Petits tableaux de moeurs
Voulez-vous connaître l'intérieur d'une maison, savoir le nom des personnes qui l'habitent, leur état, leurs habitudes, leur fortune? Il n'est pas besoin pour cela d'avoir un Asmodée à vos ordres, il vous suffira de causer un moment avec le portier.
Je désirais, il y a quelque temps, louer un a;> partement dans une maison de fort belle apparence; le portier ne me laissa pas le temps de lui demander des informations.
— Notre maisoii, me dit-il, est parfaitement habitée depuis le haut iusqu'en bas. Cette boutique qui tient toute la façade est occupée par un marchand de comestibles.
(' Ah ! monsieur, c'est un homme qui entend bien ses affaires; il a toute l'année à sa porte des chevreuils, des lièvres, des faisans et des pâtés de Péiigueux; cela fait venir l'eau à la
bouche... Aussi tous les passants s'arrêtent avec complaisance devant notre maison; j'ai même remarqué un vieux monsieur qui ne manque jamais de venir le matin manger son petit pain devant la boutique, lorsqu'il en sort une odeur de truffes qui embaume tout le quartier.
(( Ce marcliand-là fera fortune, quoique le voisin d'en face préteiide que depuis six mois c'est toujours le même clievreuil qui est pendu devant sa boutique. Les étrangers arrivent chez lui en influence, et il vient de se marier avec une jeune personne qui lui a apporté en dot douze cents barils de thon mariné.
« L'entresol est loué à une femme artiste; c'est une pei'^onne distinguée, et qui ne reçoit que des gens à équipage, des milords anglais, russes ou italiens. Je ne vous dirai pas précisément si c'est une chanteuse ou une danseuse, mais ce doit être l'une ou l'autre, car je l'entends toujours chanter, et elle ne marche que sur la pointe du pied. Du reste, tenue très décente, mise fort élégante, des cachemires, des diamants, et payant fort bien son terme.
Au premier nous avons un négociant ou un homme d'affaires, je ne sais pas positivement lequel des deux, mais ce sont des gens qui reçoivent beaucoup de monde et font un grand étalage. Ils ont fait de la dépense en peintures, papier, boiseries, réparations; on dit, entre nous, que tout cela n'est pas encore payé...
« Cependant ils donnent souvent des .soirées, des punchs, des concerts, des bals; on y joue un jeu d'enfer... On y reste fort avant dans la nuit; mais je ne peux pas me plaindre, ils ir.c donuoiit
tTNÈ MAISON DE PARIS 7
les vieilles cartes que ie revends au marchand de tabac qui en fait des neuves, et ils ont infiniment cVattentions pour moi... Ce sont des personnes que j'estime beaucoup et que je tiens à conserver.
Au second loge un tailleur qui a cabriolet et ne va prendre ses mesures qu'en voiture. Il n'y a que trois ans qu'il est établi, et déjà il a
Notre maison est parfaitement habitée.
acheté une belle maison de campagne aux environs de Paris. II paraît que cet homme-là taille dans le grand et qu'il a la coupe heureuse.
« Il m'a dit que dans cinq ans il aurait assez travaillé, et qu'il se retirerait avec quinze mille livres de rônt<î. Voyez pourtant ce que c'est, monsieur! voilà trente-deux ans que je tire le cordon, et je n'ai pas jdu encore mettre dix écus de côté!...
« Au troisième, nous avons un ménage avec deux enfants et un chien. Le mari est un homme de bureau; il a quarante ans envii*on. Jamais je ne le vois sortir avec sa femme, qui est pourtant très bien encore. Il part le matin, rentre dîner, puis, aussitôt le café pris, repart pour ne rentrer qu'à minuit. C'est tous les jours la même chose.
« A la vérité, madame reçoit des visites... Il y a entre autres un jeune homme blond... Je ne sais pas si c'est un ami du mari, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il vient tous les sons quand il est sorti, et s'en va une demi-heure avant qu'il revienne. Dame! écoutez dono, il faut bien que cette petite femme ait de la distraction.
<( Et puis la bonne dit que quand elle est avec son mari, ils ne font que se disputer. Demandezmoi un peu pourquoi ces gens-là se sont mariés.
« Au quatrième, nous avons un maître de danse, qui donne toutes les semaines dans sa chambre de petits bals champêtres, mais à ses élèves seulement; il est vrai que ceux-ci peuvent y amener des amis, qui peuvent y conduire des connaissances... Du reste, c'est honnête, c'est bourgeois.