé un docteur, un bon jeune homme qui profitait des malheurs arrivés à ses pratiques, qui gagnait avec les appareils ce que son beau-père ne gagnait pas avec sa carte. Puis il se désespérait tout haut. « Le duel, s'écriait-il avec le vieux Williams , qu'est-ce que le duel? Cest un frivole ruban attaché au chapeau d'un jeune homme. » Et il s'indignait contre ceux

qui arrachaient ce ruban, ne laissant à la jeunesse qu'un chapeau rond et sans grâce : c'est un laquais sans livrée, ajoutait-il avec un sourire amer. Mais, chose étonnante, pour la première fois les bons mots ne le consolaient pas.

Après quoi il cherchait dans sa tête comment parer ce coup fatal ; il pouvait passer à l'étranger, s'établir sur les frontières, donner avis à tous les duellistes français de son nouvel établissement; il pourrait avoir à cet effet des berceaux couverts et des orchestres pour accompagnement; il pouvait réunir ainsi une arène pour les boxeurs, un sol ferme et égal pour les gladiateurs, une académie pour les gens de pistolet; mais toutes ces belles idées s'évanouissaient en fumée : il avait beau s'expatrier, en quel lieu de la terre retrouverait-il les ombrages du bois de Boulogne, la patience des cochers de fiacre, et l'ardente soif de nos jeunes Français après un duel? Et il en revenait à cette triste loi qui le ruinait à tout jamais.

Alors il fut saisi de la résolution de mourir; il voulut sortir de ce monde sans duels; il alla donc lentement chercher dans une armoire une arme qui pût lui servir. Là étaient renfermées plusieurs épées à demi rouillées qu'il prêtait charitablement aux pratiques qui n'en avaient pas, sans oublier de donner aux témoins un long bâton pour sépa-

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