‹ Petits souvenirs. Avec une eau-forteChapitre 40 sur 40 · LE JOURNAL · texte numérisé non relu

LE JOURNAL

le tombereau fatal. Et le peuple les laissa mourir, et le peuple vint les voir mourir, et le peuple, toujours furieux de ces mépris émanés du haut de la charrette ou de Péchafaud, applaudit aux juges et aux bourreaux qui les faisaient mourir ; et dans toute cette nation de grands seigneurs si fiers jusqu'à la mort, et quelle mort ! il n'y eut qu'une femme, charmant débris de Tamour de Louis XV, grande dame par aventure, qui, n'ayant pas la fierté de ces gentilshommes, tendit la main au peuple avec des prières, des cris et des larmes; et peu s'en fallut que le peuple ému n'empêchât M""^^ Dubarry de mourir. »

T Ton dit que je n'aime pas le succès! Mais le succès, c'est ma vie, c'est ma joie, c'est mon bonheur, c'est ma liberté! Je suis l'homme attaché aux mauvaises pièces, comme le serf est attaché à la glèbe; la mauvaise pièce me prend au corps, elle me cloue dans ma loge au théâtre: la mauvaise pièce est immortelle. Elle meurt aujourd'hui pour renaître demain; et, bien qu'elle soit toujours la même, comme elle prend soin de changer de nom, il faut que j'assiste à sa mort du lendemain comme j'ai assisté à sa mort de la veille. Voici tantôt quatre ans que je fais la guerre au même vaudeville; il prend toutes les formes, il se cache sous tous les noms, il usurpe toutes les places, il ne me donne pas un instant de relâche. Vous croyez l'avoir écrasé au boulevard des

LES SUCCÈS 3i7

Variétés, vous l'entendez ricaner au Vaudeville; vous Tavez laissé râlant au Vaudeville, vous le trouvez frisé à neuf au Gymnase. Du Gymnase il se glisse à l'Ambigu, sous les haillons du brigand de mélodrame; de l'Ambigu il se rend à la Gaîté, de la Gaîté il passe en boitant aux Folies-Dramatiques; que vous dirai-je? il n'y a pas jusqu'aux clownsdu Cirque-Olympique qui n'aient entendu, sous leur corne usée, le vaudeville en question, répété ce même couplet de leur voix enrouée et fatiguée î Et l'on dit que je n'aime pas le succès ? Mais quand, par hasard^ je rencontre un succès sur ma route, je le vois tout de suite qui me sourit et qui me dit : « Bonjour, mon ami critique ! bonjour, mon protecteur dévoué! Je t'amuse, n'est-ce pas? je te fais rire ou pleurer. En ce cas, j'en amuserai bien d'autres; en ce cas, il n'y a pas un sourire que je n'obtienne, pas une larme que je ne fasse couler. Ainsi donc, sois ton maître, mon critique, le succès n'a pas besoin de toi; le succès va seul à son but; le succès se devine, il est dans l'air, comme la musique invisible des festins de Cléopâtre; le succès est l'ami de la foule, il parle directement à la masse , il n'a pas besoin d'éclat , il n'a pas besoin d'annonces, il est son maître, il est le maître du monde. Rien n'est beau comme le succès, rien ne réussit comme le succès,

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surtout en France. Ainsi donc, mon critique , redeviens un bonhomme, renonce à tout éloge , prends ta canne et ton chapeau, et siffle ton chien, et va voir là-bas, sous ce pâle rayon du soleil d'hiver, si le printemps ne va pas venir bientôt. Adieu, mon critique, adieu! laisse-moi à moimême; seulement, dans un mois ou deux, repasse à la même place pour voir si je vis encore; quel est aujourd'hui le succès qui vit deux mois? »

Voilà à peu près le discours que j'entends murmurer à mon oreille par chaque comédie nouvelle, vaudeville, drame, mélodrame, quand cette comédie vient à réussir.

Les applaudissements, les larmes, Tintérêt, la joie de la foule, sont pour moi autant de présages d'un avenir tranquille et meilleur. Je suis, avec autant d'inquiétude peut-être que si j'en étais l'auteur, les progrès du drame qui se joue; et quand enfin tout a réussi, l'exposition, le nœud, le dénouement; quand toutes les âmes sont émues, quand tous les cœurs sont remplis, quand tous les yeux sont humides, alors je m'en vais tranquille et content.

