‹ Petits souvenirs. Avec une eau-forteChapitre 39 sur 40 · LE JOURNAL · texte numérisé non relu

LE JOURNAL

{Fragment d'un Cours de littérature).

E sujet même de ce cours et ce titre solennel : Cours de littérature, étaient donc un obstacle et un sujet de refus pour moi, quand tout à coup je vins à penser que dans tous ces livres, si souvent expliqués et si longuement commentés, il y en avait un qui avait été oublié par les commentateurs et les rhétoriciens; livre immense cependant, livre étrange, qui n'a pas de titre et qui les a tous, un livre que le monde a attendu pendant des siècles, qui a commencé depuis à peu près soixante ans, et qui ne peut plus finir. Chaque matin, le monde attend ce livre à son réveil, et le dernier dans le monde, en sMveillant, le demande, avant même de demander

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son pain de chaque jour. C'est que sur ce livre immense sont inscrites, heure par heure, soupir par soupir, toutes les douleurs, toutes les misères, toutes les espérances deFhomme; chacun y peut écrire ce qu'il a dans Tâme, et chacun peut y lire ce qui se passe dans le cœur de son voisin; livre redoutable et redouté , devant lequel pâlissent également les rois et les peuples, le vulgaire et rhomme de génie; sentence de tous les instants de la vie, à l'usage de tous; livre écouté partout et toujours, qu'il loue ou qu'il blâme, qu'il approuve ou qu'il déshonore, qu'il apporte la vie ou la mort. C'est ce livre que nous autres, les nations incrédules, nous pouvons à bon droit appeler le Livre, comme faisaient pour la Bible les nations croyantes. Oh ! ne pensez pas que je veuille tout de suite le défendre depuis sa première page blanche jusqu'à sa page de sang, ce livre que vous avez déjà nommé tous ; ne pensez pas que je veuille prendre en main la défense de ses colères, de ses vengeances, de ses soulèvements, de ses injures, de ses calomnies. Je dis seulement que ses calomnies sont à craindre. Ce livre s'imprime en tous lieux, à Paris, en province, en Espagne même, et même en Russie, à la porte de la Sibérie, et l'autre jour encore, pour la première fois, dans l'empire ottoman, sous le ciel de Mahomet, dans la patrie

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d'Omar. Aujourd'hui, à peine un nouveau monde est-il découvert que le monde nouveau construit une cabane pour imprimer plus à Taise ce livre sans lequel il n'y a plus de société possible. En effet, ce livre est à la fois la liberté, la garantie, l'histoire, Torgueil et l'effroi des nations modernes; il a pour écrivains tout le m.onde, et pour lecteurs tout le monde. Ce livre, que personne n'a analysé encore, dont personne n'a fait l'histoire, qui a déjà dévoré dix fois plus d'esprit que n'en eut Voltaire, où toutes les grandes puissances politiques et littéraires de notre âge sont venues déposer toutes les passions de leur esprit et de leur cœur ; ce livre, que je veux analyser avec vous et pour vous, et dont nous ferons ensemble l'histoire, ce livre sans nom, sans fin et sans cesse, oublié dans toutes les rhétoriques passées, qui ne le connaissaient pas, et dans toutes les rhétoriques présentes, qui en ont peur : ce livre immortel, c'est le journal.

« C'est une histoire singulière, pleine de faits et de variétés. Elle commence sous le cardinal de Richelieu, qui fait le premier journal comme il a fait la première académie, avec un bouffon qui Tamuse. Elle continue sans de grands progrès sous Louis XIV, qui n'était pas fâché d'avoir un flatteur périodique logé au Louvre. C'est alors que commence la colère d§ Voltaire, çt le nionde se

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demande, voyant cet homme de tant de génie et d'esprit si violemment hors de lui-même : « Quelle est cette puissance nouvelle qui trouble les plus hautes intelligences? quels sont les coups d'épingle qui font rugir le lion ? » Ainsi, en moins d'un siècle, le journal^ destiné d'abord à l'antichambre de Richelieu, passant de l'antichambre de Richelieu dans le cabinet du cardinal Mazarin, logé au Louvre par Sa Majesté le roi Louis XIV, domina tout d'un coup la seule puissance sur laquelle il eût prise encore, la puissance de l'esprit.

ce Voltaire furieux se débat en vain, il faut que sa tête se courbe sous le joug; Louis XV, ce roi de Paris, rit tout bas du roi de Ferney et de la France, qu'il sentait en lui-même être son égal, et il s'estime heureux du privilège de sa majesté royale qui le met du moins à l'abri de Fréron. La première moitié du XVIII^ siècle a passé ainsi dans les alternatives de luttes intestines et de suspensions d'armes, de chefs-d'œuvre et de critique, de philosophie et de vengeances littéraires; le pouvoir, qu'embarrassent tant d'hommes d'un génie ardent et prêt à tout, reste neutre dans ces querelles ; il permet à Voltaire d'insulter Fréron sur le théâtre; il permet à Palissot d'insulter les encyclopédistes dans une comédie ; il met les uns et les autres à la Bastille de temps en temps et chacun

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à son tour; enfin, par une méchanceté de bon goût, il lâche Voltaire, et, à la prière de Voltaire lui-même, Tabbé Desfontaines prisonnier; c'étaient là de petites espiègleries de grands seigneurs qui remplaçaient fort bien, pour cette cour imprévoyante et moqueuse, les merveilleux combats de coqs de messieurs les Anglais, nos voisins.

« Mais cette petite guerre d'escarmouches ne pouvait pas être de longue durée. Tout en riant et tout en bouffonnant, il était déjà convenu tacitement, entre la littérature périodique et la grande littérature, que Tune suivrait toujours les destinées de Tautre. Elles avaient beau se faire la guerre devant les puissances de ce monde, elles avaient beau se heurter à grands coups d'injures et se charger d'insultes au grand plaisir de M . Lenoir ou de Mn^e je Pompadour, la littérature périodique et la littérature proprement dite ne se détestaient pas aussi fort qu'on aurait pu le croire; l'une et l'autre attendaient le moment d'aller en avant, et le journal était bien sûr de passer par la brèche que se serait faite la philosophie ou la poésie. Ainsi VEncyclopédie, tant attaquée dans V Année littéraire, travaillait pour le journal. Ainsi Voltaire même, en publiant le Pauvre Diable et en faisant jouer V Écossaise^ travaillait pour Fréron. Il ouvrait la porte au Mariage de Figaro, qui, lui-même, a

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ouvert la porte à tout le reste en renversant la Bastille; immense brèche que n'avait pas rêvée le cardinal de Richelieu dans ses plus beaux jours de triomphe. Voici donc qu'arrive tout à coup 89 et qu^arrivent toutes les libertés, sans que la royauté eût rien prévu contre la liberté de la presse, la plus nouvelle et, par conséquent, la plus dangereuse de toutes. La presse elle-même, si longtemps comprimée, si longtemps soumise au censeur, si longtemps exposée à la prison et aux lettres de cachet, fut saisie d'effroi, quand elle se vit si libre; libre de tout dire, et de tout faire, et de tout briser, et de jeter en tous lieux la fumée et la flamme, et cela tout à coup, d'un jour à Fautre, sans transition, sans avoir essayé sa force, sans savoir quelle était sa portée et quelle était la puissance du boulet rouge ou de la mitraille qu'elle lançait au loin; alors elle commit d'immenses désordres, alors elle se rendit coupable de bien des crimes qui l'auraient fait frémir si elle avait su quels étaient ces crimes. Que voulez-vous ? La presse, elle aussi, entrait dans le despotisme, et elle en abusait comme tous les pouvoirs de ce monde qui ne sont pas nés dans le despotisme. Rien n'est plus dangereux pour Pesclave que d'être saisi tout d'un coup par la toute-puissance et par la liberté, a C'est seulement de cette manière qu'on peut

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expliquer les cruelles erreurs de la liberté de la presse quand elle se fut emparée de la France. Autant elle avait été humiliée, comprimée et maintenue dans les bornes étroites du bon plaisir, autant elle se livra à toutes sortes d'excès lamentables. Et, comme rien n'avait été prévu de ce côté de la liberté humaine, comme c'était là une force nouvelle dont nul ne savait se servir, il arriva que des deux parts, du côté de la royauté comme du côté du peuple, on commit d'étranges fautes. Les uns, les imprudents prosélytes, pris au dépourvu par celte attaque nouvelle et ne sachant comment y répondre, se mirent à se servir du journal comme d'une arme plébéienne qui n'allait guère à des mains faites pour manier Fépée. Ils se figurèrent, parce que Voltaire avait presque détruit la religion chrétienne avec Tironie, qu'ils pouvaient sauver avec de l'ironie le trône qui croulait. Les voilà donc, au moment le plus dangereux de la bataille entre les deux principes, qui se mettent à faire chaque jour une plaisanterie nouvelle. Ils firent de l'esprit tant qu'ils purent, et jusque sur les bords de l'abîme de g3, ouvert tout béant pour les engloutir avec la monarchie qu'ils défendaient. Ils touchèrent même en riant la guillotine, cet instrument tout nouveau, dont ils firent d'abord une description grotesque, comme

si rinstrament n'était pas fait pour eux. En un mot, les défenseurs de ce malheureux Louis XVI ne voulurent jamais oublier qu^ils étaient gentilshommes, même quand le roi ne fut plus un roi. Ils ne voulurent jamais parler au nom des lois humaines et divines, ces lois qui ne meurent jamais tout à fait, mais bien au nom du privilège détruit et mort ; ils ne voulurent appeler à leur secours que les ouvrages de Montesquieu, parce qu^il était gentilhomme, et que la voix de Mirabeau, parce qu'il avait été comte de Mirabeau. Ils n'auraient pas voulu d'une sauvegarde qui leur serait venue du peuple. Dans leurs assemblées, dans leurs journaux, ils ne s'adressaient pas une seule fois au peuple; et même sur Féchafaud, quand il fallut mourir, ils n'eurent pas un regard pour le peuple. Le peuple ne put avoir de cette race indomptable ni un conseil, ni une prière, ni une plainte, ni une larme; ils ne se défendirent qu'entre eux, par leurs bons mots; ils ne pleurèrent qu'entre eux, quand on ne les vit pas; ils ne se plaignirent que dans leurs prisons, tout bas, le soir, quand toute lampe était éteinte.

Aussi le peuple ne lut pas leurs journaux, qui n'étaient pas faits pour lui; il n'écouta pas leurs discours, qui ne lui étaient pas adressés; il ne vit pas leurs larmes, qu^ils essuyaient en montant sur

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