Et, si je redescends l'escalier de la maison dramatique, joyeux, libre et dégagé de toutes les pièces qu'on n'y jouera pas d'ici à trois mois ; alors il me semble qu'en effet le succès devient un personnage réel, quelque svelte et jovial compagnon

de bonne humeur, ou mieux encore quelque femme souriante qui me prend par la main de sa main blanche, qui me conduit jusqu'à la porte du théâtre par un sentier de fleurs , et qui , arrivée à cette porte, la referme sur moi, donnant pour consigne de ne plus me laisser entrer dans cette arène avant qu'on y fasse entrer une pièce nouvelle. Et ainsi, grâce au succès, voici un théâtre qui m'est fermé pour longtemps, voilà un anneau de moins à ma chaîne dramatique littéraire. A présent, c'est la foule qui va au théâtre, et c'est moi qui me promène; à présent, c'est la foule qui se presse là et qui pleure, et c"'est moi qui reste au coin de mon feu , occupé à regarder le grand drame qui se joue dans mes tisons embrasés; à présent, c'est moi qui suis libre, moi qui suis mon maître, moi qui rêve, moi qui dors; c'est la foule qui s'agite, c'est la foule qui écoute, c'est la foule qui rit ou qui pleure. Nous avons bien changé de rôle tous les deux, moi et la foule, et nous sommes bien contents, la foule et moi, moi de rêver à sa place, elle de s'extasier à ma place, d'être au théâtre à ma place.

Et, en effet, cela est trop juste; il faut qu'il y att de l'air pour tout le monde, du soleil pour tout le monde et des lustres allumés pour tout le monde; de la vie réelle pour le critique à son

tour, et des comédiens pour le public à son tour; un beau boulevard oti chacun se promène à son tour, et sur ce boulevard un petit théâtre charmant où chacun vienne se passionner à son tour ; hors du théâtre et dans le théâtre, chacun à son tour.

Voilà comment, Tautre jour, il y a huit jours, quand j'ai voulu remplir ma tâche hebdomadaire, et quand je me suis mis là , à cette place où je vous parle sans façon comme vous m'écoutez sans façon, amicale causerie sans importance, où tant d'amours- propres sont en jeu, pour vous faire passer une heure ou deux, je me suis trouvé bien étonné de n'avoir absolument rien à vous dire, moins que rien :

Pas le plus petit morceau

De mouche ou de vermisseau !

En effet, la chose dramatique et littéraire allait toute seule et allait à merveille depuis huit jours. Le vaudeville en question, cet immortel vaudeville dont je vous parlais tout à l'heure, battu et traqué de toutes parts, avait fait silence pendant huit jours. Rien de nouveau ne surnageait dans ce vaste gouffre du drame moderne où je jette la ligne si souvent, toujours sûr de ramener quelque méchant goujon sur le bord. Quand donc j'eus bien rêvé et quand je me fus bien assuré que je ne dormais

pas , et qu'il n^ avait rien de nouveau dans cette république des lettres qui s'étend du Palais-Royal au boulevard Saint-Martin , je jetai ma plume par-dessus les moulins, et, ma foi ! à bas la critique et vive le théâtre! Vive le théâtre qui va tout seul, et qui enfin trouve le moyen de vivre comme Tours, en léchant ses pattes! Vive le succès qui me donne congé! Et en effet, à cette heure incroyable de la vie théâtrale, scène unique dans le monde, et qui est au moins un présage aussi certain que la comédie qui va venir, annoncée par M. Gustave de Pontécoulant , tout était succès à chaque théâtre, c'est-à-dire rien n'était nouveau depuis huit jours. Sur les boulevards , Latude descendait de la Bastille pour la soixantième fois peut-être, à la grande admiration du parterre; M. Risching, le singe, jetait ce nouveau doute dans le monde, à savoir, si l'homme n'est pas un singe, comme autrefois on a douté si le singe n'était pas un homme; et non loin de là, au Gymnase, notre grand comédien Bouffé, maladif jeune homme que soutiennent à la fois l'âme et l'étude, révélait chaque soir les mystères les plus cachés et les souffrances les plus intimes de l'avarice en province; pendant qu'au Vaudeville la folie et Fégarement de l'amour trouvaient dans Volnys un effrayant et touchant interprète,

Ainsi tout marchait au théâtre. Je ne parle pas du succès modèle, du succès unique, de la grande existence par excellence, de l'enthousiasme de trois années,, de Robert le Diable^ en un mot. Donnez un succès comme Robert le Diable à chaque théâtre de Paris, et vous n'aurez pas un seul feuilleton d'ici à trois ans. Voyez la grande perte que ce serait !

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